Geoffroi et Lise

 

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La pièce se passe à Montpellier. La gare. Sort parmi d'autres voyageurs, Geoffroi, sac à anses sur le dos, serviette à ordinateur dans la main droite, plan de Montpellier dans la main gauche, regardant au passage le nom des rues. Il s'engage le Boulevard du Jeu de Paume. Il s'arrête Place Pierre Flotte devant le Tribunal de Grande Instance, qu'il observe un instant, poursuit son chemin. Dans la rue de Maguelonne, regarde les numéros, s'arrête à une belle, ancienne, étroite maison de pierre de 3 étages, monte les marches, regarde le nom des locataires, sonne à l'un d'eux. On lui ouvre. Il monte au deuxième. A la porte ouverte, l'attend une jeune femme en jean, qui lui tend la main.

Claude.- Claude Pakowski.

Geoffroi.- Geoffroi Reiter.

Claude.- De la moitié à l'autre moitié, bienvenue.

Geoffroi.- Merci.

Geoffroi dépose dans l'entrée sac et serviette.

Claude.- Pouvons nous nous passer de préface et entrer dans le vif du sujet ?

Geoffroi s'incline. Précédant Geoffroi, Claude s'engage dans le couloir.

Claude.- A gauche les dépendances : toilettes, salle de bain, cuisine, débarras, à droite les domaines, votre chambre, ma chambre.

Ils disparaissent au fond.

 

Un peu plus tard,réapparaissant.

Claude.- Les dépenses de loyer, des charges, de la taxe d'habitation, de l'électricité, du gaz, seront couvertes à parts égales.

Geoffroi.- … Ou inégales.

Claude.- (s'arrêtant) Comment cela ?

Geoffroi.- Celui qui gagne le plus mettrait le plus au pot.

Claude.- Mais qu'en savons-nous qui gagne le plus ? (elle l'observe, méfiante) Non, non. Selon l'usage, à parts égales.

Geoffroi.- Comme vous voudrez.

 

Ils entrent dans la chambre de Claude. Ils s'assiéent à la table de Claude, la porte de la chambre de Geoffroi, derrière Geoffroi, étant ouverte.

Claude.- Comme deux sauvages, nous nous frottons le nez ?

Geoffroi.- Nous nous frottons le nez.

Claude.- Quel est votre travail ?

Geoffroi.- je suis fonctionnaire, à la Justice.

Claude.- Le Maire a une grande ambition pour Montpellier : il veut en faire une Capitale de l'Art. Moi, je travaille au Service de la Culture de la Ville. Je suis chargée des relations avec les artistes parisiens.

Geoffroi admire.

Claude. - Les artistes sont des gens affamés de reconnaissance, des mendiants perpétuels de célébrité. Je me fais leur indispensable Egérie… ...… Vous n'avez pas d'ambition ?

Geoffroi.- Une énorme… …(un silence) Mais comme je ne sais pas de quoi, c'est comme si je n'en avais pas.

Un court silence.

Claude.- J'ai trouvé cette belle maison ancienne, au centre. J'ai voulu que quelqu'un m'aide à me loger comme je me veux. Et vous ?

Geoffroi.- J'ai cherché un logement pas trop éloigné du Tribunal.

Un court silence.

Claude.- Vous avez une voiture ? Il y a un parking.

Geoffroi.- Je n'ai pas le permis.

Claude.- Quoi ?

Geoffroi.-Je sais juste crier après mon père, quand il roule trop à droite… ... Tellement de gens autour de moi ont le permis pour moi. Pourquoi l'avoir à leur place, en plus d'eux ?

Claude le regarde, étonnée.

Claude.- (se levant) Eh bien.

Geoffroi.- (se levant aussi) Eh bien. (s'inclinant) Merci.

Geoffroi va dans sa chambre, ferme la porte. Claude va à la porte et ferme la porte à clé.

 

 

 

 

Quai des Tanneurs, dans une beau petit immeuble moderne, trois pièces luxueuses. La cuisine. Mme Libertad, en manteau, sac à terre, est prête à partir. On entend sonner, puis un temps après, une clé ouvrir la porte. Entrent Lise, bellement vêtue, porteuse d'un paquet, et Leïla, en polo et pantalon en jean usés.

 

Lise.- Je n'ai pas voulu vous surprendre, Mme Libertad. J'avais sonné.

Mme Libertad.- J'ai entendu.

Lise.- (regardant autour d'elle, se récriant) Magnifique. Tout brille de mille feux. (se hâtant, ouvrant son sac) Je vous règle ce que je vous dois. (elle lui remet une enveloppe ouverte)

Mme Libertad.- (ouvrant l'enveloppe, comptant, Leïla comptant avec elle) C'est plus que ce que vous me devez.

Lise.- Quoi que je vous donne, Madame, je vous suis redevable.

Mme Libertad.- A demain Mademoiselle Lise. Au revoir, Mademoiselle Leîla.

Lise, Leïla.- Au revoir.

Sort Mme Libertad.

 

Leïla passe le doigt sur le buffet, sur les barreaux des chaises.

Leila.- (montrant son doigt empoussiéré) A grand père, elle a laissé sa barbe de huit jours.

Lise.- Je sais.

Elle passe dans la chambre à côté, on la voit se pencher pour regarder sous le lit, revient.

Leïla.- Sous le lit, elle a montré un grand respect des ancêtres.

Lise.- Je sais.

Leïla.- Et toi tu es une bonne poire. Tu lui as donné le double de ce que tu lui devais.

Lise.- Je sais.

Leïla.- Je l'entends dans la rue rire sous cape.

Lise.- Puisses-tu dire vrai.

Leïla.- Puisses-tu dire vrai ?

Lise.- Je pèche en l'abaissant à des travaux serviles. Elle fait grève : elle efface un peu mon péché (Leïla hoche la tête, latéralement) C'est mon ménage, Leïla.

Leïla.- C'est vrai.

 

Lise.-(A Léïla, l'embrassant, tendant le paquet) Bon anniversaire, Leïla.

Leïla.- (ouvrant le paquet, découvre une jupe et un chemisier, qu'elle remet dans le paquet, et rend à Lise) La vraie amitié respecte l'égalité. Tu m'offres un riche cadeau, quand je t'en avais offert un dérisoire.

Lise.- Justement, ce n'est pas égal du tout... Tu m'offres une belle écharpe, que tes doigts ont longuement tricotée, et moi je t'offre deux bouts de tissu, avec l'argent de mon père… .. Je suis malade à ta tenue ordinaire, je ne te supporte pas fagotée comme ça.….. Ça ne te plaît pas ?

Leïla.- C'est trop beau. Je ne porterais jamais ça. Une jupe, c'est une corolle qui ouvre sur une autre corolle. Ça trahit trop un désir de plaire continuel. Je me sentirais tellement femme, que je ne me sentirais plus autre chose. (lui rendant le cadeau) Sois gentille, Lise, je ne me sens bien qu'en mal ficelée

Lise.- Et moi ? (montrant sa jolie tenue)

Leïla.- Plaire et aimer, c'est toi. Autant je suis âpre, haineuse, regardante, autant tu es bonne, généreuse, le cœur sur la main. Ta beauté est faite pour illustrer ta bonté. J'aime que tu sois habillée, comme je me haïrais de l'être..… … Ça peut se rendre, non ?

Lise.- Oui. Oui.

 

 

 

Plus tard. Quai des Tanneurs. Le trois pièces de Lise.Lise. Le téléphone sonne.

Lise.- Lise.

La voix de son père.- Ton père.

Lise.- Papa.

La voix de son père.- Tu ne me téléphones pas ?

Lise.- J'allais.

La voix de son père.- Tu n'es pas bien ?

Lise.- Le mieux du monde.

La voix de son père.- Tu as l'air préoccupée. Tu as des problèmes d'argent ?

Lise.- Tu sais que j'ai plutôt trop d'argent.

La voix de son père.- Quelque chose te tracasse ?

Lise.- Pas ça, papa.

La voix de son père.- J'ai lu ta feuille de comptes que tu t'entêtes à m'envoyer. Permets-moi de te faire un reproche : tu n'es pas la fille préférée de ton père. Tu ne dépenses pas assez… … Il faut que te réformes. Je veux que tu honores ta beauté comme elle le mérite, que tu lui offres la plus belle escorte en habits, en coiffeur, en soins de beauté, en sorties, en soirées. .. ..J'ai décidé de t'acheter une belle voiture, chère.

Lise.- Rien ne plaît plus aux étudiants qu'une caisse pourrie. Si tu veux m'isoler, achète-moi-z-une, neuve. .. Le vrai luxe, ce n'est pas d'avoir une belle voiture, papa, c'est de pouvoir payer les réparations d'une caisse pourrie.

La voix de son père.- Tu le penses ?

Lise.- Je le pense.

La voix de son père.- Qu'il en soit fait comme tu le veux. .. Je t'en supplie, fillette, fais plaisir à ton père : dépense.

Lise.- Je fais de mon mieux, papa.

La voix de son père.- Tu es la jeunesse que je n'ai pas eue, n'oublie pas. Je t'embrasse fort.

Lise.- Je t'embrasse fort, moi aussi, papa.

Elle raccroche, s'habille pour sortir

 

 

 

 

Rue Daru. La studette de Jérôme, sous les combles. Bien qu'on soit en plein jour, le volet de la petite fenêtre est baissé, les velux sont obturés. Lumières. Désordre : linge sale par terre, lit non fait, vaisselle sale dans l'évier, feuilles et livres par terre. Jérôme, barbe non faite, en pyjama défraîchi, pull troué. On sonne, Jérôme regarde par l'œilleton, ouvre toutes les serrures.

Jérôme.- (très agité, courant à droite, à gauche, rangeant) Lise. Mon désordre et ma saleté me sont familières à moi, pas à toi. Donne-moi cinq minutes.

Lise.- Pour qui est faite l'intimité est faite, sinon pour les intimes ? Laisse.

Lise entre, Jérôme lui avance son fauteuil à bascule d'ordinateur.

 

Lise.- Dis-moi, jeune homme. Depuis quand tu n'es pas sorti ?

Jérôme.- (ouvrant la frigo, sort un pot de fromage blanc) 10 jours.

Lise.- Tu devrais sortir, voir du monde.

Jérôme.- Si jamais tu t'avises dehors de parler à quelqu'un, il te regarde de travers et t'aboie à la figure. Je suis cent fois mieux avec moi, ici.

Jérôme s'assied.

 

Jérôme.- .. ..J'aimerais te poser une question. (Lise, souriant, fait un signe de la main) Réponds franchement... ..Qu'est-ce que tu penses de moi ?

Un silence.

Lise.- Dis-moi, toi d'abord, ce que tu penses-tu de toi ?

Jérôme.- J'ai beau me couper en morceaux, me viviséquer en autant de parcelles que je peux, je ne trouve en moi.. .. que des organes. Surtout sexuels.

Un silence.

Jérôme.- Pour être franc, misère sexuelle aidant, il m'arrive de décrocher. (Il montre l'ordinateur) Je risque un œil dans un trou de serrure. Dehors elles sont si pudiques, là elles le sont si peu. L'œil regarde de tout son œil, on dirait que l'œil n'en a jamais assez. Il a beau être affamé, il est aussi peu rassasié à la fin qu'au début. Je m'y embourbe, et plus je m'embourbe, plus je m'embourbe. Ce n'est pas ma moralité, qui est en question, mais mon moral : ça ne lui fait pas de bien. .. .. (montrant d'une main légère à Lise ses avantages) Toi qui es naturellement richement nantie, tu ne veux pas me donner une petite pièce ?

Lise.- Dans toute vie humaine, il y a des temps de carême, durant lesquels il faut faire jeune et abstinence.

Un silence. Jérôme se lève, va et vient, agité.

 

Jérôme.- Dix milliards. Et moi, et moi, et moi, comme dit l'autre ? Catastrophe, et plus il y a de milliards, plus ils sont égaux. Dans cette clameur énorme, qui entend une voix ? Que faire quand on n'est rien, et qu'on veut être beaucoup ?

Un silence.

Jérôme.- D'un autre côté, est-ce que chaque homme ne vit pas dans un biotope limité ? Il vit dans une maison, dans un quartier, dans une ville, au plus dans un pays. Est-ce que, dans ce pays, dans cette ville, dans ce quartier, dans cette maison, il n'a pas toute la liberté, tout l'espace qu'il veut, et jusqu'au bout de la terre, pour penser, pour aller, pour faire, malgré les milliards ?

Un silence.

 

Jérôme.- Mauvais sort ? Il n'y a pas de mauvais sort. Bonne fortune ? Il n'y a pas de bonne fortune non plus. C'était écrit ? Il n'y a qu'une chose d'écrit : le passé. Il y a des hasards heureux, des hasards malheureux. Il y a des circonstances, heureuses, dont il faut profiter, malheureuses, dont il faut s'accommoder. Voilà ce qu'il faut se dire.

Un silence.

 

Jérôme.- (regardant Lise) Dieu que j'aurais voulu être né femme : être recherchée, non que je recherche.

Lise.- Dieu sait que j'aurais voulu être née homme : rechercher, non être recherché.

Un silence.

 

Jérôme.- (se dressant devant Lise) Est-ce que tu as remarqué ? Longtemps j'ai été pour toi un petit, et toi une grande, maintenant je t'ai rattrapée.... .. Dans la glace de l'entrée, en passant, je vois l'autre jour un jeune homme extrêmement beau : je reviens sur mes pas : c'était moi. Ajoute à cela, intelligent comme peu le sont. En plus idiot, comme le sont tant. D'une vanité extraordinaire, d'une modestie exceptionnelle. Sachant que ce rare jeune homme est amoureux de toi, je ne comprends pas que tu n'en tombes pas amoureuse

Lise.- Sauf que je suis autant devant toi aujourd'hui qu'autrefois. Tu es un jeune jeune homme, et moi une vieille jeune fille.

Un silence.

Jérôme.- Aujourd'hui les vieilles prennent les jeunes. Tu n'aurais pas besoin de chercher, tu aurais ton jeune sous la main.

Lise.- Jusqu'au jour où le jeune vieilli à son tour, face à la vieille vieillie, cherchera une jeunesse.

Un silence.

