Jeanne la Pucelle

 

acte un

 

1

 

1. Domrémy. Juin, aux aurores. La ferme de Jean d'Arc. La cuisine. Dans la cheminée, brûle un feu, qui chauffe un chaudron d'eau, suspendu à une crémaillère. Au bas bout de la table, Jean, 10 ans, assis, effile des haricots verts. Au clocher de l'église, sonne l'Angélus du matin. Entre par la porte de la cour, Isabelle Romée, portant un seau d'eau. Elle va à la pierre d'évier, emplit les deux baquets. Jean sort du vaisselier 5 écuelles, 5 cuillers, 2 louchettes, les pose sur la table. Isabelle Romée sort de la huche une miche de pain noir, sur une planchette sur la table coupe des tranches de pain, qu'elle pose dans une corbeille ; cherche dans la resserre un morceau de lard, sur la planchette sur la table, coupe le lard en cubes, qu'elle pose sur une écuelle, retourne poser le lard dans la resserre, en revient avec une jatte de fromage blanc qu'elle pose sur la table, rapporte de la resserre sur un plateau 5 pots de pommes tapées.

Entre Jacques 11 ans, qui porte un panier de panais, qu'il pose sur le vaisselier.

Entre Jeannette, qui porte un panier qui contient une poule plumée et un pot avec le foie et le gésier. Elle prend la poule, va à la cheminée, la flambe, pose la poule et le pot avec le foie et le gésier sur le vaisselier.

Entre Jean d'Arc, qui porte une balle de toison de mouton. Dans un coin de la cuisine, il ouvre la balle de toison, étale les poils à sécher.

Tous, Jean d'Arc le premier, se lavent les mains dans un baquet, se rinçant dans l'autre, puis s'essuyant.

Jean d'Arc.- A table.

Jean d'Arc se place derrière la chaise du bout, Jacques et Jean derrière les chaises de part et d'autre de lui. Isabelle Romée reste debout devant le vaisselier, Jeannette reste debout devant la huche.

Jean d'Arc.- Seigneur

Tous.- Nous te remercions pour le repas que nous allons prendre et donne du pain à ceux qui n'en ont pas. Ainsi soit-il.

Les hommes s'assiéent, Jean d'Arc se sert le premier, puis Jacques, puis Jean. Isabelle Romée se sert ensuite, pose son écuelle sur le vaisselier, restant debout ; puis Jeannette, qui pose son écuelle sur la huche, restant debout. Tout le monde étant servi :

Jacques d'Arc.- Bon appétit.

Tous.- Bon appétit.

Déjeunent tous. Au bout d'un moment.

Jacques d'Arc.- 10 ans, jour pour jour : Azincourt, sinistre date… ... Depuis 10 ans, nuages gris obscurcissent nos jours. .. Ciels bouchés du matin au soir. Couverture éternelle de bas nuages. On scrute les nuages, on cherche en vain le soleil, on ne sait même pas si le soleil existe encore. .. .. Depuis, Dauphin, dépossédé, désapproprié, banni et relégué en pauvre province sous Loire. Quel duc, quel comte se porte à son secours ? Nul comte, nul duc… ... Voyez comme bas sommes descendus : on raconte que si France a été égarée et perdue par une femme Isabeau, France serait retrouvée et gagnée par une pucelle lorraine. Faute de ducs et de comtes, pythonisses et devineresses, se rabattent sur pucelles. C'est vilainement dit : c'est donner des idées folles à des filles folles..

Un silence.

Jeannette.- Désespoir, comme toi, ne me quitte de jour et de nuit. .. .. Ah, si j'étais garçon.

Jacques d'Arc.- … Paysans, manants sont gens infirmes, inaptes, incapables, juste bons que pour cette vilenie : être utiles. Chevaliers seuls sont bien nés, seuls sont faits pour exploits de guerre. Si tu étais garçon, tu dirais : si j'étais chevalier… … ...La seule chose que tu peux, c'est aller à l'église prier Notre Seigneur Dieu du ciel, qu'il commande à Nos Seigneurs de la terre.

Jeannette.- C'est ce que je ne cesse de faire, mais. Dieu semble sourd à mes prières. Tant de vouloir avons, et si peu de pouvoir. Pieds et poings ne demandent qu'à batailler, et sont ficelés par cordes d'impuissance.

Un silence.

Jean d'Arc.- Et demain sera un jour de plus. (se levant) Seigneur

Tous.- (se levant) Nous te remercions de la nourriture que nous venons de prendre. Ainsi soit-il. J

Jean d'Arc.- Jacques, tu viendras avec moi retourner le foin. Jean, tu chercheras du pissenlit. Jeannette, tu retourneras la partie du jardin où étaient les haricots.

Tous.- (l'un après l'autre) Oui, papa.

Tous s'activent. Jean prend la vaisselle, la met dans un baquet et sort. Jeannette sort.

Isabelle Romée va dans la chambre du fond revient avec du linge à laver qu'elle dépose dans un grand baquet, avec un battoire, du savon et une planche.

Jeannette entre par la porte de la cour, un linge plié en main, va au baquet de la pierre d'évier, le trempe et le lave.

Isabelle Romée.- (s'approchant, regardant, riant, lui serrant entre ses bras) Tu laves ton premier linge ?

Jeannette.- (sérieuse) Oui. (Isabelle Romée l'embrasse)

Isabelle Romée.- Quand ça m'est arrivé, j'avais pour désir d'épouser le Christ : avec lui j'étais au moins sûre qu'il ne me ferait pas les 14 enfants que mon père avait faits à ma mère. Je voulais vivre pour Jésus, dans la paix, le silence, la prière : c'était pour moi la plus belle des vies. Mais mon père m'a forcé de toute son autorité paternelle de me marier. .. ..Ne fais pas comme moi, Jeannette,,ne laisse pas ton père décider pour toi.

Jeannette ne répond rien. Isabelle Romée prend le baquet de linge, et sort. Jeannette rince son linge, va le suspendre dans le jardin, revient, va vider les deux baquets, revient les remplit d'eau fraîche, sort, va dans la grange prendre une bêche, et s'éloigne.

 

2. Dans le jardin. Jeannette retourne les planches. On entend sonner l'Angélus de midi. Jeanne plante la planche, va dans un coin du jardin, où est de la paille tassée, et une couverture. Dans ce coin, elle s'agenouille.

Jeannette.- (priant, off) Saintes chéries : Sainte Marguerite, qui pour préserver ta virginité, t'habillant en homme, coupant tes cheveux, sous le nom de frère Pélage, a prononcé tes vœux dans un monastère d'hommes ; Sainte Catherine, qui ne savais ni lire ni écrire, et a été déclarée Docteur de l'Eglise, s'il vous plaît, conseillez-moi… … D'enfant indistincte, me voilà distincte : fille, hélas. Suis de corps précisée, faut-il que me précise, d'esprit. Vierge, suis en âge de ne plus l'être ou de l'être toujours. … Virginité est facile tant qu'on reste vierge. Mais dès qu'on a goûté l'amour, sais bien que l'amour vous dévore. Il y a tant de beaux hommes sur terre, que ce serait pitié de n'en aimer qu'un. Pour sûr que ne serais pas la femme d'un seul homme. J'aimerais tellement l'amour, que ne me lasserais jamais d'aimer, même vieille. .… Saintes chéries, conseillez-moi.

Elle se couche, se pelotonne sous sa cape, regarde au ciel, se tourne sur le côté, et s'endort.

 

3. Jeannette dormant, rêve.

De son jardin, elle voit, du côté de l'église, une lumière resplendissante. Ses deux saintes, Sainte Marguerite, en frère Pelage, Sainte Catherine, en Docteur de l'Eglise, s'approchent d'elle, affables, lui lavent mains et visage pleins de terre, et la prenant chacune par une main, la conduisent vers l'église, qui a la forme du Château St Ange. Elles la mènent par le pont-levis dans la cour : face à elle, sur son cheval blanc étincelant, en armure blanche resplendissante, le connétable du Seigneur Dieu, Saint Michel, l'attend, et derrière lui, les légions d'anges des trois armes : dominations, vertus, puissances armées d'arbalètes ; séraphins, chérubins, armés de boucliers et de hallebardes ; anges et archanges, à cheval, épée en mains. Saint Michel lui adresse la parole :

Saint Michel.- Jeanne, d'ordre de Dieu, quand tu auras 16 ans, tu iras trouver Messire Robert de Baudricourt, capitaine de la place de Vaucouleurs, et lui demanderas de te mener à Mgr Dauphin. Quand tu seras au Dauphin, tu lèveras le siège d'Orléans, et tu conduiras le Dauphin à Reims, où tu le feras sacrer et couronner.

Jeanne.- (pleurant, se tordant les mains) Monseigneur Saint Michel, suis vilaine et inepte manante.

Saint Michel.- D'ordre de Dieu, consacre-lui ta virginité de corps et d'âme, et tu auras pour armées son Connétable et ses trois légions d'anges, qui sont mille fois plus puissantes qu'armées d'Angleterre et de Bourgogne.

Jeanne.- (pleurant, se tordant les mains) Suis deux fois infirme, femme et manante.

Saint-Michel.- Dieu te commande, Jeanne. Obéis.

Jeanne.-(pleurant, s'agenouillant) Obéirai.

Saint Michel.- Jusqu'à tes 16 ans, comme un page chez son seigneur, tu apprendras le métier des armes, qui est monter à cheval, courir des lances, t'escrimer à l'épée. Tes 16 ans t'adoubant chevalier, tu seras prête à exécuter ton mandat.. … … Si tu as besoin de conseil, fais appel à tes deux chéries saintes Sainte Marguerite et Sainte Catherine : jamais elles ne te failliront.

Jeannette ouvre les yeux, se réveille, radieuse.

Jeannette.- (s'agenouillant) Seigneur Dieu, je jure que t'aimerai et te serai fidèle comme un épouse aimante. En retour, comme un bon mari, te prie d'aimer et protéger ta jeune épouse .

Rayonnante, prenant sa fourche, elle rejoint son père.

 

 

2

 

1. Domrémy. 3 ans plus tard. La ferme de Jean d'Arc. Isabelle Romée. Entrent Jeannette et Jean d'Arc.

Jean d'Arc.- (à Jeannette) Peux-tu me dire pourquoi tu m'as renié devant le juge ? Je t'avais promise à Roger. Il n'y a aucun garçon qui t'aille mieux. Bien fait, de beau visage, de belle tournure, intelligent, un peu plus haut que toi d'âge et de taille, son père a du bien, il est amoureux de toi, tu ne peux prétendre à meilleur parti.

Jeannette.- C'est vrai.

Un silence.

Jean d'Arc.- Tu n'es pas sans l'aimer.

Jeannette.- J'ai de l'amitié pour lui.

Jean d'Arc.- As-tu dans l'esprit et dans le cœur quelqu'un d'autre ?

Un silence.

Jeannette.- Oui.

Jean d'Arc.- Je le connais ? Tu ne veux pas le dire ? Ce serait une mésalliance ?

Un silence.

Jeannette.- (hésitant) Dans l'autre sens.

Un silence.

Jean d'Arc.- Dans l'autre sens ?

Jeannette.- Notre Seigneur.

Jean d'Arc.- Notre Seigneur ?

Un silence.

Jeannette.- (honteuse, baissant la tête) Jésus.

Jean d'Arc est interdit. Un long silence.

Jean d'Arc.- Tu achoppes aux garçons, Jeannette ?

Jeannette.- Je te semble timide ?

Jean d'Arc.- Ton père et ta mère te montrent mauvais exemple ? Il y a entre nous souvent de la pluie et du mauvais temps, mais après la pluie, le beau temps n'a jamais failli.

Jeannette.- J'ai les meilleurs parents du monde. Pour rien au monde n'en voudrais d'autres.

Un silence.

Jean d'Arc.- Tu te prives d'humaine condition de femme.

Jeannette.- Humaine charnelle condition de femme n'est que part de femme. Nous ne sommes pas qu'épouse et mère, comme homme n'est pas que mari et père.

Un silence.

Jean d'Arc.- Fille de plein air tu es. Ne te vois pas dans un couvent.

Un silence.

Jean d'Arc, soucieux, regarde Isabelle Romée, qui l'ignore, quitte la cuisine.

Un silence.

Isabelle Romée.- Choisis ta vie, Jeannette. Ne te laisse amollir.

Ayant fait des miches, Isabelle Romée les sort porter à leur fournil. On entend Jeanne sortir de l'étable Bertrand le percheron.

 

 

2. Le champ d'en bas. Jeannette, les deux bras sur les manches de la charrue, les brides dans la main droite, appuyant sur le soc, termine un sillon. Au bout du sillon, elle fait à Bertrand tourner le soc, pour le nouveau sillon, regarde autour d'elle, va à Bertrand, le détache de la charrue, brides en main le mène jusqu'à un saule, l'approche du saule, monte sur une branche basse du saule, et de là monte à cru sur Bertrand. Du plat de la main, elle le fait monter le pré d'à côté le champ. En haut, elle le tourne vers le bas, et de la voix, du poing, du talon, elle le fait trotter. Elle est vilainement secouée, et tant, qu'elle est obligée de s'accrocher à la crinière et de se pencher sur le cou. Mais elle tient bon. Au bout du trot, elle arrête Bertrand, descend, le mène à la charrue, y attelle Bertrand et continue de retourner le champ.

 

3. Un autre champ, un autre jour. Bertrand et Jeannette finissent de retourner le sillon. Jeannette fait comme la fois précédente, mais avant de monter Bertrand, d'un couteau qu'elle sort de sa poche, elle coupe une baguette, qu'elle effeuille sauf à son extrémité. Elle fait monter Bertrand au pas jusqu'au haut d'un pré, et, de la voix, du talon, de la baguette, elle fait si bien, qu'elle pousse Bertrand au galop. Elle est si secouée, qu'elle s'agrippe à la crinière, toute penchée de côté, se couche sur le cou du cheval, finalement tombe par terre à plat sur le ventre. Bertrand s'arrête de lui-même. Jeannette se relève, se voit pleine de boue, et éclate de rire. Elle va au ruisseau en contrebas,ôte la boue, revient à Bertrand, à la charrue,et continue de retourner le champ.

 

4. Autre champ, autre jour. Tout se passe comme les fois précédentes, sauf que cette fois, Bertrand galopant, Jeannette, le corps droit suivant le galop du cheval, sa main gauche tenant la bride, sous son bras droit, tient un long tronc de petit bouleau. Galopant vers un mirabellier, pointant son tronc, criant : Montjoie Saint Denis, du bout du tronc elle accroche un petit sac suspendu à une branche, le déchire, et l'emporte au bout de sa lance. Exubérante : Vive Dieu.

 

5. Autre jour. Jeannette cueille le long de l'orée de la forêt, sous les basses branches, des trompettes de la mort. Elle s'arrête, sort son couteau de sa poche, choisit une belle branche mince, mais rigide, de plus de 5 pieds de longueur, l'effeuille entièrement, va vers l'orée de la forêt, choisit un épais fourré de ronces armées d'aiguillons bien méchants, contre le fourré pare, fond, attaque, s'allonge, s'efface, volte, porte une botte, s'escrime, et pour finir, se précipite sur une trouée du fourré, en criant Montjoie Saint Denis, les aiguillons s'accrochant à elle. Enfin, cachant son épée, elle ramasse son panier et se dirige vers la ferme.

 

6. La ferme de Jean d'Arc. Fin de la nuit. Sur la table, la galette d'anniversaire piquée de 16 bougies entamée. Jeannette, en jupe rouge, son père, sa mère, ses frères, tous enlacés.

Jeannette.- De toute ma vie, point ne serai plus heureuse, que le suis avec vous.

Elle les serre dans ses bras.

Jeannette.- (à ses frères) Point n'est aujourd'hui fête de Saint. N'en profitez pas, pour chômer, les garçons.

Tous rient. La famille se débande.

 

7. Dehors, une cape sur elle, sur une route, dans le brouillard de l'aube.

Jeannette.- (off) … ….13, 14, 15 ans, aube froide, entre loup et chien, traces sales et grises de la nuit d'enfance. (Le soleil se lève en face d'elle) … 16 ans, enfin. Belle aurore, à l'horizon, vous sourit d'un chaud sourire. Après longue veillée d'armes, mes 16 ans m'adoubent enfin.

Elle s'éloigne sur la route.

 

8. La basse petite maison isolée de Durand-Laxart. Entre Jeannette.

Jeannette.- (appelant) Tonton. Vieil hibou. Marabout mélancolique, où tu es ?

Paraît Durand-Laxart.

Jeannette.- Vieil ours qui ne croit ni en Dieu ni en Diable, bonjour.

Durant-Laxart.- Bonjour, mon unique.

Jeannette.- " Si vous avez la foi comme un grain de sénevé, tu dirais à cette montagne, transporte-toi d'ici à là, elle se transporterait. " La foi fait force. Se priver de foi, c'est se priver de force. Penser dans le vide, c'est être irrésolu, croire, c'est s'armer d'audace.

Durant-Laxart.- Pardon, je crois en quelque chose, en toi.

Jeannette.- Si tu crois en moi, Tonton, tu dois croire en ce que je crois.

Durant-Laxart.- En tes chair et os, je crois, mais en tes vapeurs et fumées, je ne crois pas. C'est comme ça. Je n'y peux rien.

Un silence.

Jeannette.- Mes chair et os, tu peux quand même les accompagner jusqu'à Vaucouleurs ?

Durant-Laxart.- Quand ?

Jeannette.- Pas demain.

Durant-Laxart.- (fronçant le sourcil) Aujourd'hui ? Ça fait 4 heures de marche.

Jeannette.- (s'en allant sur la route) Philosophe méditatif, te laisse tremper dans tes brouillards.

Durand-Laxart.- (courant) Quelle tête dure tu as. Tu me laisses le temps de m'habiller, fermer les volets ?

Jeannette attend en marchant de long en large. Durant-Laxart apparaît, prêt.

Jeannette.- En passant, je veux dire au revoir à mon père.

Durant-Laxart.- Tu ne lui as rien dit ? (hochant la tête) Ç'est encore toi.

Elle devant, lui derrière, ils s'éloignent.

 

11. De la route, tous deux longent un champ, où Jean d'Arc, de sa charrette, épand du fumier.

Jeannette.- Papa.

Jean d'Arc se tourne vers Jeannette.

Jeannette.- Je vais à Vaucouleurs avec l'oncle Durant-Laxart.

Jean d'Arc.- Mes craintes n'étaient pas vaines.

Jeannette.- S'il te plaît, ne me l'interdis pas, pour que je n'aie pas la douleur de te désobéir.

Jean d'Arc.- Je ne te le permets pas, ni ne te l'interdis non plus. Je ne veux pas être cause que tu me désobéisses, ni ne veux être cause que tu m'obéisses. (Il se détourne)

Jeannette.- Adieu, papa.

Elle s'éloigne les larmes aux yeux. Elle prend la main de Durand-Laxart, elle la serre fort.


 

 

acte deux

 

1

 

1. Vaucouleurs. Devant la poterne du château., gardée par un homme d'armes et un sergent. Jeanne, Durand-Laxart.

Jeanne.- Tonton, vous présent, une part de moi sera à vous. J'ai besoin de tout moi.

Durand-Laxart.- Je comprends. Il s'éloigne.

Elle attend qu'il soit parti.

D'assez loin, Jeanne s'adresse au sergent.

Jeanne.- (au sergent) Beau sergent, veuillez dire au Seigneur Robert de Baudricourt, que Jeanne, fille de Jean d'Arc de Domrémy, est venue à pied de Domrémy lui demander audience, pour chose capitale.

Le sergent hésite, balance, regarde Jeanne, qui le regarde dans les yeux. Finalement, il entre au château. Peu de temps après, le sergent revient, fait signe à Jeanne de la tête d'entrer. Elle entre. De la tête, le sergent indique à Jeanne, l'écuyer Jean de Metz, qui l'attend.

Jean de Metz.- (s'inclinant) Jean de Metz, écuyer de Messire Robert de Baudricourt.

Jeanne.- Messire écuyer, ne suis fille ni folle, ni extravagante, mais raisonnable, qui sait ce qu'elle dit. D'ordre de Notre Seigneur Dieu tout puissant, suis venue à chambre Vaucouleurs du Dauphin de France, pour que son capitaine Messire Robert de Baudricourt me mène ou me fasse mener auprès Dauphin sur Loire. Suis mandatée par Notre Seigneur Dieu tout-puissant, pour faire lever le siège d'Orléans aux Anglais, et conduire Monseigneur Dauphin à Reims, pour qu'il soit sacré et couronné.

Jean de Metz.- Ne savez-vous pas que les Anglais sont en passe d'enlever Orléans, de chasser le Dauphin, et de prendre toute la France d'en bas ?

Jeanne.- Suis là, justement, pour que cela ne soit pas. Tant l'a-t-on prié Dieu, nul duc nul comte ne se trouvant, qu'à la fin, il a fait appel à créature deux fois infirme, manante et fille. Prière de dire cela à Messire Robert de Baudricourt.

Jean de Metz regarde attentivement Jeanne, se résout enfin à s'éloigner. Longtemps après, il revient, fait signe à Jeanne de le suivre. Elle le suit par une série de couloirs, jusqu'à une galerie, où passe Robert de Baudricourt.

Jeanne.- Gentil Messire, suis Jeanne, fille de Jean d'Arc

Baudricourt.- (agacé, de la main, la coupant) Sais tout ça. Ton père sait que tu es là ?

Jeanne.- Oui, Messire.

Baudricourt.- Tu es venue avec sa permission ?

Jeanne.- Non, Messire.

Baudricourt.- Tu crois à Notre Seigneur Dieu, et tu n'obéis pas à ton père ?

Jeanne.- Messire, Saint Michel Archange

Baudricourt.- (agacé, de la main, la coupant) Chansons déjà chantées. Quel âge as tu ?

Jeanne.- 16 ans.

Baudricourt.- Vapeurs de la puberté te montent à la tête, fillette. Tu vas retourner chez ton père, et lui demander de te marier.

Jeanne.- Messire, Monseigneur Dieu tout-puissant

Baudricourt.- (agacé, de la main, la coupant) Suffit. Contes déjà contés. Si Dieu voulait secourir le Dauphin, il le ferait de toute sa puissance, et non de la faiblesse d'une fillette.

Jeanne.- Messire Baudricourt

Baudricourt.-.- (en colère) Vas-tu m'obéir, ou veux-tu que je me fâche ? (d'un geste méprisant, il lui fait signe de partir)

Il la quitte, Jean de Metz fait un geste, comme s'il n'y pouvait rien, et raccompagne Jeanne.

 

2. Un autre jour. Devant la poterne du château. Jeanne est accompagnée qu'une quarantaine de personnes. Jean de Metz paraît à la poterne, il aperçoit les gens, fait signe à Jeanne d'entrer.

Jeanne.- Messire écuyer, est-ce de ma faute si Dieu me harcèle ?... ...Nosseigneurs croient astrologues, chiromanciens, magiciens, armés de science douteuse, qui leur parlent une langue abstruse, et ils ne croient pas une fille, mandatée par Dieu, qui parle une langue simple et claire… Messire Ecuyer, dites à Robert de Baudricourt que personne ne pourra recouvrer au Dauphin son royaume que moi. Le temps me dure comme une femme enceinte d'enfant. S'il ne m'aide pas, j'irai, seule, à pied, dussé-je m'y user les jambes jusqu'aux genoux.

Jean de Metz s'éloigne.

Tout de suite après, arrive Robert de Baudricourt, furieux.

Jeanne.- (de loin) Messire, le temps ne va pas tarder, où Anglais enlèveront Orléans.

Baudricourt.- Qu'est ce que je t'ai dit, la folle ? Si tu es trop illettrée pour entendre paroles, peut-être es-tu assez animal pour sentir coups ? (Il lui donne une bonne gifle) Si je te revois, je te ferai reconduire chez ton père, les fers aux pieds entre deux hommes d'armes. Fiche le camp dans ta campagne.

Jeanne recule, est reconduite par Jean de Metz. Robert de Baudricourt aperçoit la quarantaine de personnes devant la poterne. Il s'en va en secouant la tête, et en donnant un coup de poing dans le mur.

 

3. Un autre jour. Dans une salle Robert de Baudricourt est penché sur ses comptes. Jean de Metz s'approche de lui.

Baudricourt.- Oui ?

Jean de Metz.-Voulez-vous venir voir, Messire ?

Il neige. Jean de Metz conduit à la fenêtre Baudricourt, qui aperçoit devant le château une foule.

