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1. Paris. Commissariat 15° arrondissement. hall d’accueil, ordinateurs, agents, plaignants. Du dehors entre une jeune fille blonde, dont les cheveux tombent sur les épaules, une mèche couvrant le front comme un rideau retenu par une embrasse, vêtue très long d’une ample jupe gris fer descendant jusqu’aux chevilles, d’un chemisier gris fer boutonné étroitement jusqu’au cou , et jusqu’aux poignets, d’un imper kaki entrouvert, descendant jusqu’aux chevilles, - elle a les joues salies par les larmes, les paupières gonflées, les yeux rouges, - la main droite tord un minuscule mouchoir trempé, la main gauche porte à bout de bras un sac ouvert, un sac à main à bandoulière lui pend de l’épaule gauche. Elle s’approche, timidement d’un ordinateur libre.
L’agent.- (apitoyé et galant) Qu’est ce qui vous arrive ?
La jeune fille.- (montrant son sac ouvert, fondant en larmes, et qui ne veut pas mentir) Je n’ai plus d’identité.
L’agent.- On vous a volé vos papiers ? (la jeune fille écarte les bras). (galant) Je vous garantis que votre identité vous l’avez toujours, et que bien des jeunes filles vous l’envieraient.
La jeune fille.- (avec un pauvre sourire) Merci.
L’agent. – C’est le petit bout de carton que vous n’avez plus ? Mais il se remplace en trois fois rien de temps. 1e temps : vous déposez plainte contre X, auprès de moi, pour vol de carte d’identité, je vous donne un récépissé, qui vous tiendra lieu de carte d’identité provisoire. 2° temps : par simple lettre vous demandez à la mairie du lieu de votre naissance, un extrait d’acte de naissance, 3° temps : munie de cet extrait, du récépissé du dépôt de plainte, de deux photos, et d’un justificatif de domicile – par exemple la facture d’électricité, - vous allez à la mairie de votre arrondissement et déposez une demande de duplicata. Vous avez votre carte d’identité dans les trois semaines.
La jeune fille.- N’importe qui pourrait emprunter mon identité, louer un logement sous mon nom et faire ces démarches à ma place.
L’agent.- (galant, la montrant à elle-même) Sauf qu’elle ne pourrait pas vous emprunter votre jolie apparence.
La jeune fille.- Sauf qu’aujourd’hui, avec maquillage et postiches, on fait des merveilles.
L’agent.- A vous voir tant d’imagination, on comprend vos angoisses. Savez-vous que l’usurpation d’état-civil est passible de 5 années d’emprisonnement, et 100 000 euros d’amende ?
La jeune fille.- (infiniment soulagée) Ah.
L’agent.- Rassérénée ?
La jeune fille.- (détendue) Rassérénée.
L’agent.- (tout heureux de l’avoir tranquillisée, lui montrant la chaise) Je vous en prie. (ce qu’elle fait) Vos nom et prénom.
La jeune fille.- (respirant à fond) Isenach Lisbeth.
2. Bordeaux. Dans une rue adjacente de la place de la Bourse,l’énorme caisse en acier bruni et verre fumé d’une succursale d’une banque nationale. A l’intérieur, le hall d’accueil des clients, vaste cercle, dont la circonférence est occupée par les guichets et les boxes des responsables clientèle. A l’étage, donnant sur le hall d’accueil, un balcon court au-dessus des guichets et des boxes. Donnant sur le balcon, en son milieu, s’ouvre le bureau de la secrétaire du directeur, lequel précède le bureau du directeur. Le directeur, petit, chauve, bronzé, au beau visage féminin, marchant à petits pas pressés, les pieds en dedans, énervé, sort de son bureau, regarde la chaise vide de sa secrétaire, donne un violent coup de pied dedans, s’approche de la balustrade du balcon, s’y accoude, dit à voix haute, d’une voix agacée.
Le directeur.- Schneider est arrivé ?
Tous les visages des employés se lèvent vers lui.
Le guichetier en chef. – (désolé) Non, Monsieur.
Le directeur retourne dans le bureau de la secrétaire, ouvre l’agenda, le feuillette, redonne un coup de pied à la chaise, revient à la balustrade. La porte arrière du hall d’accueil s’ouvre, paraît Schneider, le garçon de courses.
Le directeur. – (très agacé) Ah Schneider. Elle n’est pas avec vous ?
De la main et de la tête, hilare, Schneider fait signe au directeur qu’il en a une bien bonne à raconter, et commence à monter l’escalier à vis, qui, au fond du hall d’accueil, monte à l’étage.
Le directeur. – (très agacé) Enfin, pour quoi montez-vous à pied ?
Schneider.- (hilare) L’aspirateur est en panne.
Le directeur.- (corrigeant) L’ascenseur, Schneider.
Schneider.- (se corrigeant, manquant une marche, hilare) Je fonconds, Monsieur le Directeur.
Le directeur.- Je confonds, Schneider.
Schneider éclate de rire. Le directeur, secoue la tête, fait un geste de la main, va dans son bureau. Schneider le suit.
Le directeur. –Elle est malade ?
Schneider.- (hilare) Evanouie. Evaporée. Disparue.
Le directeur.- (ébahi) Evanouie évaporée disparue ?
Schneider.- (hilare) L’appartement est vide et nu. A la fenêtre, il y a une pancarte l’offrant à la location.
Le directeur.- (ébahi) Qu’est ce que vous me chantez ?
Schneider. – (hilare) Samedi matin, Melle Isenach a lavé à fond son appartement, dénoncé son bail à son propriétaire, payé trois mois de préavis, fait un état des lieux, relevé son rasoir électrique.
Le directeur.- Relevé son rasoir électrique ?
Schneider.- (hilare, éclatant de rire, se corrigeant) son compteur électrique, fait ses deux valises, est partie en taxi. Personne ne l’a plus revue.
Le directeur.- Elle n’a rien laissé ?
Schneider.- (hilare, fouillant sa poche) Si. Au mur, ce papier.
Il sort de sa poche un papier, qu’il tend au directeur, qui l’examine. ?
Agenda
LUNDI Bordeaux MARDI MERCREDI JEUDI VENDREDI SAMEDI
Le directeur.- Qu’est ce que ça veut dire ?
On entend monter quelqu’un à pas pressés. Entre le caissier en chef.
Le caissier.- Votre coffre est vide, Monsieur le Directeur. La porte est ouverte.
Le directeur.- Quoi ?
A pas pressés, les pieds en dedans, suivi de Schneider hilare, il descend l’escalier à vis, puis après un dédale de couloirs, l’escalier qui descend à la salle forte. Le caissier ouvre les trois grilles. Le directeur fonce à son coffre, tout au fond, le voit vide, se penche, n’en croit pas ses yeux, y passe la main, se repenche, repasse la main sur toutes les étagères, s’écarte, examine l’intérieur du coffre, s’en approche de nouveau, repasse la main.
Le directeur.- Criminelle négligence, Goldstein, dont il va falloir répondre.
Le caissier.- Mais seuls, vous et Melle Isenach avez les clés et la combinaison.
Le directeur.- Qu’est ce que c’est que ce bin’s ? (à Schneider, hilare) Qu’est-ce que vous avez à rire?
Schneider.- (hilare) Mais je ris pas.
Le directeur.- Mais qu’est ce que c’est que ce bin’s ?
A pas pressés, les pieds en dedans, rejoint par le caissier, qui ferme les 3 grilles, il fait le chemin inverse, remonte l’escalier à vis, s’arrête au bureau de sa secrétaire, ouvre l’agenda
Le directeur.- Elle a prévu la réunion de ce matin : (il lit) Produits bancaires : agios, intérêts perçus sur les prêts et les placements, revenus des investissements, droits sur les gestions d’actifs. Il tire le tiroir du milieu. Il en extrait un trousseau de clés.
Le directeur.- Les clés du coffre… … Oh la salope. (rageur, donnant de temps à autre des coups de pied au bureau et à la chaise de la secrétaire, allant et venant, off) ..[on voit en double image Lisbeth Isenach assise pudiquement sur sa chaise de secrétaire] ..Si pudique, si vertueuse, et d’une telle immoralité. .. .. Devant ces paquets d’argent sale, effrayée et admirative à la fois, je l’avais forcée à les toucher,à la faire constater que c’étaient de bels et bons euros. (il se tire l’oreille) Nicodème, va.. .. .. (à voix haute) Goldstein, téléphonez à son école, là où elle a obtenu son BTS de secrétaire de direction, demandez si à l’époque, ils avaient une Lisbeth Isenach.
Ce que fait Goldstein.
Le directeur.- (off) .. .. Enfin, quand on fait des études, qu’on y réussit, comment peut-on être malhonnête ?.. .. Si les employés studieux et consciencieux se mettent à voler comme nous, qu’est-ce qui fera la différence ?
Le caissier.- (haut) Lisbeth Isenach a été une élève excellente. Elle a eu son BTS avec les félicitations du jury.
Le directeur. – (levant les bras au ciel) Avec les félicitations du jury. (au caissier) Hep, sa couleur de cheveux
Le caissier.- (posant la question, écoutant la réponse) Elle est blonde.
Le directeur.- (off) Une nouvelle ère s’ouvre : les employés deviennent aussi malhonnêtes que les directeurs. .. .. Enfin, une secrétaire de direction a une petite vie, de petits besoins, qu’est ce qu’elle peut faire de tout ce pognon ? Aucune banque n’acceptera qu’elle dépose tout cet argent sur un compte, sans aviser la Banque de France.. Je l’aurais prise comme maîtresse, j’aurais pu la loger, elle aurait pu vivre tranquillement dans l’honnêteté. Et elle se perd sans recours dans la malhonnêteté. Son avenir ? La prison.. .. Dieu sait la gymnastique que je vais devoir faire. Au lieu de faire d’un argent sale de l’argent propre, il va falloir faire de l’argent propre de l’argent sale…
Le caissier.- Voulez-vous que j’aille déposer plainte ?
Le directeur.- Voyez-vous nos clients entrer chez nous, les ailes du nez frémissantes, humer cette odeur de pourri ? Les flics éplucher nos comptes ? Où avez-vous la tête ?
Le caissier.- Je n’y avais pas pensé. … La réunion est maintenue ?
Le directeur.- La réunion est maintenue. Sort Goldstein
. Le directeur donne des coups de pied au bureau et à la chaise de la secrétaire, (à voix haute) Garce. Bandit. Gangster.
2.