Jérôme.- Petit, j'étais accroché à tes jupes, tu devrais t'apercevoir que, grand, je suis à l'âge de les lever.

Lise.- Si tu étais si grand que ça, tu ne l'aurais pas dit, tu l'aurais fait. .. Patience, Jérôme. Les femmes tu t'en vengeras plus tard. Je n'aimerais d'ailleurs pas être entre tes griffes.

Lise se lève.

 

Jérôme.- Tu sais que tu es la seule femme, à qui j'ai pu parler depuis des jours et des jours ?

Lise.- Tu sais que, moi, femme, j'ai le bonheur d'assister au développement d'un homme rare ? J'admire comme à l'aventure, seul, sans modèle, sans exemple, sans itinéraire, tu avances, comme, avec intelligence, tu développes ton expression algébrique. Quel beau prologue tu fais, cela augure bien de la pièce.

Jérôme.- Qu'elle est mignonne ! Mais qu'elle est gentille !

 

Lise.- (allant vers sa porte) … .. Jérôme, si tu veux me faire plaisir, tu accepteras que je t'aide. Mon trop plein d'argent me fait honte. Laisse-moi me libérer un peu de l'un et de l'autre.

Jérôme.- C'est comme ça que tu m'estimes ? Je me fais une fierté de vivre de mon RMI. J'arrive même à mettre de côté. Ne me méprise pas, s'il te plaît….. Grand merci de ta chère et unique visite, belle Lise. (Il l'embrasse sur la joue gauche, s'arrête, montre les lèvres de Lise) Est-ce que tu me laisses faire une station au milieu, le temps de prendre un petit rafraîchissement ?

Lise.- (riant) Il ne faut jamais s'arrêter, quand on est en chemin.(elle lui tend l'autre joue, il l'embrasse)

Ils se tiennent les mains. Elle sort. Il referme sa porte au double verrou.

 

 

 

Rue de la Providence. Dans une cour, un ancien atelier tout en vitres. Michel, Florian.

 

Michel.- Femme, c'est bas-empire, gothique flamboyant, art dégénéré, volutes de tous côtés, courbes et contrecourbes, des tas d'ornements surajoutés devant, des tas d'ornements surajoutés derrière. Homme, c'est géométrie pure, juste répartition des masses, équilibre parfait, beauté pure, beauté classique… … Amour de femme, c'est calcul incessant, double jeu permanent, c'est toujours à troubler les eaux, elle n'est jamais plus heureuse que quand les boues remontent, c'est l'ennemi qualifié. Amour d'homme, c'est amour franc, amour d'égaux, amours d'amis. Aucune femme n'aimera un homme avec plus de ferveur, de respect qu'un homme.

Un silence.

Florian.- Sauf que femme peut ce qu'homme ne peut pas. .. ..Je suis assez savant de vie, c'est le moment d'instruire de moi quelqu'un de moi. Je veux faire un enfant qui soit de moi.

Michel.- Raisonne, Florian. Quel est le père ? Celui qui fait l'enfant, à quoi suffit n'importe quel ivrogne avec n'importe quelle traînée, ou celui qui l'élève ? Le vrai père, c'est celui, qui par un acte conscient, se fait père conscient. .. .. Florian, n'aie pas cette fausse vanité, de te vouloir père biologique… ... J'aurais à te proposer une solution à ce problème : accorde-moi quinze jours. Tu feras après ce que tu voudras. Accepte au nom de ce que nous avons vécu.

Un silence.

Florian.- Je veux bien attendre quinze jours.

 

 

 

 

Quai des Tanneurs. Le 3 pièces de Lise. Lise, Michel, en imper, debout.

 

Michel.- Laisse-moi finir. ..Les derniers mois de la grossesse déforment votre ligne d'une obésité disgracieuse. Vous n'avez qu'une hâte, retrouver au plus vite votre forme.. ... Femme, c'est volupté fainéante. Femme c'est chatte à se lécher : c'est la tâche à laquelle vous vous adonnez avec le plus de coeur. La vérité est de vous êtes faite pour aimer et enfanter, non pour élever. L'enfant né, au mieux, vous l'envoyez dans la rue, au pis, vous le jetez dans une poubelle. A la chair de votre chair, c'est à nous, hommes de donner un esprit de notre esprit. Ne me dis rien, je te prie, note-le dans ton agenda., je te passe commande d'un enfant.

Lise.- J'en prends note.

 

Sort Michel.

 

 

 

 

Tribunal de Grande Instance. Entre, ordinateur dans sa serviette en main, Geoffroi. Le guettait un capitaine, qui va à lui le salue.

 

Le capitaine.- M. le Juge Reiter ?

Geoffroi.- Oui.

Le capitaine.- Mme La Présidente vous attend.

Il précède Geoffroi, qui le suit.

 

Le bureau de la Présidente, dont la porte ouverte. La Présidente en sort, et va droit à Geoffroi.

La Présidente.- (souriante et lui serrant la main des deux mains) Monsieur Reiter, bonjour.

Geoffroi.- Bonjour, Madame la Présidente.

La Présidente.- Je vous attaque au débotté, Monsieur Reiter…(le priant d'entrer) ... Savez-vous que vous êtes pour moi une énigme ? Classé au concours comme vous l'êtes, vous auriez pu choisir les sommets, Paris l'Inspection des Finances, le Conseil d'Etat, la Cour des Comptes, et vous vous déclassez, vous choisissez la dernière ville de Province, et un Tribunal en plus.

Geoffroi.- Mon classement au concours m'a permis de choisir exactement ce que je désirais.

Un silence.

La Présidente.- Savez-vous que Votre Présidente est moins diplômée que vous ? Devinez comme elle vous estime face à elle, et comme elle s'estime, elle face à vous.

Geoffroi.- J'ai été jugé d'après ma seule mémoire. Mieux vaut de mille fois être riche de vie vécue que de choses apprises par coeur .. .. Cela me blesserait, Madame, que vous m'appréciiez autrement qu'au travail que je ferai.

La Présidente.- (soulagée, riant) Je m'attendais à Dieu sait quoi. J'en faisais des cauchemars. Je m'aperçois avec bonheur, que je me trompais. Merci d'être ce que vous êtes. (elle lui serre chaleureusement les mains)… ...Le juge que vous remplacez ne pourra pas libérer son bureau avant une huitaine, il veut régler certains litiges en cours. Vous me pardonnerez, si je vous place dans un lieu de fortune.

Geoffroi.- (se levant) Je vous en prie.

La Présidente, honorant Geoffroi, le fait passer devant elle.

 

Le greffe. Entrent le greffier, qui a une lettre à la main, Lise et Leïla, et un juge.

Le greffier.- (lisant, curieux) Lise Gloannec, de Lorient ?

Lise.- Oui.

Le greffier.- Qui, en France, ne connaît pas les Conserveries Gloannec. Peut-être êtes-vous apparentée ?

Lise.- Je suis la fille.

Le greffier.- (confondu, s'inclinant) Le nom, et le renom du nom Gloannec avaient quelque chose d'immatériel, à présent, au nom on peut mettre une figure, et quelle belle figure. Vous illustrez les Conserveries de votre père, plus que les Conserveries vous illustrent.

Le juge.-(s'avançant pôur se mettre en valeur) Le droit est chose rigide, linéaire, tout d'équerre, tiré au cordeau, vous êtes toute courbe : je formule le vœu que tout ce masculin ne rape pas trop ce si beau féminin.

Lise.- Il est difficile, Messieurs, d'accepter des éloges qu'on ne peut pas retourner.

Le juge.- (qui accuse le coup) Et en plus, un esprit des plus aiguisés : j'imagine combien la fille doit combler son père. (Il indique les classeurs tout autour de la salle) Vous trouverez dans ces classeurs les minutes des affaires qui ont été jugées par les juges des huit chambres. Si une question se pose à vous, à laquelle vous ne pouvez répondre, faites-moi l'honneur de faire appel à moi

Le greffier et le juge sortent. Les deux filles pouffent.

 

Leïla.- Dis donc, toi.

Toutes deux s'installent au bout de la vaste table, et font le tour des classeurs.

 

Entrent Geoffroi, porteur de son ordinateur et de trois classeurs, et la Présidente, qui, déférente, fait passer Geoffroi devant elle.

La Présidente.- (lui montrant le bout de la table) Pardonnez de vous placer dans les cuisines et dépendances.

Geoffroi.- Les cuisines et les dépendances sont les meilleurs endroits pour travailler.

La Présidente.- …(allant vers Lise et vers Leïla, à Geoffroi) Deux étudiantes en droit de deuxième et troisième année, qui font un stage chez nous. Mademoiselle ?

Lise.- Lise Gloannec.

Geoffroi.- (allant vers elle et lui serrant la main en inclinant la tête) Enchanté.

La Présidente .- Mademoiselle ?

Leïla.- Leïla Sousse.

Geoffroi.- (de même) Enchanté.

La Présidente.-(à Lise et Leïla) Le juge Reiter, nouvellement nommé.

Lise et Leïla.- Monsieur.

La Présidente sort.

 

Geoffroi, branche son ordinateur, ouvre le 1er de ses trois classeurs : ses yeux vont du classeur à l'ordinateur. Il tape sur son clavier à une vitesse étonnante. Less deux jeunes filles ayant trouvé les classeurs qu'elles cherchaient s'assiéent, les compulsent en prenant des notes.

Leïla.- (jetant un coup d'œil, en oblique sur Geoffroi, chuchotant) Droit, mince, élancé, noble tête, quelle chevelure, quel beau juge.

Lise.- (qui n'a pas quitté des yeux sa minute) J'ai vu.

Leïla.- (chuchotant) Tu as vu avec quelle révérence la Présidente lui parlait ?

Lise.- (les yeux toujours sur sa minute) Qu'il me plaît. Qu'il me plaît. Je crois que je vais en tomber amoureuse.

Un court silence.

Lise.- (les yeux toujours sur sa minute) Est-ce qu'il nous jette un regard en coulisse ?

Leïla.- ( jetant un coup d'œil en oblique, et ne quittant pas Geoffroi du regard un instant assez long, chuchotant) Non.

Un court silence.

Lise.- (chuchotant) Il ne jette pas un regard par dessous ? Leîla fait comme précédemment.

Leïla.- (à la fin) Le palmier balance là-haut son bouquet de palmes, sans abaisser un seul regard sur le peuple des estivants qui grillent sur la plage… … Ce doit être un de ces eunuques qui hantent les sérails parisiens…

Geoffroi se lève.

Leïla.- (chuchotant) Il se lève.

Lise.- (chuchotant) Je vois. J'ai le cœur qui bat la chamade.

Geoffroi fait le tour de la table, va jusqu'aux jeunes filles.

Geoffroi.- Si vous permettez. (Les deux jeunes filles, l'air étonné, lèvent leur tête vers lui) Dans ce lieu seul est autorisé le dialogue muet entre l'œil muet, et l'écrit muet. Si se mettent en travers deux bouches parlantes, il y a carambolage.

Lise.- -(vivement) On se tait.

Geoffroi.-Merci.

Il retourne travailler à sa place.

 

 

Fin de journée. Le greffe. Les trois travaillent en silence. Sonnerie. Pliant ses affaires, Lise se lève et va vers Geoffroi, qui se lève, l'écoute.

Lise.- Monsieur, s'il vous plaît.

Geoffroi.- (se levant) Mademoiselle ?

Lise.- Je prie votre mémoire de bien vouloir passer ma mauvaise conduite par la trappe de l'oubli.

Geoffroi.- Mauvaise conduite ?

Lise.- J'avais émis des bruits parasites qui avaient troublé votre bonne réception.

Geoffroi.-(riant) Je vous promets qu'il n'en sera fait aucune mention dans le bulletin.

Lise.- (riant, faisant une petite génuflexion, à la pensionnaire) Merci.

Leïla de loin s'incline, à quoi Geoffroi s'incline à son tour. Les deux filles sortent, Geoffroi s'assied et travaille, comme si rien ne s'était passé.

 

 

 

Sortant du Tribunal, dans la rue, Lise et Leïla.

Lise.- Leïla.

Leïla.- Oui ?

Lise.- Avoue que tu es amoureuse de lui.

Leïla.- Quelle horreur. C'est le genre de garçons que je fuis comme la peste. Le Blanc est par nature infidèle : son âme est trop vaste, pour qu'une seule femme le comble. On lui sent trop de facettes, jamais je ne pourrais faire face à toutes. Non, non. Trop beau, trop haut, trop noble pour moi, je le préfère très loin… ... Le jeune homme que j'aimerais sera un peu simplet, un peu moche, un peu mal fichu, un peu sous-développé. Je souffre trop à l'idée qu'un garçon me quitte. Je veux, si ça m'arrive, qu'il souffre davantage que moi.

Lise.-Tu ne sais pas comme tu me tranquillises. A côté de toi, je n'aurais eu aucune chance.

Leïla lève les yeux au ciel, Aucune chance, et hausse les épaules.

 

 

 

A la fin d'une autre studieuse et silencieuse journée. La greffe du tribunal. Sonnerie. Lise, pliant ses affaires, va à Geoffroi, qui se lève.

Lise.- Nous avions fait mauvaise connaissance, je sollicite de votre gentillesse que nous la corrigions en bonne. … .. Croyez qu'un jeune homme et une jeune fille peuvent se lier d'amitié ?

Geoffroi.- Entre jeune fille et jeune homme, rien ne vaut l'amitié. Rien n'est trouble, rien n'est glauque. L'eau est pure et transparents. On voit les cailloux dans le fond.

Lise.- Faisons pacte d'amitié, si vous voulez bien.

Geoffroi.- (tendant la main) Il est signé.

Lise.- (la serrant, lui souriant) Votre visage dément notre main.

Geoffroi lui sourit. Leïla salue Geoffroi de loin, à quoi Geoffroi répond. Les filles sortent. Geoffroi s'assied et travaille, comme si rien ne s'était passé.

 

 

 

Fin du dernier jour du stage des filles. Le greffe. Geoffroi, les filles. Sonnerie. Lise, Leïla, rangeant leurs affaires. Lise va vers Geoffroi

Lise .- Notre stage se termine. Nous nous serons connus dos à dos, , en chiens de faïence, comme des serre-livres. A présent que les livres ne sont plus, on peut se faire face à face. (tendant la main)Au revoir.