Jean de Metz.-Ils sont là à cause de la fille… ...Me suis enquis d'elle. Tous les matins suit la messe, communie, toutes les après-midi suit les vêpres. Gentille envers tous, femmes hommes de tous âges, sage, modeste, raisonnable, ne prêtant attention aux garçons, elle a persuadé si bien tout le monde de ses voix, que d'abord son quartier, à présent tout Vaucouleurs croit en elle. Ils lui ont acheté des vêtements d'homme, un cheval et son harnais, pour aller vers le Dauphin, à Chinon.

Silence.

Jean de Metz.- Le Duc de Lorraine, qui est souffrant, lui a envoyé un cheval et une escorte, et l'a fait venir à Metz. Elle lui a dit que, s'il était malade, c'était parce qu'il avait délaissé sa noble épouse Marguerite de Bavière, pour sa maîtresse roturière, et que jamais il ne guérirait, s'il ne reprenait avec lui sa noble épouse.

Silence.

Baudricourt.- (brusque) Fais monter la sorcière.

Jean de Metz.- Elle est en son logement.

Baudricourt.- (prenant son court manteau au passage) Fais chercher à la paroisse un prêtre exorciseur.

On voit Baudricourt, précédé de Jean de Metz fendre la foule, pendant qu'un écuyer court à la paroisse.

 

4. Le logis de Jeanne. Devant, attendent Baudricourt agacé, allant et venant, et Jean de Metz, derrière eux, une foule. Arrive le prêtre exorciseur, en surplis, seillon d'eau bénite où trempe un goupillon à la main. Baudricourt lui fait signe de le précéder. Arrivés devant Jeanne, habillée en garçon, les seins serrés, les hanches floues :

Le prêtre.- (faisant du goupillon sur Jeanne un signe de croix) Prince des démons, si tu habites cette femme, je te conjure de la quitter, au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Jeanne.- (riant) Messire Curé, pourquoi faites-vous deux fois même chose ? M'avez confessé ce matin et m'avez donné l'absolution.

Le prêtre.- (gêné) Messire de Baudricourt voulait s'assurer que vous n'étiez pas sorcière.

Baudricourt.- (coupant de la main) Suffit. N'allons pas pérorer. (à Jeanne) Quand est-ce que vous voulez que je vous fasse mener au Dauphin ?

Jeanne.- Plutôt aujourd'hui que demain.

Baudricourt.- Préparez-vous. Je vous fais une escorte. Rendez-vous au château.

Il sort, agacé, suivi de Jean de Metz.

 

5. Dans la cour du château. Il fait très froid et presque nuit. L'escorte de trois hommes d'armes bien vêtus, est prête. Le cheval de Jean de Metz est prêt.

Baudricourt.- (devant l'escorte) C'est Jean de Metz qui conduira l'escorte. (indiquant un écuyer, qui s'approche avec son cheval) Je lui donne pour écuyer Bertrand de Poulengy.

Par la porte du château, entre Jeanne à pied, chaudement vêtue, tenant son cheval par la bride.

Baudricourt.- (à Jean de Metz) Vous traversez pays occupés par Anglais et Bourguignons.

Jean de Metz.- (montrant un palimpseste) Nous éviterons tous fleuves, rivières et vallées où sont implantés dans riches villes et bourgs, Anglais et Bourguignons. Passerons par plateaux et montagnes, où gîtent dans pauvres villages et lieux dits, pauvres paysans, du parti du Dauphin. Voyagerons de nuit. Selon mes calculs, mettrons 11 à 12 jours.

Un silence.

Baudricourt.- (à tous) Jurez que vous conduirez Jeanne bien et sûrement jusqu'au Dauphin.

Tous.- (tendant la main) Nous le jurons.

Baudricourt se met à l'écart, observant Jeanne, fait un signe. Tous montent à cheval, Jeanne avec aisance, Baudricourt en est tout surpris.

Baudricourt.- (à Jeanne) Qu'il arrive ce qu'il arrivera.

Il s'éloigne, la petite troupe se dirige vers la porte. Baudricourt se retourne, regarde Jeanne, hoche la tête de droite à gauche. Puis il crie vers la chapelle : Messire Aumônier, j'ai une lettre à dicter. Il rentre dans le château, se retournant une dernière fois, hochant la tête.

 

6. En chemin. Quelque lueur d'aube. Jean de Metz est en tête, le suit Jeanne, que suit Bertrand de Poulengy, et les trois hommes d'armes. Ils arrivent en vue d'un village. Jean de Metz fait un signe, se détache et va vers le village. Il en revient, fait un signe : tous entrent par le porche du cloître d'un minuscule monastère, qui se referme sur eux. Dans le jardin du cloître, ils dessellent les chevaux. Puis ils installent leurs bagages dans la salle capitulaire. Jean de Metz s'absente. Bertrand de Poulengy, les hommes d'armes, Jeanne préparent un feu, cherchent de l'eau dans la petite fontaine du bout du jardin. Jean de Metz revient avec des vivres, qui sont mis à cuire. Jean de Metz s'absente à nouveau, revient avec un moine : tous deux apportent aux chevaux paille et seigle. L'équipe se restaure. Les deux hommes d'armes jettent par-dessous de bas regards de temps à autre sur Jeanne, ce que remarque Jean de Metz. A la fin du repas :

Jean de Metz.- (à Jeanne) Jeanne, Bertrand et moi, nous avons un mot à vous dire.

Ils l'emmènent sous la galerie du cloître.

Jean de Metz.- Jeanne, excusez nos trois hommes d'armes : ils sont vaillants hommes et honnêtes, mais ce sont paysans, qui vivent avec les animaux, et sont animaux eux-mêmes. Pour eux, pucelage est maladie dont il faut guérir pucelles au plus vite. J'ai surpris de bas regards.

Jeanne.- Je les ai surpris aussi.

Jean de Metz.- Bertrand et moi, vous proposons de dormir entre nous, nous serions vos remparts.

Jeanne.- (soulagée) Si j'avais été sans cesse à guetter, je n'aurais dormi que d'un œil, je n'aurais pas été reposée pour demain. Merci de défendre ma virginité autant que moi, d'autant que seriez en âge de lui faire assaut plutôt. …(de ses deux mains, elle leur serre un bras à chaque)

Tous se couchent, Jeanne entre Jean de Metz et Bertrand de Poulengy.

 

7. Fin du jour. Jeanne se lève, va à la petite fontaine, se lave figure, cou, mains et pieds, se sèche et revient se réchauffer sous sa couverture. Jean de Metz et Bertrand de Poulengy se lèvent ensuite, se lavent ensemble, s'essuient. Jean de Metz s'absente, revient avec du lait dans un pot, du pain et des pommes. Ils mangent sur le pouce. Le soir tombe. Ils sellent leurs chevaux, attachent leurs bagages, attendent que la nuit tombe tout à fait. Jean de Metz donne le signal du départ.

 

8. Il gèle à pierre fendre. On les voit chevaucher aux crépuscules, par épaisse neige et beau ciel glacé, par colline et par monts. Jean de Metz ralentit le pas, se met à la hauteur de Jeanne.

Jean de Metz.- (se frottant les mains) Fait froid à glacer les os, ne sens plus mes pieds jusqu'aux genoux ; je frotte mes mains pour qu'elles ne deviennent pas du bois ; mon nez est un fanal rouge qui coule ; me pelotonne en moi comme un petit vieux, et vous, vous avez tête haute, vous êtes droite comme un i, vous regardez d'en haut de vous, comme un donjon.

Jeanne.- Comme vous, ne cesse de trembler comme vous. Ne cesse de craindre qu'un obstacle se dresse au travers de notre route

Elle jette les yeux de tous côtés. Ils font route.

 

 

2

 

1. Chinon, en vue. Jeanne, heureuse : Chinon, elle pique des deux, tous la suivent. L'escorte entre dans Chinon, Jean de Metz demandant le chemin, arrive devant l'hôtel du chevalier d'Alice

Chevalier d'Alice.-Jean de Metz. Avez mis les bouchées doubles. Bonjour à tous.

Par le porche entre l'escorte , les 3 hommes d'armes son conduits vers les communs, les deux écuyers et Jeanne vers la maison.

De la haute salle, le chevalier, montrant, par la fenêtre :

Chevalier d'Alice.- Le château Chinon, -pas en très bon état-, de notre Dauphin, -pas en trop bon état non plus.

Jeanne.- Connaissez Mgr Dauphin, Messire ?

Chevalier d'Alice.- Je ne connais que lui.

Jeanne.- Le reconnaîtrais, si le voyais dans la rue ?

Chevalier d'Alice.- (riant) Entre tous. Il est le seul à être comme il est.

Jeanne.- C'est à dire ?

Chevalier d'Alice.- Il a 25 ans, il est de votre taille. (hésitant un moment, puis) A le peindre non par les yeux d'un peintre de cour, mais par les miens, sauf le respect que je lui dois, il est maigre comme un lapin dépiauté, tant qu'il muscle ses bras et sa poitrine de bouillons de laine. Il a de petits yeux de taupe. Il est un peu pelé de cils, de sourcils, comme un peu glabre. Il a un visage triangulaire mou, un gros et large nez écrasé, des joues tombantes, la lèvre inférieure lippue, et il est triste comme l'hiver : c'est l'homme le laid et le plus gentil de la terre.

Jeanne se répète mentalement ce qu'elle a entendu.

Jeanne.- Est une église auprès, est une messe à cette heure ?

Chevalier d'Alice.- (montrant par la fenêtre) L'église. (à ce moment les cloches sonnent) La messe.

Jeanne.- Merci, Messire.

Jean de Metz.- Jeanne. Ne voulez-vous vous restaurer ?

Jeanne.- Ai faim de prier et communier, Jean de Metz.

Jeanne les quitte. Jeanne sort de l'hôtel du chevalier.

Un passant la voit sortir de l'hôtel, la dévisage, et, courant par les rues, crie : Jeanne la Pucelle est arrivée. Jeanne la Pucelle est arrivée. Jeanne la Pucelle est arrivée. Du monde apparaît aux fenêtres.

 

2. Le château Chinon. Le Dauphin Charles dans sa chambre, finissant de se vêtir, devant son miroir.

Charles.- (off) Si laid que sa mère, par honte de lui, non seulement l'a relégué et banni dans la basse cour, à régenter chapons, dindes, poules, oies, mais, en plus, à présent, veut mettre la main sur son poulailler.. … (il se dirige vers la chapelle du château). Dauphin, Si peu roi, si peu homme, que, comme femmelette, il implore le secours de Dieu.

Il va vers la chapelle du château, s'agenouille devant l'autel.

Charles.- (priant) Mon Seigneur Dieu, encore et toujours, te requiers, te prie, te supplie me dire si suis vrai fils du roi Charles le 6ème et légitime héritier de couronne de France, et, si vrai est, et que le royaume me doit appartenir, vouloir donner cause à ma cause. Amen.

Il se lève, s'agenouille, fait un signe de croix, et sort vers la salle du conseil.

 

3. La salle du Conseil. La Trémoille, qui a une lettre en main, le Trésorier du roi, qui a en main ses comptes. Entre Charles.

Charles.- Messires, bonjour.

Tous deux.- (s'inclinant) Monseigneur.

Charles les invite à prendre place.

Charles.- Déclare ouvert Conseil du Roi. Messire Trésorier, veuillez faire état du piteux état des finances royales.

Le Trésorier.- Il y a une telle pénurie d'argent que c'est pitié. Ce jour, tant de l'argent du roi que du mien, n'ai en caisse royale que 4 écus.

Charles.- Piteux roi de troupe ambulante, couronné d'une couronne de carton. .. .. (montrant à La Trémoille la lettre qu'il a entre ses mains) Messire La Trémoille, la mauvaise nouvelle du jour ?

La Trémoille.- (montrant la lettre) Vous rappelez-vous la lettre de Messire Robert de Baudricourt, capitaine de Vaucouleurs, qui vous annonçait la visite d'une pucelle de Lorraine ? La pucelle est à la porte du château et demande audience.

Charles.- (ironique) Non seulement, mon père le roi fou m'a perdu, mais pour me regagner, le seul être qui se présente, est une fille folle… ... Quelles folies dit la folle ?

La Trémoille.- Elle me fait vous dire qu'elle est mandatée par le Roi des Cieux, pour lever le siège d'Orléans aux Anglais, et conduire le Dauphin à Reims, pour qu'il soit sacré et couronné.

Charles.- (riant) Rien que ça… … Elle crie comme un fausset, roule des yeux ?

La Trémoille.- Elle est claire, raisonnable, de sens rassis. Elle me dévisageait sans gêne aucune, observait ave curiosité l'état délabré du château. ...Si j'étais vous, Monseigneur, je la recevrais.

Charles.- Serais fou au point de recevoir une folle.

La Trémoille.- . .. ..Si elle avait été seule, je lui aurais jeté un baquet d'eau sur la tête. Je néglige à cause, mais prête attention aux effets. Le peuple de Vaucouleurs avait pris son parti, maintenant (il lui montre la fenêtre) c'est le peuple de Chinon

Charles va à la fenêtre.

La Trémoille.- La crédulité du peuple me ferait plus incrédule encore, si cela se pouvait, mais il y a une chose, en quoi je crois, c'est en sa quantité.... Si le peuple croit en elle, hommes d'armes, qui sont du peuple, croiront aussi en elle. Croiront en elle aussi en elle chevaliers, duc, comtes, qui, bien souvent, sont encore plus crédules que le peuple. (il montre la lettre)

Charles.- A Dieu ne veuille que me rende plus ridicule encore que je suis.

La Trémoille.- Ne vous faites pas ridicule, faites la, elle ridicule. .. … Recevez la en salle, au milieu de votre cour, en vous perdant parmi. Si elle vous reconnaît pas, les rires seront de votre côté.

Charles.- (éclatant de rire) Bien, voilà qui me plaît. Faisons.

Ils sortent.

 

4. La salle. Chevaliers et dames de la cour. Charles est perdu parmi eux.

Charles.- (à tous) Comptez moi pour ce que je suis, pour rien. (à La Trémoille) Cherchez-la.

La Trémoille sort, puis revient avec Jeanne. La Trémoille se perd parmi les courtisans. Jeanne observe l'ensemble.

Jeanne.- (off) Où est le Dauphin ? (Elle remarque que personne ne prend garde à elle) Ces coquins me jouent un tour.

Puis, elle passe méthodiquement chaque courtisan en revue.

Jeanne.- (faisant devant chaque homme un commentaire, off) Grand.. ..Trop beaux yeux… … Trop vieux… .. Trop belle bouche ourlée.. .. Large, un bassin de femme.. .. Visage carré.. ..Nez d'aigle.. ..Poilu, velu.. .. Petit, tout petit.. . ..Musclé, un bûcheron. ..Nez trop fin de demoiselle.. ..Belle chevelure bouclée.. ..Jeune, jeune doit avoir dix-huit ans.. .. ..(elle arrive devant Charles, qui lui tourne à demi le dos, et semble en pleine conversation ; elle le passe, termine sa revue, se tourne vers l'ensemble, observe Charles (off) Celui-là veut un peu trop que je ne le voie pas.

Elle fait son tour pour le voir de face.

Jeanne.- (off) Sans faute, c'est l'homme le plus laid et le plus triste de la terre

Elle se met de côté, s'agenouille devant le Dauphin, lui embrasse les genoux.

Jeanne.- Gentil Dauphin, j'ai pour nom Jeanne la Pucelle.

Les courtisans s'écartent.

Jeanne.- Monseigneur, j'ai été mandatée par Notre Seigneur le Roi des Cieux, pour lever le siège d'Orléans, et vous mener à Reims pour que soyez sacré et couronné Roi de France, à charge que vous consacriez France à Dieu…(lui tenant les mains, à voix plus basse) ...Les Saintes Marguerite et Catherine, Monseigneur, sur l'ordre de leur Seigneur Dieu m'ont commandé de vous faire serment, qu'êtes le seul et vrai fils légitime du roi Charles le 6ème et de la reine Isabeau de Bavière, et seul vrai héritier légitime de la couronne de France.

Charles se met à genoux, à hauteur de Jeanne.

Charles.- C'est vrai. Tes voix te l'ont dit ?

Jeanne.- Sur Dieu, elles me l'ont juré et fait serment.

Radieux, il circule par la compagnie.

Charles.- (à tous, rayonnant) Vive Dieu, Mesdames, Messires. Cette pucelle m'a montré un signe qu'elle est vraiment mandatée par Dieu. (tout, guilleret, la priant de se lever) Venez, Jeanne.

Ils descendent les escaliers ; monte à leur rencontre le duc d'Alençon.

Duc d'Alençon.- (à Charles, riant) Monseigneur, je chassais la caille, quand un messager est venu me dire qu'une pucelle était arrivée auprès du Dauphin, pour lever le siège mis par les Anglais devant Orléans. Viens rire de cette farce.

Jeanne.- Quel est ce gentil seigneur ? Qu'il est beau et bien fait.

Charles.- Jeanne, Jean, Duc d'Alençon, mon cousin.

Jeanne.- Soyez le bienvenu. Plus ensemble seront seigneurs de sang royal, plus forts serons-nous… ..Beau visage, beaux yeux bien ouverts, belles dents, beau sourire, beau parler, je sens que j'aurai beaucoup d'amitié pour vous.

Jeanne continue de descendre, Charles à côté d'elle, le duc d'Alençon, derrière eux, ironique, hochant la tête, n'en croyant pas ses oreilles.

 

5. Dans le champ clos, avec une quintaine. Des chevaux sellés, des lances. Charles ne dit rien, attend. Le duc d'Alençon s'approche d'un cheval, le monte, se saisit d'une lance, pousse le cheval au galop, court une lance, frappe la quintaine, revient.

Jeanne.- Beau galop, belle lance, gentil duc.

Duc d'Alençon.- (flatté) Merci, jouvencelle.

Jeanne.- (corrigeant) Jeanne.

Duc d'Alençon.- (hésitant) .. Jeanne.

Jeanne.- Bel exemple que n'essaierai pas d'imiter.

Elle s'approche à son tour d'un cheval, le monte, se saisit d'une lance, pousse son cheval au galop, court une lance, frappe la quintaine, revient, descend. Charles et le duc d'Alençon en sont interdits.

Duc d'Alençon.- Etes-vous jouvencelle ou jouvenceau ?

Jeanne.- Jouvencelle de la tête aux pieds, et ne désire pas être autre... ..A combattre, des chevaliers adroits comme vous vont m'être utiles.

Duc d'Alençon.- (flatté, s'inclinant, de derrière elle) En suis heureux.

Elle s'éloigne, examine chevaux et harnais.

Duc d'Alençon.- (à Charles) Dieu sait, Monseigneur, me suis battu pour vous à Verneuil, reviens de 5 ans de captivité, croyais ne relever que du Dauphin et de moi, et me retrouve devant cette pucelle comme un petit garçon… … Vieillard de 28 ans, ne rêve plus que de briller devant fillette de 16 ans.(Il hoche la tête en riant)

Ils rejoignent Jeanne.

 

6. Salle à manger du château. Le Dauphin et la Dauphine en milieu de table, La Trémoille à côté du Dauphin, d'Alençon à côté de la Dauphine, Jeanne à côté de D'Alençon. Le repas, frugal, se termine.

Charles.- Jeanne qu'il vous plaise d'écouter Alain, mon poète. Lui ai demandé de vous réciter pour vous les deux premiers huitains de son poème La Belle Dame Sans Souci. .. ..Alain.

Alain.- (se levant, et se plaçant face à la table, mais non près)

Naguère chevauchant, pensais

Comme homme triste et douloureux

Au deuil où il faut que je sois

Le plus dolent des amoureux

Puisque par son dard rigoureux

La mort m'emporta ma maîtresse

Et me laissa seul, langoureux,

En la conduite de Tristesse.

Vifs applaudissements, de Charles le premier. Alain s'incline, souriant jusqu'aux oreilles, excessivement flatté.

Duc d'Alençon.- (applaudissant, à voix basse, à Jeanne) Comment trouvez ?

Jeanne.- (à voix basse) Il pleure. On l'applaudit. Il rit d'avoir joliment pleuré.

D'Alençon éclate de rire, puis de la main s'excuse vis à vis du Dauphin.

Charles.- Qu'en dites vous, Jeanne ?

Jeanne.- Il semble que c'est poésie, Monseigneur.

Charles.- (ironique) Vous avez très bien dit, Jeanne. C'est poésie.

Charles demande à Alain de lire le deuxième huitain, qu'on entend au loin indistinctement.

Jeanne se penchant vers D'Alençon :

Jeanne.- (bas à son oreille, à D'Alençon) Excusez-moi. Parler renvoie à parler, lire renvoie à lire, écrire renvoie à écrire, et ne sais ni lire, ni écrire. Notre parlerie à nous, paysans, c'est faire et taire. Bonne nuit.

Elle se lève à demi, discrètement, s'incline de loin, vers le Dauphin, lui demande par gestes, la permission d'aller se coucher. Charles le lui permet, et du geste, demande à deux serviteurs, d'accompagner Jeanne. Jeanne sort. D'Alençon, muet, rit jusqu'aux oreilles.

 

7. Chinon. Le lendemain. La cour du château. Beaucoup d'hommes d'armes. Jeanne, est accueillie par le Dauphin. Charles, Jeanne passent par les couloirs, encombrés d'hommes d'armes, qui suivent des yeux Jeanne. Ils arrivent dans une pièce, où sont La trémùoille, d'Alençons, La Hire, d'autres capitaines.

La Trémoille.- (à Jeanne) Grâce à votre bruit et rumeur, banquiers de Venise et de Hollande prêtent à Monseigneur Dauphin belles sommes d'argent. Ces hommes d'armes ont été recrutés par Monseigneur Dauphin pour vous.

Jeanne.- Bien.

Charles.- (présentant) Jeanne, grâce à votre rumeur et bruit, ces chevaliers veulent combattre pour moi. Seigneur d'Alençon, La Hire, Seigneur De Rais.

Jeanne.- Bien. (elle leur serre la main virilement)

Charles.- (montrant à Jeanne son étendard, où est peint Notre Seigneur Dieu au ciel, entouré de deux anges, avec, inscrits JESUS MARIA) Votre étendard aux armes de votre Seigneur Dieu, comme vous l'avez demandé.

Jeanne.- Bien.

Charles.- (présentant) Votre garde et intendant Jean d'Aulon. (Jeanne lui serre la main virilement disant : Jean d'Aulon) (montrant l'armure) Votre armure à votre taille, avec un armet, pour casque.

Jeanne.- (devant tous) Jean d'Aulon, prenez note.

Jean d'Aulon sort de son sac de quoi écrire.

Jeanne.- Ecrivez. Vous Suffort, Classidas et la Poule, je vous somme de par le roi des Cieux, de lever le siège d'Orléans, et que vous vous en retourniez en Angleterre. Jeanne la Pucelle. Faites envoyer aux Anglais.

Les capitaines la regardent, ironiques, hochant la tête, d'Alençon seul gardant son sérieux.

Jeanne.- (à tous) Seigneurs capitaines, rendez vous à Blois, pour assister, vous et hommes d'armes à messe, confesser, communier, avant bataille.

Tous sortent, prodigieusement amusés.

Jeanne.- (à La Trémoille) Messire la Trémoille, faites charger sur charrettes vaches, troupeaux moutons, sacs de panais, sacs de farine, tonneaux de vin, et les conduire sur berge Loire un quart de lieue en aval d'Orléans. Faites venir et amarrer, même endroit, bateaux à voiles et péniches en quantité suffisante.

La Trémoille.- (sur un regard de Charles) Je fais.

Sort La Trémoille.

Jeanne.- Monseigneur, vous plaise, avec moi prier Dieu dans votre chapelle.

Charles.- Il me plaît.

Ils sortent.


 

 

acte trois

 

 

1

 

 

1. Blois. Un vaste pré, devant la Loire. Adossé à Loire, un autel où s'affairent en habits d'église évêques, chanoines, frères, prêtres. Devant l'autel, se rangent les hommes d'armes. Sur un monticule, Jeanne et le duc d'Alençon, en armes, qui surveillent l'ensemble. Au loin arrive vers eux un messager, portant l' étendard d'Arthur de Richemont.

Duc d'Alençon.- (pointant du bras le messager, en colère, s'écartant de Jeanne) Sacré nom de Dieu. Il manquait plus que lui.

Jeanne.- (fâchée) Duc… ...Si propre, si soigné, la bouche si belle, avec de si belles dents, la souille de sales jurons. Non seulement, c'est sale et dégoûtant, mais injuste et imbécile. Offensez Dieu tout puissant, comme si c'était lui, qui amenait ce messager vers nous.

Duc d'Alençon.- Excusez, Jeanne.

Le messager arrive, descend de cheval.

L'homme d'armes.- (à Jeanne) Messire Connétable de Richemont, avec ses hommes d'armes, vient prêter main forte à l'armée royale.

Et il repart.