1 .Paris. Commissariat de police du 4° arrondissement. Hall d’accueil, ordinateurs, agents de police, plaignants. Du dehors entre, comme une furie, une jeune femme, avec une incroyable perruque acajou, le visage ultra fardé, paupières vertes, faux cils, chemisier rouge serré très décolleté – on lui voit des seins presque venus à maturité, jupe rouge ultra-courte haut fendue, collants, souliers à très hauts talons, de la main gauche tenant à bout de bras un sac ouvert, un sac à main à bandoulière rouge pendu à l’épaule droite. Tous les sièges étant occupés, elle va et vient, en rage. Tout le commissariat a les yeux tournés vers elle. Un siège se libérant, elle va droit à l’agent libéré, lui tend son sac ouvert.
La jeune femme.- (fort) Et ça ? Et ça ? Mes papiers ? Y avait deux Algériens, à côté de moi : pourquoi ils sont pas au loin sur leurs bourricots ?
L’agent de police.- (levé, timide, osant tout de même) Il y a aussi de bons Français, qui volent à la tire.
La jeune femme.- Qui va me payer le temps que je vais perdre à faire refaire mes papiers ? Hein ? L’Etat ? Vous ?
L’agent de police.- Je vous donne ma parole de ne pas vous retenir plus qu’il ne faut. (lui montrant la chaise) Si vous voulez être assez aimable pour prendre place
La jeune femme.- Si je m’asseois, vous allez me faire attendre. Vous vous prenez pour un dentiste ?(du pied elle pousse la chaise, et se plante debout devant l’agent)
L’agent de police.- Vous voulez bien me dire vos nom et prénom.
La jeune femme.- Et puis, qui encore ?
L’agent de police.- Sinon, comment voulez-vous
La jeune femme.- (agacée) Orpin, Evangéline. O R P I N.
2. Marseille. Zone desservie par une bretelle de l’autoroute vers Aubagne. Une entreprise de BTP, sur un grand terrain. Au-devant une grille à deux battants ouverte. Une vaste cour : à gauche, une haute, longue, profonde remise, qui abrite bétonnières, camions-bennes, fourgonnettes, camionnettes, balivaux, boulins et plates-formes d’échafaudages ; au milieu, au fond, un large et profond hangar à matériaux, sable, galets, sacs de ciment, parpaings, tuiles, poutres de charpente, poutres de métal, caissons ; à droite, image du savoir faire de l’entreprise, une tour carrée de 15 étages en verre et métal sur piliers de métal : en bas, entre les piliers, 4x4 du directeur, petits bus, places réservées aux clients, au dernier étage, le bureau du directeur, lequel est à une de ses fenêtres, penché sur la cour, grand, fort, le visage taillé à coups de serpe de quelqu’un habitué à commander.
Le directeur.- (gueulant) Que fait Gordes bon sang ? … Villemain, presse-les. Egouts, eau, gaz, électricité, téléphone, la viabilisation doit être terminée dans 4 jours. … Vaillauquès , presse les architectes : les ventes sur plan doivent commencer lundi prochain. … …Forcalquier, le Jardin des Roses, vois pour cette fuite, il nous menace d’un procès…. … Sénanque, le Pré aux Marguerites, dis aux sous-traitant que j’aimerais voir s’élever les fondations. … Pressons les enfants, nous perdons de l’argent. .. .. Mais que fout Gordes, nom de Dieu ? (off) Aujourd’hui, j’oserai, c’est dit. .... De si charmants balcons côté rue, une si jolie terrasse côté jardin : qui est plus richement pourvue qu’elle, et pourtant, c’est comme si ça n’était pas à elle. Elle a tous les présentoirs qu’il faut, pour exposer ses merveilles, elle expose tout ce qu’elle a avec impudeur, et elle regarde les petits oiseaux…On la dirait ignorante d’elle, comme si elle était impubère, alors que si quelqu’un est pubère, c’est bien elle, nom de Dieu. Eh bien, je vais te faire grandir, Evangéline … … Ma vie familiale est si affreusement rectiligne : une autoroute, glissière à gauche, bande d’arrêt d’urgence à droite, étonnez-vous qu’on s’endorme au volant. .. .. Au lieu qu’Evangéline. Evangéline Si sérieuse, et si faite pour ne pas l’être. Le soir, elle rentre droit chez elle étudier je ne sais quoi : elle ne sort jamais, même pour aller au cinéma. A-t-elle une vie ? On en doute. Nous avons tant de beaux jeunes gens : pas un regard sur aucun. Le seul sur lequel ses yeux semblent traîner un peu, c’est moi, et encore, est-ce que c’est si sûr ? Quand elle s’en va le soir, qu’elle me montre son bas de dos, [on voit, en deuxième image, Evangéline Orpin s’éloignant] je vois bien qu’elle ne pense plus à moi : le malheur, c’est que moins elle pense à moi, plus je pense à elle… … …Il n’y a qu’une explication : elle attend que quelqu’un s’impose, que quelqu’un la brusque. Ce quelqu’un sera moi. … Mais que fait Gordes, bon sang de pipe.
En bas dans la cour, un petit bus entre, sort Gordes, qui lève les yeux vers le directeur.
Gordes.- (fort, faisant de larges signes de dénégation de la main) Elle n’est plus chez elle, patron.
Le directeur.- Qu’est ce que tu racontes. (il lui fait signe violent de monter) A la porte du bureau du directeur, le directeur attend Gordes, qui sort de l’ascenseur, tout en levant un peu le bras, comme s’il craignait de recevoir des coups.
ordes.- J’y suis pour rien patron. Elle est plus là.
Le directeur.- Comment, elle est plus là ?
Gordes.- J’avais klaxonné pour qu’elle descende. Elle descendait pas. J’suis allé la sonner. Elle a pas répondu. J’suis allé sonner la propriétaire. Samedi, Melle Orpin a dénoncé le bail, fait ses valises, vidé les lieux. La propriétaire croyait que vous le saviez. J’suis allé voir son appartement pour plus de sûreté. Vide, lavé, net, propre. Y avait ça au mur.
Agenda
LUNDI B MARDI Marseille MERCREDI JEUDI VENDREDI SAMEDI
Le directeur.- (allant dans le bureau de sa secrétaire, ouvrant l’agenda) Enfin, on devait aller voir ce matin l’Adjoint au Maire.
Entre le caissier.
Le caissier.- Patron, dans le coffre, votre caisse est ouverte et vide.
Le directeur.- (allant vers lui les poings en avant, le caissier levant le bras pour se protéger))T’as oublié de la fermer, tête en l’air.
Le caissier.- Y a que vous et Melle Orpin qui avez les clés.
Le directeur.- (réalisant) Oh la garce. Elle a volé le pot-de-vin pour l’Adjoint au Maire. (off) La putain. Voilà pourquoi. Elle travaille pour un mec. Il l’avait envoyée au turbin. La péripatéticienne.
Le caissier.- On dépose plainte ?
Le directeur.- Cet argent figure dans notre comptabilité ? Tu veux qu’ils nous épluchent tout ? Tu es demeuré, ou quoi ? (off) Son énigme, je rêvais. C’était l’argent, Bien sûr... ...Simplet. (Il se donne une claque) (au caissier) Débrouille-toi, il me faut d’autre argent pour ce pot de vin. Ils sortent.
3.
1. Paris. Commissariat du 9°arrondissement. Hall d’accueil. Ordinateurs, agents de police, plaignants. Entre du dehors, une jolie jeune fille, chevelure bouclée châtain, qui lui tombe naturellement sur le front, chemisier blanc, jupe bleue, souliers bas, l’air simple et modeste, dont on tomberait amoureux. Elle porte à bout de bras, à la main gauche un sac ouvert, à l’épaule droite pend un sac à main, marine. Elle s’approche d’un agent sans plaignant.
L’agent de police.- (qui fait tout pour lui plaire, souriant, s’inclinant) Mademoiselle. Que me vaut le plaisir ?
La jeune fille.- (comme si elle se mordait les doigts, montrant son sac ouvert) Mes papiers. C’est moi la coupable. J’avais mis mes papiers dans mon sac, j’avais laissé mon sac ouvert. C’est de ma faute.
L’agent de police.- Pardonnez-moi, en principe, la faute est au voleur.
La jeune fille.- Je l’ai induit en tentation.
L’agent de police.- Vous serez vite pardonnée. Quelques formalités, et la faute sera effacée.
a jeune fille.- Je prends la ferme résolution de ne plus pécher à l’avenir.
L’agent de police.- (souriant, l’invitant de la main) Si tous les plaignants pouvaient être comme vous. Voulez-vous prendre place ?
La jeune fille s’assied.
L’agent de police.- S’il vous plaît, vos nom et prénom.
La jeune fille.- Tres Cruces Maria.
L’agent de police .- Tres Cruces Maria.
2. A la limite de Villeurbanne, vers Vaulx-en-Velin. La fabrique La Naissance d’Aphrodite salles de bains, et cabinets de toilette. A l’étage, un gigantesque bureau, qui par une verrière, donne sur le hall d’exposition de la fabrique. Entrent Mr Fils, petit, velu,poilu, le nez en pied de marmite, en costume blanc de marié, chemise, cravate et souliers blancs, et son témoin, un beau jeune homme, habillé avec goût
Mr Fils.- Enfin. Je tiens ma revanche. (montrant par la verrière le hall d’exposition) D’abord mon père me laisse sa chaîne de La Naissance d’Aphrodite Salles de bain & Cabinet de toilettes, ensuite je me marie avec une beauté : je ne vais plus être Mr Fils, mais Mr Père. J’ai tenu Luc, à ce que tu sois témoin de l’un et de l’autre.
Le témoin.- Qu’est-ce qu’elle te trouve ?
Mr Fils.- (se pavanant) Malin. (il va s’asseoir à son bureau) Maria est d’une famille portugaise un peu arriérée, à principes.. Elle m’a dit que ce dont elle rêve, c’est de fonder une famille.
Le témoin.- Elle a dit : avec toi ? Mr Fils.- Pourquoi me l’aurait-elle dit, si ce n’était pas avec moi. Tu ne peux pas savoir comme elle est sensible, sérieuse, fière : c’est la pure Portugaise. .. ..(racontant) Elle était trois mois ma secrétaire, quand, voyant que j’étais prêt à tomber amoureux d’elle, [on voit, en deuxième image, Maria Tres Cruces, à sa table de secrétaire, le visage tourné vers Mr Fils, baisser les paupières, au bout d’un instant les relever, au bout d’un autre instant les rebaisser] elle a fait quelques avances, elle a eu quelques regards plus longs, elle s’attardait dans mon bureau plus que nécessaire ; puis, elle a semblé réfléchir, elle m’a évité.
Le témoin.- Elle t’avait vu de près.
Mr Fils.- Pas du tout. Elle s’était vue elle, de près. Pour lui montrer que j’avais de bonnes intentions, j’ai brusqué les choses, je l’ai demandée en mariage. Elle a refusé net. .. .. J’ai insisté, je lui ai dit qu’il m’avait semblé, qu’elle m’avait donné l’impression… Elle m’a dit que les bons mariages se font entre des personnes d’égale condition, et non entre deux personnes, dont l’une doit tout à l’autre. Je lui ai dit que sa richesse en beauté valait plus que ma richesse en biens.
