Je n'ai pas 5 ans
Aube grise, brouillard et brumes.
Auguste.- (off) D'aussi loin que je me souvienne, les premières années de ma vie, jusqu'à 5/6 ans, j'ai vécu je ne sais quoi. L'aube du jour était brumeuse. Au bout de 5/6 ans, soudain le soleil a percé, la conscience m'est née.
J'ai 5 ans
Brouillard et brumes se levant, apparaît, à Mézières, la maison de maître de M. et Mme de Juglart et de ses dépendances.
1. Les dépendances. Au 1er étage, une lucarne. Par la lucarne, la chambre, fruste, d'une des bonnes de Mme et M. de Juglart, Joséphine Rouyer. Joséphine,se coiffant, mettant son tablier. Son fils de 5 ans, Auguste Vaillant, hirsute, de la morve sous le nez qu'il essuie avec la main, pull recousu trop étroit moulant un gros ventre, culotte trop large, trop longue, assis par terre, une petite charrette sans roues dans sa main, ne quitte pas des yeux sa mère.
Auguste.- (off) C'est ainsi qu'un beau matin, mon âme a atterri dans le corps de l'être le plus méprisé de la terre, celui du fils d'une fille-mère, qui, pire que tout, était bonne.
Joséphine se tourne et regarde Auguste les sourcils froncés.
Auguste.- (off) Ce dont je me suis aperçu tout de suite, c'est que j'étais de trop pour ma mère. J'étais son péché vivant, dont elle avait une honte perpétuelle. .. .. J'étais d'autant plus mal à l'aise, que j'étais aussi vilain que le péché que j'étais. Informe, gros, sans cou, les épaules tombantes, j'avais les pieds plats. Ma mère accentuait ma forme d'avorton en m'habillant mal, d'un pull trop étroit, raccommodé, qui moulait mon gros ventre, de culottes trop larges, trop longues. Loin de moi de lui en vouloir, je trouvais normal d'habiller mal quelqu'un qui était laid : ça allait ensemble... ..Comme elle savait que je n'étais pour rien dans mon existence, je reconnais qu'il arrivait à ma mère de faire de louables efforts pour être gentille avec moi.
Joséphine sort de sa poche un mouchoir et torche le nez d'Auguste avec force, et sort.
2. L'entrée de la maison, côté rue. Joséphine, à genoux, serpillière en main, seau rempli à côté d'elle, qu'elle déplace au fur et à mesure qu'elle avance, lave le sol avec soin.
Auguste.- (off) Ma mère avait ses dieux, son Olympe. Elle adorait sa patronne, Mme de Juglart. Elle était folle d'elle. Elle travaillait d'arrache-pied, pour seulement lui arracher un sourire.
Mme de Juglart traverse l'entrée, d'une pièce à celle d'en face. Joséphine, tout en travaillant, lève les yeux vers elle dans l'espoir que Mme de Juglart abaisse les siens vers elle, mais Mme de Juglart passe sans la regarder, Joséphine s'en attriste.
3. Joséphine époussette le salon méticuleusement.
Auguste.- (off) J'étais aussi témoin de ses chastes tentatives de séduction de M. de Juglart
M. de Juglart entre, passe. Joséphine lève vers lui un regard timide, baisse les paupières, en séductrice, mais M. de Juglart sort sans lui jeter un regard.
4. Joséphine, chez le boucher, sac en main, lui donnant une liste, le boucher la servant.
Auguste.- (off) du boucher
Joséphine lève les yeux timidement vers le boucher, baisse les paupières, en séductrice, mais le boucher la sert sans lui jeter un regard.
5. Joséphine va à la grille, qui donne sur la rue, au devant du facteur.
Auguste.- (off) du facteur
Joséphine lève timidement les yeux vers le facteur, baisse les paupières, séductrice, mais le facteur lui donne le courrier sans jeter un regard.
6. Joséphine, accompagné d'Auguste qu'elle tient par la main, frappe avec le marteau sur la porte du presbytère, la gouvernante de M. le Curé ouvre, Joséphine et Auguste entrent dans la salle d'attente.
Auguste.- (off) Mais c'était avec M. le Curé qu'elle était le plus audacieuse : elle était tranquille, il était chaste de profession. Quand elle allait le voir pour qu'il lui dirige sa conscience, elle me prenait pour chaperon, me laissait dans la salle d'attente
Joséphine.- Je laisse la porte ouverte. Tu n'as pas à avoir peur, tu entendras ma voix.
Auguste.- (off) Elle laissait la porte ouverte, je l'entendais caqueter et rire pendant des heures.
7. Dans le parc.
Auguste.- (off) Quand le dimanche après-midi, elle allait au parc, joliment vêtue, qu'elle s'asseyait sur un banc,
Joséphine.- Pourquoi tu me colles toujours après ? Va jouer plus loin.
Auguste .- (off) j'allais plus loin, comme si je n'étais pas à elle, je plantais des branchettes. Quand elle se levait, bavardant avec une rencontre, je la suivais de loin, ne la quittant pas des yeux, de peur qu'elle ne me perde.
6 ans
1.Auguste entre seul à l'église, regarde s'il y a quelqu'un, et s'agenouille sur la dalle, derrière un pilier.
Auguste.- (off) La seule personne, qui nous acceptait sans considération de condition, était le bon Dieu. Mes seules conversations avec cette seule personne étaient la prière, la confession, la pénitence, la communion, les sacrifices. .. .. Souvent, à l'église, je priais le bon Dieu de tout mon cœur, de ne pas laisser ma mère malheureuse comme elle était, de m'ôter d'elle afin qu'elle ait les coudées franches. Pour elle, je faisais des sacrifices, comme d'avaler des cerises qui avaient des asticots, ou des petits pois avec des vers.
2. Sur le perron de la maison, paraît Richard de Juglart, 8 ans, qui regarde vers le parc, puis descend le grand double escalier.
Auguste.- (off) Sa Sainteté le Pape Pie X, le pape à l'époque, avait écrit une encyclique, où il disait ceci : " Dans le 1er commandement, sous le nom de père et de mère, sont compris tous nos supérieurs, à savoir les autorités civiles, militaires et religieuses. De ce commandement, dérivent les devoirs d'obéissance, d'amour et de respect des inférieurs envers les supérieurs, et le devoir de surveillance des supérieurs envers les inférieurs. " En conséquence, je portais obéissance, amour et respect envers les patrons de ma mère, M. et Mme de Juglart ainsi qu'envers leurs enfants Richard et Eléanor. Toute la famille était comme naturellement, des dieux pour moi. Pour se tenir toujours propres et bien peignés, pour porter toujours des habits si beaux et si bien à leur taille sur des corps si bien faits, pour avoir tout l'argent qu'ils voulaient puisqu'ils n'en parlaient jamais, il fallait qu'ils soient plus que des humains. Pour moi, ils étaient de la même espèce que les statues de plâtre de l'église, au visage diaphane, aux yeux levés vers le ciel, en dalmatiques bleu ciel et rose, avec des plis qui tombent si merveilleusement droit.
3.Au fond du parc, parmi les arbres, derrière les broussailles, non loin d'un ruisseau, Auguste.
Auguste.- (off) J'étais au fond du parc, au milieu d'arbres, près d'un ruisseau. Je travaillais à multiplier des obstacles à une caravane de fourmis. J'avais creusé un canal, que j'avais rempli d'eau, pour les forcer à passer par la passerelle d'une branche, lorsque j'ai senti une présence. J'ai vu à quelques pas Dieu le fils, Richard de Juglart, si propre, si bien peigné, si bien habillé, la veste, le pantalon si bien faits pour lui, immobile à me regarder. J'ai poursuivi mes travaux de terrassement sans m'en soucier, parce que je pensais que je ne faisais rien de mal, quand, derrière le Fils, est apparu Dieu le Père, le roi des dieux, dieu de la lumière, du ciel et de la foudre, Mr Juglart père en personne. J'étais pétrifié. -
- Richard, permets-moi de te rappeler que ton professeur de piano t'attend.
Me baissant, me cachant, je me suis enfui par les broussailles, presque à quatre pattes, comme un rat. Le soir, ma mère m'a dit, en me menaçant du doigt, que le parc de M. de Juglart était le parc de M. de Juglart et pas le mien, je ne veux plus t'y voir, sinon gare à la ceinture.
8 ans
La salle paroissiale. Mr le Curé fait signe à Auguste de venir vers lui.
Auguste.- (off) Mr le Curé a eu l'idée de faire jouer par les enfants de la paroisse, une petite pièce de théâtre sur Geneviève de Brabant. Eléanor de Juglart était Geneviève de Brabant.
- Auguste, tu es un enfant du Bon Dieu comme les autres. Tu joueras dans la pièce.
M. le Curé frappe des mains. Une petite troupe d'enfants entre dans la salle, il les met en cercle, il me met dans le cercle à côté de lui.
Auguste.-(off) Qu'Eléanor était en face de moi, dans le même cercle, comme mon égale, m'a comblé d'un bonheur indicible. Mais je connaissais mon rang, je me mettais un peu en retrait du cercle, je baissais les yeux, je prenais bien garde de ne pas effleurer des yeux même ses chaussures. M. le Curé m'a donné comme rôle, celui muet de l'ours, que Geneviève de Brabant, abandonnée dans la forêt apprivoisait. Certains ont ricané, mais personne ne jouissait d'une jouissance égale à la mienne, lorsque je sentais, à travers la peau d'ours, sa main se poser sur ma tête… … Aux répétitions, je savais comment me comporter, je me mettais toujours à l'écart, comme naturellement, près des toilettes de la salle paroissiale. .. ..Dans le jardin, on soulève des pierres plates, et lorsqu'on les retourne, sur la face sombre et humide, on découvre, serrés les uns contre les autres, ces petits crustacés terrestres gris, qu'on appelle cloportes, et malgré soi, de dégoût, on lâche aussitôt la pierre. C'était moi.
10 ans
1. Sortant de la maison des Juglart, Joséphine, portant une valise, et Auguste, un sac de jute propre contenant quelques habits sur l'épaule, une couverture en bandoulière, s'engagent sur la rue, puis, plus loin sur une route, vers une ferme.
Auguste.- (off) Le stade suivant de mon évolution a été l'heureux désaccouplement de ma mère et de moi. Elle m'a dit un beau soir, qu'elle avait donné ses 8 jours aux Juglart, qu'elle allait à Paris chez sa sœur, qu'elle me plaçait en attendant chez des paysans, qu'elle reviendrait me chercher plus tard. Je n'espérais de tout mon cœur, qu'une chose de ce genre. Une valise, plutôt que l'avoir dans les jambes pour aller visiter la cathédrale, on la dépose à la consigne de la gare. Vous ne pouvez pas imaginer le soulagement que pour elle j'ai éprouvé, qu'elle ne soit plus à ma charge. Son sort n'était plus de mon ressort. Je n'avais plus à m'occuper que de moi, ce qui me simplifiait bien la vie. Lorsqu'elle m'a mouché le nez en signe d'adieu, que je l'ai vu partir d'un pas allègre, j'ai pensé qu'elle ne se doutait pas que le soulagement qu'elle ressentait, n'avait d'égal que le mien. Au moment même, où me tournant le dos, elle m'oubliait, je l'ai oubliée aussi.
2. Sortant de la ferme, la paysanne va prendre dans la remise une bêche et un râteau, et suivie d'Auguste, va vers le jardin potager.
Auguste.- (off) A la campagne, j'étais à la paysanne, j'étais son petit valet de ferme. C'était elle qui me dictait ce que j'avais à faire. Avec elle commence la longue liste de mes bêtises. J'ai été le parfait idiot du village… … Elle a voulu agrandir son jardin potager, en prenant sur le pré voisin. Elle m'a donné bêche et râteau, m'a montré le carré de pré que je devais retourner. Lorsque j'ai été seul, j'ai voulu enfoncer la bêche dans la dure terre du pré : en vain. Je me suis mis debout sur les deux tranchants de la bêche, j'ai eu beau la secouer, elle ne s'est pas enfoncée de plus que de ça. J'ai essayé à d'autres endroits : même chose. Malin, je me suis dit, on va faire semblant que ça ait l'air bêché. De la bêche à plat, j'ai déraciné les touffes d'herbe, que j'ai mises sur le compost comme elle m'avait dit. Quand il n'est plus resté que la terre nue, avec art je l'ai ratissée, comme on ratisse le sable des allées d'un parc : cela ne pouvait que tromper quelqu'un, qui ne serait pas trop regardant. Seulement, quand la paysanne a voulu enfoncer son plantoir pour planter ses salades, qu'elle a vu que son plantoir ne s'enfonçait pas, ni nulle part dans le carré, elle a foncé sur moi, a crié, m'a tapé sur la tête, m'a secoué, donné des coups de poing dans le dos, m'a poussé, a hurlé : Qu'est ce que c'est que ce gugusse ? Tu te reposes avant de te fatiguer ? Celui qui ne dépense pas ses forces, n'a pas à les regagner. Au lit sans souper. C'est le paysan qui m'a fait chercher par un de ses fils. En descendant l'échelle, j'entendais ses rires voler en éclats. Alors, gus, comme ça, tu as bêché le jardin ? Il s'est tourné vers sa femme, et lui a doctement expliqué : Un bâtard de poule, femme, ne peut avoir que des muscles de poulet. Et il riait à faire trembler les carreaux de la fenêtre. Tête baissée, l'air contrit, en moi, je riais comme une baleine, je l'avais eue, la femme.
3. Auguste finit de traire, termine de remplir un bidon de zinc de 20l de lait, enfonce le couvercle relié au bidon par une chaînette, penche le bidon, le fait rouler, et le sort de l'étable.
Auguste.- (off) Il y a eu l'histoire du bidon de lait. Après la traite, je roulais le bidon de lait de la table à la laiterie, quand, essayant de le monter sur la marche de la laiterie, le bidon m'a échappé des mains, a roulé par terre sur le sol bétonné de la laiterie, le couvercle a sauté, et le lait s'est déversé sur le sol. Je me suis précipité pour le relever, j'en ai sauvé peut-être le tiers. Je me suis précipité à la cuisine, j'ai pris tous les torchons que j'ai trouvés, je commençais à éponger, quand la paysanne, qui était allée en ville, est entrée dans la cour. Cris, coups, je vous dis pas. T'as fait exprès de le renverser, puisque t'as pas fait exprès de pas le renverser. Propre à rien. Non seulement il fait rien, mais il défait. Foutriquet. Non, mais quel gugusse. Elle m'a poussé avec force, m'a fait des croche-pied, m'a jeté par terre, m'a donné des coups de pieds dans les fesses. Jean-foutre. Le paysan, qui entrait dans la cour, a hurlé : oh la femme. Elle a montré le bidon, lui l'a montrée de la main. Tête baissée, l'air contrit, qu'est ce que je bidonnais.
4.Tout le monde mangeant, Auguste se lève et, dans le buffet, se dressant sur la pointe de ses pieds, saisit deux verres.
Auguste.- (off) J'ai le vague souvenir que j'ai dû casser des bouteilles et des verres, parce qu'un soir que la paysanne m'avait dit de chercher deux verres dans le buffet, un des fils m'a dit : Gus, pas un pas de plus. Tiens bien tes verres. Il est venu à moi, m'a pris précautionneusement les deux verres des mains, avec cérémonie les a portés, avec délicatesse les a posés. Toute la tablée a éclaté de rire, et moi avec. Que j'étais heureux, quand ils étaient heureux.
11 à 13 ans
1. La paillasse d'Auguste dans la soupente, un crucifix à son chevet, Auguste dans son lit.
Auguste.- (off) Après l'âge d'or, est venu l'âge de fer. Jésus et la Vierge Marie n'ont été bons avec moi que jusque vers les 11 ans. Jésus Jésus pourquoi m'as-tu abandonné ? Certain soir horrible, certaine partie de mon corps a eu une configuration gênante, incompréhensible. Comme j'essayais de remettre tout en place, soudain, comme la foudre déchire le ciel d'un éclair fulgurant, une émission m'a écartelé d'une jouissance extrême, très douloureuse. Comme Adam et Eve, j'avais connu que j'étais nu. A partir de cette nuit-là, presque chaque nuit, j'étais pécheur de ce péché mortel, qui est la mort de l'âme. J'avais beau supplier mon bon ange, la Sainte Vierge Marie, j'avais beau m'exténuer de travail, coucher la nuit nu sur le plancher, mettre du papier de verre sur la peau, cela semblait aiguillonner le tentateur plus encore. J'avais beau essayer de prévenir l'incendie par des coupe-feu, des contre-feux, un mégot jeté suffisait pour déclencher un incendie monstre. J'étais malheureux comme les pierres.
2. Dans l'église, devant le confessionnal, en cinquième place dans la file des pénitents, Auguste agenouillé.
Auguste.- (off) Avec terreur, je voyais arriver le samedi, jour de confession. J'avais scrupule d'une arithmétique exacte : chiffrer ses péchés, c'est être conscient de tous et de chaque. Il fallait, pour que l'absolution soit méritée, que ma honte soit entière.
On le voit entrer dans le confessionnal, à travers la grille, son visage souffrant.
Auguste.- (off) Seul ou avec d'autres ? Combien de fois ? M. le Curé me demandait.
On voit, au bout d'un moment assez long, M. le Curé absoudre Auguste, Auguste sortir du confessionnal, aller s'agenouiller, en se cachant derrière un pilier, sous la statue de la Vierge, sortir un rosaire, commencer à prier.
Auguste.- (off) J'accomplissais ma pénitence avec zèle.
Le soir commence à tomber, Auguste prie. Le soir est tombé; Auguste termine son rosaire. Il va dans l'allée de côté, s'agenouille de ses deux genoux sur la dalle devant la Vierge, se prosterne, relève la tête, des larmes coulent sur ses joues.
Auguste.- (off) J'avais hâte de connaître ce bonheur : le lendemain, m'approcher de la Sainte Table.
Dimanche matin, première messe, Auguste sert la messe. Il monte les marches jusqu'à l'autel. M. le Curé se tourne vers lui, ciboire en main, et lui donne la communion. Le bonheur illumine le visage d'Auguste. Sortant de l'église par les rues désertes de Mézières, Auguste sourit au soleil qui se lève.
Auguste.- (off) Qu'il faisait bon, au sortir d'avoir communié, de marcher l'âme toute neuve, dans un matin tout neuf, de voir le soleil éclater de rire aux carreaux des fenêtres.
3. Sur sa paillasse, Auguste, pleurant.
Auguste.- (off) Hélas, la grâce n'a jamais été plus efficace plus de deux nuits. Deux nuits, et mon corps souilé souillait mon âme. Mes plus belles résolutions du dimanche, le mardi s'évaporaient, comme sur la route mouillée et fumante, les flaques au soleil de 10 heures. Comme ces vases qu'on retire du fond de la mer, dégoûtants et pleins de vase, mon cœur était vil et plein d'ordure.