Duc d'Alençon.- (reculant) Si acceptez compagnie d'Arthur de Richemont, Jeanne, par obéissance à Monseigneur Dauphin, m'en irai et ne ferai plus guerre.

Jeanne.- Expliquez.

Duc d'Alençon.- Arthur de Richement est mal voulu de Monseigneur Dauphin, qui l'a mis en disgrâce et ne veut voir de sa vie. Arthur de Richemont avait gravement insulté le comte La Trémoille.

Jeanne.- Monseigneur Dauphin est-il si riche d'hommes d'armes, qu'il puisse se donner le luxe de refuser capitaine et hommes d'armes en plus ?

Arrive Arthur de Richemont, à cheval.

Le duc d'Alençon quitte Jeanne.

Jeanne.- (à voix haute) Beau duc.

Le duc d'Alençon se retourne.

Jeanne.- Il est besoin de s'aider.

Il continue de descendre.

Jeanne.- Me laisserez vous seule ?

Il la regarde, et s'en revient.

Arthur de Richemont.- C'est vous Jeanne ?

Jeanne.- Qui pourrait d'autre ?

Arthur de Richemont.- On m'a dit que vous êtes de par Dieu, bien que vous sembliez bien charnelle pucelle, qui a la goutte au nez. (Jeanne rit et de son gantelet ôte la goutte de son nez) Si vous êtes de par Dieu, ne vous crains en rien, car Dieu sait mon bon vouloir. Si vous êtes de par le diable, je vous crains encore moins.

Jeanne.- Beau connétable, n'êtes pas venu de par moi. Mais parce que vous êtes commandé, êtes venu de par vous, soyez le bienvenu.(elle lui tend virilement la main)

Arthur de Richemont.- (au duc d'Alençon, lui tendant la main) D'Alençon. Vous et moi, sommes hommes d'exploits de guerre, non hommes de cour, comme La Trimouille sa culotte.

D'Alençon éclate de rire, lui serre la main.

Jeanne place d'Alençon, De Richemont, au premier rang, devant l'autel, où se trouvent déjà La Hire, de Rais et autres capitaines. Ils se laissent faire, mais Richemont, qui n'en croit pas ses yeux, tournant la tête de tous les côtés.

 

A côté de l'autel les étendards, celui de Jeanne parmi. Face à l'autel, sur la prairie montante, sont rangés capitaines et hommes d'armes. En marge des hommes d'armes, à droite et à gauche, sont, par intervalle, des confesseurs en surplis assis sur une chaise, avec un prie-dieu à côté d'eux. Quelques hommes d'armes se confessent. Tout en haut, derrière les hommes d'armes rangés, après un vide,en désordre, pêle-mêle, des hommes d'armes, qui parlent, rient, plaisantent à voix haute. Jeanne remonte les hommes d'armes, arrive au vide, se place devant cette masse en désordre, qui se tait, mais ricane. Les derniers rangs d'hommes d'armes, curieux, se tournent pour assister à la scène.

Jeanne.- (à voix haute) Messires, ne vous vois ni confesser, ni agenouiller, ni faire signe de croix, ni baisser tête, ni remuer lèvres pour prier. ... .. N'êtes pas hommes d'armes chrétiens. Etes loups gloutons, bêtes sauvages. Ne venez habiter la bergerie, parmi les brebis du troupeau. Votre repaire, c'est bois et forêts. Retirez-vous d'église.

Elle avance vers eux, en étendant les bras : Retirez-vous d'église. Ils reculent. Elle presse le pas, ils pressent le pas. Et puis des marges de cette foule, se détachent des hommes d'armes qui vont vers les confesseurs, et puis enfin , tous comblent le vide et se rangent derrière les hommes d'armes rangés. Le dernier des rangs rangés sourit. Jeanne rejoint, devant, les capitaines.

A l'autel, un officiant en chasuble.- (chantant) Gloria in excelsis Deo

Tous.- Et in terra pax hominibus

L'officiant.- Bonae voluntatis Laudamus te

Tous.- Benedicimus te

L'officiant.- Adoramus te

Tous.- Glorificamus te.

L'officiant.- Gratias agimus tibi propter magnam gloriam tuam, Domine Deus

L'officiant.- Rex caelestis, Deus pater omnipotens

Tous.- Domine filius Jesu Christe

L'officiant.- .Ame-en.

Tous.- Ame-en.

Un silence. Un peu plus tard, les hommes d'armes s'alignent devant prêtres et moines, et communient.

 

2. Tous hommes armes, en rangs, par la Sologne, vont vers Orléans. A cheval, Jeanne remonte l'armée jusqu'à l'arrière. Suivant les arrières, elle voit une troupe de filles à soldats, qui suit l'armée. Elle se place à cheval devant elles, leur barrant la route.

Jeanne.- Cataus catins. Si vous désirez qu'hommes d'armes se battent corps et âmes, de toutes leurs forces, et d'une seule pièce, vous voudrez qu'aucune de leurs pensées et forces, en chair et en esprit, ne reste en arrière à traîner avec vous. Aidez hommes d'armes à remporter pleine et entière victoire, ôtez-vous d'eux. Par amour de France, retournez en ville.

L'une d'elles.- Tu as raison, Jeanne. Nous faisons ce que tu dis.

La plupart font demi-tour. Quelques unes persistent. Jeanne prend son épée, descend de cheval, va vers elles. Toutes s'enfuient sauf une.

Jeanne.- Femme de mauvaise vie, à enseigner aux hommes mauvais amour, va-t-en.

La femme.- Pourquoi fourres-tu ton nez entre mes jambes ? Est-ce que je fourre le mien entre les tiennes ? Qu'est-ce qui est plus utile à un homme, une pucelle qui se refuse, ou une catin qui se vend ? Je suis avec eux chez moi, plus que toi .

Jeanne.- (se précipitant l'épée dressée) Tu partiras parce que je le veux, et je le veux parce que Dieu le veut.

Au moment où Jeanne allait la toucher, la femme tourne le dos, et fuit le plus vite qu'elle peut. Jeanne la pourchasse, en grande colère, frappant l'herbe avec violence à droite et à gauche de la femme. Heurtant une pierre, l'épée se casse en deux. La femme se tourne et éclate de rire. Jeanne dressant le moignon de son épée, se précipite sur elle. La femme s'enfuit pour de bon.

La femme.- Pucelle folle à lier. Pucelle folle à lier.

et disparaît. Jeanne siffle son cheval,le monte et disparaît vers l'armée.

 

3. En aval d'Orléans. Jeanne surveille l'embarquement des vaches, troupeaux de moutons, sacs de panais, sacs de farine, tonneaux de vin des charrettes dans les bateaux à voiles et les péniches amarrés. Les armées sont en attente. Sur un tertre, Duc d'Alençon, De Richemont, La Hire, et autres capitaines sont penchés sur une carte.

Jeanne.- (à Jean d'Aulon) Ecrivez. Vous duc de Bedford, qui vous dites régent du Royaume de France pour le Roi d'Angleterre, vous archers et hommes d'armes, qui êtes devant la ville d'Orléans, allez-vous en dans votre pays, de par Dieu. Si vous ne faites, la Pucelle vous frappera d'un si grand ahay, qu'il y a mille ans qu'en France n'en fut si grand. Jeanne la Pucelle. Envoyez à Anglais.

Jean d'Aulon monte à cheval, et galope vers la première bastide anglaise, celle des Tourelles.

Jeanne s'aperçoit que Dunois fait se tourner les hommes d'armes, pour contourner les bastides anglaises

 

 

Jeanne furieuse va vers eux.

Jeanne.-(à Dunois) C'est vous Dunois, le bâtard d'Orléans ?

Dunois.- (s'inclinant) Suis heureux de voir de mes yeux, celle que mon cousin Charles m'a présentée de sa bouche.

Jeanne.- Suis heureuse que sang royal vienne anoblir armée du Dauphin. .. ..Qu'avez-vous ordonné ?

Dunois.- (montrant la Loire) Courant Loire et vents nous sont contraires : les bateaux ne peuvent remonter jusqu'à Orléans. (montrant la carte) La porte la moins assiégée d'Orléans est la porte de Bourgogne. De l'avis du conseil des capitaines, exercés à usage et pratique de la guerre, le meilleur est tourner les bastides anglaises, passer Loire au-delà bastide Saint Loup, et entrer dans Orléans par porte de Bourgogne, pour renforcer le camp des assiégés.

Jeanne.- J'ai moi, une chef plus aguerri que vous tous, d'un conseil supérieur au vôtre. Vous voulez le tromper et me tromper, mais c'est vous qui vous trompez. Vous, Monseigneur Bâtard d'Orléans, et Messire la Hire, (montrant les bateaux à voiles et les péniches) irez par bateaux, et péniches, avec vivres, couleuvrines, droit sur Orléans, par Loire.

Elle descend vers les bateaux. Soudain, se lève un violent vent d'Ouest, qui fait claquer les étendards, emporte la carte, gonfle les voiles. Les capitaines n'en croient pas leurs yeux. Jeanne jette un coup d'œil de côté sur les voiles gonflées, et sourit.

Dunois.- (appelant) Jeanne. (Jeanne se tourne) Ce vent n'était pas, maintenant il est. C'est pur miracle. C'est preuve que vous êtes envoyée par Dieu.

Jeanne.- S'il n'y avait pas eu ce que vous appelez miracle, ne m'auriez pas crue envoyée par Dieu.

Dunois.- Non, par ma foi.

Jeanne.- (éclatant de rire) Alors, c'est miracle.

Jeanne.- (aux capitaines) Après conseil de Dieu, suivrai conseil des capitaines. Pendant que Monseigneur Bâtard entrera par bateaux dans Orléans, moi, capitaines, hommes d'armes, nous cachant, ne nous cachant pas, tournerons bastides anglaises, jusqu'à Saint-Loup, qu'attaquerons. Anglais, nous suivant en parallèle, lâcheront bastide l'une après l'autre, pour défendre tous Saint Loup contre nous.

Dunois.- N'irai pas. Ira à Orléans celle qui commande aux vents et aux rivières.

Jeanne.-Je me battrai.

D'Alençon.- Jeanne. Orléans est affamée de vous autant que de vivres. Veuillez rassasier leurs cœurs en même temps que leurs corps. Nous hommes d'armes, sachant qu'êtes dans Orléans, nous battrons avec d'autant plus de courage.

Tous les capitaines.- Jeanne, faites.

Un silence.

Jeanne regarde autour d'elle. Jeanne.- A condition qu'avec moi ailleMonseigneur Bâtard d'Orléans.

Dunois.- Vais.

Les capitaines à la tête de leurs hommes d'armes se mettent en marche, pour contourner les bastides anglaises. Jeanne, Dunois, et La Hire, retenu par Dunois, qui sont restés sur place, voient les Anglais, laissant quelques archers dans chaque bastide, suivre en parallèle, l'armée royale, abandonner une bastide après l'autre. Jeanne, Dunois, La Hire descendent vers les bateaux chargés, y montent, les font désarrimer : les bateaux par voile, rames et perches, mettent le cap sur le porte d'Orléans la plus proche. La Hire et ses arbalétriers, boucliers devant eux, défendent les bateaux contre les quelques archers, qui du haut de la bastide des Tourelles, leur décochent des flèches. Les bateaux accostent devant Orléans, sont arrimés. La porte d'Orléans s'ouvre. Paraît le bourgmestre, derrière lui on voit foule.

Le Bourgmestre.- (à Jeanne, se mettant à genoux) Orléans fait serment à ange envoyé par Dieu de gratitude éternelle.

Jeanne.- (éclatant de rire, allant au Bourgmestre, le levant) Suis de chair d'Eve, Messire Bourgmestre, comme êtes de chair d'Adam. C'est devant Monseigneur Bâtard d'Orléans, que devez agenouiller. (Elle le fait de s'agenouiller, avec elle)

Le Bourgmestre.- (à Dunois) Bourgmestre d'Orléans fait hommage de sa ville à Monseigneur Bâtard d'Orléans, et le prie d'en reprendre paternelle possession.

Dunois.- Merci, messire Bourgmestre.

Sur un signe du Bourgmestre,, deux hommes d'armes s'avancent avec deux palefrois, dont l'un est une haquenée blanche. Il invite Dunois et Jeanne à entrer dans Orléans. Dunois fait un signe à Jeanne : après elle. Jeanne lui répond par un autre signe : après vous.

Jeanne.- (au Bourgmestre) Monseigneur Bâtard entrera, ne suis que commissionnaire. N'entrerai que quand les vivres auront été débarqués et distribués.

Dunois.- N'entrerai que quand Jeanne entrera.

Les bourgeois, avec ordre, débarquent les vivres, en chargent des charrettes, qu'ils entrent dans la ville, et les distribuent en différents points.

 

4. Au soir. Le Bourgmestre apparaît. Le Bourgmestre.- Vivres ont été distribués, Jeanne. Dunois.- Jeanne. Allons. Dunois et Jeanne montent à cheval, Jeanne précédant Dunois, mais se mettant de côté, et de la main présentant Dunois. Tout Orléans les accueille, avec des torches, et des vagues de Noël. La Hire, les archers, les porteurs de couleuvrines suivent. Le Bourgmestre les conduit à l'hôtel de Jacques Boucher. Dunois, Jeanne et La Hire entrent dans l'hôtel, et sont reçus dans une salle somptueusement décorée aux armes du Roi de France.

Le Bourgmestre.- (à Jeanne) Voulez-vous dire paroles, Jeanne ?

Jeanne.- Pour qui ne sait ni lire ni écrire, Messire Bourgmestre phrases sont lacets, collets, nœuds coulants, qui étranglent et laissent sans voix. (de la main indiquant Dunois) Beau et noble parler sont pour nobles et belles personnes. Suis bêche salie de terre, à l'aise seulement à bêcher terre.

Elle sort, La Hire s'empresse de la suivre.

La Hire.- (grandement soulagé, lui serrant les mains) Grand merci, Jeanne. Ecouter longuement longue parole creuse me creuse encore. M'avez délivré d'atroce supplice.

Jeanne éclate de rire. Aux Tourelles, dit Jeanne. La Hire la guide avec une torche. Jeanne éclate de rire.

 

5. Devant les Tourelles, dont les meurtrières sont éclairées par des torches. Jeanne, La Hire.

Jeanne.- (appelant) Classidas. Classidas. Jeanne la Pucelle veut te parler.

Au bout d'un instant, paraît sur la courtine Gladsdale et plusieurs seigneurs anglais.

Jeanne.- Seigneur Classidas, la Pucelle te demande que tu te rendes, de par Dieu, et tu auras la vie sauve.

Gladsdale.- Vacharde bouseuse, sale porchère, va plus loin, m'asphyxie de ton orde puanteur. Putain pourrie et bâtard impuissant voilà paire française. Attends que t'attrape, t'embrocherai, cochonne de lait, te brûlerai à grand feu, te donnerai à dévorer à cochons sauvages.

Avec un geste injurieux, il disparaît, ainsi que sa suite. Jeanne ne peut retenir ses larmes.

La Hire.- (riant) La Pucelle a touché le soudard au point sensible : il crie comme un porc qu'on égorge. (Jeanne fondant en larmes) Jeanne. Teniez tout à l'heure paroles louangeuses pour rien, tenez maintenant paroles injurieuses pour tout. Ne savez ce que pensez.

Jeanne, sanglotant, court à l'hôtel, La Hire courant après elle Jeanne Jeanne

Elle se réfugie dans l'entresol, qui lui est réservé, et toute habillée, se couche dans un vaste lit, où dort une autre femme, couvre son visage de la couverture.

Jeanne.- (off, sanglotant) Vrai, suis une vache. … … Qui pleure comme une vache. .. (soudain elle se dresse) Jeanne, pisseuse, il te sied pleurer dans les plumes, dehors à Saint-Loup on se bat.

Elle se lève, met son armure, de son épieu frappe le plafond, crie : Jean d'Aulon, mon étendard. Elle sort, par la fenêtre Jean d'Aulon lui jette l'étendard, et l'étendard, l'étoffe enroulée en main, elle court vers la porte de Bourgogne. Jean d'Aulon, mettant son casque, la suit, derrière lui, heureux, La Hire.

Jeanne croise des hommes d'armes blessés, puis des fuyards de plus en plus nombreux. Voyant Jeanne, les fuyards font demi-tour, la suivent, la dépassent, passent le pont Saint Loup, en criant redressent les échelles contre les remparts de la bastide St Loup. Furieux, ils grimpent aux échelles, malgré aux flèches, pierres, parviennent à la courtine, Jeanne, parmi eux, se défendant de la hampe de son étendard comme une diablesse, tuent ou jettent par-dessus les créneaux tous Anglais qu'ils trouvent. En haut, de l'autre côté, le duc d'Alençon, se bat sur la courtine. Jeanne et lui, se battant, se rejoignent, pour voir la courtine désertée par les Anglais, et de l'intérieur de la bastide ouvrant la porte, s'enfuir vers la bastide Saint Jean le Blanc.

Tous.- (en une formidable clameur) Noël. Noël. Bastide St Loup est prise. (Jeanne s'agenouillant) Gloire et louange à Dieu.

Tous.- (s'agenouillant) Gloire et louange à Dieu.

Jeanne.- (à D'Alençon) Beau duc, veuillez occuper bastide jusqu'après-demain. Il faut que surveille Dunois : ai peur qu'il ne fasse des siennes.

D'Alençon.-Si fait.

Jeanne.- (fort à d'Alençon) Demain ne sera pas fait guerre : c'est fête de l'Ascension. Il y aura grand messe, confession, communion, vêpres et salut.

Jeanne revient vers Orléans, avec La Hire.

La Hire.- (hésitant) Jeanne. Demain, c'est jeudi. Ce n'est pas jour de messe obligatoire.

Jeanne.- Assistez messe par obligation, ou par amour pour le Seigneur ? A Noël, le Seigneur Dieu descend homme, à Ascension le Seigneur homme remonte Dieu. C'est Fête plus que Fête. .. .. Avez bien besoin vous confesser, La Hire.

La Hire.- Pitié, Jeanne, non. Me mettre sans armes tout nu, devant bavard pâle et blanc asticot , en robe de femme, qui fouille ma nudité dans tous coins et recoins, c'est chose que je ne peux.

Jeanne.- Crainte et amour de Dieu, c'est être chrétien. Par crainte, amour de Dieu, et par amitié pour moi, demain vous confesserez et communierez.

La Hire.- (soupirant) Bien Jeanne.

 

6. Le lendemain. Au sortir de la messe, Jeanne avec La Hire, Jean d'Aulon et un archer, retourne aux Tourelles.

Jeanne.- Jean d'Aulon écrivez : Vous, Anglais, qui n'avez aucun droit sur ce Royaume de France, le Roi des Cieux vous ordonne et vous commande, par moi, Jeanne la Pucelle, de retourner en Angleterre, sinon, vous ferai un tel ahay, dont sera perpétuelle mémoire. Jeanne la Pucelle.

Jeanne plie le papier et le ficelle à une flèche.

Jeanne.- (aux Anglais) Anglais, lisez. Ce sont nouvelles.

L'archer envoie la flèche. Gladsdale paraît, déplie le papier.

Gladsdale.- Sales nouvelles de salope des Français. (faisant mine de s'essuyer) Ce qui sort de bouche française de devant, est reçu par bouche anglaise de derrière.

Il fait signe qu'il s'en essuie, et disparaît. La Hire éclate de rire. Deux larmes coulent sur les joues de Jeanne.

Jeanne.- Croyais qu'après notre victoire d'hier, ne m'insulterait plus.

La Hire.- (hilare) Anglais a une telle cacade devant la Pucelle, qu'il souille ses chausses, il s'essuie avec n'importe quel papier qui leur tombe sous la main.

Jeanne.- (à Jean d'Aulon) Demain me ferez la messe tôt. (à La Hire) Dites à tous, Dunois, Duc d'Alençon et autres capitaines, que demain matin aux aurores, monterons de St Loup conquerrons Saint Jean le Blanc, et ferons bonne guerre.

La Hire.- (heureux) Avouez que c'est mieux que bondieuseries.

Jeanne.- (sévère) Confesserez de ça demainb matin avant messe.

La Hire.- (soupirant) Bien, Jeanne.

 

7.Le lendemain, aux aurores, branle-bas de combat. Jeanne, Jean d'Aulon portant l'étendard de Jeanne, La Hire vont vers la Bastide St Loup, y montent, y rejoignent sur la courtine le duc d'Alençon, Richemont et autres capitaines.

Duc d'Alençon.- (riant, montrant la bastide de Saint Jean le Blanc) Le bruit de la Pucelle fait plus que la Pucelle.

Ils voient les Anglais fuir la bastide Saint Jean le Blanc pour la bastide Saint Augustin. Jeanne, duc d'Alençon et les capitaines les suivent, vont à la bastide Saint Jean le Blanc, l'occupent. De la courtine, ils observent la bastide Saint-Augustin.

Jeanne.- Pas trop heureuse qu'ils vident bastide Saint Jean le Blanc, pour remplir Saint Augustin.

D'en bas, ils voient Dunois, à cheval, suivi de ses lieutenants, observer la bastide Saint Augustin, donner ordre aux hommes d'armes de retourner à Orléans, et placer le Seigneur de Gaucourt, en faction sur le chemin qui mène de la bastide Saint Jean le Blanc à la bastide Saint Augustin, et retourne à Orléans. Quand les Anglais voient les Français s'en aller, ils sortent, en troupe, de la bastide Saint Augustin, et en criant, poursuivent les fuyards. Jeanne, se précipite, descend, suivi du Duc d'Alençon, La Hire, Richemont, de Rais, va droit au Seigneur de Gaucourt, qui sort son épée.

Gaucourt.- Ordre de Monseigneur Dunois : je tue tout homme d'armes qui ira contre bastide Saint Augustin.

Jeanne.- C'est moi le chef d'armée. Nos hommes d'armes obtiendront ce qu'ailleurs ont obtenu.

Elle avance résolument. Gaucourt lève son épée. La Hire pousse Gaucourt, qui tombe ridiculement par terre. Jeanne avance résolument vers les Anglais, qui poursuivent les Français. Quand ils la voient, ils rebroussent chemin, et courent s'enfermer dans la bastide Saint Augustin. Les Français fuyards, eux, en voyant Jeanne, font demi-tour, en criant, prennent échelles dans la bastide Saint Jean le Blanc, les dressent, furieux, Jeanne et les capitaines parmi, y grimpent, malgré flèches, pierres, parviennent à la courtine, Jeanne, se défendant bellement de la hampe de son étendard, et tuent tous Anglais qui se présentent. Derrière eux, les Anglais, par la porte, fuient vers la bastide des Tourelles. De la courtine, Jeanne et les capitaines observent la bastide des Tourelles.

Duc d'Alençon.- Il y a dedans masse d'Anglais.

Jeanne.- Crains que Monseigneur Dunois ordonne ce qui n'est pas à ordonner. (au duc d'Alençon) Beau duc, veuillez garder bastide Saint Augustin.

Jeanne descend, et Jean d'Aulon portant son étendard, va en Orléans.

 

8. Orléans. Le lendemain aux aurores. Jeanne en armure, entre dans la salle, où se tient le conseil des capitaines.

Dunois.- (à Jeanne) Jeanne, Dieu a fait grande grâce à notre parti. Avons emporté trois bastides. Orléans est bien approvisionnée de vivres. Mais Anglais, dans bastide des Tourelles sont trop nombreux, trop bien armés, trop bien fortifiés. Conseil des chefs de guerre a décidé d'attendre secours du Dauphin pour attaquer les Tourelles.

Jeanne.- Avez été à votre Conseil, Monseigneur, ai été à mon Conseil à moi, supérieur au vôtre. Il m'a ordonné d'attaquer les Tourelles dès ce matin.

Elle sort, les capitaines la suivent. Archers devant, arbalétriers, tirant, hommes d'armes portant les échelles, capitaines, Jeanne, armée de son étendard, suivie de Jean d'Aulon, vont vers la bastide des Tourelles, au pas de course.

Jeanne.- (s'arrêtant, parlant fort) Classidas, rends toi au Roi des Cieux. Tu m'as appelé putain, j'ai grand pitié de ton âme.

A la bastide, échelles dressées, Jeanne montant une des premières, hommes d'armes sont assaillis de flèches, pierres. Certains parviennent jusqu'aux créneaux, les Anglais se défendent bien, les repoussent, les combats sont furieux.

 

9. Crépuscule. Les hommes d'armes français se battent toujours aussi furieusement, mais ne sont pas arrivés à prendre pied sur la courtine.

Dunois.- (s'avançant sur le pont, avec une trompe, à voix haute) Moi, Dunois, bâtard d'Orléans, comme c'est l'heure du soir, que les hommes d'armes sont las et fatigués, et que la bastide ne peut être gagnée aujourd'hui, je sonne la retraite.