Le témoin.- Vrai.
Mr Fils.- Qu’à cela ne tienne, je lui ai dit : pour que dans deux vases l’eau soit de même niveau, il suffit qu’ils communiquent
Le témoin.- Cochon.
Mr Fils.- Tu as toujours l’esprit aussi mal tourné. Tu m’attristes… .. Sans mot dire, je l’ai emmenée à la banque, devant le directeur, je lui ai signé une procuration sur mes comptes en banque, en précisant au directeur que je donnais à Melle Maria Tres Cruces tout pouvoir d’acheter, vendre tous bons et titres, et retirer toutes espèces qu’elle voudrait, sans que soit demandé mon accord. Tu sais ce qu’elle a dit ? – Vous imaginez-vous que j’oserais jamais retirer de votre compte un seul sou ? Et elle a déchiré la procuration. Le témoin.- Noble geste. Mr Fils.- Je n’ai pas voulu abandonner. Aurais-je jamais, de a vie, trouvé une beauté pareille ? Le témoin.- (catégorique) Jamais. Mr Fils.- J’ai vendu la moitié de mes bons, titres, devises, puis retiré l’argent correspondant, ainsi que la moitié des espèces, de tous mes comptes, j’ai mis tout l’argent dans une mallette. Je suis allé chez elle, j’ai posé la mallette dans son entrée, je lui ai dit que la moitié de ma fortune était à elle, et qu’elle pouvait s’ouvrir un compte dans n’importe quelle banque de son choix. J’ai ajouté que comme j’avais partagé ma condition en deux, nous avions à présent tous les deux une condition égale, qu’en conséquence, il n’y avait plus d’empêchement à mariage. J’ai donc réitéré ma demande.
Le témoin.- Demande riche.
Mr Fils.- Elle n’a rien dit, mais elle n’a pas refusé la mallette. J’ai considéré qu’elle acceptait ma demande. J’ai fixé la date du mariage, le repas, le voyage de noces. Mon père, en cadeau de noces, m’a offert sa chaîne La Naissance d’Aphrodite Salles de bains et Cabinets de toilettes. J’ai commandé la robe de mariage, je la lui ai fait livrer samedi. Et tout à l’heure, nous nous marions.
Le témoin.- Si je comprends, tu ne lui avais pas offert assez Ah, ces vertueuses épouses catholiques.
Mr Fils.- Pourquoi lui jeter la pierre ? Ce qui plaît à une femme, c’est la virilité du mari, et la virilité du mari, c’est sa fortune.
Le témoin.- La nuit, au lit, tu es tout nu.
Mr Fils.- On éteint la lumière.
Le témoin.- Les mains ne sont pas aveugles. Dans le noir, elles parviennent très bien à tâter la fourrure.
Mr Fils.- Nombre de femmes aiment caresser les chats.
Le témoin.- Les chats, pas les sangliers.
Mr Fils.- Tu es toujours envers moi le même excellent camarade.
Le témoin.- Heureux propriétaire. Sacré Mr Fils. Ce soir, jus utendi et abutendi. (il le tape sur l’épaule)
Mr Fils.- (vain) Hein. On entend un klaxon.
Mr Fils : La voilà !
Entre son chauffeur, porteur d’une feuille.
Le chauffeur.- Melle Tres Cruces a déjà déménagé, Monsieur. (Mr Fils le regarde avec incompréhension) Elle a dénoncé son bail, payé ce qu’elle devait, fait ses valises, et pris un taxi samedi soir.
Mr Fils.- (au témoin) Tu vois sa hâte. Elle doit être chez Maman, ou dans notre maison. A moins qu’elle soit déjà à l’église
Le chauffeur.- Monsieur. … … Elle a laissé sa robe de mariage sur le matelas, et cette feuille épinglée au mur.
Il lui tend la feuille qu’il a en main.
Agenda
LUNDI B MARDI M MERCREDI S JEUDI R VENDREDI L SAMEDI LYON
Mr Fils s’écarte, et passe trois coups de fil.
Le témoin.- Alors ?
Mr Fils.- Elle n’est ni chez mes parents, ni dans notre maison, ni à l’église.
Le témoin commence à éclater de rire, en se tapant les cuisses, sans qu’il puisse s’arrêter, essuyant même les larmes au coin de ses yeux.
Le témoin.- Téléphone à son école, s’ils ont eu une fille de son nom comme élève… … Des cheveux châtain.
Mr Fils cherche un dossier, téléphone. Au bout d’un moment.
Mr Fils.- Ils l’ont eu comme élève. Une élève excellente.
Le témoin.- En plus, en plus. J’aime, j’aime. L’histoire a changé de sens. Ce n’est plus la traite des blanches, c’est la traite des blancs. (il pouffe) Le pire, si tu veux porter plainte, tu ne peux porter plainte que contre toi. (il continue de pouffer) D’un riche mariage, elle fait part à deux, elle te laisse le mariage, et prend le riche. Remarque, elle a été honnête : elle n’a jamais dit qu’elle acceptait ta demande en mariage. (il continue de pouffer)
Mr Fils.- Que peut-elle gagner en fin de compte ? Une réputation de voleuse ? Fatalement, elle sera prise un jour la main dans le sac. La Sécurité Sociale, le fisc vont la suivre à la trace. Avec moi, elle aurait gagné un beau et riche mariage, une belle vie, une belle renommée.
Le témoin.- Le philosophe avait raison : on commence par l’amour et on finit par l’ambition. On commence par une belle jeune fille, et on finit par La naissance D’Aphrodite Salles de bain et cabinets de toilettes …(il se tape les cuisses) …(agitant la feuille AGENDA) Le bouquet : tu as été le dernier pigeon. Mr Fils.- Toi, je vais te casser la gueule. Depuis le temps que j’en rêve. Ils sortent.
Entracte
Choeur
Petit Jean a passéSept ans pleins à l’étrangerPuis un jour il a ditJe retourne au pays.
2
11.Paris. La cité de la Courneuve. La barre 13, escalier C, 11°étage, un F3. Le salon, canapés, poufs, tapis berbères. La fenêtre et la porte-fenêtre, aussi larges que le salon, donnent sur un balcon, lui aussi large que le salon, qui donne sur une mer de barres et de tours. Sur le balcon, Aïcha et Youssouf Murat, la mère et le père, le père fumant une cigarette, penchés sur la balustrade, guettent quelqu’un. Soudain, Aïcha, expansive : la voilà, pose sa main sur l’épaule de son mari,toute émue rentre, et va vers la porte. Youssouf ôte la braise de sa cigarette sur un cendrier placé sur une table en fer, range le reste de la cigarette soigneusement dans le paquet, rentre à son tour, et reste dans le salon, se tournant vers l’entrée, est prisxd’une longue quinte de toux.. A l’entrée, Aïcha accueille une Karima, vêtue d’un jean bleu et d’une chemise bleu flottant par-dessus le jean : elles se précipitent dans les bras l’une de l’autre, s’étreignent, des larmes coulent de leurs yeux.
Aïcha.- Karima. Karima.- Maman.Karima va vers son père. Ils s’étreignent tous les deux de même.Karima.- Papa.Youssouf.- Tu as eu ton concours de lieutenant de police ?Karima.- C’est à toi que je le dois : tu m’avais offert ma chance. Merci, Papa.Youssouf.- C’est toi, par ton travail, qui t’es offert ta chance. J’aurais préféré que ce soit un de tes frères. Tu habites Paris ?Karima.- Un studio dans le 20°. Pas loin de l’appartement de 4 pièces, où vous allez bientôt emménager.Aïcha et Youssouf sont sans voix.Youssouf.- Moi, jamais. Ne compte pas sur moi pour habiter ailleurs qu’ici. La cité, c’est de moi. Ce serait un déshonneur que d’habiter ce que je ne me suis pas payé.Youssouf est pris d’une quinte de toux, quitte le salon en fermant la porte. On l’entend tousser avec force, entrer dans la salle de bains, en fermer la porte, on l’entend, de loin, tousser et cracher.Aïcha.- Il a été licencié hier. Il se retrouve chômeur. Celui qui avait acheté l’usine il y a huit mois, Mr de Saint-Junin vient de la revendre. Il a dit à la télé : « L’économie est notre maîtresse à tous. C’est elle qui m’a mis en demeure de dégraisser l’entreprise. Il faut que l’entreprise redevienne compétitive. Il y allait de sa survie. »Karima.- Etranger, à son âge, il ne retrouvera pas d’emploi.Aïcha.- Il fume encore plus. Il refuse toute chimiothérapie et toute radiothérapie.Karima.- (fondant en larmes) Malheur, Maman.(elles s’embrassent. On entend Youssouf tousser, quitter l’appartement)Aïcha.- (les larmes aux yeux, pour changer de sujet) Comment tu trouves mon français ? J’ai mis à profit ton absence. J’ai suivi des cours de rattrapage à l’Université Populaire. Je pense en français, on dit même que j’ai perdu l’accent. La patience que la fille a eue avec la mère, la mère l’a eue avec elle-même.Karima.- (l’embrassant) C’est bien, Maman.