Geoffroi.- (lui serrant la main) Si quelque question juridique se pose à vous, je vous prie de me faire l'honneur de vous adresser à moi. J'essaierai d'y répondre.

Lise.- A condition que, si aucune question juridique ne se pose à vous, vous me promettiez aussi de vous adresser à moi. J'essaierai de n'y pas donner de réponse.

Geoffroi.- (riant) Promis.

Faisant un pas en arrière, puis revenant à lui.

Lise.- Pourquoi manquez-vous déjà à votre promesse ?

Geoffroi.- Je manque ?

Lise.- Comment me joindrez-vous, si vous voulez vous adresser à moi ? Vous ne sauriez pas comment.

Geoffroi.- (se rattrapant, sortant son agenda) Pardon. J'allais vous demander

Lise.- Vous vous rattrapez mal. Ne vous donnez pas la peine d'écrire. (elle lui tend sa carte) Je vous sais surchargé, je vous pardonne. Rappelez-vous. Je suis à votre non-service.

Geoffroi.- (riant) Comment l'oublierai-je ?

Geoffroi rit, ils se serrent la main. Lise et Leïla sortent. Geoffroi s'assied et travaille, comme s'ils ne s'était rien passé..

 

 

 

Sortant du tribunal, dans la rue, Lise et Leïla.

Lise.- Sa poignée de main était si dépourvue de sous-entendus que c'en est vexant.

Leïla.- Il voulait peut-être un peu trop montrer que son amitié n'avait rien d'équivoque. C'est plutôt de bon augure.

Lise fait une moue sceptique.

Lise.- Ce dont j'ai peur, c'est que par ses collègues, il va ne me connaître que comme une fille de riche. Signe extérieur de richesse, signe intérieur de pauvreté. Un riche décor souligne encore l'indigence d'une pièce.

Leïla.- L'argent de ton père entre-t-il pour quelque chose dans l'amitié que je te porte ? Je ne vois pas ce qui pourrait l'empêcher de t'aimer de la même façon.

Elles s'éloignent.

 

 

 

 

La nuit. Le Tribunal de grande instance. Une unique lumière brûle à une fenêtre. La lumière s'éteint. Geoffroi sort du tribunal, descend les marches, s'éloigne dans la nuit. Son portable sonne.

Geoffroi.- Oui.

La voix de son père.- Geoffroi ?

Geoffroi.- Papa ?

(un silence)

La voix de son père.- Abandonnez toute espérance, vous qui touchez au terme

Geoffroi.- (inquiet) Papa.

La voix de son père.- Ce sénile, près de sa fin, insomniaque, ventru, au cheveu et à la dent rare, qui marche sur trois pieds, dont l'avenir c'est le passé, espère toujours, et espérant désespère : nouvel échec, Geoffroi.

Geoffroi.- (alarmé) Papa.

La voix de son père.- De ta plateforme tout là-haut, cette fourmi là-en bas, qui marche sur ses pattes de fourmi, c'est ton père. Le fils, là-haut, grimpe de réussite brillante en réussite brillante, le père, dans la boue de son marais, s'enfonce d'échec bourbeux en échec bourbeux. Le fils fier éternel jeune gagnant, le père vieil éternel honteux perdant. Un père jaloux du fils, est-ce qu'il n'y a pas pire déchéance ?

Geoffroi.-(fondant en sanglots) Papa.

La voix de son père.- (alarmé) Geoffroi. … Geoffroi.. .. Geoffroi, par pitié. .. .. Je suis un caillou, j'ai un cœur de pierre. Je ne suis sensible qu'à moi. Geoffroi, je me jette à tes pieds, je pose mon front contre terre. A Dieu ne plaise, qu'un père à son fils, fasse couler des larmes… Geoffroi… (Geoffroi sanglote toujours) (d'une voix coléreuse) Tu sais ce que je me dirais, si j'étais toi ? Vieux, tu t'es plu toute ta vie à échouer. L'échec a été le but de ta vie. Donc, en échouant, tu as réussi. Qu'est-ce que tu as à te tordre les mains ? Tu t'es voulu rebelle, tu ne veux pas en plus qu'on te porte en triomphe. .. Geoffroi, réponds-moi.

Geoffroi.- Je t'écoute, papa.

La voix de son père.- Dis-moi que tu me gardes ton estime.

Geoffroi.- Oui, papa.

La voix de son père.- Sur sa tête, ton père te jure qu'il ne jouera plus de sa vie une comédie, comme celle qu'il vient de jouer.

Geoffroi.- Oui, papa.

La voix de son père.- Généreux, magnanime, le fils est ce que devrait être le père. Le père embrasse fort le fils.

Geoffroi.- Le fils embrasse fort le père.

La voix de son père.- Un millions de mercis, Geoffroi.

Le père raccroche, puis Geoffroi.

 


 

 

 

2

 

 

 

Dans l'avenue voisine du Tribunal de grande instance, Lise guette la sortie du Tribunal. Elle voit Geoffroi sortir du Tribunal, descendre les marches, s'engager dans l'avenue, elle va à sa rencontre. Lorsqu'elle est à quelques mètres de lui, elle fait semblant de le reconnaître.

Lise.- Ah. Monsieur le Juge.

Geoffroi.- Vous, je vous remets. Mademoiselle

Lise.- Gloannec.

Lise se tournant, se plaçant à côté de lui, marche à côté de lui.

 

Lise.- Sans doute, vos collègues du Tribunal se sont empressés de vous parler de moi.

Geoffroi.- Pas du tout.

Lise.- Je suis la fille d'un homme qui fait fortune dans la conserverie. Je ne sais pas si c'est tellement un titre de gloire.

Geoffroi.- Votre père est un self made man ?

Lise.- Oui.

Geoffroi.- Si votre père était resté pauvre, malgré un travail acharné, vous en rougiriez ?

Lise.- Non, bien sûr.

Geoffroi.- A l'inverse, si grâce à un travail acharné, il a fait fortune, pourquoi en avoir honte ?

Lise.- C'est vrai.

Geoffroi.- D'ailleurs, à mes yeux, vous n'êtes pas la fille de votre père, vous êtes une étudiante en droit.

Lise.- (triomphante) Qui repique sa 2ème année.

Geoffroi.- (riant) Qui repique sa deuxième année.

Lise.-…..( .. .. Je serai franche jusqu'au bout. Si j'ai choisi le droit, c'était parce que c'était la discipline où je risque d'être la moins nulle. Pour moi mes vraies études sont les belles lettres. .. Vous ne m'écoutez pas. Depuis dix minutes, vous flânez Dieu sait où.

Geoffroi.- Je pensais à ce que vous disiez… ...Les belles lettres.

Lise.- Vous, vous êtes un homme d'action.

Geoffroi.- .. .. Oui. J'agite beaucoup d'air.

Un silence.

 

Lise.- Monsieur Reiter, je voulais vous dire quelque chose. Je vous aime bien.

Geoffroi.-Moi aussi, Mademoiselle Gloannec.. J'aime bien aussi la tarte aux oignons. .. ..Éplucher les oignons, les émincer, chauffer l'huile dans la poêle, laisser fondre les oignons sans qu'ils prennent couleur, saupoudrer les oignons de farine, mouiller avec du lait, ajouter crème, parmesan, poivre, sel, œufs, verser le tout sur le fond de pâte, laisser cuire 25 minutes. C'est la recette de Maman.

Lise.- Les oignons ne vous font pas pleurer ?

Geoffroi.- Je les tiens à bout de bras… … Je plaisante. Je hais les oignons.

Lise éclate de rire. Ils s'éloignent. On voit Lise, a loin faire un signe de la main vers la droite. Ils se serrent la main. Elle quitte Geoffroi.

 

 

 

La nuit. Tribunal de grande instance. Seule lumière allumée, celle de Geoffroi. Son bureau. A sa gauche ses dossiers, à sa droite, les codes, au milieu l'ordinateur, Geoffroi tape. Sonne le téléphone, Geoffroi, pousse son fauteuil du bureau, prend l'appareil.

Geoffroi.- Oui ?

La voix de Mathias.- Ton frère.

Geoffroi.- (heureux) Matthias. Comment vas-tu ?

Silence.

La voix de Matthias.- Pas bien.

Geoffroi.- (inquiet) Matthias. Qu'est ce qui se passe ?

Un silence.

La voix de Matthias.- .. .. C'est le trou.

Un silence.

Geoffroi.- Matthias. Ça ne te ferait rien de remonter de ton trou un instant. J'instruis une affaire. Je te rappellerais tout à l'heure ?

La voix de Matthias.- D'accord.

Geoffroi termine son travail. Puis sa lumière s'éteint. Il sort du Tribunal, s'éloigne dans la nuit. Il prend le téléphone.

 

Geoffroi.- Matthias ?

La voix de Matthias.- Oui.

Geoffroi.- Tu peux redescendre dans ton trou. Quel est le vilain qui se permet de faire du mal à mon frère ?

La voix de Matthias.- Pas le vilain. La vilaine.

Geoffroi.- Toutes des salopes. Il fallait s'y attendre. Raconte. Qu'est-ce qui s'est passé ?

Un silence.

La voix de Mathias.- J'avais l'oiselle dans ma main, je sentais ses ailes battre dans ma paume. Je l'invite à dîner. Elle arrive la première. Toute réjouie et pleine d'appétit qu'elle était au début du repas, à la moitié, l'appétit coupé, morne elle n'avait qu'une hâte, en finir, et que je la rentre chez elle.

Geoffroi.- Quelque chose n'avait pas passé.

La voix de Matthias.- Je n'ai eu ni geste, ni parole déplacés, au contraire. Je lui ai dit que je voulais jouer cartes sur table…. ...Quel est la fin de l'amour, je lui ai demandé ? L'accouplement. Quelle est la fin de l'accouplement ? La reproduction… .. Soft ou hard, nu ou vêtu, en viande saignante ou crue à point, en film X ou en film sirupeux, l'amour n'a qu'un but : l'enfant. Je lui ai demandé si c'était sa religion aussi. A partir de ce moment-là qu'elle m'a battu froid.

Geoffroi.- Tu ne veux pas qu'elle couche, tu veux qu'elle accouche. Tu ne veux pas de la fille, de la fille tu veux de l'enfant.

 

La voix de Matthias.- Les parents qu'est-ce qu'ils ont fait ? ?

Geoffroi.- Papa aurait dit à Maman : la fécondité de la femme en France étant de 1,8, notre devoir est de repeupler le pays. au travail, mémère, il s'agit de repeupler le pays, en position. ...Tu connais la salacité de Maman, que crois-tu qu'elle aurait répondu à Papa. .. .. Tu te rappelles cette belle Péruvienne, qui était si amoureuse de toi ? Tu lui as méchamment tourné le dos.

La voix de Matthias.- Elle ne rentrait pas dans mes idées.

Geoffroi.- Voilà la question : elle ne rentrait pas dans tes idées. ... ... A présent que tes anciennes sont mariées, tu les courtises, elles, leur mari et leurs enfants. Comment tu expliques ça ?…Des enfants, des enfants. Qu'en sais-tu si tes enfants ne seront pas pour toi un sujet de chagrin, de colère, de désespoir ?.. ... Tu sais que l'ambition d'un enfant est de dépasser son père. Ça te plairait ?.. ..Tu crois que je suis mieux pourvu que toi ? Je suis veuf, comme toi. Je joue à l'entomologiste, j'observe les mantes religieuses, j'admire comme, en prière, mains jointes, à la vitesse de l'éclair, elles vous lancent leurs bras armés d'aiguillons sur le mâle, et vous le transpercent en moins de deux.

La voix de Matthias.- Tu vis là-haut dans les tribunes. Les femmes, en bas, mendient de toi un regard. Examens, concours, tout t'a réussi.

Geoffroi.-J'aurais dû m'acharner à les rater ?

La voix de Matthias.- Bien sûr que non.

Geoffroi.- Je devrais battre ma coulpe de les avoir réussis ?

La voix de Matthias.- Non, bien sûr.

Geoffroi.- Quand je quitte mon siège au Tribunal, est-ce que je sors mon siège collé aux fesses ? Quand tous les deux nous nous retrouvons, est-ce que nous ne racontons pas les mêmes histoires cochonnes, nous ne faisons pas les mêmes plaisanteries débiles. .. .. Chaque frère, Matthias, a toujours de quoi jalouser l'autre.

La voix de Matthias.- Tu me jalouses ? Je me demande bien en quoi.

Geoffroi.- (ricanant) Ha ha. Je ne te le dis pas. Ça te ferait trop plaisir… … De quoi te plains-tu ? Tu as une santé parfaite, tu es beau comme un dieu, tu exerces le plus beau métier du monde, tu as une mère, un père, un frère aimants, qu'est ce qu'il te faut de plus ? ...Ne sais-tu pas que, si un de la cordée décroche, il entraîne toute la cordée dans l'abîme?

 

Au bout d'un moment

La voix de Matthias.- (la voix changée) .. .. Vive Geoffroi. Qu'est ce que je ferais sans mon frère ?

Geoffroi.- Et ton frère sans son frère ?

La voix de Matthias.- Je t'embrasse, Geoffroi.

Geoffroi.- Matthias, je t'embrasse bien fort.

Geoffroi raccroche.

 

 

 

 

Rue Maguelonne. Dans la colocation. Dans la cuisine, Geoffroi et Claude préparent une salade composée.

Claude.- (qui a un regard en coulisse sur Geoffroi) Geoffroi. Jamais vous n'avez eu vis à vis de moi, rien d'équivoque, ni mot, ni attitude, ni regard. … .. Savez-vous qu'une autre fille que moi pourrait s'en offenser ?

Geoffroi.- Je vous retourne le compliment.

Claude rit, en hochant la tête.

 

Claude.- Quelle est cette affectation de modestie ? J'ai appris que quelqu'un de votre nom était juge au Tribunal de Grande Instance. C'était vous… ... Que vous soyez passé par la fameuse haute école, que vous ayez réussi le concours de sortie à cette haute place, je ne pouvais pas le deviner par votre seul aspect. Vous auriez dû me le dire.

Geoffroi.-Votre œil sur moi eut-il été différent ? Un juge n'a un renom guère meilleur que les justiciables. C'est une marge de la société, qui s'occupe d'une autre marge.