La trompe sonne la retraite. Les hommes d'armes descendent des échelles, Jeanne parmi eux, Jean d'Aulon, portant l'étendard de Jeanne. Jeanne après le pont, s'isole dans une vigne, s'agenouille, prie, se relève, court sur le pont, au passage prend l'étendard à Jean d'Aulon

Jeanne.- Dieu l'a dit. Hommes de France, aurons la bastide ce soir. A l'assaut.

Hommes d'armes, les capitaines font demi-tour, en criant, escaladent les échelles, se battent si furieusement, qu'ils prennent pied sur la courtine, tuent tous Anglais qui se présentent. La porte de la bastide donnant sur le pont s'ouvre, Gladsdale, en armure, épée au poing, avec d'autres Anglais fuyant traverse le pont. Alors qu'ils traversent le pont, la partie du pont où ces Anglais se trouvent, s'écroule dans un grand fracas, et les Anglais, lourds de leurs armures, se noient tout droit. Derrière eux, les hommes d'armes anglais sortant par la porte s'enfuient vers la campagne.

A ce moment-là, Jeanne qui, d'une échelle, a observé tous ces mouvements, est atteint d'une flèche au-dessus du sein.

La Hire.- (criant du haut de la courtine, vers Orléans) Orléans. Dernière bastide anglaise est prise.

Hommes d'armes, bourgeois d'Orléans se massent à la porte.- (en une seule clameur formidable) Noël.

Duc d'Alençon.- (qui a vu que Jeanne était blessée, appelant) La Hire.

La Hire descend la bastide, monte sur une échelle voisine de celle de Jeanne, et aide le duc d'Alençon à porter Jeanne. Tous les deux la portant, traversent hommes d'armes et bourgeois en liesse, et emmènent Jeanne à l'hôtel dans son entresol.

Jeanne couchée, (pendant son transport).- (pleurant, off) Suis morte et n'ai pas commencé. Diront que mes voix étaient supercheries. Serai appelée magicienne, fausse devineresse. Français reprendront crainte, Anglais reprendront courage. Petit dauphin encore plus petit Dauphin qu'auparavant. Misère. (ouvrant les yeux, couchée sur son lit, elle voit Jean d'Aulon penché sur elle) C'est mal affreux. Oratoire de mes saintes n'est plus qu'hôpital habité par souffrance. Il n'y a plus d'âme en moi, que chair souffrante.

Arrive le chirurgien, qui dégage pourpoint et chemise, pose légèrement la main alentour de la flèche.

Le chirurgien.- Vivrez, Jeanne. La flèche n'a pas atteint la vie, mais le faubourg.

Il pose dans le feu un fer à cautériser. D'un étui, il sort un couteau à petite lame très effilée, enduit la plaie d'un baume opiacé, dégage la plaie aux endroits des crochets de la pointe, essuie le sang qui coule.

Le chirurgien.- Jeanne, saisissez la flèche à deux mains et la sortez.

Jeanne saisit la flèche, avec un cri rauque l'arrache de la plaie.

Le chirurgien.- Vais cautériser la blessure. (il lui met entre les dents un linge) Mordez.

Il prend le fer rouge, l'enfonce dans la plaie profondément, la cautérise. Jeanne pousse un hurlement. Le chirurgien ressort le fer. Des yeux de Jeanne coulent des larmes. Le chirurgien enduit la plaie d'huile d'olive, pose du lard dessus et bande la plaie, entourant le torse de la bande. Jeanne ferme les yeux.

 

10. Jeanne ouvre les yeux. Le chirurgien est penché sur elle. Elle lui serre avec force les mains.

Jeanne.- Mon hôpital redevenu cloître. Merci Messire… .. (heureuse) Ai faim.

Le chirurgien.- Qu'est ce que vous aimeriez ?

Jeanne.- Des rôties et du vin, s'il vous plaît.

Au pied de son lit, le duc d'Alençon, La Hire sont enthousiastes de la voir et l'entendre. Jeanne, dans un coin, s'habille, dissimulant son bandage. Elle s'assied, mange, boit, reprend vie

Des femmes entrent, qui portent des chapelets, des médailles, des images saintes, dont elles touchent Jeanne.

Jeanne.- (les écartant, riant) Touchez-les vous mêmes, vous ferez même effet. Suis femme comme vous, dans toutes mes parties, aucune en moins, aucune en plus, croyez sur parole.

La Hire, d'Alençon, en riant pousse les femmes vers la porte.

Jeanne.- Des nouvelles ?

La Hire.- Toutes bastides sont à nous. Anglais fuient au loin dans la campagne.

Se levant Jeanne.- Bastide Saint-Laurent. Bastide Saint-Laurent.

Elle se lève s'arme, sort, deux derrière elle.

 

11. Face à la bastide Saint-Laurent, sortent Jeanne, capitaines, hommes d'armes.

Jeanne.- (aux capitaines) Mettez hommes d'armes en rang de bataille, faites avancer cent toises

Ce que font les capitaines.

La Hire.- (tout excité montrant la bastide) Jeanne, regardez.

Les Anglais sortent de la bastide en désordre, et fuient vers la campagne avec armes et bagages.

Arrive d'Orléans un homme d'armes.

L'homme d'armes.- Monseigneur Bâtard d'Orléans vous avertit que fuyards anglais des Tourelles se rangent au loin en ordre de bataille.

Laissant des hommes au guet, Jeanne, capitaines, hommes d'armes par la campagne, vont aux Tourelles.

 

11. Aux Tourelles. Au loin l'armée anglaise, se rangeant en ordre de bataille.

Richemont.- (une hache à la main) courir, ébrancher troncs ?

Jeanne.- Demeurer, Messire.

Jeanne.- - (aux capitaines) Rangez hommes d'armes. Qu'ils avancent lentement 100 toises, et s'arrêtent.

Les capitaine,à la tête de leurs hommes d'armes, font ce qu'elle dit.

Jeanne.- (à La Hire) Faites chercher chevaux pour chevaliers. La Hire les fait chercher. Les deux armées sont face à face, sans bouger.

Jeanne.- (à La Hire) Dites à chevaliers de monter à cheval, et avancer vingt toises.

Les hommes d'armes avancent. Les voyant avancer, les Anglais se débandant, soudain, fuient vers l'Est. Eclat de rire général.

Arthur de Richemont.- Pour Dieu, voilà une pucelle, qui fait mieux qu'hommes. Serai désormais gardien de votre pucelage, même contre elle.

Tous rient.

 

12. L'armée royale, Dunois en tête fait son entrée dans Orléans.

Dunois.- (entrant dans Orléans, à voix forte) Armée royale a arraché les verrous qui emprisonnaient Orléans. Orléans est à France. Vivat.

Le peuple.- (en clameur).- Vivat.

Chaque bourgeois veut son homme d'armes : Tu es mien. Tu mangeras, tu boiras, tu coucheras dans ma maison comme si tu étais mon fils.

 

13. Face à la cathédrale,

Dunois, sur une terrasse.- (à la foule) Par ordonnance de moi, Dunois, bâtard d'Orléans, tous les 8 mai de chaque année, reposoirs seront construits en tous lieux où il y a eu combat, et Monseigneur l'évêque d'Orléans fera procession par la ville, et ce, jusqu'à la fin des temps.

La foule.- Vivat.

Les cloches de la cathédrale sonnent à toute volée, et, après toutes les cloches de tous les clochers de la ville. L'évêque, en dalmatique d'or, portant le Saint Sacrement sous un dais, chanoines, prêtres, en surplis, font procession dans la ville, chorales et peuple chantant :

Te deum laudamus

Te dominum confitemur

Te aeternum Patrem omnis terrae veneratur

Tu rex gloria Christe

Tu pater sempiternus

et filius Sanctus sanctus Dominus Deus Sabaoth

Jeanne.- (à Dunois) Pour faire chaîne, Monseigneur, il faut attacher chaînon à chaînon. Sans tarder, à Orléans conquise il faut attacher ville conquise et ville conquise, jusqu'à Reims.

Dunois.- Fêtons Orléans, Jeanne. Nous irons ensuite trouver le Dauphin à Loches.

 

 

2

 

 

 

1. Château de Loches. Salle du Conseil. Charles, Dunois, La Trémoille, l'Archevêque confesseur du roi, débattant. Frappe à la porte, et entre Jeanne, qui va au Dauphin, s'agenouille, embrasse les jambes.

Jeanne.- Noble Dauphin, je vous prie, ne tenez plus si longuement conseil. Venez-vous en à Gien, pour escalader toutes villes, de Gien jusqu'à Reims.

L'Archevêque.- C'est votre voix qui vous dit cela ?

Jeanne.- Oui, Monseigneur.

L'Archevêque.- Vous ne voulez pas dire en présence du roi comment fait votre voix, quand elle vous parle ?

Jeanne.- N'a-t-elle pas assez prouvé, Monseigneur, qu'elle était de bon conseil ?

L'Archevêque.- Le seul miracle que je vois, c'est courage d'une fille bâtie comme un garçon Ce miracle-là, pour moi, est une chose humaine.

Jeanne.- Ce n'est courage ni de fille ni de garçon, mais courage insufflé par Saint Michel, par ordre de Dieu.

Charles.- Jeanne, plaise répondre à Monseigneur l'Archevêque.

Jeanne.- Monseigneur, suis fille de manant et manante, paysanne qui ne sait ni lire ni écrire. Pour écarter toutes gens entre moi et Monseigneur Dauphin, braver moqueries, cris insultes, gifle, pour oser m'imposer à Monseigneur Dauphin, commander Monseigneur Bâtard d'Orléans et tous capitaines, je n'ai pu le faire, que parce que j'ai été poussée par forces supérieures à toutes forces humaines.

L'Archevêque.- Ce n'est pas chose hors de l'homme. Avons connu hommes, femmes, enfants extraordinaires. Preuve : Du Guesclin. Noblesse et sexe à part, lui ressemblez vous pas ? Je ne sache pas qu'il ait dit qu'il ait été envoyé par Dieu.

Jeanne.- Il y a, Monseigneur, entre noble chevalier et paysanne roturière même distance qu'entre paysanne roturière et cheval de labour.

La Trémoille.- Il y a une chose que votre voix ne font pas, et que nous aimerions bien qu'elle fasse : trouver de l'argent. L'argent fait la force des armées. Si Dieu voulait aider la victoire du Dauphion, il donnerait de l'argent au Dauphin.

Jeanne.- La voix m'a dit que Dieu ne voulait nous aider, que si nous nous aidions nous-mêmes. Elle m'a dit que plus villes et châteaux Monseigneur Dauphin conquerra, plus son domaine royal grossira, plus grossiront dîmes, redevances, chevages sur serfs, taxes sur roturiers, péages, tonlieux, revenus de justice, de banalité, de monnayage, qu'il percevra, toutes choses qui rétabliront la finance royale.

Dunois.- Voilà parole plus d'un sage et vieux conseiller que d'une pucelle, qui ne sait ni lire ni écrire.

Charles.- (décidé) Vous ai entendue. Ferai ce que vous décidez.

Jeanne.- Qui fait longue ascension de montagne, si à chaque tournant, s'arrête pour voir le lointain bout du chemin, son esprit voit trop le chemin qui reste à faire, son cœur perd courage et désespère. Bons grimpeurs sont ceux qui ne lèvent pas les yeux de la terre. Sans tarder, et sans plus vous arrêter, il faut grimper l'échelle, qui monte de Gien à Reims.

Charles.- Ferons.

Sortent Dunois et Jeanne.

 

 

3

 

 

 

1. Gien. Les chefs de guerre à cheval, l'armée royale, les hommes d'armes des chevaliers, Charles, La Trémoille, Jeanne arrivent devant le pont sur la Loire. Voyant cela, les archers et le capitaine anglais, qui tenaient la tête de pont côté anglais s'enfuient.

Charles.- (de son cheval, parle aux hommes d'armes) A vous tous, qui m'avez mené, moi Dauphin jusqu'ici, à l'entrée du royaume de France, à tous vous, qui vous déclarez mes féaux, je fais serment, quand serai roi, que me ferai féal du Royaume. Pour vous, en votre nom, humble comme je suis et vous, ferai de France pays juste, fier, libre de toutes parts, en pleine puissance temporelle et spirituelle : de ceci je fais serment devant Dieu.

Dunois.- Vivat.

Tous.- Vivat.

Charles s'écarte, fait place à Jeanne, qui avance.

Jeanne.- (parlant à tous) Hommes d'armes, ici, de ce côté de Loire, c'est France. De l'autre côté, c'est France aussi, mais badigeonnée d'affreux badigeon anglais. Quel est notre travail ? Oter cet affreux badigeon anglais, et respecter en même temps la belle fresque française qui est dessous. Pas ne voudrez que victimes françaises d'Anglais soient aussi victimes françaises de Français : c'est pourquoi veuillez ne pas piller et saccager leurs biens. Aimerais tellement que leurs vaches nous regardent passer en paix, de leurs bovins yeux stupides. Faute d'argent, d'ici à Reims, matin, midi, soir nous ne mangerons que des fèves, et ne boirons que de l'eau pure. Comment supporter cela ? C'est simple, faisons comme si de Gien à Reims, c'était carême. Et à Reims, nous fêterons Pâques en cathédrale, à toute volée de cloches, en sacrant et couronnant notre gentil Dauphin. Vivat.

Tous.- Vivat, Jeanne.

Charles se dresse sur son cheval, lève la main.

Charles.- Première ville rencontré Saint Fargeau.

Etendard du dauphin et étendard de Jeanne les premiers, puis capitaines, puis l'armée, puis Charles, entouré de La Trémoille, Dunois, d'Alençon, Richemont, De Rais, Jeanne, enfin l'intendance, et l'arrière garde, passent le pont et se mettent en route.

 

2. A la bifurcation de Saint Fargeau, sur la route de Saint Fargeau, attendent le Bourgmestre, tenant sur un coussin les clés de la ville, et les échevins de Saint Fargeau ; au loin sur la route de Saint Fargeau, bourgeois et manants amassés.

Le Bourgmestre.- (s'avançant vers Charles et les siens) Saint Fargeau, Monseigneur, anglaise de corps, était depuis la première heure, au Dauphin d'âme. Combien se réjouit-elle d'être aujourd'hui au Dauphin de corps et d'âme, ouvertement et publiquement.

Charles.- (recevant les clés) Je me réjouis combien de ce que Saint Fargeau se réjouisse tant. Nous, Dauphin, déclarons Saint Fargeau, première ville sujette du roi de France.

Le Bourgmestre.- Que Monseigneur daigne accepter qu'à Saint Fargeau, pour honorer ce jour, la Sainte Jeanne soit fêtée d'une fête de ville, chaque année.

Charles.- (avec un salut vers Jeanne) Acceptons. (à un capitaine) Comte, pour moi, veuillez fêter le retour de la première brebis perdue au bercail de France.

Le Comte et ses hommes se détachent de l'armée et vont vers Saint Fargeau. Bourgmestre et échevins, la population au loin, dans une clameur, levant les mains : Vivat.

Charles.- (se dressant sur son cheval, montrant la route) A Auxerre.

 

3. C'est le soir. A la bifurcation d'Auxerre, sur la route d'Auxerre, attend le Bourgmestre d'Auxerre, seul, un papier en main. L'armée s'arrête.

Le Bourgmestre.- (à Charles) Que Monseigneur Dauphin veuille bien excuser Auxerre. Auxerre éprouvée, apeurée, jure au Dauphin, qu'elle lui fera pareil serment de fidélité au roi de France, que feront ville de Troyes, Châlons et Reims.

Charles.- Messire Bourgmestre, acompte est accepté, pour l'instant, sur la somme à payer. (à un capitaine) Comte, veuillez vous assurer que nul homme d'armes et nul bourgeois ne quitte ville d'Auxerre.

Bourgmestre, comte et hommes d'armes vont vers Auxerre.

Charles.- ( à l'armée) Faisons campement pour la nuit.

 

4. Le campement, le long d'un ruisseau. Charles, les capitaines d'une part, les hommes d'armes d'autre part ont droit chacun à une écuellée de fèves. Puis ils vont boire au ruisseau. En buvant, bien des hommes d'armes font la grimace. Jeanne se couche entre d'Alençon et La Hire.

 

5. Le lendemain, l'armée remonte sue la route.

Charles.- (haut, aux capitaines) Ville prochaine : la fourbe, la félonne Ville de Troyes, qui la bien et la mal nommée, ôta à deux rois légitimes la moitié du royaume de France pour la donner à un troisième, le roi usurpateur anglais. (à Jeanne) S'il vous plaît Jeanne, préfèrerais ignorer Troyes et la passer, tant à son nom le rouge me monte au front.

Jeanne.- Monseigneur, pour vaincre votre honte, il faut vaincre Troyes. Conquérez Troyes, et la rabaissez de son honteux titre d'exception au rang de ville commune, et votre honte s'abaissera..

Dunois.- Jeanne a raison, Monseigneur.

Un silence.

Charles.- (à son secrétaire) Ecrivez : Dauphin de France aux bourgeois de la Ville de Troyes. Dauphin promet de mettre tout en oubli, et dit qu'il va passer voir la ville de Troyes. A cette fin demande et commande à Troyes de lui rendre l'obéissance qu'elle lui doit, et de se disposer à le recevoir, sans difficulté et sans crainte des choses passées. Faites parvenir.

Précédé de l'étendard royal, le secrétaire double l'armée.

 

6. A la bifurcation de Troyes, l'armée s'arrête. Le le secrétaire du Dauphin fait retour, montre derrière lui le frère cordelier Richard, qui a un seillon d'eau bénite avec son goupillon dans la main gauche, dont il fait des signes de croix vers l'armée.

Frère Richard.- (sortant son goupillon, et avec, faisant des signes de croix vers Jeanne) Vade retro Satanas. Asperges me Domine, hysopo et mundabor. Lavabis me, et super nivem de albabor. Meserere mei, Deus, secundum magnam misericordiam Tuam. Gloria Patri et Filio et Spiritu Sancto, sicut erat in principio, et nunc, et semper, et un saecula saeculorum. Amen.

Jeanne et toute l'armée éclate de rire.

Frère Richard.- (au Dauphin) Réponse est donnée au soit disant Dauphin et à la sorcière : Ville de Troyes affirme sa volonté de rester fidèle au serment que ville de Troyes a fait au roi d'Angleterre et de France Henri le 5ème et à Monseigneur le Duc de Bourgogne.

Frère Richard retourne vers Troyes à reculons, en faisant des signes de croix avec son goupillon vers Jeanne, et disparaît.

Charles.- Vaut-il pas mieux laisser Troyes de côté, Jeanne, et aller sur Chalons ?

Jeanne.- Noble Dauphin, ordonnez que sur le champ votre gent s'en vienne assiéger Troyes. En nom Dieu, avant ce soir, Dauphin entrera en roi dans ville de Troyes. La Bourgogne en sera toute stupéfaite.

Sans attendre la réponse, Jeanne traverse les rangs et prend la route de Troyes. Les quatre chefs d'armée, l'armée royale, la suivent, suivis de Dunois, La Trémoille, et du Dauphin.

 

7. Troyes. D'Alençon, Richemont, La Hire, les capitaines placent des postes autour des fossés de Troyes, archers, arbalétriers, hommes d'armes, échelles. Jeanne dans la forêt voisine fait faire des fagots à trois liens, qu'elle fait déposer aux postes. Jeanne, à cheval, fait le tour de la ville, face à la porte, fait poster ses couleuvrines. A ce moment, paraît sur la courtine l'évêque de Troyes.

L'évêque.- (à voix forte) Noble Dauphin faites suspendre assaut. Ville de Troyes veut négocier composition.

Charles.- Vous écoutons.

L'évêque.- (à Charles) Garnison bourguignonne demande sauf-conduit. Ville de Troyes demande à Dauphin merci pour son passé.

Un silence.

Charles.- (à l'évêque) Sauf-conduit accepté. Merci pour son passé accordé à Ville de Troyes, à condition qu'elle fasse serment d'obéissance entière et parfaite à Dauphin de France.

L'évêque.- (faisant serment) Troyes fait serment d'obéissance entière et parfaite au Dauphin de France pour aujourd'hui et pour jamais.

La porte de la Ville de Troyes s'ouvre, la garnison bourguignonne, honteuse, accueillie par des rires, sort en courant, disparaît en direction du Nord. Evêque, bourgmestre, échevins, frère Jacques, population sont là, à la porte, massés, craintifs.

L'évêque.- - (se mettant à genoux, offrant les clés de la ville, au Dauphin) Par pitié, Monseigneur, daignez accepter clés de votre ville, et lui faire merci.

Charles.- (à un chevalier) Comte, prenez clés. Prendrez possession, en nom Dauphin de France de Troyes. Charles traitera désormais Ville de Troyes à l'égal de toute ville commune de France, ni plus haut, ni plus bas.

Le comte, se courbant, saisit les clés au passage, et avec ses hommes d'armes occupe la ville.

Tournant le dos à Troyes : Charles.- (se dressant sur son cheval, ralliant l'armée) A Chalons.

L'armée reprend la route pour Chalons.

 

8. Sur la route. L'armée longe des champs de blés murs. Les soldats vont aux premiers blés, arrachent les épis, qu'ils mangent.

 

9. L'armée royale arrive à l'intersection de la route vers Chalons. A l'intersection, l'attend le Bourgmestre.

Le Bourgmestre.- (à Charles) Que Monseigneur Dauphin veuille bien excuser Chalons. Chalons, éprouvée, apeurée, jure au Dauphin, qu'elle lui fera pareil serment de fidélité au roi de France, que lui fera ville de Reims.

Charles.- Messire Bourgmestre, acompte est accepté, pour l'instant, sur la somme à payer. (à un capitaine) Comte, veuillez vous assurer que nul homme d'armes et nul bourgeois ne quitte ville d'Auxerre.

Bourgmestre, comte et hommes d'armes s'inclinent. Le chevalier, de son cheval, saisit au passage les clés, avec ses hommes d'armes va à Chalons. Bourgmestre et son groupe courent après eux. Charles, ralliant les capitaines autour de lui.

Charles.- Prochaine ville et dernière : Reims. C'est l'épreuve décisive. .. . Anglais et Bourguignons savent que viens à Reims pour me faire sacrer et couronner. Voudront défendre Reims, bec et ongles. Peut-être avons nous mal fait de faire cette campagne.

Jeanne.- Reims vous accueillera, comme jamais ville ne vous accueillera de votre vie, Monseigneur.

Jeanne avance résolument. Charles inquiet avance en hésitant, ne cessant d'épier l'horizon.

 

10. Reims en vue. De tous côtés, par les champs, par village entiers, paysans, artisans, bourgeois, à la hauteur de l'armée royale, marchent vers Reims. En les voyant tous, deux larmes coulent des yeux de Charles. Jeanne le regarde en souriant. A Reims, silencieuse, une foule énorme, à la porte, dans les rues, accueille Charles, qui la salue des deux mains, Dunois, Jeanne, et l'armée royale. Des bourgeois, des artisans, des paysans, cachent leurs pleurs. Devant la foule, l'archevêque Regnault et le chapitre, en habits d'église, précède le Dauphin, par les rues combles, le conduit au Château des 3 sauts, l'invite à entrer. Y entrent le Dauphin, Jeanne, les chefs de l'armée.

Dans la grand salle, Charles est reçu par Reims.

L'archevêque.- La méchante fée Azincourt, Monseigneur, de sa baguette magique, avait fait il y a trois lustres, de Reims la belle au bois dormant. Dehors arbres, broussailles, ronces ont poussé, s'entrelaçant si bien que ni bêtes ni gens n'en pouvaient approcher. Le temps dura longtemps, jusqu'aujourd'hui où certaine bonne fée, de son étendard a écarté arbres, broussailles, ronces, et éveillé clercs, bourgeois, artisans, manants, ouvrant la voie au fils du roi : (d'une voix forte) Noël, Dauphin.

La salle, puis dehors la foule, et de plus en plus loin, comme par écho, crie Noël. Charles pâle, retient ses pleurs.

L'archevêque le précède sort, va à pied vers la cathédrale. Charles sur un palefroi alezan, Jeanne, sur une haquenée blanche suivent l'archevêque, puis les chefs de l'armée et les hommes d'armes.

 

11. La cathédrale, dans son grand ornement. L'archevêque à genoux au bas du maître autel. Sur l'autel sont posés la couronne du roi de France, son épée, l'anneau, le sceptre de Charlemagne, la main de justice, un missel d'autel. Derrière l'autel, sur une haute estrade, sous un dais à fleur de lys, le trône d'or des rois de France. Dans le chœur, de part et d'autre, leurs étendards devant eux, les chefs de l'armée, Jeanne parmi. De la sacristie, sort Charles, vêtu d'une chemise de toile, échancrée à la poitrine, sur le dos entre les épaules, aux jointures des bras et aux mains. Il monte les degrés, s'assied sur le trône.