4. Dans le confessionnal, à travers la grille, Auguste, les joues salies par les larmes.
Mr le Curé.- Parce que j'ai reçu le 3ème ordre majeur sacré de l'Eglise Catholique, que j'ai été ordonné, que de mes mains j'élève le Corps et le Sang du Christ à l'élévation, ne croyez pas que je ne doive pas me confesser, moi aussi. Je suis d'autant plus pécheur, que je suis censé ne pas l'être. Priez pour moi, comme je prie pour vous. Tenez bon pour vous et pour moi.
Auguste sort du confessionnal, et va s'agenouiller au pied de la Vierge.
Auguste.- (off) ..Je croyais à l'époque qu'il disait ça par charité, pour atténuer ma honte. Je ne le crois plus. Je crois qu'il souffrait le même calvaire, qu'il était crucifié de la même crucifixion que moi.
13 ans
Dans l'église, devant le confessionnal, la file des communiants et des communiantes.
Auguste.- (off) Le supplice des supplices a été la communion solennelle. Il était requis de faire une confession générale de tous les péchés qu'on avait commis dans sa vie. Me livrant à une comptabilité minutieuse, j'ai additionné, multiplié, multiplié mes multiplications : quand j'ai vu mon produit final, j'ai été épouvanté. Je me suis confessé dans un pur élan de foi. M. le Curé, lui-même a été si épouvanté par le total de mes péchés le jour de la Communion Solennelle,
les communiants et les communiantes, assis de part et d'autre dans le chœur, M. le Curé en chaire
Auguste.- (off) que le jour de la Communion Solennelle, dans son sermon, en nous montrant du doigt, il a parlé à propos d'un communiant d'une vraie conversion. J'ai piqué du nez, rouge comme un coquelicot, terrifié à l'idée des regards de toute l'assistance pointés sur moi.
De l'autre bout de la place de l'église, Auguste regarde l'église, M le Curé en sortir.
Auguste.- (off) Hélas, la communion solennelle passée, j'ai continué, de plus belle, de faire des faux pas, et retomber dans la boue de mes péchés. A mon désespoir, j'ai dû me faire à l'idée, que l''idéal bourgeois du prêtre, du moine, du saint n'était pas à ma portée, que même cette réussite-là m'était refusée. Il fallait que j'accepte de n'être jamais qu'un paroissien ordinaire, un fidèle quelconque, un pécheur comme tout le monde.
On voit Auguste aller à une autre église, y entrer.
Auguste.- (off) J'ai décidé de ne plus chercher à me rebeller contre la chair, puisque la chair était un despote aussi absolu. Pour mener une vie de chrétien à peu près vivable, On le voit aller à une autre église, y entrer ; puis à une église de village et y entrer. j'ai changé de confesseur tous les samedis, quitte à faire des kilomètres.
Il en sort, hilare.
Auguste.- (off) La variété de l'appréciation par les confesseurs du péché de chair m'a beaucoup amusé. J'ai opté finalement, pour pénitence de toutes mes confessions, pour la pénitence la plus bénigne qu'un curé de village m'ait donnée, et qui était la phrase suivante : marchant, riant, il la dit : Mon Dieu pardonnez-moi parce que j'ai péché, et hop, j'avais fait ma pénitence.
On le voit s'éloigner vers la ferme.
Auguste.- (off) Toute cette période, je l'ai vécue, comme quelqu'un pris de dysenterie. Fièvres, vomissements, maux de tête, d'abord il lutte, tout le corps est secoué, il va à selle 20 fois par jour, il est une pauvre chose qui se vide elle-même, et puis il ne lutte plus, il abandonne. Il n'est plus qu'une tête pâle sur un oreiller blanc. Et puis, un beau jour, blanc, maigre, hirsute, dans un pyjama flottant, il fait ses premiers pas en se tenant aux chaises, et la santé lui revient doucement, sur la pointe des pieds. Pour avoir raison de la chair, il faut se faire une raison, et lui donner raison. C'est comme ça
14 ans
Paris, rue des Petits Carreaux, la Boulangerie Corbet. L'arrière boutique, four, tables de travail, étagères chargées, sacs de farine, pétrin
Auguste.- (off) Par lettres, ma mère m'a placé chez un pâtissier à Paris : ç'a été mon premier séjour dans la Capitale de tous les péchés, bien que le seul péché, que j'y ai commis, a été, tout tremblant de mon audace, d'oser m'aventurer un dimanche jusqu'au bout de la rue des Petits Carreaux. .. ..
Auguste, en maillot, près du four, s'empiffrant de gâteaux.
Auguste.- (off) A la pâtisserie, j'étais comblé : j'ai eu soudain chaleur et nourriture en abondance. Je me suis bien refait.
Puis on voit son patron le houspiller.
Auguste.- (off) Ce qui faisait hurler mon patron, c'est d'abord, que levé à 3 heures du matin, je m'endormais souvent dans un coin : Tu dors, tu dînes, ce soir ceinture; ensuite que je ne pétrissais pas assez la pâte : La pâte lève toute seule, c'est tout ce qu'elle sait faire ; aussi, que je mangeais trop de ses pâtisseries : Tu dînes deux fois, en dormant, et t'empiffrant. Tu me voles donc deux fois. Mauvaise graine, laisse-toi pousser un peu tu verras la mauvaise herbe que tu feras. .. Le jour où je me suis fait une brioche, il m'a tellement insulté et tapé, que j'ai décidé de lui brûler la politesse. Je suis parti un matin, par la porte de derrière. Je lui ai laissé le petit pécule, qu'il me disait garder pour moi. J'avais trop peur qu'il me retienne.
On le voit, un sac de jute sur l'épaule, sortir par derrière, regarder les plaques des rues.
15ans
1.Auguste, regardant les noms des locataires d'un immeuble de rapport, s'arrêtant sur l'un d'eux, poussant la porte, montant l'escalier, hésitant.
Auguste.- (off) J'avais deviné lors de mon placement chez le pâtissier que ma fille-mère de mère dépucelée avait retrouvé son pucelage, c'est à dire qu'elle avait trouvé un mari, parce qu'elle portait un autre nom que le sien. J'ai fait son impasse, j'avais trop peur de me mettre entre elle et son mari. Au sortir du boulanger, je suis allé chez ma tante.
A un palier, il frappe à la porte, redescend vivement l'escalier de trois marches, se tourne vers l'escalier, prêt à descendre, mais tourne la tête vers la porte.
Auguste.- (off) Il fallait que je contrarie sa contrariété, j'ai redescendu trois marches, j'avais préparé un petit avant propos. Ma tante a ouvert, m'a regardé le sourcil froncé. Je lui ai dit :
Auguste.-… ..Tata, quand on mange de la soupe, on sait trop, quand on sent sur la langue un cheveu, combien ce cheveu vous dégoûte, avec hâte on tâte la langue pour saisir le cheveu, avec répugnance on le dépose sur le bord de l'assiette. … ... Je suis Auguste Vaillant, ton neveu... ... Est-ce que tu pourrais me prêter un sou pour passer le guichet à la gare et montrer dans un train ? Si tu ne peux pas, je t'aimerais tout autant. (off) Hypocritement, j'ai fait mine de descendre.
Ma tante.- (criant) Auguste, monte… … Quel âge tu as ?
Auguste.- 13 ans et demi.
Ma tante.- (avec mauvaise humeur) Rentre. .. ..Ah ma sœur. Ca met bas, et puis ça va brouter, ça laisse le poulain se mettre sur les échasses de ses jambes, comme il peut… … On va lui rappeler ses devoirs maternels à ta fille mère de mère, et ses devoir paternels à ton gendarme de père.. .. Auguste, voilà ce que tu vas faire. Tu vas prendre le train de Marseille. Je te donne 50 centimes, c'est le prix du billet pour Charenton. Tu monteras dans le train. Un contrôleur te dressera un procès-verbal, il te fera rien, tu as 13 ans et demi, tu as une excuse atténuante de minorité. Il te défèrera devant un juge, le juge en appellera à tes parents. Il faudra bien qu'ils fassent quelque chose pour toi.
Auguste.- (off) Elle a été gentille comme tout, elle m'a servi une soupe.
2. Dans le couloir d'un train, un contrôleur verbalise Auguste. Dans la gare de Dijon, contrôleur et Auguste descendent du train. Au tribunal d'instance, le contrôleur défère Auguste devant un juge d'instruction. Dans le bureau du juge,à Auguste assis, le juge lit deux lettres.
Le juge.- Auguste, de ta mère : (lisant) Il m'est impossible de recevoir Auguste à mon foyer. M. Bilut, mon mari n'accepterait pas la présence à son foyer d'un enfant qui ne serait pas de lui. Il me mettrait à la porte avec lui. Je renvoie Auguste à son père, qui est gendarme, qui est à son aise, et qui lui fera facilement une position. … ...De ton père : (lisant) J'ai reconnu Auguste pour mon fils à sa naissance, et lui ai donné mon nom. Mais en raison de l'inconduite de sa mère pendant mon service militaire, je n'ai pas pu me résoudre à l'épouser à mon retour. Je suis à présent marié, et je ne peux pas imposer à ma femme un enfant qui n'est pas d'elle. La présence d'un enfant est au près de sa mère. Puisque l'enfant se réclame de moi, pour le secourir, je lui envoie un mandat poste de 20 francs. Je précise que ce n'est pas un acte de reconnaissance, c'est un acte de charité… … (tendant le mandat poste) Le mandat. … … Tu es pénalisé d'une amende de 16 francs, pour voyage sur une ligne de chemin de fer sans billet. Si je l'ôte du mandat de ton père, il te reste 4 francs. Je t'engage à rentrer à Paris et à frapper à la porte de ta mère. Elle ne peut pas te laisser à la rue. (Il lui donne 4 francs)
17 ans
1. Charleville. Démolition des remparts. Les ouvriers y travaillent avec pics, pioches, pelles, brouettes.
Auguste.- (off) Je suis retourné dans la ville de mon enfance, Charleville, j'ai travaillé par ci par là. La ville a engagé pour la démolition des remparts.
Auguste, chemise, pantalon, élimés, ravaudés à gros points, rapiécés, sur le dessus des remparts, du pic et de la pelle, travaille d'arrache-pied. D'en bas, un contremaître, le montrant de la main, aux ouvriers.
Le contremaître.- (fort) Hé les gars. Prenez exemple sur Vaillant. Voilà comme je veux que vous travailliez. Compris ?
Le contremaître va plus loin.
Un ouvrier.- Vaillant. On te dit d'aller vite, tu vas vite.
Auguste.- (tout en continuant de travailler) Je fais ce pourquoi je suis payé.
L'ouvrier.- Tu crois que tu es payé pour peiner et suer ?
Auguste.- (tout en continuant de travailler) Je suis heureux de peiner et de suer, et d'être payé. Celui à qui le travail ne convient pas, qu'il n'accepte pas le travail.
L'ouvrier.- Tu sais que tu forces les plus âgés à s'aligner sur toi ? Tu les contrains d'épouser ta jeune cadence.
Auguste.-J'avais pas pensé à ça. Ca, c'est un argument que j'entends.
Et Auguste ralentit sa cadence.
2. Charleville. Le soir. Auguste, son sac de jute sur l'épaule, un couverture sale en bandoulière, dans les rues, cherche où dormir : dans les entrées des immeubles, dans les jardins des particuliers, dans les squares, dans les buissons. Il essaie de s'installer pour dormir, mais un agent, un passant, des gens qui parlent, des bruits suspects le font chaque fois se lever et aller plus loin.
Auguste.- (off) Pour dormir, jamais un endroit ne me semblait assez sûr. Je craignais qu'il m'arrive Dieu sait quoi pendant que je dormais. Epiant chaque bruit, j'avais l'œil grand ouvert une grande partie de la nuit. Je ne m'endormais souvent qu'au petit matin.
3. Charleville. Au matin, à un banc, à une fontaine, il se passe de l'eau sur le visage, se frotte les mains, se peigne, se rase à sec avec une lame, brosse de la main ses habits, puis il va vers les remparts, dépose ses affaires à une cabane, prend pic et pelle, monte sur les remparts.
4. Charleville. Midi. Auguste descend des remparts, pose pic et pelle, achète à une boulangerie un morceau de pain, va vers un square. Sur un banc, une jeune ouvrière, habillée pauvrement, mange aussi un morceau de pain, en lisant un roman. Auguste s'assied sur le bout opposé du banc. Il regarde la jeune fille sans la regarder. Puis se tourne vers elle. Puis se penche pour regarder la couverture du livre.
Auguste.- Lire des romans, est-ce que ce n'est pas un peu un pis aller ?
Elle lit, sans prendre garde à Auguste.
Auguste.- Si on ne devait parler qu'à ceux qu'on connaît, personne ne ferait jamais la connaissance de personne.
La jeune fille se lève, va s'asseoir sur un autre banc, où elle continue de lire. Auguste regarde ses vêtements, lui-même, puis dans le vague, se lève et retourne à ses remparts.
5. Charleville. Les remparts, fin de la journée de travail. Les ouvriers, dont Auguste, font la queue devant une cahute en bois, pour toucher la paie. Le comptable.- (lui comptant son salaire) 8 francs tout ronds. Auguste signe, empoche et sort
6. Charleville. Le soir, près de la gare. La rue à péripatéticiennes. Auguste, de loin, les étudie. Négligeant celles qui sont fardées, ont les cheveux teints, exhibent leurs charmes, il va vers l'une , qui est en retrait, qui n'est pas fardée, et qui est habillée comme une femme ordinaire.
Auguste.- Excusez-moi. Je ne sais pas.. ..
La péripatéticienne.- … …C'est 12
Auguste fait un pas en arrière, en faisant des bras un signe qu'il n'a pas les moyens.
La péripatéticienne.- Joli comme tu es, pour toi, sera 8.
Auguste.- (avançant) Excusez-moi, je n'ai jamais abordé
La péripatéticienne.- (riant) J'essaierai de te faire accoster en douceur.
Il va vers elle, côte à côte ils entrent dans l'hôtel.
7. Charleville. Un peu plus tard dans la soirée. Place ducale. L'auberge Veuve Verdavenne. Auguste, qui vient de dîner de deux côtelettes et de deux canons de vin, se lève avec sa facture de 90 centimes, va vers la patronne, à la caisse.
Auguste.- (posant la facture sur le comptoir) Pardonnez-moi, je suis dans l'impossibilité de payer. (la patronne le regarde en fronçant le sourcil) .. .. D'une naissance mauvaise, ne peut sortir qu'une vie mauvaise. Je me suis laissé aller. Je suis sans dignité, sans volonté… ... Je n'ai aucune excuse, je suis fautif de cette faute d'argent.
La patronne pince la manche d'Auguste, le tire de l'auberge Auguste prend au passage son sac de toile de jute et sa couverture Ils sortent.
Auguste.- (off) J'ai pris 6 jours de prison pour grivèlerie.
17 ans 1/2
1.Commercy, à la périphérie. Auguste travaille chez un marchand de BOIS & CHARBONS. Avec Matthieu, son aide, dans la vaste cour, il scie de longues bûches en petites.
Auguste.- (off) J'ai pris décision d'aller dans le Midi. De Mézières, j'ai longé la Meuse, marchant trois jours, travaillant 8 jours par ci, marchant trois jours, travaillant 8 jours par là. A Commercy, j'ai trouvé du travail chez un marchand de bois. C'est par lui, qu'il m'est arrivé quelque chose qui ne pouvait arriver qu'à moi. J'avais 17 ans comme si j'en avais 12.
De la rue, entre par la cour du marchand de bois, Mme Raph.
Auguste.- (off) Mme Raph,veuve rousse, la trentaine, amie de la femme du marchand de bois, venait, presque chaque après-midi, lui rendre visite. Toute en courbes de tous côtés, elle était du goût éclectique de mon âge de cette époque-là. Quand elle avait le bas du dos tourné, je dévorais d'un œil avide cette belle personne. Le soir, elle m'a inspiré de nombreux péchés de chair, scrupuleusement confessés, régulièrement absous, donc qui ne portaient pas à conséquence.
Auguste et Matthieu chargent une charrette à bras de petites bûches.
Auguste.- (off) Un après-midi, je lui ai livré une charretée de bûches.
2.Dans la cour de la petite maison de Mme Raph, Auguste et Matthieu terminent d'empiler les bûches dans un réduit. Auguste sort ma facture de sa poche, entre dans la maison, pendant que Matthieu s'assied sur un banc.
Auguste.- (off) Elle me fait entrer dans le salon, jette la facture sur un petit secrétaire sans y jeter un coup d'œil. Mme Raph.- (me montrant une banquette en bois garnie de coussins) .. .. Accordez-vous une pause dans la course du jour. Asseyez-vous un instant… …(s'asseyant à côté de moi) Savez-vous, qu'en musique, une pause vaut quatre soupirs?
Assise, elle se tourne vers Auguste, posant son coude sur le dossier de la banquette, les deux premiers boutons de son chemisier déboutonnés.
Mme Raph.- Me voilà comme vous me rêviez : seule avec vous. .. .. Liberté totale. … .. Non seulement je vous donne toute autorisation, mais je vous encourage.
Auguste.-(off) J'étais pétrifié.
Mme Raph.- Croyez- vous que je n'ai pas remarqué que vos yeux me mangeaient ?.. ... ..Pour parler franchement, pendant que vous me mangiez, mon appétit venait. Ce que je vous inspirais, m'inspirait… ...Vous vous défiez : défiez-vous de votre défiance… … Vous craignez que je ne vous tende un piège : c'est vous qui m'en avez tendu un. Je suis prise, et bien prise.
Elle se lève, va, vient, se déhanche, se plaçant devant Auguste.
Mme Raph.- Il faut que vous me croyiez, Auguste. Mes arrière-pensées sont du même ordre que les vôtres.
Auguste.- (off) Elle s'est rassise, tout près de moi, son bras sur le dossier derrière moi, m'a donné un baiser sur la joue.
Mme Raph.- Comprenez-moi, Auguste : tout ce dont vous rêvez, je vous l'autorise. Je ne me défendrai en rien. Je suis dans votre camp.
Auguste.- (off) J'étais paralysé. J'avais les yeux baissés, je retenais mon souffle.
Elle se relève, nerveuse, va, vient.
Mme Raph.- Enfin, Auguste, mes yeux ne se sont pas trompés, ils ont bien vu que les vôtres n'étaient pas chastes du tout. Vos yeux ardents sont arrivés à ce qu'ils voulaient : ils m'ont mise en feu. … ...Ce que vous osiez de vue, je vous l'offre de l'oser en acte… ... Je vous donne ma parole, rien de ce que vous oseriez ne m'offusquerait. Je me découvre même : j'en redemande. .. ..Enfin, Auguste, c'est vous qui vous êtes déclaré, vous ne pouvez pas le nier. Apaisez votre faim, je vous en prie, vous apaiserez la mienne… …La maladresse me plairait plus que trop d'adresse. Non seulement je la pardonnerais, mais je ne désirerais qu'elle. L'ignorance me plairait plus que trop de science.