On entend une clé ouvrir la porte d’entrée.Aïcha.- Soliman.Entre Soliman, qui, de loin, regarde sa sœur, ironique, Karima va à lui, l’embrasse, mais Soliman, bras pendants et tête droite, reste de bois.Soliman.- Traîtresse. Judas. Ganelon. Flavius-Josèphe. Keufesse. Filckesse. Transfuge, t’as pas honte ? Quitté le camp des opprimés quitté des oppresseurs ? Officier subalterne en plus : aux ordres de ceux qui contre nous donnent des ordres ?Karima.- Tu es capable de déposer ta rébellion un instant, Soliman ? Soliman.- Je sais ce que tu vas dire. Karima.- Si tu t’en assurais ?.. ..Tu fais la loi dans les barres et les tours avec ta bande, mais, passé les limites de la cité, qu’est ce que tu es ? Hors la loi. Zéro. Pas même zéro : délinquant. Tu tapes ta tête contre les murs, aux murs tu fais rien, c’est ta tête qui prend. Un gosse, qui donne rageusement du pied contre la porte de sa chambre : il n’abîme pas la porte et se fait mal aux pieds… … Tu imagines ton avenir ? A 40 ans ? Rebelle démodé ? Les jeunes derrière toi te diront : écarte-toi, pépé. Tu te vois, rebelle, faire valoir tes droits à la retraite.Soliman.- Et qu’est ce que je devrais faire ? Quels emplois je peux postuler ? Diplôme : zéro. Titre : âne bâté. .. .. Bien que je peinais, suais, les maths, la physique, les sciences, la clé des études, pour moi, c’était du chinois. Jugé et condamné sur un savoir, que je n’ai pas compris, et qui plus est, ne sert à rien dans la vie quotidienne. … .. Et parce que, moi, noble berbère, malgré moi je suis intitulé âne bâté, (il montre la cité) ils me logent dans des baraques avec leurs épaves. Seuls emplois offerts : boueux, agent de la sécurité, bateleur, bouffon. Mieux vaut n’être rien, que cette chose vile et servile. Plutôt que domestique, de mille fois rebelle. Soumis, nous n’existons pas, insoumis, nous existons… Tiens, toi la bavarde, parle, conseille-moi. Qu’est ce que je dois faire ? Offre-moi un emploi digne d’un fils de famille, je le prends tout de suite.Karima se tait. Soliman éclate de rire.Soliman.- (levant la main) Si je te revois, ce sera caillou contre matraque.Soliman sort, au moment, où une clé ouvre la porte d’entrée. De loin, il dit : Encore une autre : ta sœur Ziya la battue.Entre Ziya, avec des lunettes de soleil, habillée d’un jean et d’un polo noirs. Elles vont l’une vers l’autre, s’étreignent.Ziya.- Ma Karima.Karima.- Ma Ziya. (elle lui ôte les lunettes de soleil, découvre à l’oeil gauche un assez grand coquart violet) Ton mari ?Ziya.- (remettant ses lunettes de soleil )Tranquillise-toi. Je lui ai rendu.Karima.- La 1ère fois est la fois de trop.Ziya.- Je l’avais bien cherché. [en deuxième image, on voit la scène qu’elle décrit] En ville, boueux, en sale salopette, en gants puants et répugnants, il était à vider les poubelles et courir après la benne à ordures, quand il m’a vue : je faisais la jeune fille à flâner en ville, tu te doutes que je n’étais pas en habits de tous les jours. Quand on est mariés pour le meilleur et le pire, ce n’est pas à l’un de garder le meilleur, et laisser le pire à l’autre. Il m’a rendu ce que je lui avais prêté… …(allant à Karima et l’étreignant) Ma Karima. Tant de diligente attention de leur savante sœur aînée à ses frères et sœur si incultes. De ton beau monde, tu nous fais la faveur de descendre dans notre vilain nôtre.Karima.- Vous êtes mes seuls trésors.Ziya.- Tes stages, raconte.Karima.- Tu ne peux pas savoir combien souvent j’ai été tentée de décrocher et de vous revenir : paradoxe, c’est vous qui étiez loin, qui me reteniez de vous revenir. .. .. Heureusement que j’avais démarré en aveugle, quand je pense à ce que j’ai vécu, j’en ai des sueurs.Ziya.- (l’embrassant) J’aimerais que tu me promettes une chose, que tu penses à toi.Karima.- Je ne pourrais penser à moi, que quand je n’aurais plus à penser à vous.Ziya.- Je retrouve l’abri où je me réfugiais. Tu es ce qui me fait vivre.Karima.- (questionnant) Aziz ?Ziya.- (du doigt indiquant le plancher) 2ème sous-sol. Dans la chaufferie. Toque deux fois deux coups.Karima.- (à sa mère) Maman comment s’appelle ce raider qui a acheté l’usine de papa pour la revendre ?Aïcha.- Mr de Saint-Junin.Karima.- Je te revois demainToutes trois enlacées vont vers la porte d’entrée.
2
1. Même barre. 2ème sous-sol. Karima, dans les couloirs du sous-sol, cherche, au bout d’un couloir trouve une porte fermée, toque deux fois deux coups. De l’intérieur, quelqu’un, avec un bout de bois, pousse le verrou. Karima entre : couché sur un matelas dégoûtant, sur lui un autre matelas, deux couvertures sales, un manteau poussiéreux, sur la tête, un bonnet de laine poussiéreux, Aziz, barbu, blanc, malpropre, les iris comme des pointes d’épingles, en la voyant hoche la tête. Karima entre, contemple le tableau : par terre, à côté du matelas, une louche, une seringue sur un torchon, un briquet, un paquet de dose ouvert, une bouteille d’eau.
Aziz.- Tuez le veau gras, la fille préférée de sa maman, la fille modèle, l’aînée exemplaire, est revenue sur les ruines de ses frères, récolter les honneurs du triomphe. Karima s’assied sur une caisse de bouteilles de bière poussiéreuses, montre la seringue.Karima.- Tu en étais à la cigarette de maijuana.Aziz.- J’ai pris du grade. J’ai monté petit à petit d’échelon. Je suis passé à la pincée de coco, à l’héroïne en prise, à l’héroïne en sous-cutané, enfin sur la plus haute marche du podium, l’héroïne en intra-veineuse. J’en suis au maréchalat des drogues.Karima regarde en silence le matelas qui le recouvre.Aziz.- (montrant sa poitrine, sale) C’est la crasse qui me tient le plus chaud, c’est la première couverture… …(Karima, respirant, malgré elle fait une grimace, Aziz ôte matelas, couverture, montre qu’il a fait dans son pantalon) Eh oui, ton frère a tellement régressé qu’il fait dans son pantalon. Un cloaque, un collecteur d’égout, vers qui se déversent, en tourbillons les déchets semi-liquides, semi-solides.… .. .. Celui qui n’a plus de nom tellement il n’est plus rien. Démis de tout honneur, de toute honnêteté. Ce que le plus pauvre tient à honneur de gagner par son travail, son pain, je le mendie à l’Etat, aux Restos du Cœur, au Secours Populaire, au Secours Catholique, par contre mon superflu, qui me nuit en plus, je le paie cher de bon argent, qui pis est, que je vole… …(véhément) A qui la faute ? A qui la faute ? Par leur culture, au collège, ils ont fait mon âme vaste, fière, orgueilleuse, exigeante. Ils ont creusé mon âme de grandes faims et de grandes soifs, et pour la rassasier, ils ne me donnent que des miettes. Pour tout avenir de gloire, ils m’offrent d’être un petite gen… (empoignant sa seringue) Je ne fais que répondre à cette haute opinion, qu’ils nous ont donnée de l’homme… .. Et les femmes, et les femmes. Le troupeau des femmes court après les beaux riches blancs, nous, les pauvres Arabes timides, nous courons derrière elles : toutes celles qui restent à la traîne, les cageots, les boudins, les salamis pur porc, c’est pour nous. Les femmes n’existent pour moi, que vieilles, et encore, quand elles ont un sac ouvert, et encore, quand dans le sac ouvert, il y a un porte-monnaie… .. (un silence, il la regarde) Je sais ce que tu penses. Tu crois que je suis faible, sans volonté, tu te trompes, je suis capable de me sevrer. Je me désintoxique facilement, ce que je ne peux pas : rester désintoxiqué. De ses rêves somptueux, se réveiller dans le sordide, la haine, la honte, l’humiliation, on n’a plus qu’un désir : se rendormir… … Tu sais pourquoi les papas blancs font tellement la chasse à la drogue ? Ils ont peur que leurs fi-fils, se dégoûtant du misérable avenir qu’ils leur offrent, cherchent une échappatoire : à cette seule idée, ils paniquent. « Tu possèdes les clés du paradis, ô juste, subtil, puissant opium ». Veux-tu que je te dise ? Les petits blancs sont comme nous.Karima a des larmes qui lui viennent aux yeux, que, tournant la tête, elle ôte de ses doigts.Aziz.- C’est la première fois que quelqu’un pleure sur moi. (criant) Arrête de pleurer, tu vas me faire pleurer. .. .. L’effet te dégoûte, moi c’est la cause qui me dégoûte. Débarrasse-moi de la cause, je te débarrasserai de l’effet. Donne-moi, pour que je ne me pique plus, une aussi forte raison que celle qui fait que je me pique, et je ne me pique plus… .. Dis, tu as à me proposer à vivre, quelque chose d’aussi fort que la drogue ? Je prends, je prends… .. Fous le camp, c’est toi qui finiras par être mon problème… …(elle se lève, il la rappelle) Si tu étais compatissante, tu me donnerais un peu de pèse pour un peu de poudre.Karima se tait, le regarde.Karima.- Qu’est ce que tu ferais à ma place ?Aziz.- A ta place ? (réfléchissant, en colère) Je dirais : ça va pas ? Tu veux que je t’enfonce dans ta défonce ? Tu es déjà moribond, tu veux que je te donne en plus l’extrême-onction ? N’attends pas cela de ton frère, ma sœur. .. .. Mais c’est à toi, que je demande de te mettre à ma place. …. .. Cesse de pleurer, tu m’agaces. Il n’y en a qu’un qui a le droit de pleurer sur moi, c’est moi.Karima s’agenouille devant Aziz, et lui prend la main.Karima.- Que je suis heureuse de vous retrouver tels que je vous ai laissés, Soliman et toi.Aziz.- En plus, tu nous mords de tes méchants sarcasmes ?Karima.- Est-ce de mon style ? As-tu jamais souffert de mes traits blessants ? Je vois que vous vous attaquez toujours avec une belle obstination, et que vous vous résistez toujours avec la même opiniâtreté. Je viens à temps pour essayer de me rendre utile.Aziz.- Pitié, non. Fais-moi plaisir, reviens pas. Ta vue me fait pas de bien. Elle blesse et souligne encore ma déchéance. Réserve ta gentillesse pour toi, à moi elle ne fait pas de bien.Karima.- A bientôt.Aziz.- A jamais. A jamais.Sort Karima, dans le couloir de la cave, elle l’entend crier : à jamais.
3
Passy. Vaste et luxueux hôtel d’aristocrate, dans un parc privé. Vaste salon : portraits d’ancêtres, épées au mur, armoiries « rapace planant sur fond d’azur » « Voult li moïens, qui voult li fin », maquette du château. Debout, Jaufret de St-Junin, en polo et jean,usagés mais propres en voie de partir, la comtesse de St-Junin, pleurant.