Une chœur.-(chantant en grande clameur)

Veni Creator Spiritus

Mentes tuorum visita

Imple superna grata

Quae tu crasti pectora

Deo Patri sit gloria

Et Filio, qui a mortuis

Surrexit ac Paraclito

Il saeculorum saecula. Amen.

Entre par le fond de l'église, la procession des moines de St Rémy, dont l'Abbé porte la Sainte Ampoule, qu'il dépose sur le maître autel.

L'archevêque prend le missel d'autel, descend les degrés, faisant face à l'assistance. Un co-officiant saisit à deux mains l'épée, se place à côté de l'archevêque. Charles descend du trône fait le tour de l'autel, tend les mains sur le missel.

Charles.- (à voix forte) Je jure et fais solennel serment de défendre l'Eglise, de lui conserver ses privilèges canoniques, de garder la paix et la justice de ses peuples, et de chasser les hérétiques.

Un 2ème co-officiant prend à l'archevêque le missel. Le 1er tend à l'archevêque l'épée.

L'archevêque.- (tendant à Charles l'épée) Charles, sois le bras séculier de l'Eglise.

Charles met l'épée à sa ceinture. L'archevêque monte les degrés de l'autel, prend la Sainte Ampoule, l'ouvre. Charles monte sur la plus haute marche de l'autel, s'agenouille. L'archevêque, prend de son pouce du saint baume, par les échancrures fait une croix sur la poitrine de Charles

L'archevêque.- Que force et vigueur soient données à ton amour du peuple.

Charles baissant la tête, l'achevêque fait une croix entre les épaules,

L'archevêque.- Que force et vigueur soient données à ta constance et fidélité

une croix sur les jointures des bras et sur mes mains

L'archevêque.- Que force et vigueur soient données à ta puissance.

L'archevêque lui donne l'anneau, le sceptre, la main de justice.

Dunois, d'Alençon, Richemont vont au Dauphin, d'Alençon, qui entraîne de force Jeanne, qui refuse d'abord, puis, toute rouge, cède pour ne pas faire d'esclandre. L'archevêque prend de l'autel la couronne, qu'il suspend au-dessus de la tête de Charles : deux à deux, tous quatre tiennent la couronne au-dessus de la tête de Charles. Puis, l'archevêque prend la couronne et la pose sur la tête du Dauphin.

L'archevêque.- (fort) Rex. Vivat.

Tous.- (en forte clameur, qui se prolonge dehors) Rex. Vivat.

Le Roi monte sur le trône. L'un après l'autre, Dunois, puis Richemont, puis d'Alençon montent les degrés du trône. Chacun met ses mains dans les mains du Roi.

Dunois, d'Alençon, Richemont, La Hire.- Je jure qu'à partir de cet instant je suis ton homme lige et ton fidèle vassal.

Après chaque serment : Le chœur.- Vivat Rex in aeternum.

L'assistance.- (en forte clameur) Vivat Rex in aeternum.

Jeanne monte les degrés à son tour.

Jeanne.- (mettant ses mains dans les mains de Charles, le silence est tel, toute la cathédrale est tellement à l'écoute, qu'elle est entendue) Gentil Roi, or est exécuté le plaisir de Dieu, qui voulait que je lève le siège d'Orléans, et que je vous amène en cette cité de Reims, pour recevoir le saint sacre, et montrer à tous que vous êtes le vrai Roi, celui à qui, par Dieu, le royaume doit appartenir. (elle lui baise les mains)

Le chœur.- (chantant, l'assistance avec lui)

Te deum laudamus

Te dominum confitemur

Te aeternum

Patrem omnis terrae veneratur

Tu rex gloria Christe

Tu pater sempiternus

Et filius Sanctus sanctus Domùinus Deus Sabaoth

Le le roi sort de la Cathédrale par l'allée centrale.

De la ville, une grand clameur.- Noël.

Charles couronné, en manteau du sacre, sceptre et main de justice en main descend lentement l'allée centrale, vers grande porte de l'église et le parvis éclatant.

L'assistance.- (par vagues) Noël.

 

12. Le Palais Royal de Reims. Jeanne entre dans la chambre qui lui est réservée. On frappe, Oui, Jean d'Aulon entre.

Jean d'Aulon.-Jeanne, avez bataillé pour le Dauphin, avez fait sacrer le Roi, devez accepter que vous fêtent et vous célèbrent chefs d'armée et bourgeois de Reims.

Jeanne.- M'ivrogner de louanges me fait tourner la tête, après, suis malade. Fille soule n'est pas belle à voir… ...Fêtez pour moi, Jean d'Aulon.

 

13. Le Palais Royal. La suite du Roi. Dans l'antichambre, Charles fait pousser tout le monde dehors, dit aux gardes : Porte interdite à tous, sauf aux émissaires du dehors. La porte est fermée. Charles traverse l'antichambre, souffle tous cierges, va dans la pièce du fond, où sont ses papiers, souffle tous cierges, allume une seule bougie que porte un bougeoir de laiton. Puis il s'assied sur une chaise à sa table, et place la bougie devant lui, un peu de côté.

Charles.- (off) Seule lumière qui convienne : la flamme d'une chandelle, qui n'éclaire que moi. Vraie gloire se goûte seul, en soi, en secret. Vraie jouissance celle qu'homme seul se donne à lui. (un silence) Tout moi me goûte et me savoure. Me boit moi-même en gloire, comme feuille d'arbre boit le soleil.

Un silence. Il sort de lui, se lève, va à sa fenêtre.

Charles.- (off) Suis roi. … .. Gagnée la guerre, vient la grande affaire, gagner la paix. Fasse, roi, par-dessus épaules de tes courtisans, que tu ne quittes jamais des yeux France.. .. (il met la main au-dessus de lui) Sur moi-même, me fais serment, moi présent, que je ferai de France patrie de justice et paix, de liberté et de force, d'indépendance et sûreté. Dont acte.

Un silence. On frappe. Oui ?

Un garde.- Messire David de Brimen, vient de Monseigneur le duc de Bourgogne. Il supplie Roi de France, d'écouter ouvertures du Duc de Bourgogne.

Charles.- Que le Comte La Trémoille l'accompagne.

Le garde.- Oui, Monseigneur.

Charles, en fermant les portes, retourne dans so, cabinet aux papiers.

 

14. Le cabinet aux papiers. On frappe. Oui ? Charles les reçoit debout. Entrent David de Brimen et La Trémoille. Charles et Davis de Brimen se saluent.

Charles.- Vous écoute.

David de Brimen.- Monseigneur Très haut et Très puissant Duc de Bourgogne fait compliment au Roi de France de sa campagne militaire, de son sacre et de son couronnement. Monseigneur Duc de Bourgogne convie Roi de France, de petit devenu grand, s'asseoir à égalité à table, et propose finir faire cette guerre de pucelle, et faire la paix entre hommes.

Charles.- Vous écoute.

David de Brimen.- Monseigneur Très haut et Très puissant Duc de Bourgogne offre marché. Bourgogne et France feraient trêve d'armes de deux semaines, avec tacite reconduction ; en échange, Bourgogne offrirait à France Paris, dont il est le lieutenant général. Très haut et Très puissant Duc de Bourgogne, m'a mandaté pour signer accord, si accord se fait.

Charles.- Vais consulter mon conseil.

La Trémoille ouvre la porte, appelle le garde. David de Brimen sort.

Charles.- Qu'en dites ?

La Trémoille.-Paris bel appât, Monseigneur, sauf qu'on voit un peu trop le croc de l'hameçon qui traverse le museau. Bourgogne donne Paris, mais ceux à Paris qui ont argent, puissance, hommes d'armes, riches, nobles, docteurs de l'Université sont pour Bourgogne. Bourgogne donne Paris à France, mais comme Paris ne se veut donner à France, Bourgogne ne donne pas à France Paris.

Charles.- Mais ?

La Trémoille.- … ...Le Roi a emprunté à banquiers de Venise et de Hollande fortes sommes à fort taux d'intérêts d'usure. Plus le temps court, plus l'usure grossit. C'est le pauvre peuple laborieux qui, par taxes et impôts, paie ces intérêts et remboursent ces prêts. La guerre est trop coûteuse en hommes et en argent. Trêve d'armes fera du bien à France et à Roi de France. Si, par hasard, France gagne Paris en plus, c'est tout gagné.

Charles.- (après un silence) Avez parlé raison. Signerai accord.

La Trémoille cherche David de Brimen. Charles et lui signent l'accord, en double exemplaire, La Trémoille signe en témoin.

David de Brimen.- Bourgogne sera heureux.

Charles.- Comme est heureux France.

David de Brimen sort. Entre un garde.

Le garde.- Un émissaire de la ville de Soissons demande audience, Sire.

Un silence.

Charles.- Qu'il entre.

Entre l'émissaire. Il salue le Roi.

L'émissaire.- (un genou en terre) Ville de Soissons première ville d'Ile de France, supplie Roi venir à elle, pour faire d'elle, enamourée de lui, sa première amante.

Charles.-Sont encore Bourguignons par chez vous ?

L'émissaire.- A la seule venue de Jeanne à Reims, Anglais et Bourguignons d'environ ont fui comme lapins.

Charles.- De combien éloignée Soissons ?

L'émissaire.- 12 lieues.

Charles.- Allons.

L'émissaire lui baise les pieds.- Soissons vous attend de grande joie.

Il sort.


 

 

 

acte quatre.

 

 

1

 

 

1. L'armée royale, en route, chefs d'armée et Jeanne en tête, arrive en vue de Soissons. L'attend une foule, précédée du Bourgmestre et de ses échevins. A droite de la route, attend l'émissaire de la ville de de Laon ; à gauche, les émissaires des villes de Château Thierry, Provins.

Le Bourgmestre de Soissons.- Soissons, ancienne capitale, s'offre en épousailles à Roi de France.

La foule.- (clamant) Noël.

L'émissaire de la ville de Laon.-Et ville de Laon.

L'émissaire de la ville de Château-Thierry.- Et ville de Château-Thierry.

L'émissaire de la ville de Provins.- Et ville de Provins.

Charles.- (ouvrant les bras à tous, d'un geste d'embrassement) A qui ouvre ses bras à Roi de France, Roi de France ouvre les bras.

La foule.- (clamant) Noël.

Charles, entouré de tous ces émisssaires, entre dans la ville, la foule, quelques uns pleurant, l'entoure et le suit.

 

A l'hôtel de ville, attend Charles l'émissaire de la ville de Crépy.

L'émissaire de la Ville de Crépy.- (un genou en terre) Sire, la ville de Crécy, terre princière, suivante ville d'Ile de France, supplie Roi de France venir chez elle, contracter avec elle bon, vrai et indissoluble mariage.

Charles.- Aimerais faire une conquête pacifique, Messire.

L'émissaire.- N'est plus par nos contrées, même l'ombre d'un seul Bourguignon.

Charles.- Irai.

 

2. Le lendemain, l'armée royale s'approche de Crépy. De chaque côté de l'armée, parallèlement suivent des foules. Devant Crépy, l'attend le Bourgmestre et, à gauche les émissaires des villes de Nangis, Coulommiers, Crécy, Lagny ; à droite ceux de Compiègne et de Beauvais.

Le Bourgmestre de la ville de Crépy.- (s'agenouillant) Roi de France, sens battre pour toi le cœur de Crépy.

La ville de Crépy.- (derrière lui, en clameur) Rex. Vivat.

A gauche du Bourgmestre.

L'émissaires de la ville de Nangis.- (s'agenouillant) Et celui de Nangis.

L'émissaire de la ville de Coulommiers.- (s'agenouillant) Et celui de Coulommiers.

L'émissaire de la ville de Crécy.- (s'agenouillant) Et celui de Crécy.

L'émissaire de la ville de Lagny.- (s'agenouillant) Et celui de Lagny.

A droite du Bourgmestre.

L'émissaire de la ville de Compiègne.-(s'agenouillant) Et celui de Compiègne.

L'émissaire de la Ville de Beauvais.- (s'agenouillant) Et celui, même de la lointaine Beauvais.

Les émissaires entourent le Roi. Dunois, à cheval, tirant la bride du cheval de Jeanne, se place devant la porte

Dunois.- (s'adressant à Charles) Comme rivières d'Ile de France, Marne, Aine, Oise se jettent en fleuve Seine, qui se grandit et se grossit de ses affluents,Monseigneur, villes d'Ile de France, se jetant en son sein, renforce et enrichit Roi de France.

Jeanne.- (à Charles) Sire, jamais France ne verra un autre peuple, qui tant se réjouit de l'arrivée d'un si noble roi.

Un silence.

Charles.- (les bras au-dessus de ces émissaires) Peuple bien aimé, bien aimant, suis Roi plus que Roi couronné par sacre d'Eglise, suis Roi couronné par sacre du peuple. Roi est désormais France, France est désormais Roi.

Tous.- (en clameur) Vivat.

En grande joie de tous, Charles entre en Crépy.

 

3. Le lendemain, aux aurores. Au sortir de Crépy, à cheval Jeanne, d'Alençon, La Hire, Richemont, devant l'armée royale, scrutent la route devant eux.. Arrivent à cheval trois hommes d'armes. Jeanne galope vers eux, la suivent les capitaines.

Jeanne.- Bedford et Anglais s'en viennent ils vers nous ?

Un des hommes d'armes.- (riant) Déguerpissent dare-dare. Ont fui de Senlis en débandade, pour s'aller réfugier à Rouen. La route de Paris est ouverte.

Les capitaines l'ayant rejointe.

Jeanne.- Gentil roi nous suit de loin, traîne la jambe, comme à regret. Sans lui dire mot, pour ne lui désobéir, j'aimerais tant aller à basilique de Saint-Denis, saluer Bertrand Du Guesclin.

D'Alençon.- Suis partant.

Tous.- Suis partant.

Ils font route, derrière eux l'armée se remet en marche.

 

4. Jeanne et les chefs d'armée arrivent devant la basilique Saint Denis. Ils descendent de cheval, entrent dans la basilique. Tous vont vers le gisant de Du Guesclin. Jeanne s'agenouille.

Jeanne.- (off) Du Guesclin, avez sauvé le père du père de mon gentil roi, moi, en imitation, ai sauvé le fils du fils de votre gentil roi à vous. Ai été vous, et pourtant autre, et pourtant même. Vous si laid chevalier, avez sauvé Roi de France en premier, moi si vilaine paysanne ai sauvé Roi de France en second. Sans vous premier, n'aurais jamais été seconde. Honneur à vous.

Elle baise les pieds du gisant. Ils sortent de la basilique.

De la terrasse, Jeanne regarde Paris.

Jeanne.- (aux 3 chevaliers) J'aimerais aller voir Paris de plus près que l'ai vu.

Elle pique des deux vers Paris, les 3 chevaliers la suivent.

 

5. Sous les remparts de Paris. Ils voient qu'il se fait grand travail sur les courtines, entasser des pierres, à côté des catapultes.

D'Alençon.- La Trémoille m'a dit, que duc de Bourgogne contre trêve d'armes de bon cœur donnait à Roi de France Paris (montrant le travail qui se fait) Paris se roule plutôt en boule, hérisse ses piquants.

Jeanne.- Qu'hommes d'armes fabriquent fagots à trois liens en grand nombre pour combler fossés. Attaquerons Paris demain.

Les chefs d'armée et Jeanne se retirent.

 

6. Le lendemain, aux aurores. De la porte St Honoré, à la porte Saint-Denis, l'armée royale est prête à attaquer, Jeanne, étendard en main, les trois chefs d'armée s'étageant sur le front.

Jeanne.- (s'avançant vers les rempart, aux Bourguignons) Rendez-vous vite à nous, de par Jésus, car si vous ne vous rendez pas, nous entrerons par force, et vous serez tous mis à mort sans merci.

Un capitaine bourguignon.- Notre réponse.

Les Bourguignons arment une catapulte.

Jeanne.- (au duc d'Alençon) Gentil duc, écarte-toi vite, cette machine-là va te tuer. (Elle lui montre la catapulte, sur le haut du rempart, qui vise dans leur direction ; le duc d'Alençon bondit à l'écart : la pierre lancée s'abat au lieu où il était) (D'Alençon s'incline vers Jeanne pour la remercier)

Jeanne.- J'ai promis à ta femme que te ramènerai sain et sauf de guerre, et en tel état qu'elle t'a donné, et même en état meilleur. (à tous) Couleuvrines.

Porteurs de couleuvrines tirent vers les courtines puis archers et arbalétriers, puis hommes d'armes porteurs d'échelles courent les adosser aux remparts. Hommes d'armes, et Jeanne courent et grimpent aux échelles. Le combat est tout de suite furieux.

 

7. Fin de l'après-midi. Le combat est toujours furieux.

Jeanne.- (au sommet d'une échelle, parant les coups de son étendard, aux hommes d'armes) Peau des remparts dure, chair de Paris molle : percez peau bourguignonne, trouverez douce chair française.

Sur la courtine, un arbalétrier la vise.

L'arbalétrier.- Putain, vais te percer où c'est fait pour. Vais te faire jouir salement.

Il tire, atteint Jeanne à la cuisse.

D'Alençon et La Hire, qui l'ont vu, descendent de leur échelle, d'un signe se font couvrir par les archers, La Hire accote une échelle à côté de celle de Jeanne, y monte, pendant que d'Alençon monte sur l'échelle de Jeanne. Du sang coule par la blessure de l'arbalète. Ils la prennent à bras de corps et la descendent.

Jeanne.- (se débattant) Laissez, la place va être prise. Ne veux partir tant que je n'ai pas la ville.

D'Alençon.- Paris sera pris demain, je vous promets.

Ils l'emmènent. Richemont fait se retirer l'armée. Ils l'emmènent au campement, où un chirurgien soigne tout de suite Jeanne, accotée sur ses coudes, impatiente. D'Alençon fait retour.

D'Alençon.- De l'autre côté de Seine, un lieu est où brèche est dans le rempart. Je ferai construire cette nuit un pont. Jeanne, demain, nous aurons Paris.

Jeanne.- Ainsi, bien.

Elle s'allonge tranquillisée. D'Alençon et La Hire sortent.

 

8. Le lendemain, Jeanne, la cuisse bandée, d'Alençon sortent à cheval, et se dirigent vers le lieu où est le pont. Arrivés, La Hire, capitaines, désolés, montrant le pont : le pont était détruit.

La Hire.- D'ordre du Roi, ce matin, hommes d'armes du Roi ont cassé le pont.

Paraissent, précédés par l'étendard du Roi, le Duc de Bar et le Comte de Clermont.

Le Duc de Bar.- Commandement est fait aux Seigneurs D'Alençon, de Richemont, et la Hire qu'ils viennent sur le champ à Saint-Denis où est le Roi, et qu'ils emmènent la Pucelle avec eux.

Faisant demi-tour, les chefs d'armée et Jeanne montent à cheval, et suivent les émissaires du Roi.

 

9. Saint Denis. Dans la salle du trône du château Royal, Charles, assis sur le trône, Dunois, La Trémoille à côté de lui debout, reçoivent D'Alençon, La Hire, Richemont, qui mettent un genou en terre.

Charles.- Messires, je vous salue. .. ..Messires, jevous ai laissé faire guerre, et vous ai applaudis : grâce à vous suis Roi… ..Mais qui est Roi règne, et commande seul. J'ai fait par vous mes premières armes de guerre, je veux faire par moi mes premières armes de paix. Le peuple est étouffé d'impôts de guerre tant qu'à peine il respire, pillé et mis à sac par bandes d'écorcheurs qui dévastent la campagne, tant qu'à peine il vit : le Roi a devoir d'assurer au peuple enfin meilleure vie, et meilleure sécurité. C'est pourquoi, j'ai signé trêve d'armes avec Bourgogne. .. . En conséquence, ce jour, je dissous l'armée du sacre. Je vous congédie, et prie chacun de retourner sur vos terres, duc d'Alençon en Alençon, La Hire en ses terres de Gascogne, Richemont en ses terres du Berri. Obéissez.

D'Alençon.- Peux dire parole ?

Charles.- Parlez.

D'Alençon.-Bourgogne ne respecte pas traité : Comte La Trémoille l'a dit : contre trêve d'armes, il devait donner Paris.

Charles.- (à d'Alençon) Le père Duc de Bourgogne a été tué par un des miens : en ceci il lui a causé grave offense. Je prête à Bourgogne mon amour et ma confiance, pour qu'il me rende sa confiance et son amour.

D'Alençon.- L'assassinat de son père par un des vôtres a été un réponse à l'assassinat de votre frère par un des siens.

Charles.- Faut-il répondre sans fin assassinat par assassinat ? Il faut que quelqu'un rompe un jour la méchante chaîne. J'ai décidé que ce serait moi.

D'Alençon se tait.

Jeanne.- Peux dire parole ?

Charles.- Parlez.

Jeanne.- Premier des biens, avant finances et sécurité, c'est liberté. Tant aspirent à liberté le peuple de Paris, et tant et tant de villes, que si les abandonnez, vont à mort désespérer.

Charles.- Je dois d'abord aider ceux que j'ai. J'aiderai plus tard ceux que j'aurai plus tard.

Jeanne se tait.

D'Alençon.- Requiers de la grâce du Roi, qu'il nous donne à ma femme et à moi la Pucelle.

Charles.- Pour que l'un et l'autre se poussant, l'un et l'autre s'en viennent à désobéissance du roi, et faire guerre, contre moi. Ne permets, ni ne souffre ni ne consens que la Pucelle et le duc d'Alençon soient ensemble.

D'Alençon.- Abandonnerez-vous Jeanne ?

Charles.- Loin de moi. Je fais de Jeanne une dame de ma cour, je l'anoblis, elle et sa famille. Haute et puissante dame règnera en mes palais et châteaux.

La Trémoille.- Et en mon château de Sully-sur-Loire.

Charles.- (à d'Alençon) A Reims, duc, avez juré d'être mon homme lige, et mon féal vassal. Parce que vous m'avez fait roi, je devrais être le roi de tous, sauf de vous ?

D'Alençon.- (mettant un genou en terre) Demande merci au Roi.

Charles.- Roi vous accorde merci.

La Hire.- (un genou en terre) Ne laissant pas de vous dire que je regrette que ne suiviez pas le bon conseil de Jeanne, Monseigneur, en féal vassal, je vous obéis.

De Richemont.- (un genou à terre) En féal vassal je vous obéis, Monseigneur, ne laissant pas de vous dire que je regrette que vous suiviez le mauvais conseil du Comte La Trémoille.

Tous les trois.- (s'inclinant) Monseigneur.

Les trois chefs d'armée sortent à reculons. La Trémoille et Jeanne les suivent.

 

10. Dans la cour du Château, les 3 chevaliers montent sur leurs chevaux, saluent Jeanne d'un regard et de la main, et partent dans des directions opposées.

La Trémoille, à Jeanne : Venez, Jeanne.

 

10.Château de Loches. Jeanne est habillée en dame de la cour. Le Parc : Jeanne chasse à courre, souriante, de bonne intention. La petite salle de jeu de paume : Jeanne joue, souriante, de bonne intention. Salle de la cour : Jeanne joue aux cartes, écoute un poète, écoute une conversation, à une table de jeu ramasse son petit gain, écoute la jaserie d'une dame, toujours souriante, de bonne intention. A un moment, saluant souriante à qui la salue, elle sort. Elle marche déterminée, le visage sévère, jusqu'à sa chambre.

 

11. Dans son antichambre, elle retrouve Jean d'Aulon, qui lit une lettre. Dans sa chambre, elle se change, met ses anciens vêtements d'homme, rouvre la porte de son antichambre, Jean d'Aulon apparaît, elle cherche son sac, y range ses affaires à elle

Jean d'Aulon.- Mademoiselle se refait Monsieur ?

Jeanne.- De bonne volonté, Jean d'Aulon, j'ai vécu la vie de cour. A la cour, tout est jeux et art. Jeux de chasse, jeux de balle, jeux de dés, jeux de cartes, jeux d'argent : je m'use quand je m'amuse. Entre courtisans, ce n'est qu'art : art de flatter, art de complimenter, art de se moquer, art de médire, art de d'humilier, art de briller, art de séduire, art de tromper : tout est art, rien n'est vie. Pesante besogne que besogner à des riens et à des méchancetés.. .. Je retourne chez mon père et chez ma mère retrouver heureuse, belle, saine et forte vie de travail.

Jean d'Aulon tend sa feuille.

Jeanne.- . ...Avez reçu nouvelles ?

Jean d'Aulon.- Monseigneur Duc de Bourgogne, par violence a repris au Roi Ville de Senlis et fait en ce moment siège Ville de Compiègne. Plutôt que se rendre, le bourgeois de Compiègne ont résolu, de se perdre avec femmes et enfants.