Elle s'assied, le bras derrière Auguste, tire son chemisier découvrant son aval, glisse sur sa chaise, découvrant son amont, offrant l'étrenne de ses jambes, l'amorce de ses seins.
Mme Raph.- Tout ce que vous pouviez rêver, je vous offre de le réaliser. En réalisant votre rêve, vous réalisez le mien. Osez, c'est votre nature d'homme : j'ose en vous laissant oser, c'est ma nature de femme.
Auguste.- (off) Elle croyait que j'écrivais avec des pleins et des déliés. Je ne savais pas même faire un bâton. La plume aurait craché, elle aurait crevé le papier. Il y aurait eu des taches partout, sur la table, sur ma main, sur mon visage. Je n'aurais pas su quel geste oser, j'aurais été brutal, impatient, déplacé.
Elle s'est levée, en se tournant a reboutonné son chemisier, tiré sur sa jupe.
Mme Raph.- Ne me laissez pas dans l'embarras. Qu'est-ce que je suis censée faire ?
Auguste.- (se levant, off) Si elle m'avait dit : voulez-vous vous laisser faire, j'aurais dit oui avec enthousiasme. Mais elle était aussi innocente à son âge, que moi au mien. Elle m'a tourné le dos, elle est allée à la fenêtre. Je l'ai quittée à reculons.
Auguste sort, rejoint Matthieu derrière la maison.
Matthieu.- (furieux) Pendant que tu te paies une partie de jambes en l'air, moi je fais les cent pas. Tu vides tes roupettes, et tu gonfles les miennes. Tu charries.
Il saisit les bras de la charrette, en colère, Auguste l'aide en la poussant.
3. Dans la cour du marchand de bois, Auguste et Matthieu scient des bûches. Mme Raphie entre dans la cour, et va parler au patron d'Auguste.
Auguste.-(off) Est arrivé ce qui devait arriver. J'ai surpris Mme Raph en grand conversation avec mon patron, ils me regardaient tous les deux. L'après-midi, il me mettait à pied.
4.Auguste, habillé, son sac en toile de jute sur l'épaule, quitte la cour.
Auguste.-(off) C'était régulier. J'étais fautif, en ce que si je n'avais pas eu un âge mental de 12 ans, ce dont elle m'avait accusé aurait pu être.
18 ans
1.Auguste sur la route.
Auguste.- (off) Au sortir du marchand de bois, j'ai pris décision de marcher jour après jour, sans arrêt, jusqu'à Marseille, mendiant, maraudant, couchant dans une grange quand on me l'accordait.
2.Auguste mendie du pain à une boulangerie de village, un morceau de saucisson ou de jambon à l'étalage d'un charcutier dans un marché, remercie en joignant les mains et en inclinant la tête ; maraude des pommes dans un verger ; demande l'abri d'une grange à un paysan.
Auguste.- Je me suis aperçu, avec plaisir, que ce n'est que rarement que les gens refusaient de me donner, même si ceux qui me donnaient, me donnaient en bougonnant.
3. Non loin de Gémeaux. Un soir , il s'approche d'une petite ferme. Par le portail ouvert, il cherche des yeux quelqu'un à qui parler.
Auguste.- Non loin de Gémeaux, un soir, pourtant
La fermière sort de la ferme dans la petite cour.
Auguste.- Madame, je vous demande pardon. Pourriez-vous m'abriter dans votre grange cette nuit ? Je suis prêt à payer votre abri d'un travail.
Auguste.- (off) La fermière m'a souri. D'un geste de la main, elle m'a fait signe d'entrer. Je me suis demandé ce que ça cachait. Elle m'a précédé dans la grange, m'a montré une place dans le foin.
Auguste.- Je laisserai tout en ordre. Demain, à l'aube, je serai parti. (Auguste joint les mains, s'incline) Merci.
Auguste s'installe. Il entend un bruit, inquiet, il se dresse. Entre le fermier, souriant du même sourire que sa femme, avec contre lui, une soupière fumante avec une longue cuillère, dans la main gauche la moitié d'une miche de pain, dans la main droite, une bouteille de vin coiffée d'un verre, sur l'épaule une couverture. Sans mot dire, il dépose le tout sur un établi sous la fenêtre, fait à Auguste un signe de la main, et sort.
Auguste.- (interdit, qui ne fait pas un geste, n'a pas dit un mot, off) Je m'interrogeais sur ses arrière-pensées.
Le lendemain matin, à l'aube, Auguste se lève, secoue la couverture prêtée, la plie, la pose sur l'épaule, va à la fontaine de la cour, lave la soupière, la cuillère, le verre, la bouteille ; se lave à l'eau lui-même, se rase sans savon à la lame, se peigne, prend la vaisselle, la couverture, se tourne vers la porte de la ferme, hésitant. La fermière ouvre la porte, sort, lui fait signe d'entrer. Il entre, circonspect, elle le suit. Il voit sur la table devant une chaise un bol, une assiette, du beurre, de la confiture, des tranches de pain grillées, du sucre, une cafetière fumante, un pot à lait. La fermière lui fait signe que le petit déjeuner est pour lui. Inquiet, incompréhensif,
Auguste .- (off) Je me demandais ce qu'ils me préparaient, tous les deux.
Auguste, tout en étudiant le visage de la femme, s'approche du bol, debout ose se servir un bol de café. La fermière va à la chaise, la recule, l'invite à s'asseoir. Auguste s'assied sur le bord de la chaise, la fermière rapproche de lui le pot à lait, le sucre, il se sert ; lui fait une tartine de beurre et de confiture, la pose sur l'assiette ; rapproche de lui pain grillé, beurre et confiture ; puis, va mettre son tablier à poche, gonflée de quelque chose, met ses sabots, sort, laissant la porte ouverte. Lentement, plein d'inquiétude, les yeux vers la fenêtre et la porte, Auguste se risque à boire et manger.
Auguste.- (off) Je me demandais quel mauvais coup ils manigançaient.
Il débarrasse la table de la vaisselle, qu'il pose dans l'évier de pierre, se lève, sort, dans la cour à reculons, les yeux vers la porte, cherchant des yeux dans la cour le paysan,la paysanne, passe dans la grange prendre son sac en toile de jute, dans lequel soudain il découvre, un pain, un saucisson, une bouteille de vin, Comprenant enfin que c'était de la part du paysan et de la paysanne, bonté pure, s'agenouille, ne peut retenir ses larmes. Il met son sac de toile de jute sur l'épaule, sa couverture en bandoulière, sort de la cour à reculons, des yeux cherchant en vain la fermière et le fermier. Au portail, il lève les deux mains, saluant dans le vide. A reculons, le visage tourné vers la ferme,les joues salies de larmes il s'éloigne sur la route.
et 18 ans
1.Panneau : Marseille, il pleut à verse Auguste, trempé, les cheveux collés sur la tête, les pantalons mouillés jusqu'aux genoux, arrivant.
Auguste.- (off) J'avais, dans cette période de vagabondage, deux ennemis mortels : la pluie, le froid. Le froid, c'était les mains blanches, ne plus les sentir, trembler de tout le corps, ne pas dormir la nuit ; la pluie , c'était chaussures noyées, chaussettes trempées, pantalons mouillés jusqu'aux genoux. . Je soupirais là-haut dans le ciel, après le brasero gratuit toute l'année, après le chauffage au gaz à tous les étages gratis pro Deo douze mois sur douze. J'ai pris décision d'aller en Algérie. Malheureusement, pour me payer la traversée, je devais me résoudre à mendier de l'argent, ce qui m'ennuyait bien.
2.Marseille. Une villa. Auguste, la main tendue, à la grille en bas sur le trottoir. En haut de l'escalier, sur le perron, la porte de la maison étant ouverte, la jeune propriétaire, et, en retrait, sa bonne.
La jeune propriétaire.- (véhémente) Vous connaissez le proverbe : Il y a pire que demander, c'est donner. .. .... Enfin, c'est inouï : c'est vous qui devriez être honteux de mendier, et c'est moi qui suis honteuse de ne pas donner. Il faut que je lutte contre ma honte : vous trouvez ça juste. .. .. Elisabeth, je vous interdis. C'est moi qui vous donne vos gages, si vous donnez, vous donnez des gages que je vous donne. .. ..C'est mon argent, vous n'avez aucun droit dessus. Je n'ai pas à m'excuser de ne pas vous donner... .. Je vous interdis de me regarder de cette façon, vous n'avez aucun droit sur ce qui est à moi. Et puis, j'en ai assez. La mendicité est un délit.. .. Elisabeth gardez la maison, je vais chercher un agent.
La jeune propriétaire descend dans la rue, va l'agent et lui parle, en lui montrant Auguste.
Elisabeth.- Qu'est-ce que vous attendez pour filer ? Vous avez vu le gros ventre de l'agent ? Il vous rattrapera pas. Je vois pas non plus ma patronne piquer un sprint.
Auguste.- J'ai commis un premier délit, de mendicité. Je ne vais pas doubler ce délit d'un deuxième délit, de fuite.
Elisabeth.- Vous êtes un demeuré, ou quoi ?
Auguste.- Pas ou quoi : je suis un demeuré.
La jeune propriétaire arrive, remonte dans sa villa avec Elisabeth. L'agent tend la main, Auguste sort ses papiers, que l'agent lui rend. L'agent fait un signe vers ses poches : Auguste en sort un sou, un croûton de pain. L'agent tâte ses poches, fouille dans le sac en toile de jute.
L'agent.- Pas rasé, sale, en loques, vous ne comprenez pas que vous lui faites peur ? Elle vous soupçonne de repérer sa maison pour la cambrioler. C'est pas malin de votre part. … … Au regret, je suis obligé de vous déférer.
Tous deux s'éloignent.
Auguste.- (off)J'ai pris 3 jours de prison, pour mendicité.
et 18 ans
1.Dans les entrailles d'un paquebot. Auguste, tout en vomissant par un hublot,un seau plein d'eau savonneuse à côté de lui, passe son balai brosse, nettoie les toilettes des cuisines, des machinistes, la cuisine, les couloirs, le pont, puis recommence.
2. Alger. Sur le quai.
Auguste.- (off, épanoui, assis sur une bite d'amarrage) Sur le quai, je n'ai eu plus qu'une envie, m'asseoir au soleil. J'ai bu longuement sa chaleur de toute ma peau. Pour la première fois de ma vie, je me suis senti moi, chez moi, je me suis ébroué de tout le corps.
3.Auguste, devant un bureau de placement, puis dans le bureau d'une fabrique, puis dans la fabrique.
Auguste.- (off) J'ai très vite appris qu'ici le dernier des Français passait avant le premier des indigènes. J'ai trouvé le jour de mon arrivée un emploi dans une fabrique de finissage de chaussures militaires : je lissais, astiquais tiges, talons, semelles, contreforts, tirants. Ils m'ont accordé une avance sur salaire, grâce à quoi j'ai pu me loger et me nourrir, pour trois fois rien.
4. Après le travail, sur le port, puis dans les rues, puis devant la vitrine de magasins de vêtements.
Auguste.- (off) Sous le soleil, je me suis senti si bien, que j'ai eu envie de me sentir aussi bien du dehors que du dedans. … ... J'ai dépensé mes deux premiers salaires au hammam, au coiffeur, à la manucure, à m'habiller de neuf d'un complet de toile écrue, d'une chemise blanche, d'un caleçon beige, de chaussettes beiges, de chaussures rouges, - j'ai acheté même le tout en deux exemplaires.. .. Les premiers jours, j'ai craint que, quoi que je fasse, de toute façon, devait se trahir le fils naturel de bonne. Mes craintes ont été vite détrompées. J'ai eu droit, pour la première fois de ma vie, à des regards féminins non si uniques, non si brefs. Je me suis senti devenir hautain, arrogant. J'ai éclaté de rire : j'étais devenu un bourgeois, et je n'en avais aucun remords. J'ai admiré la merveilleuse adaptabilité de l'être humain.
5. A la fabrique, il lisse une magnifique paire de bottes d'officier.
Auguste.- (off) J' étais devenu si fou de moi, que j'ai commis une double bêtise. Les bottes marquaient pour moi l'être d'élite, l'homme de qualité, le chef par essence. Rousseau avait volé un ruban, j'ai volé des bottes d'officier de cavalerie. Comme d'habitude, je me suis fait prendre. De surveillant, en agent de police, d'agent de police j'ai abouti à un juge... ...J'ai pris 3 mois de prison, pour soustraction frauduleuse d'une chose mobilière d'autrui, avec l'intention d'agir en propriétaire de cette chose.
6. Auguste dans une cellule de la prison Barberousse.
Auguste.- (off) Les 3 mois ont été suffisants pour que d'abord je me fasse le serment que ce serait le dernier larcin de ma vie. Ensuite, pour que je me répète ce serment chaque jour. Enfin, pour que je le sache par cœur à ma sortie.
7. Auguste sort de la prison, et va droit à la gare.
Auguste.- (off) Perdu de réputation à Alger, je suis allé à Blida, demanderesse de travailleurs européens, comme à Alger.
19 ans
1. On voit Auguste dans le bureau de M. Fourier, puis dans sa maison.
Auguste.- (off) J'ai été engagé par M. Fourier, propriétaire d'une carrière de plâtre dans les gorges de la Chiffa. Son contremaître rentrait en France : Les indigènes, m'expliqua-t-il, ne peuvent pas voir autre chose que ce qu'il ont dans les mains, ils sont incapables de commander. Vous avez exercé beaucoup d'emplois. Vous serez contremaître à sa place. J'ai été logé dans une petite maison, et j'avais une charmante maman algérienne qui tenait mon ménage.
2. Dans la carrière de plâtre, Auguste à côté de M. Rauchan, le contremaître, des ouvriers algériens.
Auguste. - (off) Le contremaître, M. Rauchan n'était pas soucieux de justice, mais de paix. Certains ouvriers travaillaient d'arrache-pied, abattaient le travail comme quatre, mais d'autres ne se gênaient pas pour lever le coude, et gaspiller leur temps de travail en d'interminables palabres. M. Rauchan avalisait tout. Dans ma naïveté, lorsque je serai contremaître, j'avais l'intention de remédier à cet état de choses.
3. Auguste est contremaître.
Auguste.- (off) Quand j'ai été en place, dès que deux ouvriers, posant leur pioche par terre et leur coude sur le bout du manche, commençaient à palabrer, j'allais vers eux, je les entraînais avec moi, leur demandais de m'aider, ce qu'ils faisaient d'ailleurs volontiers. Dès que je les avais mis en train, j'allais à d'autres et recommençais avec ceux-là. Ce qui m'a vite navré, c'est que mes honnêtes manipulations n'avaient pas d'effets durables : j'avais à peine le dos tourné, que les premiers s'arrêtaient de travailler, et reprenaient leurs palabres. J'ai tiré de l'expérience la pessimiste conclusion, que je n'avais pas l'âme d'un chef, que je ne ferais jamais partie d'une élite quelconque.… … Plus tard, j'ai appris que pour commander, il faut pouvoir crier, exiger,menacer, et je me suis consolé, parce que ce sont des choses pour quoi j'ai répugnance..
4. La maison de M. Fourier.
Auguste.- (off) Dès la 1ère semaine, M. Fourier m'a invité le dimanche à déjeuner avec sa famille. J'ai très vite pris goût aux belles nappes, aux beaux meubles, aux parquets cirés, aux bons plats, aux bons vins. J'ai pris conscience que je tournais au bourgeois complet, ce qui me faisait ricaner. Je me suis en même temps aperçu que M. et Mme Fourier m'envisageaient comme parti pour leur fille, Perle.
5. Dans le salon, à table, puis à la fenêtre, avec Perle.
Auguste.- (off) Assise à table, en face de moi, de son buste, le joli visage frais, les durs ronds frais me plaisaient bien. Elle était rieuse, avenante, j'aurais tellement aimé ignorer le socle. Sur le lac, le cygne fait une si joli caravelle, mais dès qu'il pose sa patte palmée sur la rive, qu'il avance pesamment son gros corps à droite, à gauche, comme sur deux béquilles, comme il fait char à bœufs. Perle avait malheureusement, le fondement gros et rond comme un chœur d'église avec son déambulatoire, des jambes comme des piliers. A table, ou s'accoudant à la fenêtre, tant qu'elle me montrait son haut, comme je reprenais espoir, mais sitôt que, quittant la chambre, elle me montrait son bas, comme je désespérais. Plus l 'échéance s'approchait, plus j'étais pris de panique. Je les ai laissé acheter la maison, la robe de la mariée, fixer la date du mariage, commander le repas de noces. J'avais beau mimer l'homme le plus heureux du monde, personne n'était plus malheureux que moi.
6. Dans la nuit, Auguste, son sac en toile de jute sur l'épaule, sa sale couverture en bandoulière, fuit.
Auguste.- (off) J'ai eu beaucoup de peine à les peiner. J'ai laissé sur la table de la cuisine de ma petite maison, une lettre avec un seul mot : Pardon, j'ai pris mes cliques et mes claques, j'ai fui la Chiffa, Blida, Alger, l'Algérie, tellement j'ai craint de me retrouver un jour face à eux. J'ai pris le 1er bateau pour Marseille. Mais sitôt le bateau en mer, j'ai payé mon forfait : j'ai été pris de fièvre, je vomissais, je tremblais, je grelottais, je claquais des dents, je n'avais jamais assez de couvertures, j'en avais toujours de trop.
20 ans
1. Marseille. Vagabond, habits élimés, déchirés aux genoux, chaussures en piteux état, sac de jute sur l'épaule, couverture sale en bandoulière, par les rues de Marseille.
Auguste.- (off) A Marseille, je me suis laissé aller tout à fait. Je marchais par les quais, par les parcs, par les rues des quartiers populaires, je mendiais, je volais, je couchais sur les bancs. J'étais comme un fantôme. Un matin, j'ai dû me tenir au mur, je me suis évanoui et je suis tombé par terre.
2. Il se réveille dans un lit, dans un couloir d'hôpital, avec des vagabonds, des ivrognes, des miséreux.
Auguste.- (off) Quand j'ai repris connaissance, que j'ai vu le quartier d'hôpital où on m'avait mis, en rage contre la catégorie dans laquelle ils m'avaient classé, dès que j'ai pu tromper les surveillances, je me suis habillé, j'ai pris mon sac en toile de jute, ma couverture sale, et je me suis enfui. J'ai erré dans les quartiers populaires, j'ai volé des sacs à main à de vieilles dames, des baguettes de pain à des enfants, j'ai volé à l'étalage. J'ai été surpris, à piper du vin dans un tonneau sur le quai. J'ai été arrêté, bien sûr... ...J'ai pris un mois de prison, pour soustraction frauduleuse du bien d'autrui, avec l'intention d'agir en propriétaire de cette chose.