Jaufret.- Pour assécher tes pleurs, je ferais bien de t’assécher de ma présence.La comtesse.- Te voir si maigre. Habillé par ce temps d’habits d’été. Quand je pense à ton étroite mansarde poussiéreuse.Jaufret.- Qu’est ce que tu as contre ma mansarde ? C’est un paradis. Au-dessus de moi, je n’ai plus que le ciel. Tu pleures de ce que je sois heureux ?La comtesse.- Tu as été habitué si longtemps à une vie plus douce.Jaufret.- Je ne supporte plus la vie si douce, tu peux le comprendre ?Apparaît St-Junin, à la porte du salon.Jaufret.- (à son père)Papa, ta dernière OPA hostile contre la SOCOUTIN m’a été en plus hostile à moi. Est-ce que tu sais combien ton bénéfice représente de salaires de tes ouvriers et de tes employés licenciés ?Si-Junin.- Lorsqu’une entreprise est obèse, pour qu’elle redevienne alerte et vivante, il faut lui faire faire un régime. C’est une loi économique. .. .. Si je ne l’avais pas fait, un autre l’aurait fait.Jaufret.- Pourquoi ne pas laisser faire l’autre ?St-Junin.- Pourquoi ne pas le faire, soi ? .. .. J’aurais plutôt attendu que tu me félicites de l’œuvre entreprise. .. ..Au lieu de quêter bassement auprès de nos anciens serfs et manants des droits d’entrée, des visites guidées, des souvenirs, un spectacle son et lumière de notre château, noblement je me bats sur le nouveau champ de bataille de la Bourse. Et je gagne. Mon fils me fait grief d’avoir rétabli le nom et la race de St-Junin dans sa puissance d’autrefois, et sa mère lui emboîte le pas. Je vous trouve bien ingrats.Jaufret.- Autrefois, les nobles, défendaient la veuve et les orphelins, aujourd’hui, vous faites des veuves et des orphelins. J’ai téléphoné au chef du personnel. Le premier qui avait été embauché par l’usine, Youssouf Mourad, un Marocain, est de la charrette. Il est atteint d’ un cancer au poumon, en phase terminale. Il est âgé, étranger, jamais il ne retrouvera de travail.St-Junin.- Respecte le principe de réalité, Jaufret. Mourir du cancer est une mort comme une autre. Il indique qu’on n’est plus à sa place sur terre.Jaufret.- Tu as un caillou à la place du cœur.St-Junin.- Je te signale que toutes ces nobles idées, tu les as acquises dans les écoles privées, que je t’ai fait fréquenter à grand coût. Tout ce capital de faux humanisme que tu t’es constitué, et au nom duquel tu me renies, c’est à mon argent que tu le dois.Jaufret.- Tant que je n’étais pas fait, j’étais de toi, ma vie était à toi. A présent que je me suis fait, ma vie est mienne. Permets que j’en dispose.St-Junin.- N’empêche, tes idées contre moi, c’est à moi, par l’éducation que je t’ai payée, que tu les dois.Jaufret.- Si je me démarque de toi, c’est donc à toi que je le dois. Tu n’as à t’en plaindre qu’à toi. .. ..Tu n’es plus une bonne fréquentation, Papa. Salut.Il sort, suivi de la comtesse, qui pleure.
4
Paris. SRPJ. La salle de briefing, porte ouverte. Le commandant Tetras, le capitaine Egletons, le lieutenant Karima Mourad. On entend de la rue des motards, une voiture arriver, deux portières de voiture claquer, dans le hall d’accueil des talons claquer. Entre le Préfet, son chef de cabinet, un Colonel de CRS.
Le Préfet.- (à Tétras) Commandant, bonjour.
Tétras.- (rectifiant sa tenue) Monsieur le Préfet.
Le Préfet.- (à Egletons) Capitaine.
Egletons.- (idem) Monsieur le Préfet.
Le Préfet.- (à Karima Mourad) Lieutenant.
Karima.- (idem) Monsieur le Préfet.
Le préfet, allant en tête de table, fait signe à tous de s’asseoir.
Le Préfet.- Commandant, capitaine, lieutenant, nous avons voulu nous joindre à vous sur votre terrain, afin que tout le monde sache que nous agissons tous de concert. Cette malheureuse mort par overdose de ces deux jeune filles de la cité nous interroge au premier chef. Le public et la presse attendent de nous que nous y répondions. …Contre les causes de la toxicomanie, nous ne pouvons rien : la réflexion même sur ce sujet n’est pas de notre ressort. Ses effets seuls sont de notre tâche… …Veuillez nous faire part, commandant, de votre action contre les effets de ce fléau.
Tétras.- A la suite d’une campagne de surveillance de 3 semaines, nous avons pu repérer et identifier dans la cité 5 dealers.
Le Préfet.- Est-ce vous en personne, commandant, qui avez assuré cette surveillance ?
Tétras.- (un peu désarçonné) Je l’ai commandée.
Le Préfet.- Qui l’a faite ?
Tétras.-Le capitaine Egletons et le lieutenant Mourad.
Le Préfet.- Permettez, commandant, j’aimerais le récit non du poste de commandement, mais du soldat. Capitaine Egletons.
Egletons.- Comme l’a dit le commandant, nous avons repéré et identifié de façon sûre, au bas de deux tours et de trois barres de la cité, 5 dealers.
Le Préfet.- Quelles sont vos intentions ? Les arrêter ?
Egletons.- Avec votre permission, non, Monsieur le Préfet, pour deux raisons. La première, c’est qu’il est impossible de les prendre en flagrant délit. Pour vendre leurs doses, les cinq procèdent de la même façon : [on voit en moitié d’image la scène décrite] si un acheteur se présente, il se fait d’abord connaître ou reconnaître ; ensuite, s’ils conviennent de faire affaire, ils se serrent la main : nous pensons qu’alors l’argent change de main ; le dealer parle à l’oreille de l’acheteur, s’éloigne ; ensuite, l’acheteur va se servir de sa dose, là où le dealer l’a cachée : dans un trou de mur, collée sous une balustrade, sous une boîte à lettres, l’endroit change tout le temps. Il n’est pas possible d’arrêter le dealer en flagrant délit ?.. .. La deuxième raison et que le lieutenant Mourad et moi, nous avons le projet de remonter la filière et d’arrêter plus gros… … Un progrès a déjà été réalisé dans ce sens. Le lieutenant Mourad a eu l’idée d’acheter à chacun de ces 5 dealers une dose. Elle a envoyé les 5 doses au labo pour analyse : le labo a certifié que les 5 doses contenaient exactement le même mélange de poudre, soit 3 parties de mannitol pour 2 parties d’héroïne. Nous en avons conclu que les 5 dealers se fournissaient chez le même demi-grossiste, et qu’il nous semblait, en conséquence, que nous n’avions plus à surveiller qu’un seul des 5 dealers. Voilà où nous en sommes.
Le Préfet.- Parfait. Excellent. Continuez, vous êtes sur la bonne voie. .. .. A l’autre bout de la chaîne, avez-vous des projets, concernant les toxicomanes, commandant ?
Tétras.- Le lieutenant Mourad est en train de dresser une liste des toxicomanes, susceptibles de mettre leur vie en danger, ceux qui résident dans les sous-sols des immeubles.
Le Préfet.- (se levant,aux trois) Tout cela me plaît on ne peut plus. (à Tétras) Commandant : ne vous laissez pas intimider par les médias : la poursuite des trafiquants est une œuvre de longue haleine… … (à Egletons et à Karima) Capitaine, lieutenant, à partir de maintenant, outre le rapport que vous devez à votre Commandant, je veux que vous m’envoyiez, sur-le—champ, directement, le double. Je veux être informé, sans perdre une seconde, de votre main, de ce que vous faites à la fois contre les trafiquants et contre les toxicomanes.
Egletons.- A vos ordres, Monsieur le Préfet.
Le Préfet.- Commandant, capitaine, lieutenant. (eux claquent des talons)
Le Préfet sort, suivi de son chef de cabinet. Dans le hall, claquements de talons. La voiture démarre, puis les motards.
Tétras.- J’oserai dire tout haut, ce que, dans votre peur de la hiérarchie vous n’osez dire tout bas. Je suis pour la vente libre de l’héroïne. Si les Arabes veulent s’empoisonner, qu’ils s’empoisonnent et bon débarras. Que ces déchets se jettent eux-mêmes à la décharge publique, ils feront œuvre de salubrité publique. Qu’ils s’élèvent vers les cieux dans leur char de feu, comme Elie, qu’ils y restent et n’en descendent plus. La poudre est le meilleur des insecticides, qu’ils se l’administrent et qu’ils meurent comme des punaises, toute la France vivra mieux. Vive l’héroïne démocratique, à la portée de toutes les bourses… … (Egletons et Karima se taisant) Voulez-vous que je vous dise ? Vous avez peur du Préfet. Vous êtes des lavettes. .. .. A vos trous à rats.
Tous sortent.
5
Dans le sous-sol d’une barre, par un soupirail empoussiéré, Egletons observe le dealer de l’autre côté de la rue. Karima surveille le couloir du sous-sol. Egletons sort de la poche intérieure de son blouson une carte postale avec une vue du rocher du Bock, et la montre à Karima.
Egletons.- Karima. On vous remercie de votre carte du Luxembourg.
Karima.- J’ai été si contente de mon séjour, que j’ai voulu partager avec quelqu’un mon contentement.
Egletons.- Nous avons partagé. … …(observant le dealer) Ah. Quelque chose de nouveau. Karima va à la fenêtre. Tous deux voient un client avec un paquet dans les mains, aller venir devant le dealer, regarder autour de lui, l’aborder enfin. Palabre : le dealer regarde le paquet, semble très réticent. Le client s’éloigne avec le paquet, le dealer le rappelle, prend le paquet, parle à l’oreille au client, va plus loin. Le client va droit au soupirail d’Egletons. Egletons et Karima s’écartent vivement. Le client décolle une dose dans un sachet en plastique collé sur le rebord du soupirail, et s’en va.
Egletons.- Il le paie en nature. .. ..Est-ce qu’il va monter le paquet chez lui ?... …
Le dealer s’éloigne par le milieu de la rue.
Egletons.- Karima, le scooter, il faut le suivre. (Karima court, Egletons courant après elle) Il prend le chemin entre les deux usines désaffectées. Prends-le à la sortie du chemin.
Karima sort du sous-sol par l’arrière de la barre, va à un scooter parqué parmi d’autres, ouvre le coffre, met le casque, fait démarrer le scooter, file. On la voit arriver à l’arrière d’un immeuble, guetter la sortie du chemin entre les deux usines désaffectées. Au bout d’un moment arrive le dealer porteur du paquet, qui se tourne pour voir s’il est suivi. Karima le suit, parallèlement. Enfin le dealer, passant par derrière arrive à un entrepôt DEPOT-VENTE CHOUCAS. Devant le dépôt-vente, vaste parking avec les voitures et les camionnettes des clients. De loin, d’entre les voitures, Karima voit le dealer entrer ; le comptoir étant près de l’entrée, Karima voit le dealer poser le paquet, un homme assez petit, chauve, tout en chair et en muscles, qui fait turc, ouvrir le paquet, l’examiner, taper les références sur son ordinateur, questionner le dealer, taper à nouveau, pour finir donner une fiche au dealer, qui sort. Karima reste un moment en observation, dit : Tiens tiens, un des quatre autres, voit un des quatre autres dealers entrer, les mains vides, s’arrêter devant le comptoir ; sans mot dire, l’homme qui fait turc s’enfonce dans le magasin, le dealer le suit, ils disparaissent. Peu de temps après, le dealer réapparaît, une main dans la poche, sort du dépôt-vente, l’homme qui fait turc retourne à son comptoir. Karima démarre va plus loin, prend son téléphone portable.