Jeanne.- Le Roi le sait ?

Jean d'Aulon.- Le Roi le sait.

Jeanne.- Et il fait ?

Jean d'Aulon.- … Ne veut pas rompre la trêve d'armes

Jeanne.- Que rompt pourtant Duc de Bourgogne…. ...A tel amour ardent des gens de Compiègne, le Roi répond par telle froideur glacée ?

Jeanne va au coffre, et sort son armure et son étendard.

Jeanne.- Serai l'honneur du Roi, pars pour Compiègne.

Jean d'Aulon.- Vous accompagne.

Jeanne.- Ralliez mes fidèles. Partons cette nuit.

Jean d'Aulon sort

 

12. A l'aube pointant, la troupe Jeanne en tête avec son étendard, traverse en silence, par un chemin encaissé, le camp du Duc de Bourgogne. Au moment où elle entre dans Compiègne, des sentinelles bourguignonnes aperçoivent la troupe : Alarme. La Pucelle. La Pucelle. On entend dans le camp branle bas de combat. 13. Dans Compiègne. Jeanne passant, étendard à la main.

Les bourgeois.- Jeanne. Jeanne. Jeanne.

Jeanne.- Jeanne est Compiègne, Compiègne est Jeanne. Survient un homme d'armes.

L'homme d'armes.- Il se fait une escarmouche forte et grande des Bourguignons en la prairie devant la ville.

Jeanne.- (à ses hommes d'armes, brandissant son étendard) Mes gens s'il vous plaît.

Au galop ils traversent la ville, sortent par la porte de la ville, ouverte, se jettent, un peu loin, sur la prairie dans la mêlée. Ils bataillent avec acharnement, Jeanne, de son étendard se défend avec force, poussant, écartant, détournant, jetant en terre, en tuant pas, comme à son habitude.

Soudain, Jean d'Aulon, qui se bat de la même façon qu'elle, lui crie :

Jean d'Aulon.- Jeanne. (De la main, il montre derrière eux, un bataillon d'Anglais, qui était en embuscade, galoper entre eux et la ville.)

Jean d'Aulon.- Mettez vous en peine de recouvrer la ville, ou vous êtes perdue.

Jeanne.- (continuant à se battre) Il ne tient qu'à nous qu'ils soient tous déconfits.

Le capitaine de Compiègne fait en toute hâte fermer la porte de Compiègne. Les Anglais, tournant le dos à Compiègne, attaquent Jeanne et ses chevaliers derrière eux. Jeanne, voyant cela, par un moment d'inattention lâche son étendard, qu'elle essaie en vain de rattraper en vain, et qui tombe à terre.

Un Anglais.- (le ramassant, triomphant) La sorcière a perdu sa baguette. Le diable n'est plus avec elle. La pucelle n'est plus qu'une putain.

Un archer anglais saisit le pan de la huque, qui pend derrière Jeanne, avec violence la tire, Jeanne tombe à plat à terre sur le dos. A terre, elle se débat de ses bras et de ses jambes de toutes ses forces. Les épées et les épieux menacent son visage.

Le Bâtard de Vandomme.- Jeanne, rends toi à noble homme.

Jeanne fait signe qu'elle se rend. Elle se lève, écarte ses bras. Le bâtard prend six hommes d'armes avec lui, qui pointent leur pique sur Jeanne, et la sort du combat.

 

 

2

 

 

1. L'escorte se dirige vers une ferme. Les Anglais, à son passage, faisant la haie, lui lançant des mottes de terre : Sorcière. Diablesse. Putain. L'équipe sort du combat.

Bâtard de Vandomme.- (aux 6 hommes d'armes, montrant le ciel et la terre) Si un ange ou un diable l'emporte, je vous tue.

Trois des hommes lèvent leur arme vers le ciel, au-dessus de Jeanne. Les trois autres baissent la leur vers la terre, guettant les trous.

Ils parviennent à une petite ferme.

Bâtard de Vandomme.- (à un chevalier à cheval) Préviens duc de Bourgogne que Bâtard de Vadomme a fait Jeanne la Pucelle prisonnière.

Le Bâtard enferme Jeanne dans la porcherie de la ferme, fait grimper sur le toit trois hommes d'armes qui lèvent leurs armes vers le ciel, les trois autres autour de la maison, à abaisser leur arme vers la terre. Lui-même, veille, épée en main, devant la porte, portant, inquiet, les yeux de tous côtés..

Arrive à cheval de Duc de Bourgogne, suivi d'une escorte.

Duc de Bourgogne.- Voyons à quoi ressemble le phénomène.

Le Bâtard ouvre la porte. Entre le Duc de Bourgogne, avec le chevalier de Macy.

 

A l'intérieur. Le duc de Bourgogne fait le tour de Jeanne.

Jeanne.- Monseigneur duc, vous êtes cousin Roi Charles, de même famille, de même langue, par grâce, veuillez ouvrir les bras au Roi de France qui vous ouvre les bras. Aimez qui vous aime.

Bourgogne.- Chez nous, en Bourgogne, les femmes ne sont pas des Jeanne galope devant parle, mais des Marie couche-toi là tais-toi ... (faisant son tour) Cette fillette épouvante des armées d'hercules roux, bâtis comme coffres, velus comme des singes…(il l'observe) .. Si je vous vends à chère rançon à Charles, ferez vous serment de ne plus batailler ?

Jeanne.- Ferai serment de batailler deux fois plus.

Duc de Bourgogne.- .. .. Mm. .. ..Vous garder en prison ? Vos la Hire, tôt ou tard, viendraient vous délivrer… ... Vous décapiter ? Ne suis un de ces voyous de Dioclétien, qui décapite des Sainte Agnès. ... Voudrais que ne soyez plus, mais pas par moi. … … (au chevalier de Macy) Chevalier de Macy, gardez-la moi sous clé, en votre château de Beaulieu.. ..(le menaçant) Elle vaut bien d'espèces sonnantes et trébuchantes : sur votre tête.

Il sort.

 

2. Château de Beaulieu. Jeanne, enfermée dans une petite salle du haut. Bruit d'une serrure qui s'ouvre. Entre le chevalier de Macy.

De Macy.- Alors, comment se porte la fraîche beauté ?

Jeanne.- Duc de Bourgogne fait semblant m'oublier, mais en m'oublie pas. Qu'est ce qui se passe ?

De Macy.- Ne sais pas si duc vous oublie, mais sais que chevalier ne cesse de penser à vous.

Il s'approche d'elle, par derrière l'entoure de ses bras, prenant dans une de ses mains le sein de Jeanne.

Jeanne.- (baissant le bras de De Macy avec force) Laissez.

De Macy.- Mal fait de garder son argent pour soi avec avarice. Argent est fait pour libre circulation.

Jeanne.- Il sied bien de plaisanter, homme libre avec prisonnière.

De Macy.- Avec femme libre, soucieuse de sa réputation, ne sied pas non plus de plaisanter. Prisonnière peut dire qu'elle a été forcée : sa réputation est sauvegardée.

Il pose à nouveau sa main sur le sein de Jeanne.

Jeanne.- (baissant le bras de De Macy avec force) Assez.

De Macy.- (se massant le bras) Vous criez comme si vous écorchais et dépiautais. Je ne veux que faire gentillesses, à vos mignardises.

Elle s'écarte de lui, vers la porte, croisant les bras.

De Macy.- Ne dirait-on pas que comme évêquevous portez devant vous un ostensoir ? Soyez humble, êtes laïque et séculière comme moi.

Avec rapidité, elle va à la porte, l'ouvre, court tout ce qu'elle peut. De Macy court au couloir, ouvre la fenêtre qui donne sur la cour.

De Macy.- (criant) Gardez, fermez le pont-levis. Prenez la pucelle, elle s'évade.

Au bout d'un instant, Jeanne revient entre deux gardes. De Macy s'approche d'elle, et la gifle avec violence.

Jeanne.- (éclatant de rire) Préfère de cent fois cette façon me toucher à l'autre.

De Macy.- (s'approchant, levant la main) Sale garce.

Jeanne.-(le défiant) M'appelez garce parce que ne le suis pas ?

Il la menace du poing. De la main, il fait signe aux gardes de le suivre. Dans la cour, il fait approcher un caisson sur 4 roues, attelé à un cheval.

De Macy.- Serez enfermée dans forteresse, dont vous ne vous échapperez pas.

Il enfourche un cheval.

De Macy.- (au cocher du caisson) A Beaurepaire.

Et fouette le cocher.

 

3. La forteresse de Beaurepaire, entourée d'une épaisse forêt. Le caisson arrive, est ouvert, Jeanne en est sortie, gardée par quatre hommes d'armes. Précédée par De Macy, elle disparaît dans la forteresse. A une étroite et haute fenêtre de la tour, paraît Jeanne, qui examine le vide sous elle, par les jambes sort, s'assied sur le rebord, les jambes pendantes, joint les mains, prie, et saute, les jambes premières. Elle tombe sur ses jambes pliées, se couche et ne bouge plus.

Une voix.- (criant) La Pucelle a sauté par la fenêtre.

De Macy et les gardes courent à elle, il la touche, affolé. Au bout d'un moment elle rit.

Jeanne.- Recommencerai.

Ils l'emmènent sur un brancard.

 

4. Paris. L'Université de Paris. Pierre Cauchon, comte et évêque de Beauvais, dans un couloir de l'Université, est croisé par un messager.

Le Messager.- Monseigneur Pierre Cauchon, Comte, évêque de Beauvais ?

Pierre Cauchon.- Suis.

Le messager lui donne le message, que Pierre Cauchon ouvre, lit.

Pierre Cauchon.- (brandissant la lettre) Dieu triomphe. (Il court par les couloirs, à toutes les portes crie : la sorcière est prise ; à une porte à laquelle il frappe : il crie : Prince d'Eglise sans Eglise, Prélat sans prélature, Comte sans Comté, évêque de Beauvais sans Beauvais peut enfin faire divine justice. Jeanne la Pucelle a été faite prisonnière. … (criant dans le couloir)... L'abbé, l'abbé, venez prendre note d'une lettre.

Il entre dans son cabinet de travail, l'abbé, à son secrétaire est prêt à dicter.

Pierre Cauchon.- (dictant) Le Président de l'Université de Paris, Pierre Cauchon, (éclatant de rire : c'est moi, l'abbé), par la grâce de Dieu évêque de Beauvais, à Monseigneur le Très haut et Très puissant Duc de Bourgogne. Comme tous loyaux princes chrétiens et tous vrais catholiques sont tenus d'extirper toutes erreurs contre la foi et tous les scandales qui s'ensuivent, et qu'il est de commune renommée, que par certaine femme, nommée Jeanne, dites la Pucelle, ont été, dans plusieurs cités et villes du royaume, semées et publiées diverses erreurs, nous vous supplions de bonne affection, vous, haut et puissant duc, que le plus tôt que sûrement et convenablement faire se pourra, soit envoyée et amenée prisonnière, par devers nous, à Paris, cette Jeanne, soupçonnée véhémentement de plusieurs crimes sentant l'hérésie, pour comparaître devant nous-mêmes et un procureur de la Sainte Inquisition. Fait à Paris. Signé. Pierre Cauchon.

Pierre Cauchon signe, ferme la lettre, y appose son sceau.

Pierre Cauchon.- (à l'abbé) Portez cette lettre en personne à Monseigneur le Duc de Bourgogne, à son camp sous Compiègne. Brûlez les étapes, l'abbé.

Sort l'abbé. Pierre Cauchon, l'accompagnant, le pousse dans le dos, pour le faire courir.

 

5. Rouen, le château royal. Le Duc de Bedford, sur un trône de bois, l'étendard du roi d'Angleterre à côté de lui, arborant les doubles armes, de France et d'Angleterre, lisant une lettre.

Le chambellan.- Monseigneur l'évêque de Beauvais, Pierre Cauchon.

Duc de Bedford.- (avec un fort accent anglais, fort courroucé, à voix forte) Pierre Cauchon. Entrez de par le diable.

Pierre Cauchon entre, oblique, courbé, s'agenouille, baise les pieds de Bedford.

Pierre Cauchon.- L'évêque de Beauvais dépose aux pieds de Monseigneur le Régent pour la France de Sa Majesté le Roi d'Angleterre et de France, ses véridiques hommages d'amour et de fidélité.

Bedford.- (montrant la lettre) Pierre Cauchon ? Evêque de Beauvais requiert à Bourgogne que Jeanne la Pucelle prisonnière soit remise à Paris à évêque de Beauvais ? Qui règne sur France, Henri anglais, ou Cauchon français ?

Pierre Cauchon.- (à, genoux) Henri, seul Roi, évêque de Beauvais, son humble sujet… ..En tant qu'humble sujet du roi anglais, Monseigneur, l'évêque de Beauvais défère Jeanne la Pucelle devant le tribunal ecclésiastique. Jeanne condamnée un tribunal ecclésiastique comme sorcière, hérétique, le sacre et le couronnement du roi Charles qui par elle ont été faits, seront comme elle condamnés comme hérétiques et œuvres de sorcière. L'évêque de Beauvais travaille pour le Roi d'Angleterre.

Bedford.- Babillages. Jeanne la Pucelle a chassé Pierre Cauchon, de Beauvais : Pierre Cauchon a haine affreuse contre Jeanne, il ne pense qu'à tirer de Jeanne noire vengeance.

Pierre Cauchon.- Monseigneur Régent m'a mal jugé,

Bedford.- (éclatant de rire) Vous juge au contraire très bien. (montrant la lettre) Avons signé convention avec Bourgogne : contre rançons, Bourgogne livrera Jeanne la Pucelle à roi d'Angleterre et de France, (pointant son doigt sur Pierre Cauchon) non pas à Paris chez vous, (pointant son doigt sur lui-même) mais à Rouen chez nous. C'est à Rouen, que, par ordre et sous contrôle d'Angleterre, qu'évêque de Beauvais jugerez, condamnerez Jeanne.

Pierre Cauchon.- Permettez, Monseigneur. Nous, moi-même, assesseurs, procureur, notaires, conseillers, doctes docteurs, qui formons le tribunal ecclésiastique, habitons, officions, gagnons notre vie à Paris.

Bedford.- Vous habiterez, officierez, serez payés à Rouen, par Couronne d'Angleterre.

Pierre Cauchon.- Si, ainsi tout est en votre contentement, tout en mon contentement est aussi.

Bedford.- Pierre Cauchon, jugez bien : jugez mal.

Pierre Cauchon.- (éclatant de rire) Je jugerai mal : je jugerai bien. Tranquillisez-vous.

Bedford.- Diligentez.. Ne traînez pas.

Pierre Cauchon.- Je vole, je vole, Monseigneur.

Sort Pierre Cauchon.


 

 

 

acte cinq.

 

 

1

 

1 Rouen. Chapelle du château royal de Beaurevoir, érigée en salle de tribunal. La sacristie de la chapelle. Pierre Cauchon, Nicolas Bailly, tabellion royal.

Pierre Cauchon.- (lisant à Nicolas Bailly) Nous, Pierre Cauchon, juge du procès d'Inquisition à l'encontre de Jeanne dite la Pucelle, commettons Nicolas Bailly, tabellion royal en la prévôté d'Andelot, aux fins de faire une enquête à Domrémy sur l'enfance et la famille de Jeanne dite la Pucelle, et recueillir tous témoignages les concernant, tant favorables que défavorables, étant établi que les dits témoignages doivent être recueillis en présence de notaire ecclésiastique.

Il signe, appose son sceau, remet la commission au tabellion.

Pierre Cauchon.- Jeanne passe en procès d'Inquisition. Tout témoignage de tous actes d'elle même crapuleux, surtout crapuleux, doit être contre votre sensitivité, fidèlement recueilli.

Nicolas Bailly.- Oui, Monseigneur.

Pierre Cauchon.- Partez sur l'heure.

Nicolas Bailly baise l'anneau de l'évêque et sort. Du couloir, Bedford, l'interpellant.

Bedford.- Pierre Cauchon.

Pierre Cauchon.- (se hâtant) Monseigneur ?

Bedford.- Mauvaise nouvelle. Jeanne été visitée secrètement par Duchesse de Bedford : d'abord, c'est vraie fille, ensuite c'est vraie pucelle.

Pierre Cauchon.- Nous ne mentionnerons pas cela dans le procès. Ce sera comme si elle ne l'était pas.

Bedford.- (éclatant de rire) Il n'y a que gens d'Eglise pour tordre le cou à la vérité comme ça.

Pierre Cauchon.- Gens d'Eglise tordent le cou au diable, Monseigneur.

Bedford.- C'est ce que je disais : pour tordre le cou à vérité comme ça. (Pierre Cauchon rit) Jeanne doit être brûlée.

Pierre Cauchon.- Elle sera brûlée.

Bedford.- Ecouterai, d'en haut, de chambre royale.

Pierre Cauchon.- (s'inclinant) J'entends que vous m'entendrez, Monseigneur.

Bedford sort, Pierre Cauchon s'inclinant profondément.

 

2. La chapelle royale, au balcon du roi, une porte ouverte. Le tribunal. Entrent, juge, Pierre Cauchon, maître en droit canon et droit civil, juges assesseurs, procureur, notaires français, notaires anglais, chanoines de Rouen, l'huissier, doctes conseillers de l'Université de Paris, le cardinal d'Angleterre, et de nombreux hommes d'armes anglais, qui occupent beaucoup de place. Dans la nef de la chapelle royale, le public. Entre quatre gardes anglais, entre Jeanne, mains liées, fers aux pieds.

Pierre Cauchon.- En ce jour et cette minute, commence procès d'Inquisition contre Jeanne la Pucelle. Soit lu l'acte d'accusation.

Le Procureur.- (lisant) Jeanne dite la Pucelle est accusée d'avoir fait et exercé cruels faits d'homicide. Elle a donné à entendre au simple peuple, pour le séduire et abuser, qu'elle était envoyée de par Dieu, et qu'elle avait connaissance de ses divins secrets, fondant ainsi plusieurs dogmes hérétiques très périlleuses, très préjudiciables et très scandaleuses pour notre foi catholique. Et pour ce que, de superstitions, fausses affirmations de dogmes ou autres crimes de lèse-majesté divine, elle a été par plusieurs réputée suspecte et notoirement diffamée, nous, Procureur de la Sainte Inquisition, avons été requis par Révérend Père en Dieu, (il s'incline vers Pierre Cauchon) notre aimé et féal conseiller Monseigneur l'évêque de Beauvais, docteur en droit canon et civil, juge ecclésiastique, pour ce qu'elle a été prise et appréhendée dans les bornes et les limites de son diocèse, à l'interroger et examiner sur les dits cas, à procurer enfin contre elle, selon ordonnances et dispositions des droits divin et canonique.

Pierre Cauchon.- Jeanne, je vous adjure de prêter serment de dire la vérité.

Un silence.

Jeanne.- (à voix ferme) J'accepte de jurer sur tout ce qui concerne mon père, ma mère, les lieux et les choses de mon enfance, mais non sur mes voix et ce qu'elles m'ont dit.

Pierre Cauchon.- (contrarié) Je réitère ma demande que vous juriez de dire la vérité, la main sur les Evangiles, en toutes choses sur lesquelles vous serez interrogée.

Un silence.

Jeanne.- Ne sais sur quoi vous voulez m'interroger. Peut-être pourrez m'interroger sur telles choses qu'ai fait serment à Dieu de ne pas dire.

Pierre Cauchon.- (contrarié) Derechef, nous évêque, vous admonestons et requérons de prêter serment de dire la vérité sur les points qui toucheraient la matière de foi.

Jeanne.- (les mains sur les Evangiles) Je jure de dire la vérité sur ce qu'on me demandera en matière de foi.

Pierre Cauchon.- Quel est votre nom ?

Jeanne.- En mon pays, on m'appelait Jeannette. Après que je sois venue en France, on m'a appelé Jeanne la Pucelle.

Pierre Cauchon.- Quel est votre lieu d'origine ?

Jeanne.- Je viens de Domrémy en Lorraine.

Pierre Cauchon.- Quels sont les noms de vos père et mère ?

Jeanne.-Mon père s'appelait Jean d'Arc, ma mère Isabelle Romée : elle s'appelle Romée, parce qu'elle avait fait le pèlerinage à Rome.

Pierre Cauchon.- Qui vous a instruit en religion ?

Jeanne.- C'est de ma mère qu'ai appris le Pater, l'Ave et le Credo.

Pierre Cauchon.- Dites le Pater Noster.

Jeanne.- Entendez-moi en confession, et le dirai en prière en confession.

Pierre Cauchon.- Je requiers à nouveau dire le Pater Noster.

Jeanne.- Le Pater Noster est une prière qu'on ne peut dire qu'en prière.

Pierre Cauchon.- Savez-vous lire et écrire.

Jeanne.- Point n'est besoin de savoir lire et écrire, pour vivre en chrétienne. Leurs Saintetés les Papes ont été si d'accord avec moi, qu'ils ont fait de Sainte Catherine, qui ne savait ni lire ni écrire, Docteur de l'Eglise.

Pierre Cauchon.- Cela étant, nous évêque susdit, interdisons à Jeanne de quitter sans notre permission la prison à elle assignée dans le château de Rouen, sous peine d'être convaincue du crime d'hérésie.

Jeanne.- Pardon, si je m'évadais, prisonnier de guerre, personne ne pourrait me blâmer d'avoir violé ma foi. Onque prisonnier de guerre chrétien, qui s'est évadé, ce me semble, n'a été accusé d'hérésie par l'Eglise… … Porte plainte, par contre, d'être tenue enchaînée, en prison et entravée par entraves de fer et attachée à une grosse pièce de bois.

Pierre Cauchon.- En d'autres prisons, vous avez tenté à deux fois de vous évader. C'est afin que vous fussiez plus sûrement et plus efficacement gardée, qu'on a ordonné de vous entraver de liens de fer.

Jeanne.- Me suis évadée,et m'évaderai dès que je pourrai, comme il est licite à tout prisonnier de guerre.

Pierre Cauchon.- (au garde anglais, à côté de Jeanne) Sûre garde est commise à noble homme John Grey, écuyer, à qui il est enjoint de bien et fidèlement garder la dite Jeanne, ne permettant à personne de parler avec elle sans la permission de moi, susdit évêque, ce que veuillez jurer solennellement, les mains touchant les Saints Evangiles.

John Grey.- (les mains sur les Evangiles) Je le jure.

Pierre Cauchon.- Ces préliminaires était faits, le procès commencera demain à huit heures. Séance est levée.

Pierre Cauchon se lève, va dans la sacristie, où l'attend Bedford furieux.

Bedford.- (en colère) C'est très mal commencé. Vous questionnez mal et Jeanne répond bien, tant qu'à la fin, s'il y a public, vous serez obligé de vous condamner et vous brûler vous-même. A partir demain, procès sera tenu en huis clos dans prison de Jeanne. ..(grondant, le poing levé) .. Questionnez mieux, Pierre Cauchon.

Pierre Cauchon.- (s'inclinant) Oui, Monseigneur.

 

3. Prison de Jeanne. Le tribunal est réinstallé dans une salle. Une porte derrière le tribunal est entrebâillée. Entrent tous, Pierre Cauchon, et Jeanne. Jean Beaupère se lève.

Jean Beaupère.- Jeanne, Monseigneur l'évêque me commande à moi, Jean Beaupère, docteur en en théologie sacrée, juge assesseur, de vous interroger.

Pierre Cauchon.- Jeanne, nous vous requérons, exhortons, sous peine d'hérésie, de jurer simplement et absolument de dire la vérité à Maître Jean Beaupère, sur les questions qu'il vous posera sur cette matière, sur laquelle vous êtes accusée et diffamée.

Jeanne.- J'ai fait le serment hier, cela doit suffire.

Pierre Cauchon.- Je vous requiers derechef de jurer. Personne, même prince, interrogé en matière de foi, ne peut refuser de faire ce serment.

Jeanne.- Je jure que je dirai la vérité, sur les points, que n'ai point fait serment à Dieu de ne pas dire. Si vous êtes bien informée de ma voix, vous devez vouloir que je sois hors de vos mains, parce que je n'ai rien fait que par ma voix. C'est ma voix que devez interroger, non moi.

Jean Beaupère.- Parlez-nous de votre voix.

Jeanne.- Quand j'ai été âgée de 13 ans, j'étais dans le jardin de mon père, c'était quasi à l'heure de midi, j'ai entendu une voix, qui venait du côté droit vers l'église. La 1ère fois j'ai eu grand peur.

Jean Beaupère.- Comment avez-vous su de qui était cette voix ?

Jeanne.- Après que j'ai entendu par trois fois cette voix, j'ai connu que cette voix était celle de l'archange Michel.

Jean Beaupère.- Quel enseignement vous donnait cette voix ?