3. Sur les routes des Alpilles.
Auguste.- (off) Libéré, guère en meilleur état de santé, n'ayant qu'une idée en tête monter à Paris, pour ne plus être pris par les gendarmes j'ai pris par les petites routes des Alpilles. Volant dans les vergers, dans les jardins, dans les maisons, fiévreux, grelottant, buvant l'eau glacée des fontaines, vomissant les oranges, j'ai eu l'impression de vivre un cauchemar sans fin. La débâcle était totale. Je me suis trouvé marchant à 4 pattes, à genoux, à ramper. De longs jours et de longues nuits, je me suis déplacé comme une machine, mu par l'idée de Paris, jusqu'au matin où une charrette s'est arrêtée, où quelqu'un de barbu, vêtu d'une robe brune m'a pris dans ses bras. J'ai laissé aller ma tête dans son cou, j'ai senti contre ma joue une barbe, sur ma nuque de la laine rêche, et je me suis endormi d'un sommeil d'enfant.
et 20 ans
1.A la Grande Chartreuse.
Auguste.- (off) Quand je me suis réveillé, je me suis trouvé dans la cellule d'un frère convers, à un étage, au-dessus de chais, d'alambics, de serpentins. Par la fenêtre, j'ai vu, de l'autre côté d'un jardin, un vaste monastère en pierre grise, couvert d'ardoises bleues : j'étais dans l'enceinte de la si célèbre Grande Chartreuse… ...Mon premier réflexe a été de me dresser et de me lever pour m'en aller, mais quelqu'un qui était à la tête de mon lit, qui était un frère convers, m'a poussé doucement contre l'oreiller avec un sourire, qui m'a si bien rappelé ceux du couple de paysans, près de Gémeaux, que je me suis laissé aller tout à fait.
2. Frère Symphorien soigne Auguste.
Auguste.- (off) Je ne sais pas combien de temps j'ai dormi. Frère Symphorien me soignait aux herbes, me nourrissait de légumes. Toutes les tours de guet, meurtrières, mâchicoulis, que j'avais dressés contre le monde extérieur, se sont effondrées. J'ai recouvré peu à peu ma santé et mes forces perdues. J'ai fini par me sentir mieux que je m'étais jamais senti dans ma vie.
3. Frère Symphorien parle à Auguste, assis dans son lit.
Auguste.- (off) Frère Symphorien a été le premier être, pour qui j'ai existé, non comme une bête de somme à qui on regarde les dents comme à un cheval, mais comme un être humain qui a une tête et un cœur. A mon obscure vie, il a été le premier à prêter attention complète. Il a dit de ma condition miséreuse, des choses incroyables.
Frère Symphorien.- Pauvre de naissance, quelle chance vous avez. Plus nu que vous, personne ne peut être. Vous n'êtes encombré de rien, alourdi de rien, embarrassé de rien. Soyez heureux. 4. Frère Symphorien, portant un panier plein d'herbes, sur un chemin dans la montagne, Auguste. Fràre Symphorien… ... La pauvreté est le seul état qu'on ne peut acquérir. De riche, on ne peut pas devenir pauvre, parce que de la richesse, il reste toujours quelques sales traces. Combien de savants, de gens cultivés, d'artistes, de prêtres, de moines ont gémi de n'être pas nés pauvres. La pauvre connaît la vie dans sa langue maternelle. C'est être riche de la plus précieuse des richesses qu'être pauvre. Malheureusement, faute de point de comparaison, les pauvres ne le savent pas
4. Auguste, Frère Symphorien, dans le jardin des couvers, face au monastère.
Auguste. -(off) Quand j'ai été remis, j'ai manifesté le désir de me faire moine. Il m'en a vivement dissuadé.
Frère Symphorien.- Auguste, je vous en supplie, ne faites pas ça. .. .. Quand on lit l'Evangile, on sait vite, que cette vie de tour d'ivoire, sans femme, sans enfants, dans un bel habit blanc, à chanter de beaux chants grégoriens, dans un beau cloître gothique, dans un beau paysage est la vie la plus égoïste qui soit. Pire. J'ose dire que personne ne s'amuse plus que ces grands enfants : dans un costume d'époque, sous une règle d'époque, dans un monument classé, ils jouent un parfait jeu de rôles, et ils sont d'autant plus poussés à le jouer, que le monde entier les prend au sérieux. Mais ce n'est une vie évangélique en rien.
Auguste.- (off) Je lui ai remontré les épreuves que souffraient les moines, clôture, solitude, silence, abstinence, continence...
Frère Symphorien.- Je ne suis pas venu pour vous enseigner le sacrifice, mais la charité, a dit leur chef de file. Tout ça, continence, abstinence, silence, solitude, clôture, ce sont des gageures, des défis qu'ils se portent, de ce genre de défis que se portent les athlètes : pure vanité. Vêtez ces moines de combinaisons d'ouvriers, logez les dans des taudis en vrais apôtres, ils défroqueront sur l'heure. Ce sont de vieux adolescents. Vous êtes un homme mûr, Auguste. Ne donnez pas dans ces jeux de l'oie.
Auguste.- (off) Je lui ai remontré que lui-même, à la Grande Chartreuse...
Frère Symphorien.- Est-ce que je vous ai donné l'impression que je donnais dans leurs momeries ? Ma religion est toute autre. .. Je veux vous dévoiler mon secret. Auguste. (off) Il m'a dit qu'il aimait passionnément sa sœur, Drusille, que pour lui, cette femme était la femme, qu'il s'était toujours refusé à en connaître une autre. Un beau jour, elle avait connu un homme. Alors, emportant son image sainte comme une icône, il était allé faire voeu de clôture pour elle. C'est à elle qu'il vouait un culte, à la Grande Chartreuse, et à personne d'autre.
Il a sorti du pli de sa bure, la photo toute craquelée de sa soeur.
6. A la porte du jardin, Auguste, en vêtements plus propres, et ravaudés, son sac en toile de jute sur l'épaule, sa couverture propre en bandoulière, embrasse Frère Symphorien.
Auguste.- (off) J'ai quitté Frère Symphorien, en pleurs. Il m'a dit, que si j'allais à Paris, embrasser sa sœur pour lui, ce serait comme s'il m'accompagnait. Je l'ai longuement embrassé une dernière fois, et je suis parti, pleurant, sans me retourner.
21 ans
1.Paris. Auguste, à pied marche dans le centre, passe devant Notre-Dame.
Auguste.- (off) Je suis arrivé à Paris un dimanche. Dans Paris même, hommes, femmes, enfants, serrés par leurs redingotes, vestons, pantalons, cols, manchettes amidonnées, cravates, corsets, comme des soldats de plomb, se pressaient vers les églises, au milieu de prêtres, séminaristes, sœurs à cornettes. Je me suis senti déplacé dans ce beau monde. Je suis allé à Clichy, banlieue ouvrière, banlieue fraternelle.
2. Clichy. Auguste passe devant l'église, dont le parvis est vide, marche dans les rues, s'arrête enfin, devant une maison, où, au rez-de-chaussée, une pancarte indiquait CHAMBRE A LOUER.
Auguste.- (off) Clichy. Quelle différence avec Paris. Pas de prêtres, pas de séminaristes, pas de sœurs à cornette. Ce qui m'a saisi d'angoisse, c'est de voir dans les rues tant de jeune vie laïque. Les gens riaient si séculièrement, l'air qui circulait était si vif, si cru, que les yeux me piquaient, et que j'ai eu l'impression de saigner du nez. Les ouvriers vivaient d'une vie parfaite d'incroyants : ces gens-là ne se rendaient pas compte qu'ils risquaient à chaque instant les foudres célestes.
3. Le lendemain, dans la fabrique de thermomètres, au poste d'emballage, Auguste est guidé dans son travail par un ouvrier, Mougin, qui passe son temps à faire bisquer le provincial. Auguste, qui d'abord rit jaune, finit par éclater de rire franchement. Ils finissent par ne plus se quitter, casse croûtant ensemble, se raccompagnant, allant boire un canon.
4. Un dimanche, au maigre son d'une cloche du clocher, avec quelques femmes, Auguste, missel sous le bras, assiste à la messe, s'agenouille, prie, s'assied, communie, fait le signe de la croix, sort en faisant la génuflexion dans l'allée, se signant à l'eau bénite. Lorsqu'il apparaît sur le parvis,seul, le missel sous le bras, passe Mougin, qui éclate de rire, lui met le bras sous le sien.
Mougin.- Viens, on va communier dans mon église. Il l'entraîne vers le bistrot LA HACHE.
5. Dans le bistrot LA HACHE, dans la petite salle du fond, Mougin et Auguste seuls, assis à une table, trinquent, un canon en main..
Mougin.- Laisse-moi te prêcher mon prêche à moi. Attends. Attends. (Auguste l'écoute les sourcils froncés) Le 6ème jour, à 8 heures du matin, Dieu créa Adam et Eve, à sa ressemblance, en bonne santé, forts, résistants, vigoureux. A 9 heures, il créa les enfants atteints de trisomie 21. A 10 heures, il créa les enfants atteints de bec de lièvre et de division palatine.
Auguste.- (off) Pour ne pas être foudroyé par les foudres célestes, je me suis levé, je me suis éloigné de la table. (haut) Mougin, ta bouche sait-elle ce qu'elle dit?
Mougin.- A 11 heures, il créa les enfants sans doigts, sans bras, avec un ou plusieurs doigts de trop, ou palmés, avec des pieds bots. A midi, il créa les enfants siamois, attachés par la tête, par le ventre, par le dos. Puis Dieu vit ce qu'il avait fait, dit que cela était bien, et se reposa. Les cieux et la terre chantent la gloire du Seigneur…
Auguste.- (les yeux vers le plafond) (à Mougin) Mougin. Blasphémateur. Sacrilège. Tais-toi, je t'en conjure.
Mougin.- Voit-il seulement les malfaçons ? Où est le service après vente ? Pour quelqu'un si fier de ce qu'il fait, pourquoi ne rappelle-t-il pas les produits défectueux ? Je sais, il objecte qu'il ne sont plus sous garantie. Est-ce que ce n'est pas un peu facile? ..
Auguste.- Comment ces paroles ne te brûlent pas tes lèvres ? (levant les yeux au plafond) Si vous m'en croyez, Seigneur, il ne pense pas ce qu'il dit.
Mougin.- Si ces enfants sont malformés, disent les Docteurs de l'Eglise, c'est de leur faute. Ou de la faute de leurs parents. Ou de la faute de leurs lointains aïeux, ces Adam et Eve, qui ont vécu entre le paléocène et le paléolithique, qui s'étaient rendus coupables du maraudage d'une pomme, et dont l'Eglise Catholique tient les descendants juridiquement responsables jusqu'à la fin des temps.
Auguste.- Mougin, 0uitte ce méchant esprit de dénigrement.
Mougin.- Nul d'entre vous ne s'appellera Père, parce qu'il n'y a qu'un seul Père, qui est dans les cieux. Qui n'a eu rien de plus pressé d'enfreindre l'interdiction? Non content de s'appeler Pape, il se canonise lui-même, il s'appelle Saint-Père, ce qui est s'appeler Père au carré. Auguste.-Retire ce que tu dis, je t'en supplie. La terre va s'ouvrir sous tes pas Mougin.-Quand vous priez, ne soyez pas comme ces hypocrites, qui aiment siéger dans les premières stalles du temple. Et qui voyons-nous à Saint Pierre, en soutane et mules blanches, crosse d'or, anneau du pécheur, trôner au pied de l'autel, comme un vice-dieu ?
Auguste.- (les mains jointes, les yeux vers le plafond) Seigneur il parle pour lui, il ne parle pas pour moi. Ce n'est pas parce que je l'écoute, Seigneur, que je suis d'accord avec lui. Mougin.- Ne vous faites pas appeler chef, parce que vous n'avez qu'un seul chef : le Messie. Vous savez que les chefs des nations dominent sur elles en maîtres et que les grands leur font sentir leur pouvoir. Il n'en doit pas être ainsi parmi vous. Et qui se fait appeler : Evêque de Rome, vicaire du Christ, successeur du Prince des Apôtres, Souverain Pontife de l'Eglise Universelle, Patriarche d'Occident, Primat d'Italie, Archevêque et Métropolite de la Province Romaine, Souverain de l'Etat du Vatican, Serviteur des Serviteurs de Dieu ? Qui loge dans des Palais d'Hiver, des Palais d'Eté, est servi par un bataillon de religieuses, brandit les foudres de l'anathème et l'excommunication, comme un nouveau Jupiter ? … Je n'ai que deux commandements : le premier est d'aimer Dieu de toute son âme et de toutes ses forces ; le deuxième ressemble au premier : il est d'aimer son prochain comme toi-même.
Mougin.- (priant au plafond) Je vous en conjure, ne m'associez pas à lui. Foudroyez-le lui, pas moi. Seigneur, je vous fais mon témoin. Je renie ce renégat. J'apostasie cet apostat.
Mougin.- Tu as entendu parler de la Grande Peur qui a suivi la Prise de la Bastille, qui a saisi la France comme un ouragan de panique ? Les Français ont craint qu'un tel sacrilège comme déposer le Roi, la Noblesse, le Clergé attirerait sur eux les foudres divines. Au lieu des foudres qu'est-il advenu ? La démocratie.
Mougin va payer les deux canons, sort du bistrot. Auguste le suit, trois pas en arrière, jetant des regards inquiets au ciel, autour de lui.
6. Mougin, et Auguste, en retrait, levant toujours de temps à autres les yeux au ciel.
Mougin.- L'Immaculée Conception et l'Assomption datent du 18° siècle : pourquoi, avant, elle naissait avec le péché originel, et pourrissait dans la terre, comme nous ? Le célibat des prêtres date du 2ème siècle : avant, ils pouvaient être mariés ? La confession obligatoire date du 13ème siècle : avant il suffisait de dire dans son cœur Mon Dieu je me repens, et on était pardonné. La doctrine de l'Eglise a varié avec les siècles. Que vaut une doctrine qui varie selon l'époque ?
7. Mougin et Auguste, dans un square, accoudés à une balustrade, devant des enfants surveillés par leur mère.
Mougin.- L'organisme vivant est fait pour lui, et pour personne d'autre. Le commencement et la fin de chaque être est en lui, et en nul autre. Est-ce que tu ne sais pas mieux que personne ce qu'il te faut, ce qui te convient ? Est-ce que tu n'es pas assez grand pour te poser les questions convenables, et trouver les réponses convenables ? Celui qui n'accepte au-dessus de lui aucun maître que lui-même, celui-là est anarchiste, même s'il ne pense pas qu'il l'est.
Tous deux continuent leur marche, s'éloignent, Auguste, tout en regardant le ciel et tout autour de lui, petit à petit se rapproche de Mougin, jusqu'à être à côté de lui.
et 21 ans
Clichy. Un dimanche, bouquet en main, Auguste monte l'escalier d'un immeuble en pas trop bon état, dont les étages hauts ont la particularité d'être très bas de plafonds.
Auguste.- (off) Lorsque j'ai commencé à me sentir chez moi à Clichy, j'ai pensé que c'était le moment de rendre visite à la sœur de Frère Symphorien, Drusille Barbier. Je lui avais écrit, elle m'avait répondu.
Auguste frappe à la porte.
Auguste.- (off) La porte s'ouvre. M'accueille avec un large sourire, une femme vêtue d'une simple robe vert sombre, rousse, au visage piqueté de taches de son, encore très belle : j'ai compris la passion de Frère Symphorien.
Drusille.- (prenant la main d'Auguste de ses deux mains) Celui qui a vu, touché, parlé à mon frère, que je le voie, que je le touche, que je lui parle. Entrez, M. Vaillant.
Auguste.- (off) Elle m'a tirée. Derrière elle, touchant presque le plafond bas, était une jeune fille, au visage blanc, aux cheveux noirs, qui, dès qu'elle m'a regardé, a fait de moi ce qu'elle a voulu : ses yeux étaient affectés d'une coquetterie, un léger strabisme divergent, contre lequel je n'ai jamais eu aucune résistance.
Drusille.- Ma fille Livie.
Auguste.- (off) Café, gâteaux, elles m'ont reçu comme un hôte de marque. Mme Barbier m'a harcelé de questions sur son frère : il a fallu que je décrive comment il était, comment il vivait, s'il paraissait heureux, que je lui raconte les circonstances de notre rencontre. .. ..Reflet de ce que m'avait dit d'elle son frère,Mme Barbier m'a dit, que son frère avait été son premier homme, et son seul, que son mari n'avait jamais été que l'homme, qui lui avait donné sa fille. Je lui ai raconté, comment à moi, qui n'étais rien, l'attention de frère Symphorien, avait réservé, tout le temps de mon séjour à la Grande Chartreuse, la place d'honneur. A ce souvenir, j'en ai eu larmes aux yeux. Mes larmes ont amorcé celles de Mme Barbier, qui s'est levée, est allée à la cuisine, et nous l'avons entendu chanter.
Drusille.- (chantant)
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Sur l'pont de Nantes Sur l'pont de Nantes Un bal y est donné Sur l'pont de Nantes Un bal y est donné |
Adèle demande A sa mère d'y aller Adèle demande A sa mère d'y aller |
Non, non, ma fille Tu n'iras pas danser Non, non, ma fille Tu n'iras pas danser |
Monte dans sa chambre Et se met à pleurer Monte dans sa chambre Et se met à pleurer |
Son frère arrive Dans un bateau doré Son frère arrive Dans un bateau doré |
Auguste.- (off) M. Barbier est rentré, il revenait de travailler chez un ami. Ce que j'ai trouvé étrange, c'était que sa femme et lui ne se sont pas parlé, ni regardé de la soirée : non qu'ils fussent fâchés, ça semblait être leur manière d'être entre eux. Je l'ai interrogé sur ses travaux chez son ami : M. Barbier était quelqu'un qui savait tout faire, abattre un mur, dresser un mur, plâtrer un plafond, poser un plancher, fabriquer une table, rien ne lui faisait peur : fabriquer quelque chose semblait être sa vie. Sur l'insistance de sa fille, ils m'ont retenu à dîner. Je suis resté chez eux sept heures. Au moment de partir, la jeune fille me dit : Vous reviendrez ? M. Barbier, qui ne détachait pas les yeux de sa fille et buvait ses paroles, a insisté, pour que je revienne déjeuner et dîner le dimanche suivant, Mme Barbier s'est mise de la partie. C'est ainsi que la famille Barbier s'est fait ma famille d'adoption... ...M. Barbier était menuisier, Mme Barbier couturière à domicile, Livie lingère chez la famille des Essarts à Paris.
2. Un autre dimanche. Chez les Barbier, le soir. Tous les quatre se lèvent de table, Auguste salue Mme et M. Barbier, Livie accompagne Auguste jusqu'en bas de l'escalier. Ils hésitent, se donnent la main et se quittent.
3. Un autre dimanche. Chez les Barbier, le soir. Tous les quatre se lèvent de table, Auguste salue Mme et M. Barbier, Livie accompagne Auguste jusqu'en bas de l'escalier. Ils s'approchent l'un de l'autre, s'embrassent timidement, enfin avec fureur.