Claude l'observe immobile.

Geoffroi.- A table.

Claude s'assied, ne quittant pas Geoffroi des yeux.

 

 

 

 

Quai des Tanneurs. Le 3 pièces de Lise. Lise prend le téléphone et fait un numéro.

Lise.- Papa.

La voix de son père.- (parmi d'autres voix, on entend qu'il est en réunion) Lise. Un instant.

Les voix s'éloignent.

La voix de son père.-Tu me téléphones. Quelque chose ne va pas ?

Lise.- Si, si, tout va.

Un silence.

La voix de son père.- ..Lise, est-ce que je n'ai pas toujours pris part à tes soucis avec enthousiasme ?

Lise.- Tu es le meilleur papa du monde.

La voix de son père.- Prive-moi de ce compliment. Je suis un père égoïste : c'est à lui qu'il se fait plaisir. Parle..

Lise.- Tu m'avais parlé de m'acheter une voiture neuve, chère.

La voix de son père.- Tu m'avais répondu que tu préférais garder ta caisse pourrie ?..Un silence ... Tu as changé d'opinion ?..Un silence ..Quel est la cause de ce retournement ? .. Un silence. Un garçon ?

Lise.- Je voudrais m'honorer en même temps que lui.

La voix de son père.- Tu juges ta caisse pourrie digne de toi, mais indigne de lui ? Le paon dresse, sur la tête son aigrette en couronne, et déploie à son derrière sa queue ocellée en éventail, et ça t'impressionne ? Déplume-le, Lise, tu trouveras un poulet, avec de la chair de poule. .. .. Si tu m'en crois, Lise, ne te satisfais pas d'un seul : au nom de l'un ne te prive pas de l'autre. Tu as épuisé d'un garçon le charme, la drôlerie, quitte-le

Lise.- (tout en lisant) Tu me l'as déjà dit papa.

La voix de son père.- J'ai eu une jeunesse de chien. J'ai travaillé et gagné assez, pour m'offrir ta jeunesse à toi. Tes plaisirs sont ce que me paie mon travail. Est-ce que tu m'écoutes, Lise ?

Lise.- Tu me l'as déjà dit, papa.

La voix de son père.- Je ne te le répèterai jamais assez. Un silence. Tu auras ta voiture dans deux jours… ..Lise.

Lise.- Merci, papa.

La voix de son père.- Toute belle jeune fille est une aristocrate. Tout garçon a côté d'elle, n'est qu'un roturier.

Lise.- Je t'entends, papa.

La voix de son père.- Téléphone-moi demain, Lise.

Lise.- A demain, papa.

 

 

 

Un dimanche, aux aurores. On entend les cloches d'une église sonner. Geoffroi seul, face à la mer.

Geoffroi.- (off) Jugé d'élite. Etiqueté d'élite. Toi qui as été distingué, en quoi te distingues-tu ?. .. ..… …Est-ce être un homme que ne pas agir ? N'est-ce pas proprement ne valoir rien, que n'être utile à personne ? Quoi faire, quoi ne pas faire ? Où aller ? Où ne pas aller ?.. .. On a beau vouloir, on a beau vouloir vouloir, que peut-on pour qui ? Qui aider ? Lutter contre l'inégalité, qui est naturelle ? Faire d'une juste inégalité une injuste égalité ? A ce qui ne vaut rien, lui donner un prix fictif ? Chaque homme ne veut et ne peut que ce qu'il peut : pourquoi vouloir qu'il veuille plus qu'il ne peut ? On ne peut que laisser aller le monde à son allure naturelle : celui qui a voulu forcer l'allure, n'est-il pas allé au-devant des pires dégâts ? Forcer la pièce du puzzle à entrer dans la place pour laquelle elle n'est pas faite, n'est ce pas abîmer la pièce et abîmer le puzzle ? L'humanité avance en égalité, de sa lente et harmonieuse allure : n'est-il pas criminel de hâter sa marche ... ... La maison est abandonnée, le toit est écroulé, il pleut, il neige dedans, les vitres sont cassées, elle est ouverte à tous les vents. .. . . Chiens en bas, chiens en haut : chiens en bas adorateurs de chiens en haut. En bas, le porc pompe de son groin boue et détritus, en haut le fermier cruel cloue le porc par un clou à la poutre d'une grange, le saigne, et bat son sang pour qu'il ne se fige pas. Haine et jalousie en bas, haine et arrogance en haut. ..Où êtes-vous, gens de goût, gens d'esprit ? Où êtes-vous, frères ? .. Mon âme affamée hurle. Mon âme affamée crie famine. La bouche de mon rien hurle son rien. Comme une roue folle, je roule sans fin, lourd de maux sans nombre. Dans le noir, l'aveugle avance à tâtons , se cogne à tout. J'appuie sur l'accélérateur, le moteur, à vide, hurle. Non est mon nom. Non, non, le nom, non, non, non.(Il s'éloigne) Âme chômeuse, âme licenciée, erre dans les rues, désespère. Parole sans voix, silence bruyant : je hurle muet, le silence me répond de son hurlement. Mon âme, si vaste, si haute, bat comme un tambour : son vide effrayant sonne son battement lugubre.

 


 

 

 

3

 

 

 

Quai des Tanneurs. Le 3 pièces de Lise. Lise, couchée, elle lit Plutarque. Son portable sonne. Somonolente, elle le prend.

La voix de Geoffroi.- Mademoiselle Gloannec ? Geoffroi Reiter.

Réveillée d'un coup, elle se met sur son séant, ferme le haut de son pyjama, arrange ses cheveux.

Lise.- (off) Il s'appelle Geoffroi. (haut) Oui ?

La voix de Geoffroi.- Vous m'aviez dit que le jour où je n'aurais rien à vous demander, je ne devais pas hésiter à faire appel à vous.. .. Etes-vous encore dans cet état d'esprit ?

Lise.- Je n'ai aucune raison de ne pas l'être.

La voix de Geoffroi.- J'aimerais faire appel à vous pour rien.

Lise.- Je serais siheureuse de ne pas vous être utile.

Geoffroi.- Ma colocataire et moi nous n'avons pas de crémaillère. Aussi, nous avons estimé judicieux de la suspendre. Nous ferez-vous l'honneur de nous y aider?

Lise.- Avec plaisir.

La voix de Geoffroi.- Seriez-vous libre le Vendredi 29 ?

Lise.- Un instant. (elle prend le Plutarque qu'elle a son chevet, approche le téléphone, le feuillette) Je suis libre.

La voix de Geoffroi.- Au plaisir de vous revoir.

Un silence.

Lise.- Vous voulez tellement que je vienne en retard ? (un silence) .. .. Ça fait la 2ème fois que vous me jouez le tour. Si je dois épeler de chaque rue de Montpellier chaque numéro, et de chaque numéro toutes les sonnettes, même si je commence maintenant, il est sûr que je n'arriverai jamais à temps ce vendredi-là.

Geoffroi.- Mille pardons. Où ai-je la tête ?... Nous habitons rue Maguelonne, au 10, 2 ème étage.

Lise prend note.

La voix de Geoffroi.- Tranquillisez-vous, je ne vous fais le coup de la panne. Il y aura des chaperons.

Lise.- Je pensais bien.

La voix de Geoffroi.- A ce vendredi-là 7 heures.

Lise.- A ce vendredi, 7 heures.

Lise raccroche, se lève, toute joyeuse, va dans sa penderie, se choisir une jupe et un chemisier.

 

 

 

 

 

 

Rue Maguelonne. La colocation. Le vendredi. Lise,un sac en papier portant deux magnums de Champagne, à la main, cherche le numéro de la maison où habite Geoffroi, sonne. On lui ouvre. Elle monte l'escalier, au fur et à mesure qu'elle monte, le bruit s'accroît, elle sonne à l'appartement. Un garçon lui ouvre. Brouhaha, musique de blues dans le fond. Le petit appartement est si plein de monde, jeunes gens, jeunes filles, toutes d'un certain monde, qui tous de bout, discutent. Lise est interdite.

 

Le garçon.- (tendant la main vers le sac de Lise) Je suis le grand échanson. (Il saisit les deux magnums, sifflant) La bique n'a pas apporté de la crotte.

 

Lise passe par le couloir, en se faisant un chemin entre les gens, elle admire au passage, sur fond de blues, dans les deux pièces, la salle de bains, le réduit, comme tout est merveilleusement organisé, comme sont alignés le long des murs bancs de jardin ; consoles spécialisées, une première chargée de pains surprises, de tranches de pâté de foie gras avec son persil, une deuxième de mignardises, d'une pyramide de choux, de truffes, une troisième de verres de toute taille, une quatrième de bouteilles de rouge, de blanc, de jus de fruit, de deux tonnelets de bière à la pression ; dans les coins, petites tables en fer avec chaises bistrot et jeux de cartes ; aboutit enfin à la cuisine. Elle y voit Geoffroi, un tablier de cuisine noué à la taille, qui charge tout un peuple de cassolettes de porcelaine de coquilles St Jacques, moules, champignons de Paris, de comté râpé, de sauce béchamel.

Geoffroi.- (tout sourire, comme si elle était l'unique, humant) En son Louvre, le lion les invita. Quel Louvre. Un vrai charnier, dont l'odeur se porta d'abord au nez des gens. (présentant) Claude ma colocataire. Paul-Emile, notre échanson. Lise, une amie.

Geoffroi.- Vous voulez bien servir le Champagne ? Ça vous mettra à l'aise. (L'échanson sort du frigo une bouteille de champagne, qu'il ouvre, et lui donne) Prenez garde. Ces hauts fonctionnaires sont tous d'affreux carnassiers. N'approchez pas trop votre viande fraîche des barreaux des cages, ils vous arrachent un gigot comme rien. " Je sens la chair fraîche, te dis-je, reprit l'ogre en regardant sa femme. "

Lise rit, sort avec le champagne.

 

Dans l'appartement, Lise servant, et écoutant, deux jeunes convives, en complet.

5.- Alors ? Ce Ministère des Finances ?

6.- Ne m'en parle pas. Ce devait être le Paradis : l'Enfer sur terre. J'y chante non seulement les grandes heures laudes, matines, vêpres, mais aussi les petites primes, tierces. A force de reposer le bout des fesses sur leur miséricorde, j'en ai des escarres aux fesses.

5.- (qui se retient de sourire) Non ?

6.- Ecoute ça. Le 1er jour, plein de zèle, je me présente à 7 h. et demie. Le Ministère bourdonnait comme un chapître. Quelles sont les heures, Monsieur, je vous prie ? (d'un ton pincé) : Au service de l'Etat, Monsieur, il n'y a pas d'heure. On me claustre dans une cellule, je médite mon ordinateur, jusqu'à midi. Midi, sandwich, bouteille d'eau, on casse-croûte, sur un coin du pupitre, souris en main. 19 h, je risque un œil dans le couloir, la moinerie s'affaire dans le cloître, comme en plein jour. 20 h, pareil. 21 h, pareil. 22 h, certaines lampes s'éteignent aux impostes des cellules : certains avaient osé déserter leur sainte chapelle. Je fais 15 heures par jour… ..Bac plus 7, on travaille 7 ans comme un fou, on est classé élite, on travaille pire qu'un OS.

5.- (hilare) Si l'air est trop sec dans les hauteurs parisiennes, il te reste à demander les plaines humides de la chère province.

6.- Ça te venge de ton échec, trou du cul.

5.- (hilare) Mon trou du cul n'est pas sans péter de plaisir.

 

6.- Dans quels goguenots de sous-préfecture, toi, tu fais ta petite commission ?

5.- (Un doigt en l'air) Guéret, deux minutes d'arrêt.

6.- Le désert des Tartares.

5.- La Paix du Seigneur. .. ..Je n'ai jamais ambitionné qu'un emploi menacé par aucune crise, par aucune récession, qui me permette de vivre dans l'aisance, et qui me laisse libre de m'adonner à ma faiblesse.

6.- Le cul ?

5.- L' écriture..

6.- Tu écris quoi ? Tes culeries ?

5.- Je ne vais pas m'épargner les tracas du gagne-pain, pour me dilapider dans des tracas de bonnes femmes. Vie sage, rangée : bon mari, bon père.

Un silence.

6.- Tu écris quoi alors ? Ton petit ventre, ta petite digestion, tes petits rots, tes gros pets ?

5.- Le réel se tue lui-même. Vive l'imagination. Je donne dans le roman policier, la science fiction.

6.- La seule excuse d'un livre, a dit je ne sais plus qui, c'est d'offrir quelque chose de neuf, vrai et (insistant) d'utile.

6.- Voltaire, XVIIIème. C'est fini tout ça. Nous sommes arrivés au siècle de l'amusement pour tous.

5.-Le problème, c'est que l'amusement pour tous m'emmerde. Juge comme tes livres me feraient chier.

Il le repousse, Pisse-copie, va et lui tourne le dos.

 

 

Deux autres jeunes gens.

1.- Tu es socialiste. Hé les gars. Jean-Louis est socialiste.

Un jeune homme s'approchant.

2.- (reniflant) Je me disais bien qu'il y avait quelque chose qui puait.

Un autre s'approchant.

3.- Et tu aimes le peuple d'où, pharisien ? De ton balcon ?

 

1.-(prenant à une tranche de pâté un brin de persil, le tendant) Pour l'édification de notre camarade socialiste, un concours, les gars, : une image pour figurer le peuple. La palme à qui ?

2.- J'ai. J'ai.

1.- Oui ?

2.-Je frapperai l'Egypte avec des crapauds, a dit le Tout-Puissant. La terre s'infestera de crapauds. Ils monteront des marais, ils envahiront les maisons, ils monteront sur les chaises, sur les tables, ils infesteront les lits.

1.- Nul. Antique. Et copié.

3.- J'ai, j'ai.

1.-Oui ?

3.-Un troupeau de vaches. Cornes redoutables, montagne de viande, ventre comme une barrique, écusson de bouse plaqué sur ses fesses, terrorisé par une boule de poils qui leur aboie par derrière, - et qu'une fillette phtisique, une baguette sur l'épaule conduit par devant.

1.- Nul. Faisandé. Bucolique.

4.- (de loin) J'ai, j'ai.

1.- Oui ?