Jeanne.- Elle m'a enseigné à bien me conduire, à fréquenter l'Eglise et les saints sacrements. Elle m'a dit qu'à cause de la grande pitié, qu'il y avait dans le Royaume de France, il fallait que, quand aurai 16 ans, j'aille en France libérer Orléans et mener le Dauphin à Reims pour son sacre et couronnement. Elle m'a dit qu'à cet âge, il fallait que j'aille en place forte française de Vaucouleurs, que son capitaine Robert de Baudricourt me bâillerait escorte, pour me conduire au Dauphin. Par deux fois, Robert de Baudricourt m'a refusé et m'a repoussé. La troisième fois il m'a accueillie, et il a fait ce que ma voix avait dit.

Pierre Cauchon.- (intervenant) Et, avez revêtu habit d'homme.

Jeanne.- Oui.

Pierre Cauchon.- Sur le conseil de qui ?

Jeanne.- Sur le conseil de ma voix. (Pierre Cauchon fait signe à Jean Beaupère de continuer)

Jean Beaupère.- Jeanne, est-ce que vous entendez souvent votre voix ?

Jeanne.- Il n'est pas jour que je ne l'entende, aussi en ai-je bien besoin.

Jean Beaupère.- Vous avez été blessée à Paris.

Jeanne.- J'ai été blessée dans les fossés de Paris, mais j'ai été tôt guérie.

Jean Beaupère.- N'avez-vous pas fait assaut à Paris, alors que c'était jour de fête ?

Jeanne.- Anglais bons chrétiens, les premiers, ont fait assaut les jours de fête. Questionnez-les d'abord, me questionnerez ensuite.

Pierre Cauchon fait un signe. Jean Beaupère s'assied. Se lève Jean La Fontaine.

Jean La Fontaine.- Jeanne, Monseigneur l'évêque me commande à moi, Jean La Fontaine, docteur en science religieuse, juge assesseur, de vous interroger.

Pierre Cauchon.- Jeanne veuillez jurer simplement et absolument de dire la vérité, au sujet que de ce que Jean La Fontaine vous demandera, sans que vous ajoutiez aucune condition à ce serment.

Jeanne.- Vous ne pouvez me forcer de dire telle chose qu'ai juré à Dieu de ne pas dire, sinon je serai parjure envers Dieu, ce que ne pouvez vouloir. Prenez garde, mon juge, à ce que vous dites, parce qu'assumez une lourde charge.

Pierre Cauchon.- Vous vous rendez suspecte, si ne voulez pas jurer de dire la vérité. Nous vous requérons à nouveau de jurer sans conditions et volontiers.

Jeanne.- Dirai ce que je peux, mais ne dirai pas ce que ne peux. Je suis venue par Dieu, et je n'ai que faire ici. Je vous renvoie à Dieu, de qui suis venue.

Pierre Cauchon fait signe à Jean La Fontaine.

Jean La Fontaine.- Quand avez-vous entendu la dernière fois la voix qui vient à vous ?

Jeanne.- Hier et aujourd'hui.

Jean La Fontaine.- A quelle heure ?

Jeanne.- Je l'ai entendue trois fois dans la journée, une fois le matin, une fois à vêpres, et la troisième fois, lorsqu'on sonnait pour l'Ave Maria du soir.

Jean La Fontaine.- Que faisiez vous hier matin, lorsque la voix est venue à vous ?

Jeanne.- Je dormais, la voix m'a réveillée.

Jean La Fontaine.- La voix vous a réveillée en vous touchant la main.

Jeanne.- La voix m'a réveillée en me parlant.

Jean La Fontaine.- La voix était-elle dans votre chambre?

Jeanne.- Elle était dans le château.

Jean La Fontaine.- Avez-vous remercié votre voix ? Vous êtes-vous agenouillée ?

Jeanne.- Je l'ai remerciée. Etant assise dans mon lit, j'ai joint les mains.

Jean La Fontaine.- Que vous a dit la voix, une fois que vous avez été réveillée ?

Jeanne.- J'ai demandé conseil sur ce que je devais répondre à vos questions, et la voix m'a dit de répondre hardiment, et que Dieu m'aiderait. (à Pierre Cauchon) Vous dites que vous êtes mon juge. Prenez garde à ce que vous faites, parce qu'en vérité je suis envoyée par Dieu. Vous vous mettez en grand danger.

Un court silence.

Jean La Fontaine.- La voix qui vous vient est-elle d'un ange ? Ou vient-elle droit de Dieu ?

Jeanne.- La voix vient de par Dieu, par la bouche de Sainte Marguerite et de Sainte Catherine.

Jean La Fontaine.- Quand vous entendez votre voix, voyez-vous, avec, quelque lumière ?

Jeanne.- Avec la voix, vient de la clarté.

Jean La Fontaine.- La Sainte qui vous parle a-t-elle des yeux ?

Jeanne.- Avez-vous déjà entendu que Saintes sont aveugles ?

Pierre Cauchon.- (intervenant) Savez-vous, si êtes en la grâce de Dieu ?

Jeanne.- Si n'y suis, Dieu m'y mette. Si y suis, Dieu m'y garde.

Un silence.

Un juge assesseur.- (intervenant) Dans votre jeunesse, la voix vous disait-elle de haïr les Bourguignons ?

Jeanne.- Quand j'ai compris que la voix était pour le Roi de France, point n'ai aimé les Bourguignons… ..Que Monseigneur Duc de Bourgogne prenne garde de nuire à Compiègne. Si nuisait à Compiègne, il aura méchante guerre, qui l'anéantira.

Le juge assesseur.- C'est la voix qui vous l'a dit ?

Jeanne.-C'est la voix qui me l'a dit.

Pierre Cauchon.- (intervenant) Voulez-vous avoir habit de femme ?

Jeanne.- Si je peux partir de prison militaire, donnez-moi habit de femme, et partirai en habit de femme.

Pierre Cauchon.- Ceci étant entendu, parce qu'il faut que notaires collationnent leurs écrits, je lève la séance, et commande à l'accusée et au tribunal de se trouver demain matin à 8 heures, en ce même lieu.

Il se lève et tous.

Dans la sacristie, Pierre Cauchon est rejoint par un notaire.

Notaire.- Monseigneur, il y a des différences entre nos minutes et les minutes des notaires anglais. Ils ne notent pas ce qui est favorable à Jeanne.

Pierre Cauchon.- Ce qu'ils notent est-il mensonger ?

Notaire.- Mensonger en ce qu'omettent de noter la vérité.

Pierre Cauchon.- Notaires anglais sont vos maîtres, comme Bedford est le mien. Vérités qu'ils omettent sont vérités à omettre.

Notaire.- Ce n'est pas procès équitable.

Pierre Cauchon.- Serait-il plus équitable, qu'on vous omette en quelque lieu privé de soleil ?

Sort le notaire.

 

4. Le lendemain, même lieu. Entre le tribunal, Pierre Cauchon, Jeanne.

Pierre Cauchon.- Se poursuit ce jour procès d'Inquisition contre Jeanne dite la Pucelle, accusée de sorcellerie et d'hérésie. Parole est donnée à maître Jean Beaupère. (Jean Beaupère se lève) Jeanne, vous requérons de prêter serment de dire la vérité à Maître Jean Beaupère, en ce qui touche le procès.

Jeanne.- Jure volontiers de dire la vérité sur tout ce que j'ai permission de dire.

Pierre Cauchon.- Derechef, Jeanne, vous requérons de dire la vérité sur tout ce qu'on vous demandera.

Jeanne.- Derechef, je vous réponds que je ne dirai que ce qu'ai le droit de dire.

Pierre Cauchon fait signe à Jean Beaupère.

Jean Beaupère.- A propos de votre voix, l'avez-vous entendue hier, dans cette même salle où on vous interrogeait ?

Jeanne.- Jje l'ai entendue ici.

Jean Beaupère.- Que vous a dit alors la voix ?

Jeanne.- Avec vos visages qui m'occupent les yeux, et vos questions qui m'occupent les oreilles, n'ai pas pu entendre ce qu'elle me disait, avant que je sois retournée dans ma chambre.

Jean Beaupère.- Que vous a dit la voix quand vous êtes retournée dans votre chambre ?

Jeanne.- Elle m'a dit que je n'aie crainte de vous, nombreux comme vous êtes, toute seule comme je suis, que je réponde hardiment.

Un juge assesseur.- (intervenant).- Les saintes qui vous apparaissent sont-elles habillées de même étoffe ?

Un autre juge assesseur.- (intervenant) Les Saintes susdites sont-elles du même âge ?

Jeanne.- Lorsque Saintes apparaissent, qui fait attention à leurs étoffes et à leur âge ?

Jean Beaupère.- Les Saintes parlent-elles en même temps ou l'une après l'autre ?

Jeanne.- Elles sont très bien élevées, elles parlent l'une après l'autre, lentement. Ce n'est pas comme vous.

Jean Beaupère.-(reprenant la parole) Avez-vous vu Saint Michel et les anges corporellement et réellement ?

Jeanne.- Quand l'ange Gabriel est venu à la Sainte Vierge Marie lui annoncer qu'elle accoucherait d'un fils, croyez-vous que la Sainte Vierge Marie ait vu l'ange Gabriel corporellement et réellement ?

Jean Beaupère.- Est-ce que vous vous comparez à la Sainte Vierge Marie ?

Jeanne.- La Sainte Vierge m'en garde. Je compare l'Ange Michel à l'ange Gabriel.

Jean Beaupère.- Quel signe donnez-vous que cette voix que vous entendez vient de par Dieu ?

Jeanne.- Ce signe est la guerre que n'aurais pas pu faire ni gagner, si Dieu ne m'avait commandée et aidée. Aimerais cent fois être écartelée par 4 chevaux, qu'être venue en France sans ordre de Dieu.

Pierre Cauchon.- (intervenant) Dieu vous a-t-il commandé de prendre un habit d'homme ?

Jeanne.- Je n'ai pris cet habit que par ordre de Dieu.

Pierre Cauchon.- Vous semble-t-il que l'ordre de prendre habit d'homme soit licite ?

Jeanne.- Tout ce qu'ai fait, l'ai fait pas commandement du Seigneur. Auriez-vous voulu que je lui désobéisse ?

Pierre Cauchon.- Croyez-vous avoir bien fait en prenant l'habit d'homme ?

Jeanne.- Quand on fait quelque chose par ordre de Dieu, croyez-vous qu'on fasse mal ?

Pierre Cauchon.- Dans ce cas particulier, en prenant l'habit d'homme, croyez-vous avoir bien fait ?

Jeanne.- Avez-vous un problème d'oreille ? Voulez-vous que je vous parle plus fort ?

Pierre Cauchon fait signe à Jean Beaupère.

Jean Beaupère.- Quand vous avez été devant votre roi, comment a-t-il ajouté foi à vos dires, vous qui êtes paysanne, qui ne sait ni lire ni écrire ?

Jeanne.- Par ordre de Dieu, je lui ai montré, en secret, un signe que n'ai pas la permission de vous dire. Ce signe était si probant qu'il m'a crue.

Un juge assesseur.- (intervenant) Que préfériez-vous, Jeanne, votre étendard ou votre épée ?

Jeanne.- Préférais de quarante fois mon étendard. Je portais l'étendard, quand on attaquait l'adversaire,parce que ne voulais tuer personne.

Le juge assesseur.- Vous n'avez tué personne, mais vous avez fait tuer.

Jeanne.- Anglais très chrétiens ont commencé à tuer, n'ai fait chrétiennement que faire comme eux.

Jean Beaupère va s'asseoir. Jean La Fontaine se lève.

Pierre Cauchon.- Parole est maintenant donnée à Jean La Fontaine. Jeanne, vous sommons de prêter serment simplement et absolument de dire la vérité sur tout ce que maître Jean La Fontaine vous demandera.

Jeanne.- Je jure de dire toute la vérité, sur tout ce que j'ai permission de dire. Vous en dirais autant que je dirais que si j'étais devant le Pape de Rome.

Jean La Fontaine.- A propos de vos saintes, quand elles vous apparaissent, les voyez-vous avec des cheveux ?

Jeanne.- Quand l'Eglise les fait en peinture ou en statue, les fait-elle chauves ?

Jean La Fontaine.-Sainte Marguerite parle-t-elle anglais ?

Jeanne.- Comment me parlerait-elle anglais, puisque je ne sais pas l'anglais ?

Pierre Cauchon.- (intervenant)Votre Saint Michel était-il nu ?

Jeanne.- S'il vous plaît, Messires, questionnez l'un après l'autre. (à Pierre Cauchon) Dans les églises, Monseigneur, en statues ou en tableaux, Saint- Michel est-il le démuni que vous dites ? (à Jean La Fontaine) Vous voulez à toute force que je me parjure ? Vous ai déjà dit que j'ai fait serment à Dieu de ne pas dire le signe que j'ai donné au Roi.

Jean de La Fontaine.- Celui que vous dites s'appeler Saint Michel, avait-il des ailes ?

Jeanne.- Selon vous, anges et archanges ont-ils ailes, ou non ?

Jean de La Fontaine.- Croyez-vous qu'au commencement, Dieu a créé Saint Michel dans la forme où vous l'avez vu ?

Jeanne.- Pardonnez-moi. N'étais pas née à cette époque. Ne peux pas vous répondre.

Pierre Cauchon.- (intervenant) Croyez-vous qu'avez délinqué et péché mortellement en prenant habit d'homme ?

Jeanne.- Aurais délinqué et péché mortellement, si j'avais désobéi à Mon Seigneur Dieu, qui m'avait commandé de m'habiller en homme.

Pierre Cauchon.- Quand votre Dieu vous révéla de changer votre habit de femme en habit d'homme, est-ce que cela a été par la voix de Saint Michel ou d'une de vos Saintes ?

Jeanne.- Cela a été par la voix de Sainte Marguerite. Pour préserver sa virginité, Sainte Marguerite s'est habillée en homme, et sous le nom de frère Pelage, est entrée dans un monastère d'hommes. D'ordre de Dieu, j'ai suivi son exemple.

Pierre Cauchon.- La différence entre vous et Sainte Marguerite, c'est que Sainte Marguerite était une sainte. Prétendez-vous être une Sainte comme Sainte Marguerite ?

Jeanne.- Avant d'être Sainte, les Saintes ne sont pas Saintes : en imitation d'elle, aimerais être Sainte comme elle. Vous, Monseigneur l'évêque n'avez-vous pour religieuse ambition, d'être Saint comme les Saints et Saintes ?

Pierre Cauchon regarde avec crainte la porte entrebaillée, fait un signe à Jean La Fontaine.

Jean de La Fontaine.- Qu'est ce qui vous prouve que votre Saint Michel n'était pas un diable déguisé ?

Jeanne.- Pourquoi cherchez vous le diable derrière les fagots ? Pourquoi ne pas croire simplement ce que je dis, que l'archange Saint Michel m'avait été envoyé de par Dieu ? Vous semblez croire plus en le diable, qu'en Dieu, maître.

Un juge assesseur.- (intervenant) Mettiez-vous ou faisiez vous mettre de l'eau bénite sur votre étendard ?

Jeanne.- Si cela a été fait, cela n'a pas été fait sur mon commandement.

Le juge assesseur.- N'avez vous pas tourner ou fait tourner votre étendard autour d'un autel ou autour d'une église ?

Jeanne.- Je ne l'ai pas fait ni fait faire.

Jean de La Fontaine.- (reprenant la parole) Ceux de votre parti, croient ils fermement que vous êtes envoyée par Dieu ?

Jeanne.- Je ne m'en suis pas enquise. Ce que Dieu m'avait commandé, c'était que j'y croie, moi.

Jean de La Fontaine.- Connaissez-vous la pensée de votre parti, quand les femmes baisaient vos pieds, vos mains, qu'elles vous touchaient de leurs médailles et de leurs chapelets ?

Jeanne.- Quand ils faisaient cela, cela me faisait bien rire. Je me dérobais comme je pouvais.

Pierre Cauchon.-(intervenant) Lorsque vous receviez le sacrement d'eucharistie, le receviez-vous en habit d'homme ?

Jeanne.- En habit d'homme, mais jamais en armes.

Jean de La Fontaine.- (reprenant) Avez-vous demeuré longtemps en la tour de Beaurevoir ?

Jeanne.- J'y ai demeuré peu. Quand j'ai su qu'Anglais allaient venir pour me garder, j'ai été prise de peur panique, ai recommandé mon âme à Dieu et ai sauté. Après que j'ai sauté, je me suis tellement fait mal, que j'ai su que j'avais péché. Je me suis confessée, j'ai reçu l'absolution, et j'ai fait ma pénitence.

Sur un signe de Pierre Cauchon, Jean La Fontaine va s'asseoir. Jean Beaupère se lève.

Pierre Cauchon.- Parole est donnée à maître Jean Beaupère. Jeanne, nous vous requérons et sommons de prêter serment de dire la vérité sur ce que maître Jean Beaupère vous demandera.

Jeanne.- Je jure de dire la vérité sur tout ce qu'il m'est permis de dire. Tant plus vous me contraindrez de dire au-delà, tant plus je m'opposerai.

Jean Beaupère.- Parlons de Compiègne, où vous avez été prise. Avez-vous été longtemps à Compiègne, avant de faire une sortie ?

Jeanne.- La semaine de Pâques, il m'avait été dit par la voix de Sainte Marguerite et de Sainte Catherine que je serai prise avant la Saint-Jean, mais que je le prenne en gré, qu'il fallait que ce soit ainsi fait, et que Dieu m'aiderait.

Jean Beaupère.- Si vos voix vous avaient ordonné de sortir de Compiègne en vous signifiant que vous seriez prise, qu'auriez-vous fait ?

Jeanne.- J'aurais obéi à mes voix, quoi qu'il m'advienne.

Un juge assesseur.- (intervenant) Quel signe avez-vous donné à votre roi, quand êtes venue à lui ?

Jeanne.- Vous répétez la question, je répète la réponse. C'était le signe, pour le roi, le plus beau et le plus honorable qui soit.

Le juge assesseur.- Ce signe dure-t-il encore ?

Jeanne.- Le signe durera mille ans et plus, jusqu'au jugement dernier.

Le juge assesseur.- Ce signe est-il venu de par Dieu?

Jeanne.- J'ai rendu grâce à Dieu qu'il me l'ait donné. Quand le roi a connu le signe, il a cru en ma voix.

Jean Beaupère.- (reprenant) Ces saintes Marguerite et Catherine, vous les appelez, ou viennent-elles à vous sans que vous les appeliez ?

Jeanne.- Souvent elles me viennent sans que je les appelle. D'autres fois, elles ne viennent pas, et je requiers Dieu qu'il me les envoie. Jamais je n'ai eu besoin d'elles que je ne les ai eues.

Jean Beaupère.- Sur ces visions que vous dites avoir eues, de Saint Michel et des Saintes, vous en avez parlé à votre curé ou à autre homme d'Eglise ?

Jeanne.- Je n'en ai parlé qu'à Robert de Baudricourt et à mon Roi. Je craignais de le révéler à d'autres, par peur que mon père empêche mon voyage.

Jean Beaupère.- Avez-vous cru bien faire en partant sans la permission de votre père, alors qu'on doit honorer père et mère ?

Jeanne.- En toutes choses, j'ai obéi à mes père et mère, excepté en ceci. Mais, depuis, je leur ai demandé pardon, et ils m'ont pardonné.

Jean Beaupère.- Quand avez quitté vos père et mère, avez-vous cru pécher ?

Jeanne.- Puisque Dieu commandait, aurais-je eu cent pères et mères, aurais-je été fille de roi, je serais partie.

Pierre Cauchon.- (intervenant) Pourquoi ne dites volontiers le Pater Noster ?

Jeanne.- Je vous ai dit que le Pater Noster est fait pour qu'on le prie, pas pour qu'on le récite en leçon. Je n comprends pas qu'un docteur en science chrétienne n'entende pas cela.

Pierre Cauchon.- Vous avez demandé qu'il vous fut permis d'entendre la messe dimanche, fête des Rameaux. Au cas où nous vous concédons cela, voules-vous laisser l'habit d'homme et prendre l'habit de femme, comme vous aviez accoutumé de faire en votre lieu de naissance, et comme ont coutume de faire les femmes de votre pays ?

Jeanne.- Je demande qu'on me permette d'entendre la messe dans l'habit que je porte.

Pierre Cauchon.- Nous, maîtres en juridiction religieuse, pour la dévotion que vous paraissez avoir, vous exhortons à vouloir prendre l'habit de votre sexe.

Jeanne.- Il n'est pas en moi de le faire. Si cela était de moi, cela serait vite fait. Je prie qu'on me permette d'entendre la messe en cet habit d'homme. Cet habit ne charge pas mon âme, le porter n'est pas contre l'Eglise.

Pierre Cauchon fait signe à Jean Beaupère.

Jean Beaupère.- Pensez-vous et croyez-vous fermement que votre roi a bien fait de tuer et faire tuer le duc de Bourgogne, Jean le Bon, père du roi présent ?

Jeanne.- Pensez-vous et croyez-vous fermement que le duc Jean le Bon a bien fait de tuer ou faire tuer précédemment, le Duc d'Orléans, frère de mon roi ?

Jean Beaupère.- Selon vous, Dieu était-il pour les Anglais, quand ils étaient en prospérité en France ?

Jeanne.- Je croirais volontiers que Dieu aurait pu permettre que les Français soient vaincus à cause de leurs péchés, s'ils étaient dans le péché.

Un juge assesseur.- (intervenant) Les Saintes qui vous parlent viennent d'elles d'en haut, ou viennent elles par terre ?

Jeanne.- Elles viennent d'en haut. Elles traversent les murs.

Jean Beaupère.- (reprenant) Pourquoi, selon vous, avez-vous eu cette mission de Dieu, vous plutôt qu'un autre ?

Jeanne.- N'étant nul noble, nul chevalier, nul docteur d'Eglise pour secourir le Dauphin, sans doute a-t-il plu à Dieu de choisir, pour à leur place faire, une manante et roturière.

Jean Beaupère.- Vous avez dit que Monseigneur de Beauvais se mettait en grand danger, de vous mettre en cause. En quel péril nous mettons-nous, nous, tant que nous sommes ?

Jeanne.- Je dis à Monseigneur de Beauvais : " Vous dites que vous êtes mon juge, mais avisez de ne pas mal me juger. En pensant à l'aide que Dieu m'a portée pour faire ce qu'il m'a commandé de faire, pensez à la nuisance qu'il vous pourra vous porter, si vous me condamnez d'avoir fait ce qu'il m'a commandé de faire. "

Jean Beaupère.- Qu'est ce que la voix vous a dit de ce qu'il doit vous advenir?

Jeanne.- La voix m'a dit : " Prends tout en gré, ne te soucie pas de ton martyre, tu viendras finalement dans le royaume de Dieu. "

Un juge assesseur.- (intervenant) Si les voix vous ont dit qu'à la fin irez au Paradis, est-ce que vous vous tenez assurée que vous serez sauvée, et que vous ne serez pas damnée en enfer ?

Jeanne.- Je crois fermement ce que les voix m'ont dit, que je serai sauvée, pourvu que je tienne le serment que j'ai fait à Dieu, de garder ma virginité de corps et d'âme.

Un juge assesseur.- (intervenant) Qu'est-il besoin que vous vous confessiez, puisque vous avez eu la révélation que vous serez sauvée ?

Jeanne.- On ne peut trop nettoyer sa conscience.

Jean Beaupère.- (reprenant)Je vous rappelle en mémoire que vous avez donné l'assaut à Paris un jour de fête religieuse, que vous vous êtes jetée de la tour de Beaurevoir sans la permission de vos voix, enfin que vous portez l'habit d'homme : ne croyez-vous pas avoir fait en cela, chaque fois, un péché mortel ?

Jeanne.- Sur les deux premiers points, si j'ai fait un péché mortel, j'en ai eu contrition sincère, je me suis confessée, j'ai reçu l'absolution, ai fait ma pénitence. Sur ce que je porte l'habit d'homme, puisque je fais cela sur ordre de Dieu, je ferais un péché mortel, si je ne lui obéissais pas.

Pierre Cauchon.- Le tribunal, ce me semble, étant assez éclairé, le temps est venu de donner parole demain au procureur, à la suite de quoi nous prononcerons le jugement. Je commande à l'accusée et au tribunal de se retrouver, sans faute, ici demain matin à 8 heures.

La séance est levée. Jeanne et le tribunal se retirent. Pierre Cauchon va dans la chambre à côté, où l'attend Nicolas Bailly, qui a en main les résultats de l'enquête qu'il a faite à Domrémy.

Pierre Cauchon.- Nicolas Bailly. Vous revenez de Domrémy ? Avez-vous fait enquête sur jeunesse de Jeanne ? Donnez.