4. Un autre dimanche. Dans la rue, Livie et Auguste marchent l'un à côté de l'autre. Ils approchent de l'immeuble, où au rez-de-chaussée, Auguste a sa chambre. Ils entrent dans l'immeuble, dans la chambre, misérable, avec broc, cuvette, seau. Livie, des yeux, fait le tour d'une chambre sévère et nue, s'approche de la table encombrée de journaux, de livres, de feuilles écrites, de feuilles vierges, de crayons. Il y a là L'Egalité, de Guesde ; Qu'est ce que la propriété ?, Misère de la philosophie, De la justice dans la révolution et dans l'Eglise, de Proudhon ; La Commune de Paris et la notion d'Etat, de Bakounine ; La Commune, histoire et souvenirs, de Louise Michel ; Paroles d'un révolté, Les bases scientifiques de l'anarchie de Kropotkine.
Livie.- Brr. …(feuilletant un livre) Qu'est-ce que la propriété ? Vous arrivez à un lire un livre jusqu'au bout ? Moi, je ne termine pas une page sans bâiller. (s'approchant d'Auguste) Vous êtes capable de vous pencher aussi sur quelque chose de réel ?
Auguste s'approche de Livie,ils s'entourent tous les deux de leurs bras. Livie s'écarte, s'offrant. Auguste déboutonne le premier bouton du chemisier de Livie.
22/24 ans
1.Clichy. La chambre d'Auguste. Auguste, lisant prenant des notes.
Auguste.- (off) Mougin avait amorcé la pompe de ma raison. J'ai pris décision de rattraper les études que je n'avais pas faites. Je me suis fait successivement mon professeur de collège, mon professeur de lycée, mon professeur d'université. J'ai lu, j'ai lu, j'ai lu.
2.Saint-Ouen. La nouvelle chambre d'Auguste. Auguste, lisant prenant des notes.
Auguste.- (off) Pour gagner un peu plus de salaire, et payer un peu moins de loyer, j'ai déménagé à Saint-Ouen, où j'ai travaillé dans un atelier de gravure de verre. Tous les soirs, sauf les soirs de sortie chez mes correspondants, je rejoignais mon établissement privé, et me donnais des leçons particulières. J'ai travaillé d'arrache-pied. Bientôt j'en ai redemandé. Mon appétit de savoir est venu en mangeant.
3.Villeneuve Saint Georges. Une nouvelle chambre d'Auguste.
Auguste.- (off) A cause de Livie, j'ai déménagé à Villeneuve Saint Georges, j'ai travaillé dans une fabrique de cirage. Ma persévérance studieuse à la longue a porté ses fruits, je suis parvenu au niveau de bachelier. Je me suis donné le bac de philo. La conclusion pratique de mes études a été que j'ai fondé avec Mougin un club anarchiste, à quoi Livie s'est opposée avec une extrême violence. Mais violence contre violence, elle n'a pas pu m'ôter de moi-même, j'ai tenu bon.
24 ans
1.L'arrière salle de LA HACHE. Réunion d'anarchistes. Sur le mur du fond, un drapeau noir. Devant le drapeau, entrent et s'assiéent à la table Mougin, Auguste. Entrent des ouvriers, d'une ouvrière âgée, de Julie.
Auguste.- (off) J'allais à la réunion du club anarchiste, une fois par semaine.
Julie ne quitte pas des yeux Auguste : lorsque Auguste baisse les yeux sur elle, quand il voit qu'elle le regarde, il détourne les yeux.
Auguste.- (à tous) Camarades, libre parole à chacun. Nous vous avions conseillé de noter au fur et à mesure ce qui vous venait à l'esprit. Que ce soit décousu ou pas, peu importe. Notre ambition est que nous parlions à bâtons rompus.
Un ouvrier lève la main. Mougin lui donne la parole.
L'ouvrier.- (lisant) Ce qu'il faut dire, c'est que pour un patron, tout est bon dans l'ouvrier, comme le cochon : ses bras, ses mains, ses pieds, son dos, son salaire : sur tout l'ouvrier, le patron tire de l'argent. L'ouvrier n'est pas un être humain, c'est une énergie humaine transformée en tiroir-caisse.
Un autre ouvrier lève la main. Mougin lui donne la parole.
L'ouvrier.- (lisant) Savez-vous à quoi ressemble le peuple ? Noirs de poussière de charbon, ils ont beau se savonner sous ses ongles, dans les plis de la peau, dans le coin des yeux, dans les narines, aux mineurs de fond. Comme eux, le peuple ne se décrasse jamais d'être peuple.
Applaudissements. Auguste baisse les yeux sur Julie, qui a les yeux sur lui, mais elle les baisse aussitôt. Au moment où elle les relève, il ne la regarde plus. Un autre ouvrier lève la main. Mougin lui donne la parole.
L'ouvrier.- (lisant) Pour revenir à la religion, étonnez-vous que les riches croient en Dieu. Ils seraient bien ingrats de ne pas y croire, ce sont ses élus. Bien au chaud, bien au sec, de l'argent de trop, du temps de trop, ils ont tout pour se soucier du salut de leur âme. Le peuple, lui, est tellement mangé de travail et de misère, qu'il n'a ni le temps, ni le loisir pour s'interroger même s'il a une âme.
Vifs applaudissements.
Auguste.- (lisant) Ce qui est grave selon moi, c'est que l'ouvrier se dit que s'il est méprisé, il doit y avoir un motif, et il se méprise lui-même. On le gifle, il se dit : il me gifle, il a de bonnes raisons, et il tend l'autre joue, et il se dit en riant : quel toupet il a, quel homme, voyez ça, quel culot, et il applaudit… … Camarades, nous aurons fait un grand pas, quand nous aurons dessillé nos yeux des injustices dont nous souffrons.
Vifs applaudissements.
Auguste.- (off) Quand mes yeux se posaient sur les siens, j'avais l'impression que ses yeux étaient comme un oignon que je pelais, les larmes me montaient aux yeux. ..
Tout le reste de la réunion, ses yeux sont restés baissés devant moi. La réunion est levée. Julie, avec un dernier regard vers les pieds d'Auguste sort.
2.LA HACHE, la petite salle, derrière. Autre réunion anarchiste. Mougin et Auguste s'assiéent à la table, mais différemment. Dans l'assistance,ouvriers, Julie, la seule femme de l'assistance, est assise à une autre place.
Auguste.- (off) Elle était là, mais au deuxième rang. Elle tenait ses yeux baissés devant elle. Une seule fois, ses yeux ont parcouru obliquement le mur du fond, et ont passé sur les miens, s'y arrêtant un dixième de seconde.
Mougin.- (à un ouvrier) Oui ?
Un ouvrier.- (lisant) Ils disent : rien n'arrive à l'homme qu'il ne le mérite. C'est vrai. Les riches ont la richesse qu'ils méritent, les pauvres ont la pauvreté qu'ils méritent.
Vifs applaudissements, ricanements. Un ouvrier lève la main. Mougin lui donne la parole.
L'ouvrier.-(lisant) J'ai pensé à quelque chose. L'ouvrier ne peut gagner son argent que par le travail, parce qu'il n'a pas les moyens de le gagner autrement. Les riches, eux, font fortune par l'argent qu'ils soutirent aux autres. : font fortune les malins, les voleurs, les escrocs. Vie des riches, c'est putasseries, débauches, fraudes, manipulations. Pauvres, soyez heureux, vous êtes trop pauvres pour être autre chose qu'honnêtes.
Vifs applaudissements. Une voix : C'est vrai. Un ouvrier lève la main, Mougin lui donne la parole.
L'ouvrier.-(lisant) L'ouvrier donne ses forces et son sang, moyennant quoi, on le mène, a dit Victor Hugo. C'est nous qui faisons le pays, c'est nous qui le maintenons en état jour après jour. Sans l'ouvrier, le pays, en une heure, serait un champ de ruines. Nous sommes le sang du pays, sans nous, en une heure, le pays serait exsangue. Et que font les bourgeois ? Passant en pleine rue, se fêtant eux-mêmes, ils rient entre eux. Et que font les ouvriers ? D'eux-mêmes ils s'écartent pour laisser passer, et s'ils ne s'écartent pas assez vite, la troupe et la police les poussent de la crosse et de la matraque.. ..
Applaudissements. Une voix : Oui, Oui.
Auguste.- (off) A la fin de la réunion, se levant, elle m'a découvert ses yeux, comme si elle se les pelait, si bien que j'ai dû baisser les miens, et elle a disparu.
3. LA HACHE, la petite salle du fond. Une réunion anarchiste. Mougin et Auguste, s'assiéent à la table. Entrent des ouvriers.
Auguste.- (off) J'ai cru qu'elle ne viendrait pas. Elle est arrivée, lorsque la réunion était commencée. Elle s'est assise au dernier rang, elle a gardé les yeux sur les genoux, je la voyais entre des têtes.
Mougin.-(lisant) Je voudrais dire un mot sur la propriété… .. La Constitution de la République, qui a pour devise liberté, égalité, fraternité, dit que les droits naturels imprescriptibles de l'homme sont la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l'oppression. Dans cette liste, il y a un droit qui détruit tous les autres : c'est le droit de propriété. Que veut dire le droit de propriété ? Le droit de propriété veut dire qu'en toute liberté, en toute égalité, en toute fraternité, ceux qui ont de l'argent ont la liberté de tout acheter, ceux qui ont un peu d'argent ont la liberté d'acheter un peu, et ceux qui n'ont pas d'argent, ont la liberté de ne rien acheter du tout. Quel est le droit du propriétaire? Celui qui a beaucoup a le droit d'user et d'abuser de beaucoup, celui qui a peu a le droit d'user et d'abuser d'un peu, celui qui n'a rien, a le droit d'user et d'abuser de rien du tout.(applaudissements, éclats de rire) .. Dans ce pays de liberté, l'argent dispose en plus d'une arme redoutable : le libre contrat. Passons contrat, voulez-vous ? Je vous paie une misère, j'ai le droit, nous sommes en pays de liberté, vous signez, oui ou non ? Vous signez librement, mais une fois signé, c'est signé. Le libre contrat est ce garrot de riche qui étrangle le pauvre. L'un des contractants a tout, l'autre n'a rien. Vous signez ? Vous êtes libre. Vous protestez ? Je regrette, vous avez signé.
Vifs applaudissements, éclats de rire. Comme c'est vrai.
Mougin.- (à un ouvrier) Oui ?
Un ouvrier.-(lisant) Qu'est ce qui fait la seule valeur, dans notre économie libérale ? L'argent. Et qu'est ce qui fait de l'argent ? Font de l'argent flagornerie, courtisanerie, tricherie, escroquerie, arrogance, insultes, calcul, manipulation, cynisme, plagiat, voilà qui rapporte gros. Honnêteté ? Conscience professionnelle ? Générosité ? Respect ? Pudeur ? Modestie ? Chasteté ? Libre création ? Libre invention ? Ca rapporte que dalle. A la décharge. L'argent, et tout son sale cortège, voilà qui fait toute la valeur, dans notre vieux et noble pays.
Applaudissements.
Auguste.- (off) Elle n'a plus levé les yeux une seule fois, les a tenus baissés tout le temps.
Mougin.- (à un autre) A toi.
L'ouvrier.- (lisant) Les bourgeois disent que nous, les manuels, nous ne sommes pas des êtres humains... .. Sommes-nous moins des êtres qui pensent, qu'eux ? Plus encore, parce que dans notre condition, personne n'a plus de quoi penser que nous. Moins des êtres qui aiment ? Plus encore, parce que l'amour est la seule richesse que nous pouvons nous offrir. Moins des êtres qui ont faim de beau et d'harmonie ? Plus encore, en raison de nos taudis et de notre misère. Moins des êtres qui ont de l'imagination ? Plus encore, étant donné nos manques en tout. Moins des êtres d'honneur ? Plus encore, humiliés comme nous sommes. Moins des êtres sensibles ? Plus encore, vu tout ce que nous subissons. En fait, ce que ne savent pas les bourgeois, c'est que nous autres ouvriers, nous sommes les derniers êtres humains.
Applaudissements.
Auguste.- (off) Un beau jour, malgré notre divorce de pensée, il a bien fallu que nous nous mariions Livie était enceinte.
25 ans
Villeneuve Saint Georges. L'arrière salle de restaurant, un petit orchestre jouant off. La table de noce, plats, assiettes, serviettes ayant servi, miettes, restes de bouteilles, de dessert. Auguste, en costume de marié, seul, assis, la chaise en arrière, a les yeux tournés vers la piste de danse, hors champ. Entrent, riant aux éclats Livie, donnant le bras à la Julie de la réunion anarchiste. Auguste se lève, surpris.
Livie.- Auguste, quelqu'un aimerait que je te présente à elle….(à Julie, présentant) Auguste. (à Auguste, présentant Julie) Julie, ma cousine. (Ils se serrent la main gauchement) (à Auguste, lui tendant la main) Viens danser, Auguste.
Auguste.- Tu sais que je ne sais pas danser.
Livie.- Tout le monde sait danser. Il suffit de se laisser aller.
Auguste.- Je danse comme un compas à pointes sèches, à grandes enjambées. Je ne veux pas vous donner sujet à rire et à vous moquer.
Livie.- Jour de mariage jour des morts. Cette figure de croquemort est celle de mon mari.
Auguste.- Je ne suis pas un homme drôle. J'ai été trop forcé d'être sérieux tout le temps.
Livie.- (à Julie) Regarde-moi ces nuages noirs. Allons vite nous abriter sous un parapluie.
Elle sort.
Julie.- La femme est plus mariée avec ses célibataires qu'avec son mari. La femme dilapide ses trois sous, elle ne sait pas que son vrai trésor, c'est son mari. C'est lui qui l'anoblit, et elle ne le sait pas. .. ..Il faut que je fasse votre connaissance par ma cousine, et je vous connaissais par moi-même.
Auguste.- Depuis le temps que je vous vois et que je parle à d'autres, et je ne vous parle à vous que maintenant.
Julie.- Je vous connaissais libre, il faut que je fasse votre connaissance, marié.
Auguste.- Je n'avais pas fait votre connaissance, et je ne connaissais que vous.
Julie.- Quand je vous regardais, vous baissiez les yeux.
Auguste.- Je ne voulais pas qu'ils fassent violence aux vôtres. .. .. Vous baissiez les yeux, quand je vous regardais.
Julie.- Je ne voulais pas que vous pensiez que je faisais du racolage.
Un silence.
Auguste.- Maintenant que vous m'êtes interdite, je peux vous dire sans honte, combien je suis amoureux de vous.
Julie.- Votre mariage libère ma parole. J'ose vous dire sans honte pareillement, que je suis amoureuse de vous tout autant.
Auguste.- Il faut que je marie, pour que j'ose me déclarer.
Julie.- Il faut que ma cousine ait osé, et pas moi. Celle qui n'a pas osé l'aurait dû.
Auguste.- Ma femme est enceinte. Elle est le moule à cire perdue : lorsque l'œuvre naîtra au monde, je jetterai le moule… ... Le jour de mon mariage me voilà démarié d'avec la mère de mon enfant, et marié à sa cousine.
Julie.- Chaque fois que je serai seule, mes pensées se marieront avec les vôtres.
Auguste.- Et les miennes avec les vôtres, même quand je serai avec elle. Je ne la tromperai pas, et je ne tromperai qu'elle…
Entre Livie.
Livie.- (lui prenant la main) Auguste. .. ..Vous avez le même air funèbre, on dirait que vous tenez les cordons du même poêle.
Sortent Livie, Auguste, Julie.
26/27 ans
1Villeneuve Saint Georges. Un taudis de deux-pièces. La nuit. La cuisine. Julie, en tablier,tricote. Sidonie, dans la chambre du fond, pleure. Rentre Auguste, en manteau élimé, rentre, va droit dans la chambre du fond. Sidonie s'arrête de pleurer. Auguste revient, Sidonie dans les bras, les larmes sur les joues, toute rouge.
Livie.- Son gosier siffle et tu cours. Tu me la pourris en la gâtant.
Auguste.- Ne peux-tu comprendre que c'est sa seule façon de parler.
Livie.- Tu romps chaque fois l'éducation que j'essaie de lui donner. Tu lui donnes des faux plis, à moi de peiner à la repasser.
Auguste.- Elle crie. Je ne supporte pas de l'entendre crier.
Livie.- Tu crois que la vie la bercera plus tard ? Tu es en train d'en faire une malheureuse, parce qu'elle se croira. Il faut l'élever à la dure, comme elle vivra plus tard.
Auguste.- Elle vivra assez à la dure plus tard, pour qu'elle ne le vive pas déjà.
Un silence.
Auguste enlève son manteau, s'assied.
Livie.- Toujours anarchiste idiot, hein ? Toujours à te taper la tête contre les murs. Non seulement, tu ne fais rien aux murs, mais encore tu te fais des bosses à la tête. .. ..Les anarchistes sont vraiment des iméciles. Si lutter pour rien ou ne pas lutter, c'est la même chose, pourquoi lutter ?
Auguste.- Tes bourgeois se sentent trop hauts pour s'abaisser à leur bas : leur bas est trop bas pour eux, mais assez haut pour toi. Qu'est-ce qu'être domestique ? Etre domestique, c'est torcher le cul à un patron.
Livie.- Que vaut-il mieux ? Femme de chambre d'une maîtresse belle, élégante, souriante, dans une belle maison, ou femme d'un anarchiste en sale salopette, grognon, mère d'une fille qui hurle, dans un taudis répugnant ? .. .. La vérité, c'est que tu ne supportes pas que je sois un peu quelque chose pour des gens qui sont quelqu'un, et que toi, tu n'es quelque chose un peu que pour toi, mais comme tu n'es rien, tu es un rien pour un rien.
Auguste.- Que ma femme soit domestique, comment lui en voudrais-je ? Mais qu'elle se sente honorée de l'être, j'ai honte pour elle.
Livie.- Qu'un mari soit un anarchiste utopiste, une femme n'a pas tellement contre. Mais qu'il attire sur sa famille l'attention de la police, c'est une chose qu'elle ne peut pas tolérer. Mme des Essarts m'a dit que tu devrais quitter ton club, ou que je devrais divorcer.
Un silence.
Auguste.- C'est moi qui divorce.
Il donne à sa femme sa fille, qui hurle aussitôt, prend son sac en toile de jute, sa couverture sale qu'il met en bandoulière, sort, Sidonie hurlant, Livie, stupéfaite, contemple la porte.
2. Auguste, son sac de jute sur l'épaule, sa couverture sale en bandoulière, avec Mougin, devant l'ambassade d'Argentine.
Auguste.- (lisant une affiche) L'Argentine offre aux immigrés d'Europe une concession de 50 ha au Chaco, avec un cheptel, du matériel agricole, des provisions pour un an. Je m'en vais.
Mougin.- C'est ici, en France, que ça se passe, Auguste.
Auguste.- C'est là-bas que ça se passera pour moi. La France est un pays décadent : elle caporalise trop. Adieu, Mougin
Auguste embrasse Mougin et entre dans l'ambassade.