3.- Une file de mongoliens, en petite voiture, tête penchée, yeux fendus, mâchoire pendante, salive coulant de la bouche en filet, éructant leurs mots comme des pruneaux, à qui une infirmière du service public donne à manger à la petite cuillère.

1.- Bravo. Art nouveau. Art contemporain. Veau des des veaux. Tu as gagné la palme.

Il veut glisser le brin de persil dans la narine du gagnant, qui, en riant l'écarte.

 

 

Geoffroi et Claude passent avec les cassolettes, les distribue. Lise goûtant.

Lise.- J'ai rarement goûté quelque chose délicieux.

Geoffroi.- Copié collé. Pur plagiat. Je transmets le compliment à Maman.

Lise.- Vous êtes très attaché à votre mère ?

Geoffroi.- Plus qu'à tout. Maman, c'est ma Maman.

Il continue à distribuer ses cassolettes.

 

 

 

Plus tard. Lise, en compagnie d'une jeune fille assez ingrate de visage, observe Geoffroi. Geoffroi, va de groupe en groupe, salue, questionne, fait parler, sourit, rit. Chaque groupe veut le retenir, mais lui, riant, s'en détache et va au suivant.

 

 

 

Plus tard Deux couples dansent sur un blues. Lise, toujours en compagnie de la jeune fille , est invitée à danser par un jeune homme. Geoffroi a les yeux sur elle.

Lise.- Je ne peux danser qu'avec quelqu'un dont je suis amoureuse. Cela ne vous blesse pas que je ne sois pas amoureuse de vous ?

Le jeune homme.- (riant) Pas du tout.

Geoffroi détourne les yeux.

 

 

Plus tard. Un autre moment. Lise, voyant Geoffroi ramasser, discrètement, en demandant pardon en souriant, des papiers, des miettes, des bouteilles vides, les débris d'un verre cassé, ranger les consoles, porter à la cuisine assiettes, verres et couverts, veut l'aider.

Geoffroi.- Je vous en prie. Ne me faites pas honte.

 

 

Plus tard. Lise va à la cuisine, range la vaisselle sale, emplit l'évier. Geoffroi survient, Pas de ça, lui prend les mains et l'entraîne vers le couloir.

Lise.- Fichu orgueil, Geoffroi. Vous ne laissez pas aux femmes même une place à la cuisine.

Geoffroi.- La vaisselle est pour moi le plus bel épilogue d'une soirée. On quitte ses invités, on revient à soi. Ne m'en privez pas.

Lise.- Vous vous marierez bien un jour. Que laisserez-vous à votre femme ?

Un silence.

Geoffroi.- Se marier ? Quelle est cette institution médiévale ? Quand il y a tant d'avantage à être seul ? On se fait doucement la leçon, on s'écoute avec obéissance. On ne s'ennuie jamais, tellement on sait ce qui plaît et ce qui déplaît. Je parie que vous vous moquez de moi. Vous pensez comme moi.

Lise.- Pas du tout.

Geoffroi.- Je ne vous crois pas.

 

 

Vers quatre heures du matin. Saluant Geoffroi, les invités s'en vont. Lise et la jeune fille se préparent à s'en aller, Geoffroi, prenant une veste, mettant ses deux bras sous leur bras :

Geoffroi.- Je vous accompagne.

 

 

La voiture parquée à Pallavas, Geoffroi et Lise, seuls, sur la plage, devant la mer.

Geoffroi.- Hier soir, j'ai eu affaire avec la tramontane. C'est un vent à décorner les bœufs. Je me suis penché, de la proue de la tête et du nez, j'ai essayé de le fendre. En vain. Je reculais.

Geoffroi.- (marchant sur la plage) Chaque vague est nouvelle, et à sa suite, la faisant ancienne, une nouvelle nouvelle vague lui succède : c'est toujours la même vague et jamais. La mer toujours recommencée. Eternellement à jamais nouvelle, sans commencement ni fin.

Plus loin, face à la mer.

Geoffroi.- Couchée de côté, sa poitrine se soulève, inspire, expire. Gonflée doucement, sa poitrine respire d'une respiration éternelle. Etendue de son long, une jambe hors de la couverture, paresseuse, elle se satisfait de ne rien faire d'autre que d'être. Naissez, vivez, mourez, les hommes, je veille sur vous.

Ils reprennent la voiture.

 

 

Arrivant quai des Tanneurs.

Geoffroi.- Je peux vous remettre entre vos mains ?

Geoffroi sortant de la voiture, s'en éloignant un peu. Il attend que Lise sorte de la voiture.

Lise.- Je vous raccompagne ? Vous n'habitez pas tout près.

Geoffroi.- (la saluant de sa main) Le grand duc ouvre grand ses ailes et vole d'un vol silencieux.

Il s'éloigne.

 


 

 

 

4

 

 

 

Quai des Tanneurs. Le 3 pièces de Lise. Lise seule, déprimant, hirsute, en vieilles frusques informes, informes à force d'être portées : vieille robe décousue aux manches, vieilles chaussures trouées.

Lise.- (devant la glace) Vivement, remplir cette vie vide d'une vie pleine.

Elle met un vieil imper, sort.

 

En voiture, s'arrêtant sur un parking, devant un cinéma.

Lise.-(off, regardant la façade du cinéma) Pauvre âme, qui quémande un sou d'une autre âme.

 

Regardant par le pare-brise, elle voit assez loin devant elle, une voiture se garer, du côté du conducteur une jeune fille, du côté du passager un jeune homme en sortir.

Lise.- (off) Je connais ce garçon. Où est-ce que je l'ai déjà vu ?.. .. (frappant à coups redoublés sur son volant) Mais c'est lui… ... Il a quelqu'un. Et une blonde encore, mince, svelte. Juste ce que j'aurais aimé être. Devant un beau jardin français bien peigné, que vaut un sauvage jardin anglais hirsute ?

Elle sort et s'engouffre dans le cinéma.

 

 

 

 

Un autre jour. Quai des Tanneurs. Lise, chez elle, seule, baisse les volets et se couche.

Lise.- La lumière du dehors blesse trop la vue, dessine trop cruellement les choses. Douce ombre, douce pénombre. (couchée) Berce-toi, pleure sur ton sein, sèche mes larmes, dors sur ton épaule... (off, mettant les bras autour d'elle) Que tes bras m'enserrent étroitement, comme les vrilles du liseron la grille du parc. Que mes bras et mes jambes, t'enchevêtrent comme la glycine le fer forgé du balcon. Laisse-moi sucer les framboises de tes lèvres. Frelon roux, ouvre mon bourgeon collant, écarte mes pétales, glisse-toi dans ma violette corolle.

 

Quelqu'un ouvre la porte avec sa clé. Michel s'approche de Lise couchée.

Michel.- Enlaidie, yeux rouges, plaquée de rouge, les joues sales. Quel barbare m'a vandalisé mon chef d'œuvre ? Quel vandale a mutilé' ma belle statue ? .. Confie-toi à ton Michel. Quel loup cruel aux gencives violettes et aux dents éclatantes, s'est acharné après mon chaperon rouge ? Un garçon, je parie.

Lise.- Un garçon.

Il s'assied sur le lit, met son bras autour de tête de Lise.

Michel.- .. ..Qu'est ce qu'il a de spécial, ce bandit ?

Lise.- Si tu savais.

Michel.- Je vais savoir.

Lise.- Comme il est trop.

Michel.-Il est trop quoi ?

Lise.- Trop beau, trop svelte, trop noble, trop sa tête là-haut sur le monde, comme un seigneur sur sa cour, trop ouvert, trop fermé sur lui. Trop tout.

Michel.- Est ce qu'il travaille, ce zèbre ?

Lise.- - Il est juge au Tribunal de Grande Instance.

Michel.- Juge en plus. Encore si c'était un violeur ou un assassin, condamné à la détention à vie. Que tu es mal tombée, ma pauvre chouchoute…

Il l'entoure de ses bras, ouvre de son autre main une tablette de chocolat et lui donne à manger deux carrés, comme à un enfant.

 

 

 

 

Tribunal de grande instance. Leïla attend devant le Tribunal Geoffroi. Quand il descend l'escalier, elle va droit à lui.

Leïla.- M. le Juge. Vous me remettez ?

Geoffroi.- Vous êtes l'amie de Mademoiselle Gloannec.

Leîla.- (hésitant) .. Je prends le plat brûlant à pleines mains… ... En un mot comme en mille, Monsieur Reiter, Lise est tombée follement amoureuse de vous. Pour se punir de ne pas vous plaire, elle s'est condamnée à l'isolement et fait la grève de la faim.

Geoffroi.- (après un court instant, riant) Vous vous mettez bien martel en tête. Mademoiselle Gloannec est la fille gâtée, qui fait une jaunisse, quand elle n'a pas ce qu'elle veut. Elle n'est pas malade d'amour, elle est malade d'amour-propre. Ce serait la pourrir, que l'aimer en plus qu'elle s'aime elle-même. … .. Vous verrez, un de ces beaux matins elle se jettera sur sa baguette beurrée, videra le pot de confiture à la petite cuillère, et toute étonnée, se lèvera guérie. .. .. Ne soyez pas sensible à sa place, Mademoiselle.

Leïla.- Monsieur Reiter

Geoffroi.- Je suis sensible à votre amitié pour elle. Qu'elle ne vous aveugle pas. (s'éloignant) Qu'elle ne vous aveugle pas.

Il s'éloigne.

 

 

 

 

Quai des Tanneurs. Lise, couchée, Lise, portable à l'oreille, pleurant.

La voix de son père.-.. ..C'est ce garçon ? (elle ne répond pas) Il te harcèle ? Il est jaloux ?

Lise.- S'il pouvait l'être un tout petit peu.

La voix de son père.- Tu es d'autant plus prise, que lui ne l'est pas ?.. ... Lise. Montpellier est insalubre, la Méditerranée est un cloaque. Je t'ordonne sur-le-champ une cure d'air océanique, chez nous.

Lise, s'essuyant les yeux, réfléchissant.

Lise.- M'absenter ne risque que de me profiter. Pourquoi pas ?

La voix de son père.- Prends le premier avion pour Lorient. Ton billet t'attend à l'accueil à l'aéroport.

Lise.- J'arrive.

La voix de son père.- Je réunis le conseil de famille. Je te cherche à l'aéroport.

Lise, dolente, se lève prend sa valise.

 

 

 

 

 

Lorient. Beau domaine de maître, au sein d'un vaste parc, fait de belle herbe et de beaux arbres. Conseil de la famille Gloannec : la grand mère, la mère, la sœur, Lise, assises, le père debout. Le conseil de famille se poursuit.

Le père.- S'il ne t'apprécie pas, c'est que c'est un jeune homme grossier, sans goût.

La sœur.- Papa, autorise-le à être d'un autre goût que toi.

La grand mère.- Remarquez, si ce jeune homme est du goût de Lise, il y a gros à parier qu'elle l'est aussi du sien.

Un silence.

 

Le père.- Il n'a que le prix que tu lui donnes. Ôte ton enchère, il ne vaudra plus rien.

Lise.- Dis plutôt qu'il est si difficile, qu'il n'a trouvé encore personne, qui soit digne de lui.

Un silence.

 

La mère.-C'est la femme qui choisit son mari. L'homme n'a qu'une ressource, celle de se laisser choisir. Si tu l'as choisi, il ne pourra que se laisser choisir. Il suffit d'avoir un peu de patience.

Le père.- (à sa femme) C'est toi qui m'as choisi ?

La mère.- Pour être franche, j'ai beaucoup hésité. Tu n'étais pas un Adonis, mais dans ces temps difficiles, tu avais pour moi une beauté qui éclipsait la beauté : tu étais travailleur. Aujourd'hui, sans doute, je choisirais autre chose.

Le père.- (montrant sa femme, à tous) Après 30 ans.

La grand mère.- (à sa belle-fille) Lorsque mon fils m'a dit qu'il songeait à se marier avec vous, sachez que j'ai tout fait pour l'en dissuader.

La mère.- (froissée, à son mari) C'est vrai ?

Le père.- C'est vrai.

La grand mère.- Mettez-vous à ma place. Vous connaissant comme vous vous connaissez, vous ne le lui auriez pas déconseillé comme moi ? Mais il vous voulait vous et personne d'autre. Il a dû souvent se reprocher de ne pas m'avoir écoutée.

Un silence.

 

La mère.- Entre une fille intelligente qui discute et dispute, et une sotte qui l'écoute en silence un jeune homme intelligent préfèrera toujours la sotte. Si tu es intelligente, tu feras la sotte.

Lise.- Maman, je ne suis peut-être rien encore, parce que je n'ai rien fait. Mais je suis bien décidée à être quelqu'un, et à y consacrer mes forces et mes talents. Je n'ai pas l'intention de m'effacer devant lui.

Un silence.

 

La mère.- Fais jouer la concurrence. Prête-lui attention fugitivement, qu'il le remarque à peine. Que ton œil l'effleure à peine, s'effarouche aussitôt. Donne-lui l'envie de creuser l'écart.

Le père.- C'est comme ça que tu as fait avec moi ?

La mère.- Tu vois, ça a marché.

Le père.- (montrant sa femme, à tous) Après trente ans.

Un silence.

 

La sœur.- A propos, sa vie privée n'est peut-être pas privée de toute vie privée.

Lise.- Je n'ai jamais vu quelqu'un avec lui.

La sœur.- Qu'en sais-tu avec qui il passe ses soirs, ses nuits, son samedi, son dimanche ? (Lise ouvre se mains, et hausse ses épaules) Pourquoi tu ne te renseignes pas ?

Lise.- Tu me vois le suivre ? Le prendre en flagrant délit ?

La sœur.- Tu pourrais engager un détective.

Lise.- Ce serait une lâcheté. Je veux apprendre de lui que ce qu'il m'apprendra lui-même. Je ne le connaîtrai que s'il veut bien.

La grand mère.- C'est d'excellente politique.

Un silence.

 

Le père.- Il a un gros défaut. Il n'est pas breton.

La sœur.-Il n'a pas les défauts des Bretons, c'est une qualité.

Un silence.

 

La grand mère.- (à sa belle-fille) Vous autres femmes, -contraception, IVG-, vous avez le vent en poupe, vous cinglez vers le large de toutes vos voiles. (montrant son fils)Vous souvenez-vous de ces sombres temps, où votre mari travaillait à en perdre la raison. Il se tenait en esclavage, plus que vous.