Pierre Cauchon lit le document.

Pierre Cauchon.- (en colère, le jetant sur la table) Ce n'est pas ce qu'il fallait faire.

Nicolas Bailly.- Monseigneur, enquête sur enfance et famille de Jeanne été faite, en présence de Simon de Thermes, écuyer, lieutenant du capitaine de Chaumont, qui atteste que les 15 témoignages recueillis sont vrais et sincères.

Pierre Cauchon.- Vraiment ? (lisant à voix haute) Simon de Thermes soussigné atteste que, de toute l'enfance et l'adolescence de Jeanne la Pucelle, rien n'a été trouvé que je n'aurais voulu trouver en enfance et adolescence de ma propre sœur… ...Une fille de 16 ans, vertueuse, ça n'existe pas. En ai assez confessé pour le savoir. Moi, évêque pourtant, en enfance et adolescence ai été un méchant démon. La vérité, vous penchez tous pour le parti français, ou avez été acheté.

Nicolas Bailly.- Vous fais serment, Monseigneur

Pierre Cauchon.- (le coupant) Vous fais serment, que, si parlez de votre enquête à qui que ce soit, vous ferai faire silence, tout à fait. Disparaissez. (Sort Nicolas Bailly, dans son dos, à voix forte) Ou vous ferai passer à la trappe.

 

5. Le lendemain, 8 heures. Même lieu. Entre le Tribunal, Pierre Cauchon, Jeanne.

Pierre Cauchon.- Parole est donnée au Procureur de la Sainte Inquisition.

Le Procureur.- (se levant)Jeanne, avec de charitables exhortations, vous requérons aujourd'hui, au cas où vous auriez fait quelque chose contre la foi chretienne, de vous en rapporter à la détermination de notre Sainte Mère l'Eglise, à laquelle tout fidèle catholique doit se rapporter.

Jeanne.- Qu'on me dise si, dans mes réponses, il y a quelque chose contre la foi chrétienne, je vous répondrai.

Le Procureur.- Faites la distinction de l'Eglise triomphante qui est du ciel, d'avec l'Eglise militante, qui est de la terre, de ce qu'il en est de celle-ci et de celle-là. Nous vous requérons de vous soumettre présentement à la détermination de l'Eglise militante sur tout ce que vous avez dit et fait, soit en bien, soit en mal.

Jeanne.- Je ne ferai autre réponse que celle que je viens de faire.

Le Procureur.- Puisque vous avez demandé d'entendre la messe, qu'aimeriez-vous : ou prendre l'habit de femme et entendre la messe, ou demeurer en l'habit d'homme et ne pas l'entendre.

Jeanne.- Certifiez moi d'entendre la messe, si je suis en habit de femme, et vous répondrai.

Le Procureur.- Je vous certifie que vous entendrez la messe, si vous êtes en habit de femme.

Jeanne.- Que me répondrez-vous, si j'ai fait serment à Notre Seigneur de ne pas déposer cet habit que je porte ? Voulez-vous que je sois parjure ? .. ..Si vous me faites avoir une robe longue jusqu'à terre, et lâche à la ceinture, je veux bien la porter pour aller à la messe, à condition, pour que je ne sois pas parjure, qu'au sortir de la messe je reprenne l'habit d'homme.

Le Procureur.- Encore une fois, voulez-vous vous soumettre à a détermination de l'Eglise, pour tous vos faits, soit en bien soit en mal.

Jeanne.- J'aime l'Eglise, et veux la soutenir de tout mon pouvoir pour notre foi chrétienne. Quant à mes œuvres, je m'en rapporte au Roi du Ciel, qui m'a envoyée.

Le Procureur.- (patiemment) Illettrée, essayez, si vous pouvez, de comprendre ce que docteurs de religion essaient vous expliquer. Il y a au ciel l'Eglise triomphante où sont Dieu, anges, saints et les âmes déjà sauvées. Il y a sur terre l'Eglise militante, dans laquelle il y a le Pape, vicaire de Dieu, cardinaux, évêques, les bons chrétiens et catholiques. Ce sont deux Eglises, mais ces deux Eglises n'en font qu'une, parce qu'unam sanctam Ecclesiam. L'Eglise militante, qui est sur terre, qui est gouvernée par le Saint Esprit, est la voix de l'Eglise triomphante qui est au ciel, comme Notre Seigneur Jésus Christ, quand il est venu sur terre, a été la voix de Dieu, qui est au ciel. Derechef, vous demandons si vous voulez vous rapporter à l'Eglise militante, à savoir celle qui vient d'être ainsi déclarée.

Jeanne.- Je suis venue au roi de France, de par Dieu, et de par leur commandement. C'est à Lui que je soumets tous mes faits.

Le Procureur.- Parce que vous êtes femme illettrée et ignorant les écritures, nous vous offrons de vous fier à nous, charitables doctes docteurs en théologie, et pour le salut de votre âme et de votre corps de suivre notre conseil, qui est de vous soumettre en bonne chrétienne et catholique à notre Sainte Mère l'Eglise. Que si vous allez à l'encontre de cela, faisant fond sur votre propre sens et votre tête inexperte, il nous faudra vous abandonner.

Jeanne.- Je vous remercie de ce que vous dites pour mon salut, et du conseil que vous m'offrez. Mais je n'ai pas l'intention de ne départir du conseil de Dieu. .. .. Si, comme il semble, je suis en grand péril de mort, et que Dieu veuille faire son plaisir de moi, je vous requiers d'avoir confession, sacrement d'Eucharistie, et inhumation en terre sainte.

Le Procureur.- Si vous voulez avoir les sacrements de l'Eglise, il faut vous soumettre à l'Eglise. Si vous persistez dans vos propos de ne pas vous soumettre à elle, vous ne pourrez avoir les sacrements que vous demandez… ..Une dernière fois, nous vous admonestons de vous soumettre à l'Eglise. Si l'Eglise vous abandonne, vous pourrez vous mettre en péril d'encourir les peines du feu éternel pour votre âme, et temporel pour votre corps.

Jeanne.- (à Pierre Cauchon) Ne me jugez comme il dit, Monseigneur l'évêque, sinon il vous en arrivera mal au corps et à l'âme.

Le Procureur.- Prenez bien garde, Jeanne. Avisez-vous bien sur les monitions, conseils, exhortations charitables que vous avez entendus, et veuillez penser d'autre façon.

Jeanne se tait.

Pierre Cauchon.- Le tribunal se retire pour délibérer.

Pierre Cauchon et les juges assesseurs se retirent .

 

6. Le tribunal rentre, prend place.

Pierre Cauchon.- Jeanne, prenez connaissance de l'acte d'accusation.

Il lit.

Au sujet des révélations et apparitions que tu dis avoir eues, considérant leur but, la matière, la qualité de la personne, nous disons que ce sont des inventions mensongères, corruptrices et pernicieuses, ou divinatoires et procèdent d'esprit malins et diaboliques.

Un silence.

Au sujet du signe que tu as donné au roi que tu étais envoyée par Dieu, nous disons que ce n'est pas vraisemblable, mais constitue un mensonge présomptueux, corrupteur, pernicieux, une affaire imaginée, attentatoire à la dignité évangélique.

Un silence.

Au sujet de la croyance que tu dis de reconnaître l'ange et les saintes, nous disons que cette croyance n'est pas suffisante pour reconnaître les dits anges et saintes, que tu aurais dû t'en rapporter à ton curé ou à homme d'Eglise, que tu as cru à la légère et affirmé témérairement.

Un silence.

Au sujet de ce que tu as fait écrire JESUS MARIA sur un étendard, qu'hommes d'armes devaient suivre cet étendard, qu'il les mènerait à la victoire, nous disons que tu es traîtresse, fourbe, cruelle, cruellement assoiffée de sang humain, factieuse, incitant à la tyrannie.

Un silence.

Au sujet de ton abandon de la maison familiale, contre la volonté de tes parents, qui en devinrent presque fous, nous disons que tu as été impie envers tes parents, que tu as transgressé le commandement de Dieu d'honorer son père et sa mère, que tu es scandaleuse, blasphématoire envers Dieu.

Un silence.

Au sujet de ce que tu as dit que de ton plein gré tu as sauté de la tour de Beaurevoir, aimant mieux mourir qu'être livrée entre les mains des Anglais, nous disons que ç'a été une lâcheté tournant en désespoir, c'est à dire en suicide, que tu as proféré une assertion téméraire et présomptueuse sur la rémission que tu prétends avoir de ton péché, et que tu penses mal sur le libre arbitre humaine.

Un silence.

Au sujet de ce que tu as dit que les Saintes Marguerite et Catherine t'ont promis de te mener en paradis, nous disons qu'en cela tu as formulé une assertion présomptueuse et téméraire.

Un silence.

Au sujet de ce que tu as dit que les Saintes Marguerite et Catherine parlent français et non anglais, nous disons qu'il y a là une divination superstitieuse, un blasphème contre les Saintes Marguerite et Catherine, et une transgression du commandement de Dieu sur l'amour du prochain.

Un silence.

Au sujet de ce que tu as dit qu'envers ceux que tu appelles St Michel, Sainte Marguerite et Sainte Catherine, tu as fait révérence sans demander conseil à ton curé ou à un autre ecclésiastique, nous disons qu'en cela tu es idolâtre, invocatrice de démons, errante en la foi.

Un silence.

Au sujet de ce que tu as soutenu, que si l'Eglise voulait que tu fasses le contraire du commandement que tu dis avoir de Dieu, tu le ferais pas, que sur ces choses tu ne veux pas te rapporter au commandement de l'Eglise, nous disons que tu schismatique, mal pensante sur Unam Sanctam Ecclesiam, apostate et errante opiniâtre en la foi.

Un silence.

Au sujet de ton habit d'homme, qui est fait matériel premier, que tu dis avoir commandement de Dieu de porter, et de tes cheveux de les couper en rond comme un homme, et de ce que dans cet habit tu as reçu le sacrement de l'Eucharistie, en vertu de : Deutéronome XXIII, 5 : Une femme ne revêtira habit d'homme, non plus qu'homme n'usera d'habit de femme. Celui ou celle qui fait cela est en abomination devant Dieu. Et de : Saint Paul, I Cor. XI : La femme doit porter les cheveux longs, car la chevelure lui a été donnée en guise de voile, nous disons, que tu blasphèmes Dieu et le méprises dans ses sacrements, que tu te vantes vainement, que tu es suspecte d'idolâtrie et de consécration de ta personne et de tes vêtements au démon.

Un silence.

Ces 11 opinions et faits étant établis, et en vertu de : Saint Mathieu 18 : Malheur à l'homme par qui le scandale arrive. Si ton frère vient à pécher à scandale, va le trouver, tu auras gagné ton frère. S'il ne t'écoute pas, prends avec toi un ou deux autres, pour que l'affaire soit avérée par de 2 ou 3 témoins. Si ton frère refuse encore de t'écouter, dis le à la communauté. S'il refuse même d'écouter la communauté, qu'il soit pour toi, comme le païen et le publicain, nous te prions et t'exhortons, afin que tu ne sois plus objet de scandale, et pour l'amour que nous avons pour le salut de ton âme et de ton corps, que tu reviennes à la voie de la vérité, en te soumettant à Notre Sainte Mère l'Eglise. Si tu ne le fais, sache que ton âme s'engloutira dans la damnation, quant à ton corps, je crains sa destruction. Qu'as-tu à répondre à ceci ?

Jeanne.- Tous mes dits et mes faits, que j'ai rapportés à mon procès, je les rapporte et les soutiens toujours. Si j'étais condamnée et que je voyais le feu allumé, les bois préparés, le bourreau prêt à mettre le feu, et que moi-même je sois dans le feu, je vous dirais encore ce que j'ai dit dans le procès.

Pierre Cauchon.- Présent le Révérendissime Cardinal d'Angleterre, je te prie, Jeanne, de répondre une dernière fois à ma question : Veux-tu révoquer tous tes dits et tes faits, qui ont été condamnés par un Êvêque de la Saint Eglise catholique et apostolique ?

Jeanne.- Je me rapporte à Dieu et à Notre Saint Père le Pape.

Pierre Cauchon.- Il n'est pas possible d'aller chercher Notre Seigneur le Pape si loin. Les ordinaires sont juges pour Notre Sainte Mère l'Eglise, chacun en son diocèse.

Jeanne.- Je ne me renierai pas, et ne dirai autre chose.

Pierre Cauchon.- (se levant) En conséquence, moi, Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, prononce la sentence définitive.

Jeanne.- (explosant, levant la main pour tout arrêter) Non… ... Ne veux être brûlée. Ne veux être dans feu de la Saint Jean bûche bouillante et crépitante. Ne veux brûler comme torche de poix et de résine. Ne veux que mon corps net et entier, soit consumé comme viande corrompue. Aimerais mieux de sept fois que la hache coupe ma tête du tronc.

Pierre Cauchon.-(hésitant) Si tu ne veux être brûlée, il faut abjurer ton hérésie, et porter robe de femme.

Jeanne.- (récitant comme une enfant sage) Je veux observer tout ce que l'Eglise ordonnera, et que vous, juge, vous voudrez arrêter : en tout j'obéirai à vos ordres. Puisque gens d'Eglise disent que les apparitions et révélations que j'ai eues ne sont ni à soutenir ni à croire, je m'en rapporte aux gens d'Eglise.

Pierre Cauchon.- Que dit le Cardinal d'Angleterre ?

Le Cardinal d'Angleterre.- Etant donné la soumission de Jeanne, Monseigneur de Beauvais ne peut que recevoir sa révocation et abjuration, à condition qu'elle la signe.

Jeanne.- Ne savez pas assez, docte docteur, que ne sais ni lire ni écrire. N'avez-vous pas assez argué dessus ?

Pierre Cauchon fait un signe à un frère, qui prend la cédule de la main de Pierre Cauchon, plume d'eau, flacon d'encre, guide la main de Jeanne, puis sèche l'encre avec du sable, et rapporte la cédule à Pierre Cauchon, qui vérifie la signature.

Pierre Cauchon.- Nouvelle chose s'étant présentée, nouvelle sentence est prononcée. (se levant) Parce que, sur ton aveu, tu as témérairement délinqué contre Dieu et sa Sainte Eglise, nous te condamnons, Jeanne, par sentence définitive, à accomplir une salutaire pénitence en prison perpétuelle, au pain de douleur et à l'eau de tristesse, afin que tu pleures tes crimes toute ta vie. Or ça, Jeanne, tu as fait une bonne journée, tu as sauvé ton âme.

Jeanne.- Or ça, Monseigneur l'Evêque, menez-moi en prison ecclésiastique, et me faites garder par des femmes, comme deviez le faire pour procès d'Eglise, que ne sois plus entre les mains des Anglais.

Pierre Cauchon.- Menez-la où vous l'avez prise.

Jeanne est emmenée, le Tribunal sort. Dans la chambre voisine Pierre Cauchon. Bedford entre en colère.

Bedford.- C'est mal fait, Pierre Cauchon, vous l'avez graciée. Il faut que ce soient nous, Anglais, nous fassions gens d'Eglise, et la condamnions pour vous… ... Vous n'aurez pas l'archevêché de Rouen, Pierre Cauchon.

Sort Bedford.

 

7. La prison de Jeanne. Sa cellule. Jeanne. Entre avec John Grey, un juge assesseur avec des habits de femme, dans un sac, et un barbier.

Le juge.- Veuillez vous faire couper cheveux d'homme, et revêtir habit de femme, comme vous avez signé.

Jeanne.- Je ferai ce que j'ai signé.

Le barbier lui rase les cheveux, sort. Elle prend le sac, se cache dans un coin pour n'être pas vue de l'œilleton de la porte, se change avec bien de la pudeur, met ses habits d'homme dans le sac qu'elle pose à côté de la porte.

 

8. La prison de Jeanne. La nuit. La cellule de Jeanne. Jeanne, couchée, pliée. La nuit. Bruit de la serrure. Entre un seigneur anglais, six hommes d'armes, John Grey, un homme d'armes et John Grey portant des torches. Jeanne, saisie, serre compulsivement ses jambes de ses bras.

Le seigneur.- (montrant la robe) Enfin, nature a repris ses droits : non plus chef de guerre cruel, mais douce et tendre femme amoureuse, offrant sa fleur, s'offrant offerte… … (faisant semblant de dénouer son aiguillette) Vrai faux bourdon va se glisser entre pétales, et se barbouiller de ton pollen. (aux hommes d'armes) Epanouissez moi sa rose.

Deux hommes d'armes saisissent les bras de Jeanne à ses avant-bras, deux autres saisissent ses jambes aux chevilles, serrant de leurs gantelets de fer. Le dernier homme d'armes retrousse la robe, et ôte les vêtements de dessous. Jeanne se défend farouchement. Robe relevée, à la fin, le bas de son corps est nu, et exposé. Tous s'approchent, se récrient, s'étonnent, admirent, s'esclaffent. Jeanne, le visage de côté, se cache.

Le seigneur anglais.- Que voilà une belle nature, à humer, ouvrir l'appétit.

Ayant bien pris le temps, admirant, se pendant de côté, par-dessous, ils la lâchent avec des rires, sortent. On entend leurs rires s'éloigner dans la prison. Jeanne rabat sa robe vivement. Convulsive, frissonnante, tremblante, pleurant, elle saisit le sac où étaient ses vêtements d'homme, avec bien de la pudeur, les revêt, s'assied à terre dans un coin, pliant ses jambes et les serrant contre elle, convulsivement, de ses bras.

Par l'œilleton, John Grey observe Jeanne, sourit et s'éloigne par les couloirs.

 

9. Le lendemain matin. La prison. La cellule de Jeanne. Bruit de serrure. La porte s'ouvre, entre Pierre Cauchon, deux juges assesseurs, deux notaires.

Pierre Cauchon.- (regardant la tenue de Jeanne) Or ça, Jeanne, quand et pour quelle cause avez-vous repris cet habit d'homme ?

Jeanne.- J'ai laissé l'habit de femme et repris l'habit d'homme la nuit dernière.

Pierre Cauchon.- N'aviez-vous pas auparavant abjuré et spécialement promis de ne pas reprendre l'habit d'homme ?

Jeanne.- Qu'on me mette dans une prison religieuse, que j'ai une femme comme gardienne, j'obéirai à l'Eglise et remettrai habit de femme.

Pierre Cauchon.- Nous vous requérons si vous avez encore entendu la voix des Saintes Marguerite et Catherine.

Jeanne.- Oui.

Pierre Cauchon.- Que vous a-t-elle dit ?

Jeanne.- Dieu m'a remontré par leur voix, la grande pitié de mon abjuration et de ma rétractation, et que je me damnais pour sauver ma vie. Quoi que j'aie révoqué, je l'ai révoqué par peur du feu.

Pierre Cauchon.- Croyez-vous que les voix que vous entendez sont celles des Saintes Marguerite et Catherine ?

Jeanne.- Je dis comme j'ai toujours dit, qu'elles viennent de Dieu. J'aime mieux faire ma pénitence en une fois, à savoir, en mourant, que supporter ma peine en prison, toute ma vie.

Pierre Cauchon.- Notaires, veuillez noter. (jugeant) Jeanne étant retombée dans les erreurs, qu'elle avait abjurées, étant relaps, sera traduite demain, sur la place du Vieux Marché de Rouen, pour y subir le châtiment de ses crimes.

Les notaires inclinent la tête.Pierre Cauchon et tous sortent.

 

10.- Dans une salle voisine, où Bedford l'attend :

Pierre Cauchon.- (riant) Monseigneur, la biche sera bientôt cuite et à point. Vous pourrez bientôt vous mettre à table.

Bedford.- Vous vantez pas, Pierre Cauchon. C'est nous qui avons fait la cuisine… (avant qu'il sorte, se retournant)… Pierre Cauchon. L'Angleterre aurait été honorée, si Jeanne la Pucelle avait été anglaise.

Ils sortent.

 

 

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Le lendemain. Sur la place du Vieux Marché de Rouen. Sur une estrade, Pierre Cauchon, le tribunal, avec le cardinal d'Angleterre. Face à l'estrade, un socle en bois. Un frère avec une longue croix de procession. Le bûcher, non loin est prêt, le bourreau auprès. Au pied du bûcher, cette pancarte.

 

JEANNE QUI SE FAIT NOMMER LA PUCELLE

MENTERESSE ABUSERESSE DE PEUPLE

DEVINERESSE SUPERSTITIUESE

BLASPHEMERESSE DE DIEU PRESOMPTUEUSE

MALCREANTE DE LA FOI DE JESUS-CHRIST

VANTERESSE IDOLÄTRE CRUELLE DISSOLUE

APOSTATE SCHISMATIQUE HERETIQUE

 

 

 

La place est cernée par 800 hommes d'armes anglais, tournés vers le peuple. Des capitaines anglais, dont l'un porte un sac, tournés aussi vers le peuple. Arrive Jeanne dans une charrette, mains liées, fers aux pieds, sur sa tête tondue une mitre bien tenue, sur laquelle est inscrit, entre deux diables noirs griffus HERETIQUE RELAPSE APOSTATE IDOLÄTRE.

Jeanne est placée sur le petit socle en face de la tribune.

Jeanne.- (à voix haute) Evêque, je meurs par vous.

Pierre Cauchon.- Jeanne, vous mourez parce que vous n'avez pas tenu ce que vous avez promis, et êtes retournée en votre premier maléfice.

Jeanne.- Si vous m'aviez mis en prison d'Eglise comme vous deviez, cela ne serait pas advenu. Evêque, j'en appelle de vous devant Dieu.

Pierre Cauchon.- Jeanne préparez à vous présenter devant Notre Seigneur Dieu.

Jeanne regarde autour d'elle, s'agenouille, joint les mains, ferme les yeux.

Jeanne.- (priant) En invoquant pieusement et dévotement la bénite Trinité, la bénite glorieuse Marie, la bénite Sainte Marguerite, qui s'habilla en homme pour préserver sa virginité, la bénite Sainte Catherine, qui ne savait ni lire ni écrire et a été proclamée Docteur de l'Eglise, je requiers à toutes gens de quelque condition et état, tant de mon parti que de l'autre, pardon très humblement pour le mal que je leur ai fait, comme je leur pardonne pour tout le mal qu'ils m'ont fait. (vers la croix d'église que porte un frère) Bon et très doux Jésus, de toute la ferveur de mon âme, vous prie et vous supplie de graver dans mon cœur un vrai repentir de mes péchés, tandis qu'avec grand amour et grande douleur, je contemple vos cinq plaies.

De derrière les hommes d'armes, Un seigneur anglais.- (à voix haute) C'est bientôt fini, ces mômeries ? Vous voulez nous faire dîner ici ? (aux gardes de Jeanne) Traînez pas. Ficelez sur le bûcher. (au bourreau) Bourreau, fais ton office.

Les deux gardes la montent sur le bûcher, la ficelle, ils descendent, le bourreau met le feu.

Jeanne.- (à haute voix)

Anges du Seigneur, bénissez le Seigneur.

Sainte Marguerite, bénissez le Seigneur

Sainte Catherine, bénissez le Seigneur

(la voix montant en même temps que les flammes)

Brumes et brouillards, bénissez le Seigneur

Pluies et rosées, bénissez le Seigneur

Averses et ondées, bénissez le Seigneur

(la voix montant encore)

Fontaines et ruisseaux, bénissez le Seigneur

Rivières et torrents, bénissez le Seigneur

Fleuves et mers, bénissez le Seigneur exaltez le dans les siècles des siècles.

(Les flammes l'environnant, le frère tendant la croix devant son visage, elle crie de plus en plus fort)

Jésus. Jésus. Jésus. Jésus. Jésus. Jésus. (hurlant) Jésus.

Silence.

Dans l'assistance, quelques bourgeois, bourgeoises pleurent.

Un capitaine anglais pleure, son camarade à côté de lui, furieux, lui donne des coups de poing.

Le groupe de capitaines anglais discutent calmement entre eux.

Le seigneur anglais.- (à voix haute) Pour que personne ne croie qu'elle s'est évadée, bourreau, pousse le feu en arrière, pour qu'on la voie morte.

Le bourreau pousse le feu en arrière. On voit le corps de Jeanne carbonisée.

Le seigneur anglais.- (à voix haute, jetant le sac) Mets les cendres dans ton sac, et donne le sac.

Le bourreau met les cendres dans le sac, et le donne au seigneur, qui va sur le pont et jette les cendres en Seine.

Le bourreau.- (hurlant) J'ai péché. (à voix forte, allant par les rues, aux fenêtres, s'éloignant) J'ai péché. J'ai brûlé une sainte femme. J'ai péché de péché mortel. J'ai brûlé une sainte vierge. Serai damné. Jamais de Dieu, n'obtiendrai pardon. J'ai brûlé une sainte femme. J'ai brûlé une sainte femme.