28/31 ans
1.Clichy. La mansarde de Mougin. Au mur une carte de l'Argentine, avec un rond vert sur le Chaco argentin. Mougin, écrivant à Auguste. Sur la table, pile de journaux, avec comme manchette LE TRAFIC DES DECORATIONS : LA PRESIDENCE DE LA REPUBLIQUE TIENT BOUTIQUE. et autres titres..
Cher Auguste,
Comme ces journaux vont te réjouir d'être où tu es. Le Saint des Saints de la République, la Palais de l'Elysée est devenu une boutique, la Légion d'honneur, dont le Président de la République est Grand Maître, est devenue objet de commerce. Rosette des officiers, rubans rouges des chevaliers, plaques des grands officiers ne sont plus attribués en raison du mérite, mais vendus contre espèces sonnantes et trébuchantes. Le ruban rouge sang, institué par l'impérial assassin est devenu pompon qu'on achète au marché. Il y a eu un procès contre le gendre du Président de la République, mais ce Monsieur a été bien sûr acquitté en appel, et bien sûr, il siège de nouveau à la Chambre des Députés. Vive la République.
2.Argentine. Le Chaco. Dans sa ferme, Auguste, en paysan, écrit à la lumière d'une lampe à pétrole. Défilent au fur et à mesure de sa lettre, les travaux d'Auguste.
Mon cher Mougin,
Tant que je voyageais, les impressions de cet inconnu que je découvrais : océan éternellement recommencé, vaste silence de la pampa, cris inquiétants de la forêt vierge, ne laissaient aucune place à la pensée, mais, dès que j'ai eu planté ma tente, que ce nouveau autour de moi est devenu ancien, que l'étrange s'est fait familier, que le paysage s'est fait mien, je me suis demandé ce que je faisais là, et le mal du pays m'a saisi comme une grippe. J'avais 50 ha de terre, un cheptel,n de l'outillage agricole, une année de vivres, mais devant l'ampleur de la tâche, j'ai baissé les bras. L'humaine Providence, par bonheur, est venue à mon secours en la personne des deux émigrés italiens mes voisins. Ardents et passionnés à m'aider et m'instruire, ils m'ont aidé à construire ma ferme. Dans la foulée, je les aidés à construire la leur. Ils ont tracé de la charrue à double soc, mon premier sillon, m'ont montré comment il fallait retourner la charrue en bout de sillon. Lorsque je me suis mis à la tâche, j'ai extraordinairement cochonné le deuxième sillon. Mais, après ce deuxième, que faire d'autre sinon le troisième, le quatrième et les suivants ? Au bout d'un mois j'étais un paysan. On n'est faible que de ce qu'on n'a pas fait, on se renforce de chaque chose faite. Sans nous soucier que cela nous rapporte, puisque nous avions pour un an de vivres, nous avons bâti nos fermes, nos étables, brûlé, défriché, semé, planté, bref nous nous sommes livrés à cette tâche passionnante de faire d'une contrée sauvage, une contrée civilisée. A présent, je suis devenu autonome : je vis de mes produits. J'ai engagé des gens qui travaillent pour moi, que je me plais à traiter comme des égaux. Le beau, c'est qu'au fur et à mesure que main est devenue plus savante, mon esprit est devenu plus curieux : je me suis mis ainsi à la botanique, à la zoologie, à l'astronomie, à la philosophie. La pensée des philosophe appuie la mienne, celle du Discours de la Méthode. Je souris en lisant Descartes, tellement la liberté de son esprit fonde la mienne. Je fais même l'artiste, je sculpte des figures dans du bois d'ici, le quebracho. Ici, comme la terre ne vaut rien, elle est offerte au seul travail. Et là où n'est offert que du travail, le riche ne saurait que faire de son argent. Là où je suis libre, ou je croîs, où je me déploie, où je me développe, là est ma patrie, et plus cette vieille France avare, et près de ses sous.
3. Paris. Dans sa mansarde, Mougin écrit à Auguste. Sur sa table, journaux portant en manchette LE SCANDALE PANAMA, et autres titres de l'époque.
Mon cher Auguste,
Ci-joint une raison de plus de te réjouir d'être là où tu es : dernier sale scandale, qui souille de boue la Chambre des Députés : le Scandale Panama. En mal de fonds, la Compagnie de Panama, pour avoir le droit d'émettre un emprunt obligataire, a acheté 150 députés pour 3 millions. Malgré l'emprunt, la Compagnie vient de faire faillite et de déposer son bilan : voilà les souscripteurs des 800 000 obligations ruinés. Plainte a été déposée contre les députés. Les députés s'en sortent, bien sûr, les braies nettes : un non-lieu a été décidé par la Chambre d'accusation. Vive la République une et indivisible.
4.Clichy. A LA HACHE. Anarchistes. Sur une table, de côté, Mougin écrit à Auguste, sur sa table, journaux avec comme manchettes : LE MASSACRE DES OUVRIERS A FOURMIES. Les évènements défilent au fur et à mesure que Mougin écrit sa lettre.
Mon cher Auguste,
Comme cette République, si compatissante, si fraternelle envers les riches, est dure et inhumaine envers les pauvres . Les mineurs, à Fourmies, qui, travaillant au fond 12 heures par jour, n'arrivent pas à faire vivre leur famille, meurent jeunes de grisou et de silicose, manifestent pacifiquement pour réclamer la journée de 12 heures. Le Ministre de l'Intérieur interdit la manifestation, envoie la troupe. En prévision de la guerre de revanche contre l'Allemagne, l'armée avait été équipée d'un nouveau fusil, un Lebel à répétition, calibre 8 mm, 8 balles dans le magasin, 1 dans le canon. Les fusils sont essayés contre les mineurs de fond français : ils font leurs preuves : 9 morts, 4 jeunes filles, 3 jeunes gens, 2 enfants, 35 blessés. Ils sont bons pour la guerre. Mais, pour les anarchistes, c'est une déclaration de guerre sociale. Le même jour, trois anarchistes relèvent le gant, et brandissant le drapeau rouge, défilent dans les rues de Clichy. 3 agents de police, 3 gendarmes à cheval les somment de leur livrer le drapeau rouge, les 3 anarchistes refusent. Fusillade, les 3 anarchistes sont blessés, arrêtés, accusés de tentatives d'assassinat. Le juge Benoît et le procureur Bilot requièrent contre eux la peine de mort, ils ne sont condamnés heureusement qu'à des peines de prison. Un anarchiste, Ravachol ne veut pas en rester là, et veut venger les 3 anarchistes du juge Benoît et du procureur Bulot. Ravachol dépose une bombe au domicile de chacun d'eux, les bombes n'atteignent ni Benoît ni Bulot. Ravachol est arrêté, déféré devant le juge, condamné à la peine capitale. Il vient d'être guillotiné au cri de : Vive l'anarchie. Un anarchiste attaquant le chant, tous chantent sur l'air de la Carmagnole.
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Dans la grand'ville de Paris Dans la grand'ville de Paris Y a des bourgeois bien nourris Y a des bourgeois bien nourris Y a des miséreux Qui ont le ventre creux Ceux-là ont les dents longues Vive le son, vive le son Ceux-là ont les dents longues Vive le son D'l'explosion |
Dansons la Ravachole Vive le son, vive le son Dansons la Ravachole Vive le son D'l'explosion ! Ah, ça ira, ça ira, ça ira, Tous les bourgeois gout'ront d'la bombe Ah, ça ira, ça ira, ça ira Tous les bourgeois on les saut'ra On les saut'ra ! |
Je te copie une charmante poésie :
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Si tu veux être heureux Nom de Dieu Pends ton propriétaire Coup'les curés en deux Nom de Dieu Fous les églises par terre Sang dieu Et refous le bon Dieu Dans ses cieux.
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5. Argentine. Le Chaco. Dans la ferme d'Auguste vide, Auguste, malade, en manteau élimé de voyage, sa couverture et son sac de jute à côté de lui, écrit sur une planche sur ses genoux. Les évènements défilent au fur et à mesure qu'il écrit.
Mougin.
Tout est foutu. Mon désespoir et ma rage ont creusé en moi un abîme sans fond. Je pensais que le cancer du capitalisme détruirait de sa croissance anarchique l'Europe seule , erreur, il se développe à distance. Il a envoyé ses métastases jusqu'en Argentine. Tout a commencé par un Américain en complet, qui a sillonné le Chaco en voiture, et qui a pris des notes. Le reste s'est déroulé en 3 étapes. 1ère étape : un vol de vautours, géographe, botaniste, biologiste, agronome, statisticien, juriste s'est jeté sur notre Chaco, a prélevé des carottes de terre, des épis de blé, des épis de maïs, des légumes, des fruits, a enquêté sur les rendements, a enquêté sur le statut juridique des concessions. 2 ème étape : des bateaux américains ont inondé les marchés de produits agricoles à des prix défiant toute concurrence, en même temps que des juristes américains liaient les commerçants de la région par des contrats d'exclusivité. Dernière étape : après nous avoir étranglés, ils se sont mis à nous racheter nos concessions. Autour de moi, il n'y a plus de fermes. Les fermes sont devenues des unités de production, avec une équipe fixe d'un directeur, d'un commercial, d'un agronome, d'un botaniste, d'un chimiste, d'un contremaître, qui sont salariés, et une masse d'ouvriers saisonniers, payés à la pièce, ramassés chaque matin. Ce n'est pas tout. Comme point d'orgue, la nature s'est mise de la partie : tornades, grêlons, sécheresse. Mon corps a suivi le climat : frissons, sueurs, maux de tête, nausées, vomissements, diarrhée, je me traîne. L'argent que j'ai reçu a suffi tout juste à rembourser mes emprunts. Arrivé sans rien, je reviens sans rien.
31 ans
Clichy. Un immeuble de piteux aspect. La cuisine d'un logis misérable, meublé de pauvres meubles disparates, donnant sur une chambre unique. Julie, et son mari Octave Auguste Marchal, vêtus de pauvres vêtements.
Octave.- Je t'épargne ma part d'avanies. Est-ce que tu ne peux pas m'épargner la tienne ?
Julie.- Il me dégrade et tu te détournes. Que dit mon mari ? Mon mari ne dit rien.
Octave.- Est-ce que je peux plus pour toi, que tu peux pour toi ?
Julie.- La seule chose qui soit à moi, et dont je t'ai fait don, tu l'abandonnes à un autre.
Octave.- Ce que tu subis n'est qu'une figure des pauvres que nous sommes. On est marqué d'une tare héréditaire. Qu'est ce que nous sommes ? De pauvres honteux.
Julie.- L'honneur du couple, c'est l'honneur de la femme.
Octave.- A qui est-ce de payer ton honneur ? A toi ou à moi ? Ma vie n'a pas de surplus à t'offrir : je ne me suffis pas. A toi de choisir pour toi : la honte, la honte de la honte : le chômage. Tu es entre tes mains.
On frappe à la porte.
Octave.- Un malheur de plus. N'ouvre pas.
Elle va ouvrir. La porte grand ouverte, paraît sur le pas de la porte Auguste, sale, habits déchirés, sac de jute sur l'épaule, couverture en bandoulière.
Julie.- .. .. Vous.
Octave.- (à Julie) Nous ne sommes pas assez infestés par les 7 plaies d'Egypte. Il nous faut un chien enragé d'anarchiste en plus.
Auguste.- Pouvez m'offrir l'hospitalité, le temps que je trouve un emploi ?
Octave.- Que ta crotte de chien nous colle aux semelles, pour que ta puanteur nous signale à tout le monde ?
Julie.- (s'avançant vers Auguste) Je loue le logement pour moitié, je vous accueille dans ma moitié.
Octave.- C'est vous les anarchistes, qui rappelez le peuple aux gouvernants : sans vous, ils nous oublieraient. Vous vous distinguez, ils nous serrent la vis plus encore.
Auguste.- Ne pas se distinguer, ne pas se faire remarquer, se laisser humilier, appauvrir, sans dire un mot, c'est ce qu'on devrait faire ? Que veut dire ne rien dire, ne rien faire ? Ca veut dire, nous sommes contents, c'est bien, vous êtes sur la bonne voie.
Octave.- Quand nous manifestons, ils nous font plus misérables. Le vrai héros, ce n'est pas celui qui se bat et qui est écrasé sous le nombre, c'est celui qui survit.
Auguste.-Survivre.. ..à vivre quoi ? .. ..Manger, boire, coucher, faire un tour dans le quartier, bouche cousue ? Je croyais qu'être un homme, c'était s'exprimer, penser, agir, créer, s'inventer à chaque instant ? Et non pas que chaque jour soit la copie ennuyée de la veille. Vivre la vie que tu dis, ne pas vivre, quelle est là différence ?
Octave.- Je préfère, figure-toi, vivre cette vie-là, que tôt ne plus vivre.
Julie.- (à Octave) Octave... ..Je te demande de me libérer de la parole que je t'ai donnée, à notre mariage.
Octave.- (préparant un petit sac) Je ne te libère pas, je me libère, moi. Partez seuls en croisade : libérez Jérusalem sans moi. J'ai l'intention de vivre de longs jours… …(à Auguste) Elle rêvait de toi, et elle vivait avec moi, elle va vivre avec toi, et elle va rêver de moi. (à Julie) Tu vas soupirer après le temps où tu t'ennuyais avec moi, retiens ma prédiction.
Octave sort. .. Un silence..
Julie.- Je vous dois depuis longtemps un aveu : je restais autrefois à vos réunions anarchistes non à cause de ce qui était dit, mais à cause de celui qui disait. Je ne suis pas anarchiste… .. Pour que j'aie foi en moi, il faut que j'aie foi en quelqu'un qui ait la foi. Sans Dieu, ni maître, je suis en pleine confusion, en complet désordre, dans un chaos total. Pour que je sois un petit peu en ordre, je regrette, il me faut un Dieu, un maître.
Silence.
Julie.- Tant que vous m'avez fait défaut, j'ai été en pleine anarchie. La girouette folle était secouée par les vents paniques. J'ai mené une vie honteuse et indigne. Je retrouve mon seigneur et maître : tout en moi se remet aussitôt en ordre.
Auguste.- (faisant un pas en arrière) Je n'aime pas jouer ce rôle-là.
Julie.- Vous n'aimez pas que je vous aime ?
Auguste.- Je veux que vous m'aimiez en égale.
Julie.- Je veux, je veux : c'est ainsi que vous m'aimez en égale ? Vous m'aimez en égale, et vous dites : je veux, je veux.
Auguste.- Je ne dis plus rien. Aimez-moi comme vous voudrez.
Julie.- Si je m'élis un seigneur et maître, cela ne m'empêche pas d'avoir envers lui la libre parole.
Auguste.- J'aimerais avoir un échantillon.
Un silence.
Julie.- Vous avez les pieds plats. Vous avez un épi qui se dresse derrière la tête, comme Riquet à la houppe. Vous marchez la tête baissée, comme un petit vieux. Vous avez des taches sur votre chemise : vous ne mangez pas proprement. Vous avez un pantalon trop court, on voit vos chaussettes, vous avez l'air d'un petit garçon.
Auguste.- Vous, vous ne sentez pas la rose. (Julie éclate de rire, et de plus en plus) Quand vous marchez, vous traînez les talons, ils raclent le sol. Vous avez les jambes arquées, comme si vous faisiez du cheval. Vous avez les yeux petits comme des têtes d'épingle.
Julie.- Ceci dit, je suis folle de ce Monsieur malpropre.
Auguste.- Blague à part, j'ai un grand faible pour cette chose mal fichue.
Ils restent un instant face à face, hésitants.
Auguste.- Je propose que nous fassions l'inverse de ce que fait tout le monde, que nous ayons l'enfant d'abord, et que nous fassions tout pour le faire ensuite.
Julie.- L'enfant d'abord ?
Auguste.- La fille de mon premier lit, Sidonie : que nous l'adoptions.
Julie.- Nous serions ensuite tout à nous. (Auguste acquiesce) (elle va à lui, et lui baise les mains) Que j'aime.
Ils vaquent.
31 ans
1.Choisy-le-Roi. Un cuisine, dont l'évier sert aussi de lavabo. La cuisine, par une porte ouverte, donne sur la chambre. Ils sont en pauvres habits ravaudés, rapiécés. Julie recoud une chemise. Entre Auguste, Livie se lève, ils s'embrassent.
Auguste.- Madame.
Julie.- Vaillant.
Auguste.- J'ai décroché un gagne-croûton. J'ai de quoi nous faire vivre au pain sec et à l'eau.
Julie.- Désolée, pas même un gagne-croûton.
Auguste.- Nous partagerons la pénurie. De la pénurie, nous n'aurons chacun qu'une moitié. … … (un silence ; posant la question, avec un geste de la main) Sidonie ?
Julie.- (montrant de la tête la porte entrouverte, à voix basse) Ce n'est pas tout à fait la mignonne fillette que tu as connue. … … C'est devenu une boule.
Auguste.- Comme j'étais à son âge.
Julie.- Son caractère n'est pas aussi rond que son physique. C'est une bogue épineuse, qui offre des piquants, on ne sait pas trop où la saisir. .. .. Elle est vautrée sur le lit, comme un phoque, elle déplace sa masse graisseuse en s'appuyant sur ses ailerons…(silence ; montrant Auguste) …. Je ne lui ai pas dit.
Auguste.- Elle ne me reconnaîtra pas, petite comme elle était.
Julie.-(à voix haute) Sidonie. Tu veux venir dire bonjour au Monsieur ?
La voix de Sidonie.-(fort de loin) Bonjour.
Julie.- Ce Monsieur aimerait te voir.
La voix de Sidonie.- (fort, de loin) Dégoûte-le. Dis-lui que je suis grosse comme un hippopotame.
Julie.- Il est curieux de cette personne, qui dit qu'elle est grosse comme un hippopotame… ..Sidonie, viens dire bonjour au Monsieur.
La voix de Sidonie.- (agacée) Ah, je vous dis.
Paraît Sidonie, à la limite de l'obésité, sans jeter un regard sur Auguste, elle fait un tour sur elle-même.
Sidonie.- 3 mentons, 4 hanches, 6 fesses, des jambes comme des poteaux. Le monsieur, il est content ?
Un silence.
Auguste.- .. .. Sidonie.
Sidonie regarde Auguste, puis tout à coup, à Julie, elle tend le bras et montre Auguste.
Sidonie.- .. .. Mais c'est Papa.
Auguste ouvre et tend les bras. Sidonie va à lui et le roue de coups de poing.