Karima.- (téléphonant) Egletons. Nous avons le demi-grossiste. .. ..Ne pensez-vous pas que nous devrions taire la découverte au commandant ?
Egletons.- (riant) Je propose que nous leur offrions le paquet ficelé.
Tous deux rient.
6
Au dernier étage d’un entrepôt délabré, assez éloigné du Depôt-Vente, par le trou d’un épais carreau de vitre, Egletons, armé de fortes jumelles, observe l’entrée du dépôt-vente, le comptoir, les clients. Deux des dealers entrer, disparaître avec l’homme qui fait turc souk, ressortir la main dans la poche. Apparaît aux jumelles, une SDF, longs cheveux blonds, piercing, pantalon commando, polo sale, couverture en travers de l’épaule comme les soldats de 14, chien loup en laisse, porteuse d’un paquet.
Egletons.- (marmonnant) Quel malheur. A cet âge.
La fille entre, un peu à l’écart, regarde avec méfiance le comptoir. L’homme souk prend d’un client un tableau et une console, entre les deux articles dans l’ordinateur, donne au client sa fiche, range derrière lui les deux articles dans une petite remise, observe la SDF, l’invite. Il coupe les liens du paquet avec un cutter, défait le paquet, c’est une télévision portative neuve, sans discussion entre les références, donne la fiche à la SDF. La SDF s’enfonce dans le magasin. Au bout de longues minutes, elle réapparaît avec son chien, sort. L’homme qui fait turc sort derrière elle, la suit des yeux.. La SDF se dirige vers les usines désaffectées. L’homme qui fait turc, tranquillisé rentre. Au bout d’un certain temps, Egletons jumelles aux yeux, entend un bruit en bas, dans son entrepôt. Il se cache. Des pas se rapprochent. Apparaît la SDF, sans le chien.
Egletons.- (en colère) Qu’est ce que tu traînes n’importe où ? Retourne chez tes parents.
La SDF.- (sur un ton de reproche) Egletons. Egletons va à elle. Elle ôte perruque, piercing, de la couverture sort un rouleau de papier, dont elle arrache des sections, dont elle se nettoie le visage. Apparaît Karima.
Egletons.- (n’en revenant pas, en faisant le tour, regardant attentivement son visage) Ca, alors. Où tu as appris ça ?
Karima.- J’ai fait du théâtre autrefois. .. .. L’homme du comptoir est le patron, Choucas. [en demi-image on voit ce qu’elle décrit]Il vend de tout, du meuble démodé au téléphone portable. Il a à son service deux déménageurs, un géant blond qui a du ventre, un maigre au visage triste. Lorsque nos deux dealers se sont amenés, Choucas a disparu avec eux dans l’entrepôt, je n’ai pas pu en voir plus… .. A propos, tu as vu le client qui me précédait ? Le tableau et la console, qu’il déposait au dépôt-vente, qui me semblaient de valeur, Choucas les a entreposés, derrière lui dans un réduit, parmi d’autres objets d’art et d’autres beaux meubles, comme s’il les réservait… … Ma télé portative était toute neuve, fermée dans son emballage fermé. Il prend tous les articles, même ceux qui sont susceptibles d’être volés.
Egletons.- Nous montons d’une échelon. Nous planquerons ici. Je serai aux jumelles, toi, tu seras à la station d’essence, avec le scooter. Tu attendras mon coup de fil. Nous progressons, Karima.
Ils sortent.
7
Dans l’entrepôt, Egletons à son poste, jumelles aux yeux. Il assiste à la fermeture du Dépôt-Vente. Les derniers clients s’en vont, le parking se vide. Choucas branche l’alarme,les deux déménageurs tirent les volets de fer, suivent Choucas jusqu’à une fourgonnette délabrée au fond du parking, tous trois montent dans la fourgonnette, s’en vont du côté de la cité. Egletons s’en va.
8
Dans l’entrepôt, Egletons à son poste, jumelles aux yeux. Il assiste à la fermeture du Dépôt-Vente. Les derniers clients s’en vont, le parking se vide. Les deux déménageurs tirent les volets de fer, mais au lieu d’aller à la fourgonnette, s’asseoient sur un banc, à côté d’une petite porte en fer. Choucas va à la fourgonnette, la conduit jusqu’à la petite porte, descend, ouvre la double porte à l’arrière, un des deux déménageurs ouvre la petite porte du Dépôt-Vente, sort avec un fauteuil, qu’il monte dans la fourgonnette, redescend, ferme la double porte, va se rasseoir sur le banc. Choucas remonte dans la fourgonnette, démarre.
Egletons.- (au téléphone) Karima ? Karima ?
La voix de Karima.- Egletons ?
Egletons.- Choucas dans la fourgonnette prend la direction Ouest. Le rétroviseur droit est tordu, roule à droite.
La voix de Karima.- Entendu.
Egletons pose ses jumelles, et attend. Karima, sur le scooter, un casque de moto et sa visière couvrant son visage,sa perruque blonde flottant et dépassant du casque jusque sur les épaules, suit la fourgonnette, bien sagement, comme une conductrice qui suit ponctuellement le code de la route, bien à droite, - d’elle on voit le rétroviseur droit tordu de la fourgonnette, - laissant deux voitures et deux scooters entre elle et la fourgonnette. Au bout d’un certain trajet, la fourgonnette prend une bretelle, et va se garer sur l’énorme parking d’un hypermarché, et attend. Karima la suit, et se parque parmi d’autres scooters. Au bout d’un moment, entre sur le parking un monstrueux 4x4 noir, aux vitres noires, qui se gare très loin de la fourgonnette. En descend, un bel homme, portant lunettes de soleil high-tech, grand, blond frisé, au visage bronzé, pommettes rouge mangue, chaussures chevreau blond, ensemble blond-jaune. Il fait un tour très compliqué vers la fourgonnette, dont Choucas a ouvert la double porte. Le grossium, les yeux partout, passe derrière la fourgonnette, et la porte le cachant, entre à l’arrière. La fourgonnette démarre, pour faire le chemin inverse. Karima met son casque, redémarre elle aussi, passe derrière le 4x4, écrit le n° d’immatriculation.
Karima.- (téléphonant) Egletons. Egletons.
La voix d’Egletons.- Karima ?
Karima.- Choucas revient avec un grossium.
La voix d’Egletons.- Entendu.
Karima.- Sauf contrordre, je me gare à la station d’essence. Terminé.
Karima suit la fourgonnette. Dans l’entrepôt, Egletons les jumelles aux yeux. Il voit la fourgonnette arriver, se ranger juste devant la petite porte, les deux déménageurs se lever, déférents, la double porte arrière de la fourgonnette s’ouvrant laisser sortir le grossium, qui salue rapidement les deux déménageurs, qui s’inclinent, entre par la petite porte, suivi par Choucas ; les deux déménageurs s’écarter et surveiller les alentours ; au bout d’un instant assez long, le grossium sortir par la petite porte, en mains un tableau en mains et une statuette en bronze, remonter dans la fourgonnette ; la fourgonnette repartir.
Egletons.- (au téléphone portable) Karima. Karima.
Karima.- Egletons ?
Egletons.- Le grossium repart dans la fourgonnette, avec un tableau et une statuette. Ils repartent par où ils sont venus.
Karima.- Je les suis. Terminé.
Sur la route, la fourgonnette est suivie trois voitures et un scooter plus loin, par Karima. Elle prend la même bretelle, va se parquer dans le même immense parking, cette fois, à côté de la 4x4. Choucas, tout en regardant partout, ouvre le coffre de la 4x4, puis la double porte de la fourgonnette, déménage le tableau et la statuette, referme le coffre de la 4x4. Le grossium descend rapidement, se cache derrière la 4x4, Choucas ferme la double porte de la fourgonnette, s’en va. Le grossium monte dans son 4x4, et lentement quitte le parking. Karima, ses cheveux blonds dépassant son casque, roule sagement comme une conductrice modèle, loin derrière le 4x4. A un moment, la 4x4 quitte la route, s’engage dans un chemin de terre. Karima le laisse disparaître, puis s’engage à son tour. Le chemin montant sur une butte, elle s’arrête au sommet derrière un arbre. Elle voit plus bas le 4x4 s’arrêter à la grille d’un beau pavillon de chasse, en belles pierres blondes : quelqu’un de l’intérieur ouvrir la grille, le 4x4 entrer et se garer sous un vaste écurie ouverte, à côté d’un camion, d’une camionnette, d’un pick-up. le grossium sortir du 4x4 le tableau et la statuette de bronze, et entrer dans le corps droit du bâtiment.
Karima.- (off) Ton amour de l’art t’aura perdu, Apollon.
lle fait demi-tour, à l’embranchement de la route et du chemin s’arrête, note les coordonnées des panonceaux, et repart.
9
SRPJ. Le bureau d’Egletons. Egletons, assis, les notes de Karima devant lui, téléphone, du téléphone fixe, écrit sous la dictée. Noté, merci, raccroche. Le téléphone sonne à nouveau, Oui ?, écrit sous la dictée, Noté, merci. Entre Karima, une carte en mains. Egletons lui fait signe de fermer la porte.
Egletons.- (en baissant la voix) Les deux déménageurs de Choucas sont inscrits à la Sécurité Sociale. Ils s’appellent Michel Kurnonski, et Gabriel Mazara. Ils ont été tous les deux en villégiature dans nos établissements. Ils ont été jugés et condamnés à 5 ans de prison, pour vol à main armée en bande organisée. Ils travaillent pour Choucas depuis 4 ans. D’après le n° d’immatriculation de la 4x4, le grossium s’appelle Baronnies, il est antiquaire. Outre le pavillon de chasse, il possède un magasin d’antiquités et un appartement dans le Marais.
Karima.- (étalant sa carte) Voilà où se trouve le pavillon de chasse. Je note si j’en crois mes yeux, que sur une butte, qui le surplombe, il y a un château d’eau désaffecté, qui pourrait faire un poste de guet, ce serait à vérifier.
A l’interphone, soudain, la voix de Tétras : Egletons, Mourad, dans mon bureau. Le Préfet veut nous parler.
Sortent Egletons et Mourad.
10
Dans le bureau de Tétras, autour du téléphone, Tétras, Egletons, Karima.
La voix du Préfet.- Commandant Tetras ?
Tétras.- Présent.
La voix du Préfet.- Capitaine Egletons ?
Egletons.- Présent.
a voix du Préfet.- Lieutenant Mourad ?