La mère.- J'étais l'esclave muette, dont les humbles travaux ménage, lessive, repassage, raccommodage, cuisine, courses, aides aux devoirs des enfants, ventes au magasin ne se voyaient pas, se répétaient chaque jour. Lui venait, s'asseyait, trônait. J'étais debout à servir.

La grand mère.- Riche de cette oisiveté, dont tant d'hommes et de femmes souffrent aujourd'hui, vous auriez voulu ne rien faire ?

Lise.- Maman, qui pense à son âme, pendant qu'il s'active ? Sans son âme qui peut vivre ? Tu es notre âme. Tu es la servante, mais comme toutes les servantes, tu es la maîtresse en plus.

La sœur.- C'est vrai.

Un silence.

 

La mère se détourne, et essuie furtivement ses yeux.

La grand mère.- Voulez-vous que je vous dise ? Il y a quelqu'un qui conseillera Lise, mieux que personne : elle.

Tous applaudissent.

 

Le père.- (montrant sa femme, à tous, essuyant ses yeux) Après trente ans.

La mère s'approche de lui et l'embrasse.

 

 

 

 

Montpellier. Le Tribunal de grande instance. Le bureau de la Présidente.

Geoffroi.- Madame la Présidente.

La Présidente.- (se levant, allant vers lui, riant) Vos collègues ont déposé plainte contre vous. .. .. Il paraît que vous travaillez trop. Ils vous soupçonnent de travailler au-delà de vos heures.

Geoffroi.- Leurs soupçons sont fondés.

La Présidente.- (riant) Ils disent que travailler trop c'est travailler contre notre demande de création de postes.

Geoffroi.- Quelle est la probabilité de création de postes, Mme la Présidente ?

La Présidente.- (riant) Nulle.

Geoffroi.-Je n'agis pas contre les juges, mais pour les plaignants. Il y a des plaintes, de petites gens, qui ont été déposées il y a trois ans.

La Présidente.- (riant) C'est ce que j'aurai plaisir à leur répondre. .. .. Vous leur mettez une pression, que je ne suis jamais parvenue à leur mettre. Merci, mon ami. ..(des deux mains lui serrant une main) Ménagez-vous tout de même, Geoffroi.

Geoffroi.- Oui, Madame la Présidente.

La Présidente.- Ne me dites pas oui, faites-le.

Geoffroi s'incline et sort.

 

 

 

 

Quai des Tanneurs. Lise, seule. Lise sort du réduit l'aspirateur, le pose sur le sol de la cuisine.

Lise.- (le doigt prêt à pousser le bouton) Préparons-nous à des tornades furieuses, des tourbillons horribles. (elle met la main gauche en coque contre l'oreille gauche, rentre la tête, courbe le dos, comme si elle allait recevoir un coup, prend courage, allume) (Rien ne se déchaîne. Elle se lève) Au lieu de vent de panique dans la machine, vent de panique dans le mécanicien. (elle un geste des deux mains vers l'aspirateur) Abracadabra. (Rien ne se produit) Saleté d'aspirateur.( Elle donne un coup de pied à l'aspirateur. Rien ne se produit)

Elle téléphone à Leïla.

 

Lise.- Leïla.

Leïla.- Lise ?

Lise.- Urgences, premiers secours. J'ai renvoyé Mme Libertad. J'ai essayé de faire marcher l'aspirateur. C'est bien de moi. Je touche quelque chose, je le casse.

Leïla.- Tu as entendu un claquement ? Ça sent le brûlé ?

Lise.- .. .. Non.

Leïla.- Est-ce que l'électricité fonctionne ?

Lise.- (elle va, allumant) Elle, oui.

Leïla.- Pardonne-moi d'être graveleuse. Est-ce que la prise mâle de l'aspirateur est bien enfoncée dans la prise femelle?

Lise.- (jouant le jeu, regardant partout) Excuse l'oie blanche… ... Quelle prise mâle ?

Leïla.- La prise mâle au bout du fil électrique de l'aspirateur.

Lise.- Il n'y a pas de fil électrique.

Leïla.- C'est dans le derrière, Lise, que se trouvent la partie honteuse.

Leïla se penche à l'arrière de l'aspirateur.

Lise.- (triomphante) Le bout est rentré, le pauvre.

Leïla.- Tu le prends, tu le développes.

Lise saisit la prise, tire dessus, le fil électrique se déroule. Elle branche la prise.

Lise.- … Je savais bien qu'il manquait quelque chose à la bête : c'était sa laisse. Quelle idiote je fais. Tu me sauves la vie.

Lise raccroche, a'approche de l'aspirateur, en étendant son bras, pousse le bouton, le tonnerre se déclenche, elle s'écarte vivement, se rapproche lentement, comme pour apprivoise l'animal, finit par se saisir du tuyau, et à aspirer le tapis.

 

Plus tard. L'aspirateur rangé, tenant à bout de bras une serpillière neuve avec son crochet en plastique telle qu'elle est vendue en magasin, dans l'autre son dictionnaire noms communs, elle s'assied à la table de la cuisine, étudie d'abord la serpillière.

Lise.- (pour elle) Serpillière doit venir du bas-latin sirpucularia, qui doit venir du latin scirpus, qui veut dire jonc, roseau. (ouvrant le dictionnaire). Quant à ce que c'est qu'une serpillère, mystère. Serpillière, serpillière. (Elle lit la définition) " Pièce de toile épaisse à tissage gaufré faisant éponge, servant à laver le sol. "

Elle détache le carton et le crochet, cherche sous l'évier un seau, qu'elle remplit d'eau. Elle met les quatre chaises à l'envers sur la table.

Lise.- C'est ce que faisait Maman, je m'en souviens. Il y a une certaine fierté à savoir faire le ménage. (elle s'écarte, contemple les 4 chaises) (elle prend le seau) Rien à moitié. A grande eau.

Elle vide le seau sur le sol de la cuisine, ce qui l'inonde, elle s'écarte vivement, ôte ses mules, les jette dans le couloir, pataugeant pieds nus.

Lise. - Ce n'est peut-être pas la meilleure idée. (elle se met à genoux, et éponge) Grand avantage, en corrigeant ma bêtise, je lave en même temps.

Elle éponge.

 

 

Plus tard. Lise, téléphonant à Leïla.

Lise.- Je voulais l'inviter en même temps que vous trois, pour mon anniversaire. Tu crois que ça se fait ?

Leïla.- Il t'avait invitée pour sa crémaillère. C'est un prêté pour un rendu.

Un silence.

Lise.- Il avait fait la cuisine, c'est lui qui nous avait reçus. Si je fais tout venir du traiteur, ce n'est pas moi, qui le recevrai, ce sera l'argent de papa.

Leïla.- Ce serait te fêter que travailler à faire la cuisine ?

Lise.- C'est vrai.

Leïla.- Tu crois que tu fais bien d'inviter, avec lui, un fou, un homo, et une moricaude ?

Lise.- S'il n'aime pas mes amis, Leïla, je ne l'aime pas non plus.

Elle raccroche.

 

 

Lise téléphone à Geoffroi.

Lise.- Lise Gloannec.

Geoffroi.- (heureux) Mademoiselle Gloannec. Comment allez-vous ?

Lise.- Bien ou mal, selon.

Geoffroi.- Selon ?

Lise.- Je vais fêter mes 25 ans, j'aimerais les fêter avec trois amis et vous.

Geoffroi.- Soyez remerciée pour votre invitation. C'est une gentille pensée.

Lise.- Mais votre politesse est un prélude à un refus.

Geoffroi.-La pendaison de ma crémaillère était un plaisir qui se donnait pour lui-même. C'était un don, pas un prêt.

Lise.- Si je n'avais pas accepté votre invitation, est-ce que ça vous aurait plu ?

Geoffroi.- (désarçonné) Non.

Lise.- Croyez-vous que ça me plairait si vous refusiez la mienne ? Vous êtes ennuyé, je vous ai eu.

Geoffroi.-(riant) Je viens.

Lise.- Ce serait lundi 13, à 7 heures.

Geoffroi.- C'est bien.

Lise.- .. ..L'unique cadeau que vous me ferez tous, c'est votre présence. Tout deuxième cadeau rapetisserait le premier.

Geoffroi.- Entendu.

Lise.- A ce samedi-là.

Geoffroi.- A ce samedi-là.

 

 

 

 

Quai des Tanneurs. Le soir de son anniversaire. Un buffet de traiteur, belles nappes, serviettes, verres, couverts, à la ressemblance de la pendaison de la crémaillère. Lise en jolie jupe noire et chemisier blanc, Michel, Jérôme, Leïla.

Lise.-Je ne saurais pas quoi faire de mes bras et de mes jambes. Pour détourner son attention de moi, soyez gentils parlez-lui. Jérôme.- Nous nous sommes déjà entendus là-dessus.

On sonne. Lise va pousser un bouton, se regarde dans la glace, arrange ses cheveux, ouvre la porte : Geoffroi entre, une rose rose de jardin en main.

Geoffroi.-Meilleurs vœux, Lise. (il l'embrasse sur les deux joues et lui offre la rose)

Lise.- (la respirant) Qu'est ce que j'avais dit ?

Geoffroi.- Les seules roses roses odorantes poussent dans les jardins. J'ai été réduit à la voler.

Jérôme.- Un juge peut-il porter plainte contre un juge ?

Geoffroi.- En toute légalité : elle dépassait de la grille. Je l'ai sauvée du trottoir, vous n'allez pas me le reprocher ?

Tous rient.

Geoffroi.- Bonsoir à tous.

Michel, Jérôme, Leïla.- Bonsoir.

Lise invite tout le monde à entrer dans sa salle.

 

Un peu plus tard, dans la salle de séjour.

Michel.- (présentant) Leïla, la basanée, la Maghrébine.(Geoffroi s'incline) (montrant Jérôme) Jérôme, cas social, cas pathologique. Au sein d'une ville peuplée, s'est fait une Thébaïde à lui, y a dressé une colonne, y a grimpé, et joue au stylite. (Geoffroi s'incline, se présentant) Michel, dit inverti alors que ce sont les autres qui le sont : l'homme qui va vers son inverse, la femme, la femme qui va vers son inverse, l'homme, ces deux-là, à juste titre, il faut les appeler invertis. Mais celui qui va du même au même, qui ne quitte pas sa norme, comment l'appellerait-on autrement que normal.

Leïla.- (à Geoffroi) La distributive d'amour avait ramassé dans la rue nos trois miséreux, et les avait invités à sa table.

Jérôme.- (à Geoffroi) On peut peut-être savoir un tout petit peu quelque chose de vous ?

Geoffroi.- Il n'y a rien à dire. J'ai obéi à papa maman. J'ai étudié. Comme un âne, j'ai essayé de gagner les peaux qui se présentaient. Le résultat est que je gagne un peu plus de pain que d'autres, mais ça n'en reste pas moins un gagne-pain. … ...L'homme est un sujet trop merveilleusement divers. J'accepterais de défendre une cause, que je serais poussé à défendre la cause opposée. En conséquence, je suis un bouchon, qui flotte au gré des courants.

 

 

Un peu plus tard. Michel débouchonne le magnum de champagne, sert.

Geoffroi.- Pour les 25 ans de notre amie, je propose que nous formions un vœu commun.

Michel.- Il y a peu de temps, alors qu'on ne s'y attendait pas, il y a eu un affreux tremblement de terre dans notre région. Les maisons ont tremblé, les meubles ont bougé, les lampes ont balancé. Lise est tombée amoureuse.

Lise fusille du regard Michel. Un silence.

Jérôme.- Tombée, c'est le mot. Un instant d'inattention, quelqu'un lui a fait un vilain croche-pied, la voilà par terre, incapable de se relever.

Lise fusille du regard Jérôme.

 

Geoffroi.- (à Lise, tout réjoui) Vous êtes amoureuse ? Que voilà une bonne chose.

Jérôme.- Pas tellement bonne, parce que celui qu'elle aime ne l'aime pas.

Geoffroi.- C'est donc une mauvaise chose.

Jérôme.- Pas tellement mauvaise, parce qu'on espère que celui qui ne l'aime pas, finira par l'aimer.

Geoffroi.- C'est donc une bonne chose.

Jérôme.- Pas tellement bonne, parce que c'est un garçon haut placé, qui peut-être n'abaissera jamais ses yeux sur elle.

Geoffroi.- C'est donc une mauvaise chose.

Jérôme.- Pas tellement mauvaise, parce qu'on espère que, s'il ne l'aime pas, c'est peut-être tout simplement parce qu'il n'a pas vu qu'elle l'aimait.

Geoffroi.- Il y aurait une solution, c'est de le lui dire.

Jérôme.- Il y en aurait une meilleure. Ce Monsieur a 6, 7, 8 années de plus que moi. C'est un vieux quignon, qu'il faut tremper dans du lait pour le ramollir. Un vieux tronc, au bois de cœur bien épais bien lignifié. Plutôt que lui dire que Lise est amoureuse de lui, si vous avez compassion de Lise, vous décourageriez plutôt Lise d'aimer un tel barbon. La femme doit prendre pour amant un plus jeune qu'elle, afin que, quand elle commencera à ne plus l'être, lui le sera encore. Faites-lui mon article, dites-lui comme je suis jeune, frais, neuf, rappelez-lui que je n'ai jamais servi.

Rires.

Michel.- On ne peut pas accoupler un cheval avec une girafe, bien que ce soient tous les deux des mammifères ongulés. Peut-être est-il d'une espèce, qui n'accepte pas de se croiser avec la sienne.

Lise fusille Michel du regard.

 

Geoffroi.- S'il se sait aimé autant, il ne pourra qu'aimer en retour… Je me fais fort de le persuader.

Lise.- On le tirerait par la manche, du doigt on lui montrerait quelque chose, qui est sous ses yeux ?

Geoffroi.- Il vous voit, et il ne voit rien ?

Lise.- Quand je le regarde, on voit bien qu'il ne se doute pas, que celle qui le regarde est amoureuse de lui.

Geoffroi.- Votre bonhomme a plutôt l'air plutôt tarte.

Jérôme.- (applaudissant) Je suis ravi que ce soit une bouche aussi autorisée que la vôtre, qui le dise.