Sidonie.- .. .. Méchant Papa. Où t'étais caché ? Je croyais que t'étais devant, et tout à coup t'étais plus là. .. ...Méchant, qui m'a laissé à sa méchante femme. Elle me battait parce que je mangeais pas, elle me battait parce que je mangeais trop…(elle le roue de coups de poing) .. On sonnait à la porte, je bondissais à la porte. De la fenêtre, je guettais la rue, pour voir si tu tournais le coin. J'allais en cachette à la gare, j'attendais le train, pour voir si tu descendais. .. .. Tu m'aurais dit : sois sage, attends-moi là dans le coin. J'aurais attendu tout le temps qu'il aurait fallu… ..(elle ouvre ses bras et l'embrasse fort) Mon papa. Mon papa. Oh mon papa. .. ..Me regarde pas. Je veux me faire maigre. Je veux exercer le métier de ta fille… .. Mon papa, mon papa.
Julie tourne la tête et essuie ses larmes.
2. Dans un couloir de sous-sol, Auguste assis lisant, devant une étagère bricolée chargée de livres d'occasion. Entre Mougin, les mains dans les poches, Auguste, d'un geste, lui montre sa bibliothèque.
Mougin.- .. ...Tu sais, moi, les livres. Ca me creuse des galeries de mine, ça me sape… …(inclinant la tête, lisant les titres de livre) Philosophie. C'est fait pour se faire une philosophie… ...Psychologie : c'est détourné de son but, qui est de se connaître, c'est fait pour accepter son sort. (jetant un coup d'œil au reste)…Les effets décident mieux que les paroles, tu crois pas ?
Auguste.- Tu auras toujours raison. A
Auguste jette son livre, et sort avec Mougin.
3. Choisy-le-Roi. Leur logis. Toutes deux couvertes de couvertures, Sidonie, amaigrie, vêtue d'une jolie robe d'été, travaille à la table, Julie suspend du linge à une ficelle en travers de la cuisine. Julie se lève, fait du feu dans le fourneau en fonte. Elles ôtent leurs couvertures. Julie met la casserole sur le feu. Sidonie met la table. Puis, toutes deux se remettent, l'une à travailler à la table, l'autre à suspendre le linge. Au bout d'un moment, entre Auguste. Julie et Sidonie vont à lui l'embrasser.
Auguste.- Bonsoir femme.
ulie.- Bonsoir, mon homme.
Sidonie.- Bonsoir, mon papa.
Auguste se dévêtant de son manteau élimé, l'esprit ailleurs.
Julie.- (l'observant) Veux-tu bien quitter les bras des maîtresses les pages de tes livres, et retrouver ta femme ?
Auguste.- (allant vers elle) La lecture est un vice solitaire. J'ai décidé de me défaire de cette mauvaise habitude.
Sidonie, la casserole en main, sert une petite part de lentilles sur chaque assiette, un petit morceau de poitrine fumée sur l'assiette d'Auguste.
Sidonie.- A table.
Auguste.- (montrant le contenu de son assiette) Vous pouvez m'expliquer ?
Sidonie.- Je t'avais dit de rien m'acheter. La robe, le linge, les souliers, c'était trop cher.
Auguste.- La robe est une robe d'été. Les chaussures sont en toile. C'était bien le moins. (il regarde Julie)
Julie.- J'ai divisé l'argent par le nombre de jours qui restaient. J'ai acheté le moins cher et le plus nourrissant. (Elle ne peut se retenir de pleurer)
Auguste.- (l'embrassant) Je sais que mon acrobate réussit des prouesses, je ne peux que l'applaudir… … Mais pourquoi ai-je droit à un régime privilégié ?
Sidonie.- Tu travailles, papa. Tu dépenses tes forces, il faut que tu les regagnes.
Auguste.- Vos travaux dépensent les vôtres autant que moi les miens. Nous sommes trois. Part à trois, s'il te plaît.
Sidonie partage dans l'assiette le morceau de poitrine fumée en trois. Ils s'assiéent.
4. Choisy-le-Roi. Une fabrique de maroquinerie. Jour de paie. Devant le bureau, quatre ouvriers faisant la file. Dans le bureau, le patron, avec des plis contenant la paie. Entre Auguste. Auguste compte sa paie, regarde le patron.
Le patron.- Je te gratte ce que tu me grattes. Tu pisses à n'en plus finir. Amende : 6 francs.
Auguste.- Vous entendez comme vous me parlez ?
Le patron.- Ne te prends pas pour plus que tu es. Tu t'attardes à ta quéquette. Tu ne veux pas que je te paie à ça.
Auguste.- Ne pouvez-vous respecter vos ouvriers ?
Le patron.- Tu ne fais pas de travaux à l'aiguille, que je sache.
Auguste.- Vous me décomptez une amende pour une absence de 5 minutes, vous ne comptez pas l'heure et demie que je fais en plus chaque soir.
Le patron.- C'est de ma faute si tu traînes dans ton travail ? Tu termines après tout le monde. .. .. Tu m'emmerdes, Vaillant. Si t'es pas content, je te déduis 8 jours de préavis, et tu prends la porte.
Auguste prend le pli et sort.
5. Auguste, seul, marchant dans la rue.
Auguste.- (off) . … 32 ans, mari, père, je ne peux pas assurer la vie de ma femme et de ma fille. Le père et le mari qui ne peut plus s'honorer d'être celui qui gagne, comment peut-il garder l'estime et l'amour de sa femme et de sa fille ?
6. Auguste, seul, marchant dans les rues, plus loin.
Auguste.- (off) Consens au peuple. Tu n'arriveras jamais à être un tout tout seul. Chaque être ne subsiste pas par lui tout seul, mais dans un rapport infini avec tous ceux de sa classe… ..Dans les moments de détresse, quel est l'ultime recours ? Le sacrifice. Guillotine vaut croix. Honteux bois de justice vaut honteux bois de la croix… Ce n'est pas être homme que ne pas agir.
7. Chez lui. Julie, Sidonie. Auguste entre, dépose sa paie sur la table.
Auguste.- Je m'absente pour quelques jours.
Julie, Sidonie.- Auguste. Papa.
Auguste.- J'ai dit : je m'absente. Je me dois à mes devoirs.
8. Auguste, Mougin, dans la chambre de Mougin.
Auguste.- C'est proprement ne valoir rien que n'être utile qu'à soi. Il faut qu'un homme du peuple témoigne pour le peuple… ... La terreur n'est autre que la justice prompte, sévère, inflexible. Mougin, il faut que tu me prêtes cet argent.
Mougin lui donne 100 francs.
8.Dans la Bibliothèque nationale, Auguste feuilletant des livres.
Auguste.- (off) (il prend note longuement) Qu'est ce que la culture ? C'est savoir lire un mode d'emploi.
31 ans 11 mois 5 jours
1.L'hôtel meublé de Mme Peyrard. Auguste, habillé en bourgeois, entre avec valise et caisse portable avec une courroie.
Auguste.- Bonjour.
Mme Peyrard.- Bonjour.
Auguste.- J'aimerais une chambre.
Mme Reyrard.- Pour une nuit ?
Auguste.- Pour peut-être plus, c'est sous condition.
Mme Peyrard.- Sous condition ?
Auguste.- Que votre hôtel ne joue pas à la femme mariée, qu'il ne m'assourdisse pas les oreilles, et ne mette pas son nez dans ses papiers.
Mme Peyrard.- Mon personnel est discret.
Auguste.- Je sais trop comme, sous prétexte de changer les draps, les femmes de chambre fouillent dans votre linge, et, sous prétexte de dépoussiérer, fouillent dans vos papiers.
Mme Peyrard.- Je ferai moi-même votre chambre.
Auguste.- J'ai l'habitude de sceller ma valise et ma caisse de façon invisible. Je saurai tout de suite si quelqu'un y a touché, le lendemain, je quitterai l'hôtel… ... Je vous paie une semaine d'avance.
Mme Peyrard.- Vous pouvez vous fier à moi. .. .. 6 francs.
Mme Peyrard se tourne vers le tableau des clés.
Auguste.- J'aimerais une chambre en bout de tout.
Mme Peyrard.- Dernier étage, fond du couloir, c'est une chambre à part, sur la cour
Auguste.- Bien.
Tous deux montent. Mme Peyrard laisse Auguste dans sa chambre. Auguste ôte tout ce qu'il y a sur la tablette de la cheminée, sort, ferme la porte à clé, et descend.
2.Drogueries et hôtel.
A).Une droguerie.
Auguste.- Un décilitre d'acide sulfurique, s'il vous plaît.
Le droguiste.- (le servant) Prenez garde. L'acide sulfurique brûle la peau.
Auguste.- J'espère bien. Je veux vitrioler ma femme. (le droguiste ne peut s'empêcher de sourire) Une demi-livre de chlorate de potasse.
Le droguiste.- (le servant, le chlorate de potasse est une substance jaune/verdâtre) Le chlorate de potassium s'enflamme rapidement.
Auguste.- J'espère bien. Je veux mettre le feu à la maison. (le droguiste éclate de rire)
B) A l'hôtel, dans la chambre. Il ouvre le cadenas de la caisse, sort de la caisse une bouteille qui porte une étiquette : acide sulfurique, il y verse l'acide sulfurique acheté ; un bocal en verre à couvercle, qui porte une étiquette : chlorate de potasse, il y verse le chlorate de potasse acheté, range le tout dans la caisse, ferme la caisse au cadenas, scelle la caisse à l'aide d'un cheveu, et sort en fermant la porte à clé.
C)Une autre droguerie.
Auguste.- S'il vous plaît, un décilitre d'acide sulfurique. Le petit chimiste veut fabriquer de l'engrais.
Le droguiste.- (le servant) Le petit chimiste prendra garde à ses mains et à son visage.
Auguste.- Son visage et ses mains prendront garde.… … Une demi-livre de chlorate de potasse. Le petit chimiste veut fabriquer des allumettes.
Le droguiste.- Le petit chimiste prendra garde de ne pas approcher l'acide sulfurique du chlorate de potasse.
Auguste.- Le petit chimiste a bien potassé sa chimie.
D)A l'hôtel. Il ouvre la chambre, vérifie la présence du cheveu, ouvre la caisse, pose bouteille et bocal sur la cheminée, y verse ce qu'il a acheté, referme la caisse, scelle le couvercle, sort en fermant la porte à clé.
E)A l'hôtel. Il ouvre la chambre, et fait de même avec l'acide sulfurique et le chlorate de potasse, qu'il a achetés dans une troisième droguerie.
F)A l'hôtel. Il fait de même avec l'acide sulfurique et le chlorate de potasse, qu'il a achetés dans une quatrième droguerie. La bouteille d'acide sulfurique est pleine, le flacon aussi. Il range bouteille et flacon au fond dans la caisse, en faisant une séparation avec le reste, finit comme auparavant.
3.Droguerie et hôtel.
A)Une cinquième droguerie.
Auguste.- Une demi-livre de ferro-cyanure de potassium.
Le droguiste.- (le servant, c'est une substance bleue) Du ferro-cyanure de potassium ? Pour ?
Auguste.- Pour mes outils. Vous ne connaissez pas , je parie.
Le droguiste.- Pas du tout.
Auguste.- Une demi-livre d'acide picrique. C'est pour de la teinture. Vous ne connaissez pas non plus ?
Le droguiste.- (le servant, c'est une substance jaune) Si, ça, je connais.
B) A l'hôtel. Auguste sort de la caisse, deux autres flacons à couvercle, de forme différente, qui portent respectivement ferrocyanure de potassium et acide picrique, et y verse les deux produits achetés, range et finit comme auparavant.
C) A l'hôtel, il complète les deux bocaux des mêmes produits achetés dans une sixième droguerie. D) A l'hôtel, il complète les deux bocaux des mêmes produits achetés dans une septième droguerie.
E)A l'hôtel, il finit de remplir les deux bocaux des mêmes produits achetés dans une huitième droguerie. Il vérifie sa caisse, en séparant bien les quatre bocaux.
4. A l'hôtel, il entre dans sa chambre, avec des sacs en papier. Il en sort 5 tubes de verre fermé à un bout, étranglés en leur milieu ; une pince en bois ; deux petites boites carrées en fer blanc, de la hauteur des tubes en verre ; deux boîtes plus grandes que les précédentes, et pouvant les contenir ; un paquet de ouate ; une boîte de cabochons, petits clous à tête en diamant pour les souliers. Il range le tout dans la caisse, et portant la caisse par la courroie sur l'épaule, sort.
5. Forêt de Fontainebleau. Une clairière, légèrement en hauteur, avec une souche rase, et un rocher plat. Auguste fait le tour de la clairière, partout autour la forêt est épaisse. Il ouvre la caisse. Il pose la bouteille d'acide sulfurique, et le bocal de chlorate de potasse sur la souche. Il pose un peu de chlorate de potasse sur la pierre plate, prend la bouteille d'acide sulfurique, avec infiniment de précaution verse une goutte sur le chlorate de potasse. Le chlorate de potasse prend feu avec une vive flamme. Il prend un tube de verre fermé à un bout, étranglé en son milieu ; verse 4 gouttes d'acide sulfurique au fond ; avec une branchette, coince de la ouate dans l'étranglement du verre ; par-dessus la ouate verse une pincée de chlorate de potasse ; ferme le tube avec de la ouate, en la pressant : saisit le tube à son étranglement avec la pince en bois : tendant le tube à bout de bras,il le renverse ; l'acide sulfurique met quelque temps à traverser la ouate, met le feu finalement au chlorate de potasse, qui brûle avec une vive flamme. " Trop long ", dit Auguste. Il refait la même expérience, en mettant moins de ouate dans l'étranglement : l'acide sulfurique met le feu au chlorate de potasse en deux secondes. " Parfait ", dit Auguste. Devant l'acide sulfurique et le chlorate de potasse, et séparés d'eux, il pose les deux bocaux de ferrocyanure de potassium et d'acide picrique, ainsi que la boîte à cabochons. Sur la pierre plate, il mélange une pincée de ferrocyanure de potassium bleu, une pincée d'acide picrique jaune, ce qui donne un mélange vert, y mêle trois cabochons. Il prend un autre tube de verre, verse au fond 4 gouttes d'acide sulfurique, bouche l'étranglement de la même quantité d'ouate que la deuxième fois, par-dessus, verse une pincée de chlorate de potasse, bouche la tube de ouate, saisit le tube avec la pince en bois, va vers la pierre plate, approche à bout de bras le tube, du mélange vert, le renverse ; en deux secondes, l'acide sulfurique met le feu au chlorate de potasse, qui fait exploser le mélange vert et envoie les trois cabochons avec force à un mètre à l'entour. Il essaie une bombe. Dans une des petites boîtes, il place un petit lit de chlorate de potasse. Il verse au fond d'un tube de verre dix gouttes d'acide sulfurique, coince dans l'étranglement du tube, le même peu d'ouate que précédemment, enfonce le tube dans le petit lit de chlorate de potasse. Dans une des grandes boîtes, il mélange une cuillerée de ferrocyanure de potassium, une d'acide picrique, une de chlorate de potasse, 5 cabochons : enfonce dans ce mélange vert, la petite boîte qui contient le tube en verre et le chlorate de potassium, ferme la boîte. Il saisit la boîte pouce par dessous, les autres doigts par dessus, va au centre de la clairière, et, en renversant la boîte la lance en l'air. Retombant, la bombe explose à un mètre de la surface de la terre. " Là, j'en aurais tué pas mal ", dit Auguste. Il refait la même expérience, mais coince à peine de ouate dans l'étranglement du tube de verre. Il lance la bombe en l'air : elle explose en l'air, au sommet de la parabole, que fait la trajectoire. " Là, je ne tue personne ", dit Auguste.
6. A l'hôtel, il fabrique sa vraie bombe, et se couche.
31 ans 11 mois 12 jours
1.Palais Bourbon. La salle d'attente. Solliciteurs de part et d'autre, dont Auguste, habillé en bourgeois, qui cache sa bombe sous son gilet sous sa veste. Entrent des députés, dont Jean Argeliès, député de Seine et Oise.
Auguste.- (hélant le député, une carte de visite à la main)Monsieur Argeliès.. ...Monsieur Argeliès, je vous prie…(le député se tourne) … Dumont, de Villeneuve Saint Georges. Je vous ai écrit, pour vous rappeler votre promesse de me donner pour aujourd'hui un billet de tribune.
Argeliès.- (sortant un billet de son portefeuille, le lui tendant) Etienne Dumont. J'ai tenu parole.
Auguste.- Je vous suis , Monsieur le Député.
Argeliès s'éloigne, Auguste monte à la tribune.
2. La Chambre des Députés. Les députés ont pris place à leur siège, presse et public dans les tribunes.
Le Président.- Messieurs les Députés, la séance est ouverte. Le premier point à l'ordre du jour est la contestation de la validité de l'élection à la députation de la 1ère circonscription de Reims, de M. Louis Mirman, par le comte Louis-Philogène de Montfort.
Soudain, un éclair bleu intense illumine le haut de la salle, à la hauteur des 2èmes tribunes, juste sous la verrière, suivi d'une détonation, semblable à celle d'un immense sac en papier qu'un enfant aurait fait crever, et qui projette des cabochons, dans toutes les directions. Une fumée rouge remplit la salle, des députés qui occupaient la travée de droite, sont blessés à la main, au visage, à l'oreille, des vestes sont déchirées ; le plafond, l'horloge, des pupitres, des banquettes, le parquet sont déchirés par les cabochons. Il y a du désordre partout. Le commissaire de police affecté au Palais Bourbon, monte à la tribune, à coups de maillet exige le silence.
Le commissaire de police.- Silence. Silence. Avis est donné à tous. Toutes les portes du Palais Bourbon sont fermées. Nul n'est autorisé à les franchir, qui ne justifie de sa qualité, ne fournisse un répondant, ou ne puisse assigner à sa présence sur les lieux, un motif légitime.
Le commissaire de police descend, la salle s'évacue.
3. Devant les 16 sorties du Palais Bourbon, contrôlées par 16 inspecteurs de police, des files : beaucoup passent, quelques uns, qui se chiffreront à une vingtaine, sont assemblés dans une salle, et sévèrement gardés par des agents de police.
4. La salle des suspects, les suspects, agents de police. Certains des suspects sont blessés. Le commissaire de police entre suivi de 20 inspecteurs.
Le commissaire de police.- Messieurs, vous n'avez pas pu justifier de votre présence. Ceux d'entre vous qui sont blessés, seront transportés sous la garde d'un inspecteur, à l'infirmerie du dépôt, où ils seront soignés ; ils seront interrogés plus tard. Les suspects valides seront interrogés tout de suite, ici même. (aux inspecteurs) Exécution.
Les blessés sortent, chacun accompagné d'un inspecteur. Les autres commencent à être interrogés.
5. Infirmerie du dépôt. Salle des blessés de l'attentat. Auguste, bandé, se dresse sur son lit, jette les yeux sur tous les blessés, dont certains de pauvres gens, dit à l'inspecteur, assis à son chevet.
Auguste.- Monsieur l'Inspecteur, veuillez me donner du papier à lettres, et de quoi écrire. Je veux me dénoncer.
L'inspecteur.- (stupéfait) C'était vous ?..(Auguste fait oui de la tête) .. Si je m'en étais douté. (désemparé, il regarde autour de lui, ne sachant que faire) Ne bougez pas, je reviens.