Karima.- Présente.
a voix du Préfet.- Ce soir, à 21 heures, ordre de cueillir manu militari les toxicomanes, dont la liste a été établie par le lieutenant Mourad, dans les sous-sols indiqués. Le Colonel Joyeux de la CRS, viendra à la SRPJ, à 19 heures, établir avec le commandant Tetras, le plan de l’opération. Sa famille habitant la cité, le lieutenant Mourad est consignée jusqu’à demain huit heures à son domicile. Compris, commandant ?
Tétras.- Oui, Mr le Préfet.
La voix du Préfet.- Capitaine ?
Egletons.- Oui, Mr le Préfet.
La voix du Préfet.- Lieutenant ?
Karima.- Oui, Mr le Préfet.
La voix du Préfet.- Faites pour le mieux. Commandant, vous me téléphonerez, l’opération achevée.
On entend le Préfet raccrocher. Tétras met rapidement son blouson civil.
Tetras.- (à la porte) Egletons, sandwiches et bière. Prévenez ma femme et la vôtre que nous sommes d’astreinte ce soir. Karima, à mon retour, je ne veux plus te voir. Je reviens.
Il sort.
Egletons.- Où il va ? Il prend sa voiture personnelle. Il ne va pas prévenir sa femme, puisque c’est moi qui dois le faire. Et pour ses coups de téléphone privés, il téléphone toujours de son bureau. Karima, le scooter, suis-le… …
A travers la fenêtre, on voit Tétras monter dans une voiture jaune, démarrer, puis un scooter le suivre. 10 Sur la grande couronne,au milieu d’un flot intense de voitures, Karima suit de loin la voiture jaune, la voit sortir, se ranger sur un parking, tout à côté d’un édicule de trois cabines téléphoniques publiques. Karima s’arrête assez loin derrière une voiture, observe Tétras. Tétras entre dans une cabine, compose une numéro,écoute, parle, lève le doigt vers le haut de la cabine, suit du doigt quelque chose, le lit,parle, raccroche, sort, attend, appuyant son dos sur la porte ouverte. Au bout d’un temps assez long, le téléphone sonne dans la cabine, Tetras saisit le combiné, change d’attitude, fait comme une courbette, parle, écoute, raccroche. Puis il monte en voiture, sort du parking, remonte dans la grande couronne, et fait le trajet en sens inverse. Karima, en scooter, va à la cabine, regarde au haut, à l’endroit que regardait Tetras, et voit qu’il s’agit du n° de la cabine.
Karima.- (téléphonant sur son portable) Egletons ? Egletons ?
La voix d’Egletons.- Karima ? Karima.- Tetras a téléphoné d’une cabine publique. Il a fait un numéro, a eu quelqu’un, lui a dicté le numéro de la cabine, a raccroché. Au bout d’un moment, quelqu’un l’a appelé, Tetras a eu l’air très déférent, a parlé, et puis a raccroché.
Un moment passe.
La voix d’Egletons.- Je le vois, il revient. Il a l’air gai comme un pinson. Bon travail. Terminé.
Karima s’éloigne à scooter.
3
1
21h30. Aux abords de la cité. La fourgonnette-bureau du SRPJ, porte ouverte, Tétras dehors, à la porte, Egletons à l’intérieur, à l’ordinateur, entourée des agents de police du SRPJ. Les cars de la CRS déversent les CRS avec casque, bouclier, matraque, menottes, pistolet à gaz. Au signal de Tetras, qui s’assied à côté du chauffeur, la fourgonnette avance en premier, entourée de ses agents, les CRS, derrière elle, faisant un mur de part et d’autre. Silence dans la cité.
Soudain, de l’obscurité, une voix.- Les Keufs.D’autres voix, près, loin.- Les Keufs. Les Keufs. Les Keufs. Les Keufs. Les Keufs. Les Keufs.
De l’obscurité, de la porte des immeubles, des escaliers des sous-sols, de derrière les piliers, de derrière les voitures en stationnement, les jeunes, agiles comme des elfes, foncent sur les policiers, jettent des sacs de détritus, des morceaux de parpaing, de briques, des cailloux,qui résonnent sur la fourgonnette, se retirent aussitôt, pour, munis de nouvelles munitions, réattaquer de nouveau. Subitement, ils disparaissent. Le silence se fait.
La voix de Soliman.- (dans un haut-parleur) Tetras. Qu’est-ce que tu fais chez nous ? La cité, c’est notre terre d’affliction. Laisse-nous avec notre affliction sur notre terre d’affliction.Un silence.Tétras.- (prenant un haut-parleur) Soliman. La cité, c’est terre de France. Ni désordre ni violence ne seront maître d’aucune terre de terre de France. Jusqu’à la dernière rue de la dernière cité, doit régner la loi de France. Pour que règne la loi, il faut que la force reste à la loi.Un silence.La voix de Soliman.- Tetras, tu te trompes. La France, c’est ici, la cité, pas dehors. Qui dit Français, dit rebelle, révolutionnaire, pas docile, obéissant, servile. Nous sommes liberté, égalité, fraternité, vous êtes servilité, inégalité, répression. France, servile, flagorneuse, France de petites gens, de petits biens, de petits droits, dociles, obéissants, vous êtes de trop petites gens pour une si grande Nation. Vous avez laissé tomber le drapeau, nous, le nouveau Tiers-Etat, nous le ramassons, et le brandissons haut dans le ciel, conotre vous, nouvelles classes privilégiées.Un silence.Tétras.- Soliman, chien méchant, atteint de la rage, tu ne sais que baver et mordre. Braire comme un âne, beugler comme une vache, c’est tout ce que tu sais faire. Si tu mettais en repos ta langue et au travail tes mains ?.. .. Est-ce que tu t’es jamais sali d’autre chose que des pierres que tu lances ? Nourrisson, tu attends que la République, bonne mère, te porte la cuiller à la bouche : une cuiller pour Maman, une cuiller pour Papa. Tu aimerais qu’on te serve tout sur un plateau, parce que c’est toi. Suer pour gagner son pain, c’est bon pour les Français.Un silence.La voix de Soliman.- Tétras. La France, pour vous, c’est monument aux morts. Religion de la patrie, c’est religion des morts. France, pour vous, c’est pierre tombale, monument funéraire … .. Mais, est-ce qu’on fixe un homme par une photo ? Est-ce que ta vieille photo en premier communiant, c’est toi, Tétras? Le moment où Tétras est vrai, vivant, c’est ici, maintenant, en flic.Tétras donne le haut-parleur à Egletons.Egletons.- (au haut-parleur)Soliman. Egletons Tu enfermes ta cité dans l’échec. Ne fais pas de la cité une cité maudite, frappée d’interdit, de ses habitants des damnés, des réprouvés. Nous voulons les ouvrir à la réussite.Un silence.La voix de Soliman.- Egletons. Français nanti, Français dépressif, Français qui philosophe, Français qui se pose des questions sur le sens de la vie, si tu ne sais pourquoi vivre, cède-nous la place, parce que nous, on sait pourquoi. C’est nous qui devrions vous chasser d’où vous êtes, et non vous nous d’où nous sommes.Un silence.
Tétras fait signe à la fourgonnette d’avancer. Les jeunes apparaissant par vagues jettent des cailloux sur la fourgonnette. Su un signe de Tétras, le colonel fait signe aux CRS de charger. Les jeunes disparaissent. Tétras fait signe à Egletons et aux agents du SRPJ d’aller. Les agents de police du SRPJ, conduits par Egletons, une pince-monseigneur en main, foncent vers le sous-sol ; on entend quelques fracas. Au bout d’un instant, ils reviennent, deux portant Aziz Murat, maigre, gris, qui ne se défend pas.Ils le posent debout, chancelant, à côté de la fourgonnette-bureau.
Un agent.- Il mange salement : il a versé son thé par-devant et son chocolat par derrière.Tetras regarde Aziz et fait la grimace.Tetras.- Pouah. Tu ne te dégoûtes pas ?Aziz.- Si, Monsieur le Commandant. Tetras.- (s’asseyant devant l’ordinateur) Tu n’es à toucher même de loin qu’avec un balai.Aziz.- C’ est vrai, Monsieur le Commandant.L’autre agent.- Il a utilisé la cave à côté comme chiottes, il s’est essuyé aux murs.Tetras.- Que tu te déchoies te regarde, le grave, c’est que tu me déchois avec.Aziz.- J’ai perdu tout amour-propre, Monsieur le Commandant.Tétras.- Tu schlingues comme des chiottes. Reste debout...(hurlant) .. Ne touche pas la fourgonnette.Aziz.- Insulter, c’est réveiller l’honneur assoupi. Insulter, c’est traiter en humain. (il s’incline profondément, tant bien que mal) Je vous rends grâce, Monsieur le Commandant.Tétras.- Nom et prénom, si ça en a.Aziz.- Mourad Aziz.Tetras.- Mais Mourad, c’est un nom qu’on connaît. (cherchant sur son ordinateur) Tu as déjà été arrêté pour usage illicite de stupéfiants, et condamné avec sursis, avec injonction thérapeutique. Tu es récidiviste, tu es bon pour la prison.Aziz.- Si Mr l’Etat voulait bien me priver de ma liberté, je le remercierais de son infinie bonté.Tétras.- (riant) Epatant. Il sait qu’il lui faut. Il réclame le mitard.Aziz.- Otez-moi de moi, par pitié. Soustrayez-moi à ma mauvaise influence.Tétras.- Je comble mes vœux : je comble les tiens.Tétras écrit.Soudain, la voix de Soliman.- (par haut-parleur) Tetras. Libère mon frère Aziz. Ca ne vous suffit pas de nous désespérer, il faut que vous nous ôtiez notre consolation. Surtout, que en nous ne mettions pas de baume sur nos plaies, vous voulez que nous les sentions bien à vif. Tetras, libère mon frère Aziz.Les jeunes, sortant de l’ombre, jettent des cailloux sur la fourgonnette. Les CRS font corps vers eux, s’arrêtent plus loinAziz. – (se saisissant du haut-parleur) Soliman, c’est Aziz, qui te parle. C’est librement que je me prive de liberté. La liberté ne me réussit pas. Me livrer à moi, c’est me livrer au pire. Je ne cède pas à leur force, ils cèdent à ma prière. Laisse-moi me libérer de ma pernicieuse liberté. Soliman. Aide-moi en ne m’aidant pas. Sauve-moi en ne me sauvant pas.Les jeunes arrêtent de lancer de pierres.Tetras.- (à voix basse au colonel de CRS) Colonel, Soliman.
Le Colonel sépare la CRS en deux groupes, l’un attaque en se dispersant les jeunes de front, l’autre, en se dispersant les prend à revers. Tetras fait signe à Egletons et aux agents du SRPJ, de continuer leur cueillette de toxicomanes. Tetras pose un sac sur un siège du fond de la fourgonnette, fait violent signe à Aziz de s’y asseoir, en pinçant le nez, Tétras ouvre derrière les deux vitres. Les CRS reviennent. Le colonel montre du doigt Soliman menotté à deux CRS.