Geoffroi.- .. .. Si vous me le présentiez, que je fasse sa connaissance ?

Tous se regardent.

Leïla.- Peut-être, le connaissez-vous ?

Jérôme.- Ça m'étonnerait.

Michel.- Si vous le connaissiez, vous sauriez tout de suite que c'est.

Un silence.

 

Geoffroi.- Vous ne vous êtes pas éprise de lui, sans que quelque chose vous ait dit qu'il pourrait s'éprendre de vous.

Lise.- Je le croyais aussi

Un silence.

 

Geoffroi.- Donnez-moi son nom. J'en fais mon affaire.

Lise.- Ne comprenez-vous que l'amour a son point d'honneur ? Qu'il faut que ce jeune homme m'aime de lui-même ?

Un silence. Lise en joignant les mains, prie Jérôme.

Jérôme.-(sortant des papiers de sa poche) Pour faire paratonnerre et capter la foudre qui frappe la demeure, je propose de lire votre horoscope.

Geoffroi.- Je ne suis pas croyant de cette confession.

Jérôme.- Laissez-moi prêcher, vous vous ferez votre religion après… ... Geoffroi vient du germain Gaut qui veut dire Dieu, et de Fried, qui signifie paix. Sa couleur est jaune. Il occupe la maison XII. Son chiffre est 7. Il y a 7 jours dans une semaine, 7 degrés de perfection, 7 prêtres portant 7 trompettes font le 7ème jour sept fois le tour de la ville, ce qui fait que 7 symbolise l'achèvement d'une époque. Il indique le passage d'une semaine à la semaine suivante, du connu à l'inconnu, de l'idée apprise à l'idée nouvelle. L'Arcane 7 du tarot, c'est le chariot : l'homme a résolu ses conflits et conquis son unité, monte dans le chariot, et fait route.

Geoffroi.- Vous m'annoncez tellement de bonnes choses, que je ne peux pas faire autrement que me convertir.

Un silence.

 

Geoffroi.- (à Lise) Je ne supporte pas qu'un amour soit malheureux.

Lise.- Est-ce que j'ai l'air absente, à penser à un absent ? Je suis avec vous, soyez avec moi, je vous prie. Musique, Michel

 

 

Fin de la fête. Geoffroi, habillé, près de la porte, face à eux 4.

Geoffroi.- Beaucoup de gens, muets, hagards, front plissé, sourcil froncé, passent leur présent à avoir l'esprit et l'âme ailleurs, tout à l'avenir, tout au passé. Or qu'est-ce que le présent ? C'est l'instant où l'on vit. Et qu'est-ce qui fait que le présent soit bon à vivre ? Vous me le soufflez : l'amitié… .. On vous sent tous les quatre respirer, on sent votre cœur battre, on vous sent vivre. J'aime votre tribu chaleureuse. Je sollicite l'honneur de faire partie de votre club. Je fais acte de candidature.

Jérôme.- (blagueur) Pas si vite. Il faut passer grand O

Lise.- (levant la main)Nous l'acceptons ?

Michel, Leïla.-(levant la main) Nous l'acceptons.

Jérôme.- La majorité m'écrase. (levant haut la main) Je plie en manifestant hautement mon identité d'opposant.protestant.

Geoffroi.- Des hyperliens lient la page de chacun à la page de chacun. Il suffira de cliquer deux fois dessus, et la page apparaîtra. A revoir, tous.

Il sort.

 

 

 

 

Rue de Maguelonne. Geoffroi , dans sa chambre, sur son ordinateur. Lise téléphonant à Geoffroi.

Lise.- (essoufflée) Geoffroi vite. Jérôme vient de m'appeler. Il veut que je l'emmène à l'hôpital.

Geoffroi.- J'arrive.

Lise.- Je vous attends en bas de chez vous.

 

Rue Daru. Les combles de Jérôme. Entrent Lise, Michel, Leïla, Geoffroi . Jérôme marche courbé, la main au dos, boitant.

Jérôme.- Pour mes dernières heures, je suis heureux d'être entouré d'êtres chers.

Lise.- Qu'est ce qui t'arrive ?

Jérôme.- A l'ellipse de la vision, je vois trouble. J'ai des fourmis dans une jambe : le sang ne l'irrigue plus. J'ai mal au dos. (montrant la télé) Ils ont été très clairs : n'achetez pas sur les marchés, en été, de la charcuterie il y a de grandes chances qu'elle soit avariée. Je sors une fois tous les 10 jours, et le bacille botulique est pour moi. Ma survie est de 12 à 36 heures. (allant vers la porte) Lise, vite.

Geoffroi.- Votre vision est troublée toute la journée ?

Jérôme.- 1, 2 heures. De 10 heures à midi… .. Lise, s'il te plaît

Geoffroi.- Qu'est-ce que vous avez mangé et bu ce matin ?

Jérôme.- Une baguette beurrée, avec un peu de confiture, et trois bols de café. Le café est ma seule innocente débauche.

Geoffroi.- Vous ne croyez pas qu'en cas de botulisme, votre trouble de vision serait permanent ? .. (Jérôme se tourne vers lui)... Le café est de la même famille d'alcaloïdes que la morphine.

Michel.- Sa fiche médicale signale qu'il a déjà attrapé l'encéphalite spongiforme bovine ; la grippe A ; l'hépatite B ; la peste aviaire ; la peste porcine ; la salmonelle ; la maladie du légionnaire ; la dengue ; il n'a pas encore attrapé le VIH, mais ça viendra. A sa décharge, il est doté d'un organisme extrêmement résistant, il a survécu à tout… .... Il dit qu'il ne s'expose aux maladies de la rue que tous les dix jours. Il ne dit pas qu'il s'expose 24 heures sur 24 aux pandémies des 5 continents.

Tout le monde le regarde, interrogatif. Michelmontre l'ordinateur . Tout le monde éclate de rire.

Jérôme.- (furieux) Suffit. Assez, hein. Changeons de sujet. La plaie, ça suffit, pas de sel dessus. On respecte ma susceptibilité.

Geoffroi.- Et vos fourmis dans la jambe ?

Jérôme.- Devant l'ordinateur, j'avais la jambe repliée.

Geoffroi.-Et votre dos ?

Jérôme.- J'avais lavé le sol. Je le lave tous les six mois.

Tous éclatent de rire. Jérôme leur montre le poing.


 

 

 

5

 

 

 

Rue de la Providence. Dans la verrière de Michel. Michel et Florian.

Michel.- Lise et Geoffroi feront l'enfant, et nous l'élèverons.

Florian.- (prenant sa valise) Tu me trompes deux fois : tu aimes le garçon par la fille et la fille par le garçon. Tu n'es qu'un trousseur de jupons, et un ouvreur de braguettes. Je ferai l'enfant avec une femme, et je l'élèverai. Adieu.

Florian sort.

 

 

Le soir. Quai des Tanneurs. Lise en tremblant, tend sa main vers le téléphone, fait un numéro.

La voix de Geoffroi.- Oui ?

Lise.- Geoffroi ?

La voix de Geoffroi.- (inquiet) Mdemoiselle Gloannec.

Lise.- Laissez-moi parler. J'ai quelque chose à vous dire. Est-ce que vous vous souvenez, à mon anniversaire, que les trois amis vous avaient dit que j'étais tombée amoureuse ?

La voix de Geoffroi.- Vous aimeriez que je m'entremette ?

Lise.- …. Oui.

La voix de Geoffroi.- Comment s'appelle-t-il ? Son nom, Lise.

Lise.- Son nom ?

La voix de Geoffroi.- Oui. Son nom.

Un silence.

Lise.- Geoffroi Reiter.

La voix de Geoffroi.- (riant) Ce nom est le mien. Ce nom est le nom de celui que vous appelez. Je veux le nom de celui dont vous êtes amoureuse.

Lise.- Geoffroi Reiter.

La voix de Geoffroi.-Mais c'est le même. Vous vous répétez. C'est le mien.

Lise.- Son nom, c'est le vôtre.

La voix de Geoffroi.- Vous vous rabattez, Lise. Ce n'est pas une chose à faire.

Un silence.

Lise.- Geoffroi.

La voix de Geoffroi.- Oui.

Lise.- Geoffroi Reiter est le nom de celui dont je suis tombée amoureuse.

Silence de Geoffroi. Lise raccroche.

 

 

 

 

Trois jours plus tard. Quai des Tanneurs. Volets clos. Lise au lit, pleurant, visage rouge, joues sales. Le téléphone sonne. Lise, hésitant, approche sa main du téléphone, comme s'il brûlait.

La voix de Geoffroi.- Mademoiselle Gloannec ?

Lise.- (courbant le dos) Oui ?

La voix de Geoffroi.- J'aimerais vous voir, si vous n'avez pas déjà tourné le coin.

Lise.- (courbant le dos) Pour me dire quoi ?

Geoffroi.- Vous vous rappelez votre coup de téléphone ?

Lise.- Un peu de compassion, Monsieur Reiter, oubliez mes débordements.

Geoffroi.- S'il n'est pas trop tard, j'aimerais vous répondre.

Lise.- Ne pouvez-vous pas le dire au téléphone ?

Geoffroi.- Je préfèrerais vous le dire en personne.

Lise.- Vous voulez assister à ma débâcle ?

Geoffroi.- Moquez-vous de moi. A la mienne, plutôt.

Lise.- Venez, que voulez-vous que je vous dise.

Geoffroi.- Maintenant ?

Lise.- Pourquoi ne pas en finir tout de suite ?

Geoffroi.- Où voulez-vous

Lise.- Chez moi ? Tel que je vous connais, je ne risque pas grand chose.

Geoffroi.- Je viens.

Elle raccroche.

Lise.- (seule, off) Dors ton sommeil, princesse, le Prince Charmant ne posera pas sa bouche sur la tienne. . .. .. (à la fenêtre) Pauvre fille riche, retourne à ton argent. Ton père t'avait enchantée, minuit a sonné, retrouve-toi en Cendrillon.

 

 

Un peu plus tard. Lise levée, hâtivement habillée et coiffée. Geoffroi entre, reste interdit, les bras ballants.

Geoffroi.- Comment dire ? Euh. Une grande bouche idiote bredouille des mots indistincts. Le mendiant à genoux, les yeux baissés, tend une pancarte : s'il vous plaît 1 euro pour vivre. ... … Le soldat a été tellement touché, il a tellement guetter les tireurs des lucarnes, des fenêtres, des arbres, des coins des maisons, des toits, des replis de terrain, que, revenu à la vie civile, soupçonneux, il se méfie du passant derrière lui, du passant qui le double, du passant qui le croise…… ... Tellement il a reçu de durs coups, le cœur s'était encorné, endurci, racorni. Quand je descends un escalier, je sens une telle envie de me laisser tomber sur les marches et de me fracasser la tête, que je dévale l'escalier 4 à 4…. …. … .. Le nouveau est si vite ancien, le nouvel ancien se tourne si vite en nouveau nouveau, comment vous en voudrais-je ?

Lise.- Qu'est le sens de tout cela ?

Geoffroi.- Si j'avais le bonheur que vous soyez encore en vue, est-ce que vous me laisseriez vous rattraper ? (se mettant à genoux) Le forcené se rend. L'enragé dépose sa rage. La grande âme a vaincu la petite. Corde au cou, en tunique, pieds nus, j'embrasse vos genoux. Votre aimant puissant s'est si bien approché, que la limaille, en un coup, s'y est trouvée collée… ... Une orange pelée, l'écorce tient tellement à la peau, qu'en arrachant l'écorce, la peau de l'orange vient avec elle, et l'orange saigne de tout son jus rouge (courbant sa tête, à voix basse) Je suis amoureux de vous.

Lise.- (allant vers lui, le relevant) S'il vous plaît, non. Que celui que j'aime s'aime comme je l'aime. S'il vous plaît. Je vous prie.

Geoffroi se relève. Elle recule. Lise.- ... Connaissez-moi avant de m'aimer. J'ai aimé en petite monnaie. Celle qui rêvait d'aimer neuve, a déjà servi.

Geoffroi.- Moi aussi. Je ne suis pas autre que vous.

Lise.- (toujours loin) Je suis une gâtée. Je suis une paresseuse, une indolente. J'ai une répulsion pour l'effort.

Geoffroi.- Je ne suis que trop enragé de travail. Je ne peux pas faire lâcher ces chiens mordants.

Lise.- (pleurant, joignant les mains, comme si elle priait) Monsieur Reiter.

Geoffroi.- Geoffroi.

Lise.- Si j'ose cela, oserez-vous Lise ?

Geoffroi.- .. Lise.

Lise.- Geoffroi.

 

De tout loin qu'elle est.

Lise.- Je n'oserai pas vous présenter à mon père. Il voulait que sa fille vive pour lui la jeunesse qu'il n'avait pas vécue. Jaloux, il ne vous aimera pas.

Geoffroi.- Je n'oserai pas non plus vous présenter au mien. Au rebours de votre père, la réussite pour le mien, ç'a été d'échouer. Il n'aimera pas que j'aime une fille de riche.

 

Geoffroi.- (reculant) J'emporte tout dans mon cœur.

Lise.- Je peux vous inviter à dîner demain ?

Geoffroi.- Oui.

Il sort, en s'inclinant, Lise s'inclinant aussi. Lise immobile, pendant qu'ion entend Geoffroi dévaler les escaliers en trombe.

 

 

 

Le lendemain soir. Quai des Tanneurs. Lise attend Geoffroi. Table magnifiquement dressée : nappe, serviettes immaculées, verres de cristal, couvert en argent. Hortensias roses et rouges. De la viande frit dans la poële, des spaghettis bouillent dans une casserole, de la sauce tomate dans une plus petite. Lise, en jolie jupe noire et chemisier blanc, observe la table, déplace ceci, replace cela, intervertit les verres, déplace les serviettes. Soudain, elle va à la casserole des spaghettis, soulève le couvercle, avec une fourchette lève des spaghettis : ils forment épais bloc collant, à la hâte, elle ôte la casserole du feu, la pose dans l'évier, fait couler le robinet à plein jet sur les spaghettis, cherche dans le buffet une écumoire, qu'elle pose dans l'autre évier, ferme le robinet, verse la masse collante des spaghettis dans l'écumoire. A ce moment, une fumée sort de la petite casserole, vivement, Lise ôte la petite casserole du feu, la pose dans l'évier sur la casserole aux spaghettis, fait couler de l'eau dans la casserole aux spaghettis, pour refroidir la petite casserole. A ce moment-là, une fumée se dégage de la poêle : vite, elle éteint le gaz.