L'inspecteur cherche du papier à lettre et de quoi écrire, demande à deux agents de se placer au pied du lit. Auguste assis sur son lit, écrit sur la table de chevet.
Auguste.- (off) Hôtel-Dieu, 10/10/93. Monsieur le Juge d'instruction chargé de l'Affaire du Palais Bourbon, J'ai poussé la fantaisie de vous laisser chercher, j'ai cru que la justice et la police en seraient pour leurs frais. Comme je vois que nombre de gens ont été arrêtés, et que parmi ce nombre, il est des malheureux sans gîte et sans moyens d'existence, qui pourraient, faute de pouvoir prouver l'emploi de leur temps, payer de leur tête un acte qu'ils n'auraient pas commis, je vous déclare par la présente, que je suis le seul auteur de l'attentat commis au Palais Bourbon, que je n'ai pas de complice, et que je suis prêt à répondre à l'interrogatoire quand vous le désirerez. Je vous salue. Auguste Vaillant.
Il tend la lettre à l'Inspecteur.
L'inspecteur.- J'ai fait mon congé dans l'artillerie. Je connais les bombes à système percutant, les bombes à système fusant, mais je vous avoue que j'ignore comment vous avez pu fabriquer la vôtre.
Auguste.- C'est une bombe à renversement. Les spécialistes ne savent pas tout, il faut un certain degré de culture. J'aurai plaisir à combler votre ignorance.
L'inspecteur.- Je vous en serai reconnaissant. ..(Il va, revient) .. J'admire.
L'inspecteur sort.
31 ans 11 mois 25 jours
1.Le bureau du juge d'instruction. Auguste, menotté, des fers aux pieds. Le juge d'instruction à son bureau.
Le juge.- Vous n'êtes pas un anarchiste bien courageux. Sitôt la bombe explosée, vous avez fui comme un lâche. Vous n'avez pas osé assumé votre acte.
Auguste.- Pardonnez-moi, mais je savais que, bien que je n'aie tué personne, vous me tueriez, moi.
Le juge.- Dans votre lettre, vous avez écrit que vous ne vouliez pas que des innocents paient votre acte de leur tête. Vous avouez donc que votre acte mérite le dernier supplice.
Auguste.- Pardonnez-moi, j'ai eu pitié, tout en sachant que vous, vous n'auriez pas pitié.
Le juge.- Seul le hasard a fait que vous n'êtes pas un meurtrier. Si votre bombe avait éclaté au niveau du sol, elle aurait causé bien des morts.
Auguste.- Pardonnez-moi, si j'avais un pistolet, si je le pointais vers vous, si j'appuyais sur la détente, vous seriez un homme mort, à condition que je veuille vous tuer. Avec de si, ne pensez-vous pas que vous pouvez accuser d'assassinat la terre entière ?
Le juge.- Les cabochons, qui ont été projetés par votre explosif, ont blessé bien des personnes, il y a eu des visages en sang. Ils ont perforé des pupitres, traversé la toiture vitrée, défoncé le cercle de bronze de l'horloge. Vous ne devez qu'à la chance de n'être pas un meurtrier.
Auguste.- Pardonnez-moi, savez-vous ce qu'est un cabochon ? C'est un clou à chaussure, à tête en diamant. La pointe mesure 1 centimètre. Le voyez-vous pénétrer jusqu'à un cœur ? Au pis, il érafle des peaux.
Le juge.- Les précautions que vous avez prises pour transporter votre bombe sous votre gilet, prouvent tout de même à quel point vous la jugiez dangereuse.
Auguste.- Pardonnez-moi, je l'avais destinée aux députés, non à moi.
Le juge.- Vous ne manifestez ni regret ni repentir du crime que vous avez commis ?
Auguste.- Pardonnez-moi, je suis trouve mon attentat réussi : il n'a tué personne. Auriez-vous préféré que je le rate ?
Le juge.- Pardonnez-moi, vous avez réponse à tout : nous verrons si au procès qui aura le dernier mot… ...Auguste Vaillant, je vous inculpe de tentative d'assassinat, et de destruction volontaire d'édifice public, par l'effet d'une substance explosive. Garde, emmenez l'inculpé.
32 ans 14 jours
1.Palais de Justice. Chambre d'assises de la Seine. Procureur Bertrand, Président Caze avec 3 assesseurs, Avocat Labori, jury, public. La table des pièces à conviction comporte la balustrade de la tribune, d'où avait été lancé l'engin, le bronze cabossé du cadran de la grande horloge, un paquet de vêtements ensanglantés, quelques fragments de la bombe. Le Procureur récuse 6 jurés, Labori récuse 1 juré, le baron de Rothschild.
Le Président.- Mesdames, Messieurs, comparaît ce jour devant cette Chambre d'Assises, Auguste Vaillant, né le 27 décembre 1861, de Joséphine Rouyer et de Jules-Auguste Vaillant, pour répondre des chefs de tentatives d'assassinats et de destruction volontaire d'édifice, par l'effet d'une substance explosible. .. .. Les faits ont été prouvés, l'accusé a avoué. L'accusé peut, s'il le désire, exposer les motifs, qui l'ont poussé à accomplir son attentat, afin que les jurés puissent apprécier si l'accusé peut ou non bénéficier de circonstances atténuantes.
Auguste.- Je le désire.
Le Président.- L'accusé a la parole.
Auguste.- (jetant des coups d'œil sur sa feuille) … ... Le peuple, si actif pourtant, et si majoritaire, n'a pas le droit à la parole. Dès qu'il manifeste et fait entendre sa voix, le gouvernement lui envoie ses matraques et ses fusils. Il n'a qu'une tribune, d'où il peut faire entendre sa voix : ce banc des accusés. D'où je parle en son nom. ..Mesdames et Messieurs les jurés, ces bourgeois qui nous gouvernent, se rappellent-ils il y a cent ans avec quelle violence ils ont chassé du pouvoir ceux qui les précédaient, jusqu'à guillotiner le roi qui ne voulait pas leur céder la place ? Parce que ce sont les bourgeois qui ont fait la Révolution, pas le peuple : qu'est-ce que c'étaient que ces Robespierre, ces Danton, ces Marat, Brissot, Billaud-Varenne, Fouché, Fouquier-Tinville, et le reste ? Des Avocats au Conseil du Roi, des Avocats des Etats de Province, des Avocats au Parlement, des Présidents de Tribunal, des Procureurs, banquiers, négociants, évêques, Pères Abbés, Oratoriens, Notaires, Officiers du Roi, des journalistes : ce sont eux les massacreurs, les guillotineurs de la Révolution. Ces bons bourgeois, si défenseurs des droits de l'homme, se rappellent-ils la terreur qu'ils ont fait régner dans le pays, par laquelle ils ont pu conquérir le pouvoir ?.. … Mais quand après eux, sous eux, le peuple veut leur faire à eux, ce qu'ils ont fait à leurs prédécesseurs, entendez comme ces humanistes humanitaires poussent des cris d'orfraie, comme ils crient à l'assassinat, comme pour finir, ils guillotinent ceux-là même, qui devraient les guillotiner ?.. ..Qu'est-ce que j'ai voulu figurer ? J'ai voulu figurer à MM les Députés, que, comme ma bombe Damoclès, le peuple menaçant est suspendu au-dessus de leurs têtes. .. … Camarades, il est dit dans la Constitution : Lorsqu'une forme de gouvernement devient destructrice, le peuple a le droit de la changer et l'abolir. L'insurrection est le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. ... Le travail qui était autrefois esclavage, servage, est aujourd'hui noblesse, au point que les nobles eux-mêmes ont honte de l'oisiveté comme d'une tare. Si le travail a conquis ses lettres de noblesse, je demande que lettres de noblesse aussi soient données à la classe travailleuse… ...Vous croyez, Mesdames et Messieurs les jurés, que le peuple souffre de la souffrance de l'agonie, c'est faux. Il souffre de la souffrance de l'accouchement. Attendez, quand il naîtra, le premier cri qu'il va pousser. Périssent alors les vieilles, avares, cyniques, viles classes bourgeoises, naissent les jeunes, généreuses, nobles classes populaires… ...Infâme d'aspect, ou trop maigre ou trop gros, habillé trop mince et de mauvais goût, méprisé se méprisant, peuple, n'aie pas honte, montre-leur ce qu'ils ont fait de toi, affiche les marques de ta misère, ta maigreur, ton obésité, tes maladies, ta fatigue, ta laideur, ton ignorance, ton inculture, exhibe leur tout, sois pour eux un reproche vivant. .. ... Quelle joie ce serait, si du milieu de cette France corrompue, le peuple poussait un grand cri clair, comme un coup de trompette. Heureux le peuple de qui une parole nouvelle jaillit avec violence. .. ..Mesdames et Messieurs les jurés, aurais-je jamais imaginé autrefois, qu'un jour j'oserai penser par moi-même, et dire à haute voix ce que je pense ? Tout en moi est fête, 14 juillet, bal, défilé, fanfare, feu d'artifice. C'est ma fête nationale, que ce jour des Morts. Quand je pense que j'aurais pu vivre une vie morte, à la pensée de la vivante vie que je vis à mourir pour ma classe, j'ai le cœur gonflé de joie. Mesdames, Messieurs les jurés, vive le peuple.
Le Président.- Les jurés apprécieront l'exposé de l'accusé. La parole est à M. le Procureur.
Le Procureur.- Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs les membres du jury, Maître, Comment s'appelle le dessein d'un acte réfléchi, formé, préparé avec méthode avant son exécution ? On appelle cela préméditation. Les faits le prouvent, l'accusé l'avoue : l'attentat à la bombe a été prémédité. .. .. Maintenant, les experts l'affirment : la bombe était faite pour tuer, si elle n'a pas tué, c'est pure chance. Retenons que puisqu'elle a blessé, elle aurait pu tuer, mieux : qu'elle aurait dû tuer. Il s'agit donc bien d'une tentative de meurtre. Or une tentative de meurtre avec préméditation constitue une tentative d'assassinat… … On nous dit, dans la presse, que le crime de l'anarchiste Auguste Vaillant n'est pas vulgaire, qu'il a une idée pour mobile, que c'est le crime d'un anarchiste, qui, révolté par l'état social, a concentré en lui les souffrances de ses semblables, et voulu être le vengeur des pauvres… … Mais qu'est ce que la théorie anarchiste ? La théorie anarchiste est qu'il n'y a pas d'innocents : il faut frapper les exploiteurs parce qu'ils exploitent, les exploités, parce qu'ils se laissent exploiter. La bombe ne visait pas seulement les députés, elle visait aussi les hommes, les femmes, les enfants des tribunes, souvenez-vous de cela.… … Mesdames et Messieurs les membres du jury, tout le monde sait, et l'histoire l'a assez prouvé, les progrès sociaux ne se font pas la bombe à la main. Nous possédons un régime républicain de liberté politique. Cette liberté nous donne les moyens d'étudier avec le temps nécessaire, l'intégralité des réformes sociales.. .. J'ai dit : le temps nécessaire. Combien d'années, Mesdames, Messieurs, écolier d'abord, étudiant ensuite, se passent jusqu'à ce que nous soyons enfin quelqu'un qui gagne ? Les étudiants ne pensent-ils pas que ça n'en finira jamais ? Que les études semblent durer une éternité ? Les années semblent s'enchaîner sans fin. Et puis, un beau jour, tout à coup, alors qu'ils ne s'y attendaient plus, ils gagnent leur vie, ils sont dans la vie active. De même, un beau jour, le tour viendra au peuple. Toutes les bonnes volontés sont à l'œuvre, et cet homme vient nous dire : c'est vous qui êtes coupables. .. .. Mesdames et Messieurs, pour couper court à ces dangereuses précipitations, je demande pour Auguste Vaillant la condamnation à la peine capitale.
Le Président.- La parole est à la défense. Maître.
L'Avocat.- Mesdames, Messieurs les jurés, connaissez-vous quelqu'un qui soit né plus bas dans l'échelle qu'Auguste Vaillant ? Il est le fils naturel d'une bonne. La mère a été dépossédée deux fois d'elle, d'abord bonne, ensuite fille mère. Et quand la mère a pu rentrer en possession d'elle en trouvant un mari, son mari n'a pas voulu dans son foyer d'un fils qui n'était pas de lui, et la mère s'est dépossédée de son fils. Et quand un juge a fait appel au père pour qu'il rentre en possession de son fils, la femme du père n'a pas voulu dans son foyer d'un fils qui n'était pas d'elle, et le père s'est dépossédé de son fils. Et voilà, à 12 ans, un enfant dépossédé de mère et de père, à la rue… … Vous, à l'âge où vos père et mère aimants, bien au chaud, bien au sec, dans un appartement confortable, vous forçaient à manger des légumes, vous faisiez bien la grimace, vous forçaient à étudier au lieu de jouer, vous ronchonniez bien, à ce même âge, Auguste Vaillant, sale, inculte, dans la rue, méprisé de tous, luttait contre la faim et le froid, simplement, pour survivre… … Et pourtant, Mesdames et Messieurs les jurés, malgré cette malencontre totale, malgré cette défaveur absolue, dès qu'il l'a pu, par sa seule énergie, par sa seule intelligence, Auguste Vaillant s'est fait son propre collège, son propre lycée, sa propre université, si bien qu'en peu d'années, par ses seuls moyens, il est parvenu au niveau d'instruction égal à celui, auquel vos fils parviennent avec l'aide d'un père, d'une mère cultivés, de savants professeurs. Qui dira la valeur d'un tel être ? .. S'il était si savant, si cultivé que cela, me direz-vous, quelle voie ne lui était pas ouverte. Comme si vous ne saviez pas, que pour avoir postes et places, il n'est besoin ni de savoir, ni de culture, il n'est besoin que d'une chose : d'un bonnet d'âne. Car est-ce la pensée, le goût, le sentiment, ces trois choses précieuses de l'homme, qui sont appréciés, pour obtenir un diplôme ? Pas du tout, c'est le par cœur, ce par cœur qu'on appelle l'intelligence des ânes. Ce qui est retenu par le par coeur, au moins, et qui sert à obtenir le diplôme, sert-il au moins à exercer la place ou le poste, auquel donne droit le diplôme ? Pas du tout. On apprend à exercer une place ou un poste, comme on l'a appris de tout temps : sur le tas… ..Ainsi donc, voilà ce jeune homme, savant et cultivé autant que vos fils, faute d'un diplôme, condamné à vivre comme un ouvrier.. A sa place, nous avocats, juges, députés, ministres, si nos places et nos postes, si flatteurs, si lucratifs nous étaient refusés, ne serions-nous pas pris de la même fureur aveugle que lui ? .. .. Vous vous honoreriez, Mesdames, Messieurs, de traiter votre noble adversaire aussi noblement qu'il vous a traités, et de ne pas le condamner à une peine, à laquelle il ne vous a pas condamnés.
Le Président.- J'invite le jury à se retirer pour délibérer. La séance est suspendue.
Interruption de séance. Reprise de la séance. Tous reprennent place. Entre le jury.
Le Président.- Le jury a-t-il délibéré ?
Le 1er juré.- Le juré a délibéré.
Le Président.- Qu'il veuille bien donner le résultat de sa délibération.
Le 1er juré.- (lisant) A la question : l'accusé est-il coupable de transgression grave, attentatoire à l'ordre et à la sécurité, contraire aux valeurs sociales, réprouvé par la conscience, et puni par la loi, il est répondu à l'unanimité : Oui. A la question : lui est-il reconnu des circonstances atténuantes, il est répondu à l'unanimité : non. Le Président.- L'accusé Auguste Vaillant est condamné la peine capitale. La séance est levée.
Huées. Applaudissements. Bruits de disputés La salle se vide.
2.Le Palais de l'Elysée. Le bureau du Président de la République Sadi-Carnot. Sadi-Carnot, le porte-parole de la Commission des Grâces, le secrétaire du Président.
Sadi-Carnot.- Quel est l'avis de la Commission des Grâces ?
Le porte-parole.- Son avis est qu'il ne faut pas accorder la grâce à Auguste Vaillant.
Sadi-Carnot.- (au secrétaire) Il est question d'une pétition ?
Le porte-parole.- De recours en grâce, signée par MM. Viviani, Guesde, Jaurès.
Sadi-Carnot.- … Entre pitié et raison, j'ai choisi. Cette pauvre III ° République, ruinée par deux empereurs, un grand et un petit, a un urgent besoin de charbon, d'acier, de machines, d'automobiles, de chemin de fer. Seul, le Capital peut payer la construction des usines et des fabriques, des ponts, des routes, et rémunérer le savoir, et le savoir-faire des théoriciens et des praticiens. Le 1er principe du gouvernement doit donc être : Place au Capital. … .. C'est le Capital, les industriels, les ingénieurs, les architectes, qui font une nation, l'ouvrier, indéfiniment interchangeable ne sert qu'à les servir. Il faut que le peuple se le tienne pour dit. Avec Auguste Vaillant, le peuple s'est trop poussé du col : il est temps de lui trancher le cou. Je suivrai l'avis de la Commission des Grâces : la justice suivra son cours.
Il se lève, tous se lèvent.
32 ans 1 mois 9 jours
1.En prison.
Auguste.- (arpentant sa cellule, s'arrêtant, à travers la lucarne les yeux) Proudhon, s'il est possible que cette coupe passe loin de moi. Mais non pas comme je veux, mais comme tu veux…Vaillant, Vaillant ! Bois, mon cœur, à ton orgueil inépuisable.
2. Entre M. Deiber fait la toilette d'Auguste. Un prêtre s'approche, lui fait un signe de dénégation.
Auguste.-(il se lève) Couronnement de toutes les violences que vous m'avez fait subir : faites moi subir la violence suprême.
Auguste, menotté, les fers aux pieds sort de la cellule, avec tous.
2. Place de la Roquette. Autour de l'échafaud, 500 agents de police, 4 compagnie de la Garde Républicaine, 1 escadron à cheval. Entre Auguste, M. Deiber, ses aides,les gardiens. Auguste s'allonge sur la planche. Il crie : Vive le peuple. M. Deiber actionne la guillotine. La tête d'Auguste tombe dans le panier.
3.Lyon. Au Grand Théâtre, gala. Dans la foule, Santo Jéronimo Caserio, un poignard dans sa main, dissimulée sous sa veste. Arrive en calèche le Président Sadi Carnot.
Caserio (off) Tu peux dormir ton sommeil calme, Auguste Vaillant, tu seras être vengé, bondit vers Sadi Carnot, criant : L'assassin est assassiné, le poignarde.
4. Paris. Place de la Roquette, même apparat. Caserio, qu'on couche sous la planche, criant L'anarchie est morte, vive l'anarchie, est guillotiné
5. Cimetière d'Ivry. La tombe d'Auguste Vaillant (1861-1894). Sa photo.
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De pauvres gens sur la tombe, déposent des outils usés, une clé anglaise, une bêche, un triple hameçon. Julie, en pleurs,dépose une poignée de cerises.