Lise.- (en rage, pleurant, serrant les poings) Malheur.

A ce moment-là, On sonne. Pleurant, Lise va ouvrir. Entre Geoffroi

Geoffroi.- Vous pleurez de me voir ?

Lise.- (pleurant) Inepte. Pendant que j'essayais de sauver les pâtes, la sauce brûlait, pendant que j'essayais de sauver la sauce, c'était la viande. J'aurais dû vous inviter à ne pas dîner.

Geoffroi.- Pleurer sur un bout de viande et sur un tas de pâtes, est-ce que ce n'est pas un peu trop les anoblir ?.. .. Précieuse ineptie, Lise, la noblesse se gagne par l'oisiveté.

Il prend un sac, elle prend son imper. Ils sortent.

 

 

Peu de temps après, Geoffroi et Lise reviennent avec pommes de terre, carottes, oignons, mangue, pommes, faux-filet. Geoffroi s'active, mettant de l'eau dans une casserole, allumant le gaz, pelant pommes de terre et carottes, les lavant, versant un peu d'huile dans la poêle, là aussi allumant le gaz, pelant, coupant les oignons, les mettant à frire, à feu doux, pelant, coupant pommes et mangue, les mettant dans deux coupelles.

Lise.- Y a-t-il une chose que vous sachez ne pas faire ?

Geoffroi.-Je suis savant en toutes chose inutiles. Plus elles sont inutiles, plus je suis savant.

Un silence.

 

Un peu plus tard. Ils dînent.

Lise.- Vous m'invitez à mon propre dîner. Mon hôte se fait son hôte.

Geoffroi.- Nous sommes dans une ruelle. Mme Geoffrin tient salon littéraire. Parlez-moi donc de vos ces livres.

Un silence.

Lise.- Vous allez vous moquer du bas bleu.

Geoffroi.- Est-ce que vous vous moquez de la tête d'œuf ?

Lise.- … Il y a une étude que je place au-dessus de toute étude : c'est celle des belles lettres.

Geoffroi.- Vous me l'avez dit. J'aimerais que vous m'en disiez plus long.

Lise.- ... .. A chaque siècle, passant à l'alambic tous ses fruits, les distillant, les condensant, les poètes ont tiré la pure eau de vie, la fine goutte.

Silence.

Geoffroi.- Oui ?

Lise.- En tous temps, sous toutes les parallèles, les poètes ont filtré leur époque de toutes les particules philosophiques, morales, religieuses en suspension, pour ne conserver que l'homme pur : la vie à vivre. C'est de cette vie à vivre dont je veux m'instruire, pour vivre la mienne.

Geoffroi.- Belle marche, belle démarche, qui ne peut que vous conduire à belle destination.

Un silence.

 

Lise.- Et vous ?

Geoffroi.- Moi ?

Lise.- Oui. Et vous ?

Geoffroi.- Moi ? Je suis passionné de cinéma… .. Comme vous avez lu tous les livres, depuis Homère et Confucius, j'ai vu tous les films depuis la Sortie des Usines Lumière. Au cinéma, les plaines immenses, l'océan sans limite, les toits du monde, les guerres meurtrières, les révolutions sanglantes, on les vit à nu. De l'homme, on a les nuances du visage au plus près. La vraie expression dans la vraie vie, ce sont les silences, les cris, les pleurs, les sanglots, les bafouillis, et non les textes travaillés.

Lise.- C'est vrai.

 

 

Tard dans la soirée. Ils sont à table. Le repas est fini. Silence.

Lise.-(approchant le dos de la main du dos de la main de Geoffroi, de ce dos touchant le dos) Après le cher cœur, si vous permettez. (le dos de la main quitte le dosde la mai,)

 

Un peu plus tard. Même silence.

Geoffroi approche ses doigts de la main côté paume de Lise, et pose ses doigts sur ses doigts.

Geoffroi.- Sans votre permission.

 

La vaisselle faite et rangée, Lise tend sa main et la pose, côté paumes, sur la main de Geoffroi, l'effleure, la quitte.

 

Geoffroi, tourné vers la fenêtre, vient à Lise, pose de ses lèvres un baiser léger sur la joue de Lise.

 

Lise quittant ses livres, va à Geoffroi, et pose sur le coin des lèvres de Geoffroi un baiser léger.

 

Quittant les livres à son tour, Geoffroi va à Lise, et pose sur les lèvres de Lise un baiser léger.

 

Lise et Geoffroi, face à face, s'approchent et posent sur leurs lèvres un baiser plus long. Lise se détache de lui, à reculons ouvre la porte de sa chambre. Reculant, elle ouvre à Geoffroi légèrement les bras.

Lise.- Mon Amant à moi, après le long combat, viens gagner le corps bestial de ta bien aimée.

Il la suit dans la chambre, dont ils ferment la porte.

 

 

 

 

Le matin. Lise couchée, dormant. Geoffroi, habillé rentre du dehors, portant baguette, croissants, plaçant tasse, café sur un plateau, s'approche du lit.

Geoffroi.- Princesse au bois dormant, réveillez-vous.

Lise.- (se réveillant, affolée) Debout, habillé, sorti, et moi, je paresse.

Geoffroi.- Divine variété humaine. L'un aime la fraîcheur du matin, l'autre aime la tiédeur du lit…. ...(essuyant ses yeux) Vert profond des arbres, bleu vivant du ciel, rouge sanglant des rhododendrons, mes yeux pelés pleuraient devant ce cru.

 

L'embrassant, partant.

Geoffroi.- Je me ressource de toi le matin, je vis de tes ressources le jour, et je reviens me ressourcer de toi le soir.

Il sort.

 

 

 

 

Tribunal de grande instance. Jacques Hardy attend au pied de l'escalier. Geoffroi descend l'escalier, Hardy va à lui.

Hardy.- Je ne sais pas si vous me remettez. .. .. .. ..Vous avez jugé mon affaire ce matin. Jacques Hardy.

Geoffroi.- Vous avez marqué ma matinée, Monsieur l'Anarchiste.

Hardy.-Au lieu de me juger de votre bureau, vous avez sauté la barre, vous vous êtes mis de mon côté, et vous m'avez accordé un non-lieu. Je veux vous exprimer ma gratitude.

Geoffroi.- Vous permettez que nous fassions ensemble quelques pas ?

Se promenant.

 

Geoffroi.- Vous ne trouvez pas, M. Hardy, qu'il n'y a aucune comparaison entre la situation des vôtres d'il y a 100 ans et aujourd'hui ? Vous mangez à votre faim, vous êtes logé, chauffé, vos enfants vont à l'école. Bien sûr, il y a des gens moins favorisés que d'autres comme il est nécessaire que cela le soit, mais vous devez reconnaître que le pays n'est plus qu'un, qu'il n'y a plus de classes sociales.

Hardy.- (véhément) Il n'y a plus de classes sociales ? Pardi, vous avez fait mieux encore… ...Avez-vous déjà habité dans une cité, Monsieur le Juge ?Entre les tours et les barres, noyé dans la multitude, comme sous un tas de cadavres, et essayer en vain de lever le bras pour donner un signe de vie ?

Il s'arrêtent.

 

Hardy.- (tendant le poing) Vous avez fait mieux que les classes sociales, vous les avez réduites à deux : la glorieuse, la honteuse. La glorieuse, (pointant l'index sur Geoffroi), celle de ceux qui réussissent les examens et les concours, la honteuse, (pointant son index sur lui-même) celle de ceux qui échouent .. .. Ceux qui réussissent sont réputés réussir, grâce à leurs aptitudes et à leur travail : les parents n'y entrent pour rien, bien sûr. Ceux qui échouent sont réputés échouer à cause de leur sottise et leur paresse : les parents s'y entrent pour rien, non plus, bien sûr. Vous avez si bien tout manigancé, que les réussis, sûrs d'eux paradent dans les beaux quartiers, et que les échoués, honteux, vont se cacher dans leur trou…. ... Et non seulement, vous avez fait de nous des perdants honteux, vous voudriez en plus que nous soyons de bons perdants. …. Et quand un de ces honteux, soudain, autodidacte, orgueilleux, se redresse, prend de haut ceux qui le prennent d'en haut, leur crache à la face, vous lui dites : voyons, Monsieur l'Anarchiste, il n'y a plus de classes sociales. … Je ne vous en veux pas à vous, M. le Juge, vous êtes bon. Comment vous reprocherais-je votre place, puisque c'est à cette place, que vous m'avez sauvé, et que, vous connaissant, vous en sauverez combien d'autres ? (s'éloignant).. Mais comprenez qu'il y a entre nous une barrière infranchissable. Comprenez que je hais les vôtres d'une haine irrémédiable… ... Vivez bien pour moi, M. le Juge.

Ils se quittent.

 

Hardy.- (au dos tourné de Geoffroi, brandissant le poing) Saleté de nanti. Pourri de bourgeois.

Geoffroi avance, les yeux inondés de larmes.

 

 

 

 

Quai des Tanneurs. Banquet de traiteur. Lise et Geoffroi recevant Michel, Jérôme, Leïla.

 

Lise.- Il était juste, que vous, qui aviez vécu les péripéties de mon intrigue, que vous assistiez à l'heureux dénouement.

 

Un peu plus tard. Tous assis autour d'une table basse, Geoffroi servant le champagne. Tous lèvent le verre.

Leïla.- Vous êtes témoins que j'ai déconseillé à Lise de s'éprendre de Geoffroi. Il est trop beau, trop bien fait, trop intelligent, pour ne vous contenter que d'une femme. Aux sultans comme vous, il faut des harems.

Lise.- Je l'aime au risque qu'il n'aime pas que moi. … … Je le connais. S'il me trompe, il se sentira coupable. Plus il me trompera, plus il se sentira coupable. Il se sentira à la fin si coupable, qu'il ne me trompera plus.

Jérôme.- C'est alors que tu le tromperas. Avec moi

Tous rient.

 

Leïla.- Je souhaiterais que vous ne la réserviez pas à votre seul culte, que vous l'autorisiez à sortir dans le monde.

Geoffroi.- Aimer Lise, c'est aimer qu'elle aime ceux qui l'aiment.

Jérôme.- (levant la main) Je vais être saignant. Vous êtes objectivement aussi beau que moi, mais moins frais déjà. Ma trop grande jeunesse mûrit déjà, votre maturité déjà se débilite. (Tous rient) Je fais une guerre de siège, le temps est mon allié. A la première poterne laissée ouverte par négligence, j'envahis, j'occupe. Vous êtes prévenu.

Tous rient. Michel.- Vous m'êtes chers tous les deux également et interdits également, (à Lise) toi parce que tu es femme, vous, (à Geoffroi) parce que vous avez une femme. Aime, toi, Geoffroi pour moi, et vous, aimez Lise pour moi.

Jérôme.- Geoffroi un discours.

Les autres : Geoffroi, un discours.

Lise.- On attend.

 

Geoffroi.-(se levant) De Lise, c'est simple, il n'y a qu'une chose à en dire, c'est : rien. Elle ne sait rien de rien. Encore si elle économisait ses forces pour les investir dans les études, pas du tout. Elle redouble sa 2ème année de droit, si je n'y mets pas bon ordre, elle la triplera, la quadruplera. Même en ce pauvre bagage des femmes d'antan, cuisine, ménage, raccommodage : elle est nulle. Il vaut mieux ne pas lui donne à allumer le gaz, on exploserait sur la rampe de lancement. Je ne dis pas que je ne viendrai pas à bout de son ignorance crasse, de son indolence, de sa nonchalance. Grâce à mes efforts, l'idée de retrousser un peu ses manches, au moins d'ouvrir le premier bouton, lui répugne déjà moins. … … Par contre, par contre (un silence) riche, incroyablement riche, riche à profusion, riche d'une richesse débordante, Lise l'est d'un organe précieux, duquel le monde est incroyablement pouilleux : .. .. du cœur. Cette richesse-là fait mon aimée exceptionnelle entre toutes.

Applaudissements vigoureux.

Michel : Lise, à toi. Leïla : Lise. Jérôme : Ne le loupe pas.

 

Lise.-(se levant) Un monstre, d'une double monstrueuse monstruosité, de savoir et de travail, tel est mon aimé. Mon ignorance, mon indolence, humbles, muettes, essaient de se faire oublier, lui, son savoir et son travail hurlent, criards vous déchirent les oreilles. Il sait tout de tout, et ce qu'il ne sait pas, il travaille comme un fou pour le savoir. Jusqu'à ce en quoi les hommes d'antan étaient nuls, en cuisine : c'est un chef, en ménage, c'est la fée du logis. On le croit au bout de son savoir : Y suis-je ? - Pas du tout.- M'y voilà ? - Vous n'en approchez pas. Je vous laisse à penser, s'il continuait à enfler, ce qui arriverait à la grenouille, si, grâce à mes efforts, il ne commençait pas enfin à se désintoxiquer de cette double drogue.. .. .. Par contre, par contre (un silence), pauvre il est, mais pauvre incroyablement, pauvre d'une indigence affreuse, pauvre extraordinairement de cet organe précieux, dont notre pays si dur de cœur est incroyablement pouilleux : .. .. du cœur. Il m'aime un peu, mais il est incroyablement loin de ce qu'il devrait. Je reconnais qu'il lui est poussé sur le caillou, un mince de tapis de mousse verte. Mais on est loin du compte.

Tous rient et applaudissent.

 

Geoffroi.- (levant son verre) Bref, ils se marièrent.

Un court silence.

Lise.- Ou ne se marièrent pas

Un court silence.

Geoffroi.- Ils eurent 3 enfants

Un court silence.

Lise.- Ou 2.

Un court silence.

Geoffroi.- Ou 1.

Un court silence.

Lise.- Ou zéro.

Tous riant, levant le verre.-A tous, à eux, à nous, à vous, à moi.

Jérôme.- Vive les pas mariés.

Tous.- Vive les pas mariés.

Ils trinquent et boivent.