Tetras.- (rentrant dans la fourgonnette, fermant la porte, téléphone au substitut) Monsieur le substitut ? Tétras. Nous avons arrêté Soliman.La voix du substitut.- Je vous rappelle.Tétras attendant, souriant. Sonnerie du téléphone.La voix du substitut.- Commandant ?Tétras.- Mr le substitut ?La voix du substitut.- De quoi accusez-vous Soliman ?Tétras.- Il est de notoriété,, que Soliman est chef de la bande, qui nous lance des détritus, des pierres, des morceaux de briques.La voix du substitut.- L’avez-vous pris en flagrant délit ?Tétras.- Tout le monde est témoin que c’est bien de sa voix, qu’il vient de proférer des insultes envers les représentants de l’autorité publique.La voix du substitut.- Quelles insultes, commandant ?Tétras.- Il nous a traités de chiens.La voix du substitut.- Est-ce que vous êtes de son avis, commandant ?Tétras.- (agacé) Bien sûr que non.La voix du substitut.- Chiens est l’opinion de Soliman, qui n’est pas la vôtre. En France, commandant, tout individu a droit à la liberté d’opinion, ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions.Tétras.- (en rage, se dominant) Mais, Monsieur le substitut.. ..La voix du substitut.- Tel est le point de vue de M. le Préfet, commandant.Rageur, Tetras raccroche, ouvre la porte, s’approche de Soliman.Tetras.- (à Soliman) Nous voulions te prouver, Soliman, que nous pouvions t’arrêter, quand nous le voulions. Tu es libre.Soliman.- (furieux, tirant sur ses mains, pour empêcher qu’on lui ôte les menottes) Vous n’avez pas le droit. J’ai commis des délits, j’ai cassé, j’ai incendié, j’ai envoyé des cailloux, je suis prêt à signer des aveux. Je demande que la justice fasse justice.Tétras.- (qui commence à s’amuser) Au regret, personne ne dépose plainte. Sans dépôt de plainte, la justice ne peut pas se mettre en route.Soliman.- Chiens. Cafards. Cloportes. Porcs. Flagrant délit d’insultes. J’ai droit à trois mois d’emprisonnement. J’exige que le substitut me défère devant le juge.Tétras.- (qui s’amuse bien) Ce ne sont pas de vraies injures, ce sont des injures calculées pour que tu te fasses arrêter. Je suis sûr que tu ne les penses pas. (au colonel, qui rit aussi) Colonel, voulez-vous raccompagner Monsieur, chez lui, là-bas, derrière les usines désaffectées?Le colonel et les 2 CRS vont au command car, Soliman se débat comme un beau diable, tout en criant : Bourrins, cognes, guignols, lardus, poultocks, raclettes..Tétras. – (allant à lui, Soliman se taisant) Quand tu seras de retour parmi les tiens, j’espère qu’ils ne se demanderont pas qui tu as balancé pour acheter ta libération. Ce ne serait pas juste.Soliman furieux, se démène encore plus, en criant :Chouteurs,ganymèdes, fiottes, gâcheuses, lopettes, prout-prout, tatas, empaffés, empalés, pouët-pouët, en trouducutés. Le camping-car, avec, aux fenêtres des mitraillettes bien visibles s’éloigne lentement dans la cité.
Les CRS remontent dans les cars. Un peu plus loin, Egletons attend avec des toxicomanes en piteux état. Tétras, avec un geste rageur, les fait asseoir dans la fourgonnette, par terre. Suivie par les voitures des agents du SRPJ, la fourgonnette-bureau s’éloigne avec, à côté du chauffeur, un Tétras hilare.
Tetras.- (off) Le premier veut aller en prison, il y va ; le second veut aller en prison, mais n’y va pas, mais pour lui, c’est pire qu’aller en prison. On ne va plus entendre parler des Murat pendant longtemps.On voit la colonne de voitures s’éloigner.
2
La cité, plein jour. Une tour. 13° étage, un F2 étroit, meublé économiquement. Dans le petit salon/salle à manger, dans un canapé de toile, Ziya, son œil au beurre noir presque disparu, tricote une écharpe. Elle entend une clé dans la serrure de la porte d’entrée, la porte claquée avec violence : elle ne peut pas s’empêcher de sourire, puis reprend son sérieux. Hussein passe l’entrée, s’arrête, fixe Ziya longuement.
Hussein.- [en moitié d’image, on voit la scène décrite]En sale gilet du magasin, en jean sale, à côté de ma palette, j’étageais, à la hâte et avec soin, les boîtes de petits pois fins, très fins, extra-fins, en boîtes de 200, 400, 800 gr, seules ou par trois, en prenant bien garde de mettre les plus fraîches par derrière, quand j’aperçois au bout de l’allée, (il fait un signe vers Ziya)Mme Kader. J’étais tout heureux que ma petite femme vienne me dire un petit bonjour. Tu étais de ¾. Je m’approche de toi, je n’en ai pas cru mes yeux, je te vois fascinée par un joli petit blanc, plus loin, qui, un article en mains, baisse les yeux, lève les yeux, alternativement. Je m’en voulais de te donner l’impression de te surveiller, j’ai dit timidement : Ziya. Sans un regard pour moi, tu m’as demandé où était la semoule de blé dur. Tu savais que j’étais là, tu ne quittais pas le petit blanc des yeux, comme si aucun petit blanc ne t’avait jamais regardée, que tu ne voulais pas laisser échapper cette bonne fortune. Comme un imbécile, humblement, je t’ai dit où était la semoule de blé dur. Le petit blanc, voyant que je le regardais, a disparu, et toi, tu es partie de ton côté, sans me jeter un regard. .. .. A quoi sert que sur ta demande, j’échange ma place de boueux contre une place de technicien d’approvisionnement ? C’est comme ça que Mme Kader traite son mari ? (avec violence, il va sur Ziya, et du plat de la main, la frappe avec force sur la tête partout où il peut, elle se protégeant de ses bras) Celui qui donne ses yeux, donne son âme. Tu n’as aucun honneur. Comment peux-tu trahir ta race ? Traînée. Je ne m’avilis pas assez, il faut que tu m’avilisses plus encore. Femme de mauvaise vie. Prostituée.
Soudain, Ziya se lève.
Ziya.- (avec violence) Et toi ? Et toi ?Hussein.- (reculant, avec crainte) Quoi et moi ?Ziya.- A midi ? Je t’attends, je fais le repas, je mets la table. Tu arrives, tu t’assieds. Tu es face à moi, à quoi tu passes ton temps ? Tu t’absentes, tu as les yeux ailleurs. Où ton esprit traîne ? Tu t’attardes au magasin ? A qui tu penses ? A cette charcutière, avec laquelle je t’ai vu parler et rire ? Tu crois que ça me fait du bien ? (elle va sur lui, du plat de la main, elle le frappe sur la tête où elle peut, Hussein, les bras le protégeant, échoue dans le canapé de toile) Sale bicot. Maquereau Sale biouf. Sale sidi.Hussein.- ChérieZiya.- (elle le frappe, en rage) Continue tes chéri, je vais te caresser les côtes.Hussein.- Mon chou.Ziya.- (continuant à la frapper, en rage) Ton chou te rentre dans le chou.Hussein.- Mon adorée.Ziya.- (idem) Arrête. Tes sucreries me donnent des caries.Hussein.- Mon trésorZiya.- (idem) Un trésor de claques, oui.Soudain, Hussein se lève, furieux. Ziya recule.Hussein.- Mais qui m’a foutu une grognasse pareille ?Ziya.- (fondant, souriante, écartant les bras, comme une chose d’évidence) Voilà. .. ..(elle va vers lui, lui entoure le cou de ses bras)Mon chéri.
Ils s’embrassent furieusement.Un peu plus tard, au lit, Ziya, couchée de côté contre son mari, Hussein, les bras contre le mur.
Hussein.- (nu, une serviette autour des reins, se levant, à la fenêtre) Côté cour, une mer de barres et de tours. (à travers la porte ouverte de la cuisine) Côté rue, un mer de barres et de tours. Nous traînons la cité après nous, comme une infirmité. Catalogués à jamais : arabes d’une cité. …(s’agenouillant) Par pitié, je ne suis pas exigeant. Qu’on ne nous remarque plus. Qu’on se perde dans la foule. Qu’aucun regard ne pèse plus sur nous. Qu’on soit inconnus parmi des inconnus. N’être plus des Arabes parmi des Arabes, mais n’importe qui parmi n’importe qui. (levant les bras au ciel)Je ne demande pas grand chose.Ziya.- Benkader, tu as tort de te plaindre.Hussein la regarde, interrogatif.Ziya.- (comme une chose d’évidence) Tu m’as.Hussein.- (éclatant de rire, se précipitant sur elle) Les deux bosses de ce chameau sont gonflées. (il saute sur le lit, ils se donnent pour rire de petites tapes)
3
1.SRPJ. Le bureau d’Egletons, il donne un rapport à un agent : A Mr le Préfet, en mains propres, avec la sirène.On entend la voiture avec la sirène partir. Il garde le deuxième rapport en main. Il téléphone de son portable.
Egletons.- Karima. KarimaLa voix de Karima.- Egletons.Egletons.- Tu es prête ?La voix de Karima. – Je suis prêteEgletons.- Le rapport au Préfet a été envoyé. Je porte le second à Tétras. (il regarde une carte postale du château des Princes à Vaduz, coincée dans le cadre de la photo du Président de la République) On te remercie de ta carte du Liechstenstein.La voix de Karima.- J’ai été si contente de ces trois jours.Egletons.- Nous de ta carte… … Je te donnerai le signal.Il place le téléphone dans sa poche, et sort vers le bureau de Tétras.
2.Dans le bureau de Tétras, Tétras lisant le rapport d’Egletons.
Tétras. – Tu as déjà envoyé le rapport au préfet ?
Egletons.- Suivant ses ordres.
Tétras.- (attristé) Où est notre bande d’autrefois ? Il n’y avait pas de femmes dans la police. On était unis comme un poing.Egletons.- Comme un poing, vous dites bien. Nous étions des brutes.Tétras.- Qu’est-ce qu’on se pintait. Qu’est-ce qu’on cocufiait de types. C’était la fête en continu.Egletons.- Il y a eu de certaines séances, dont le souvenir me fait honte.Tétras.- Toute la France allait le dimanche à la messe. Il n’y avait autour de nous que des blancs.Egletons.- Je n’ai pas gardé de cette époque, un si bon souvenir.Téléphone, Tétras prend le combiné.La voix du Préfet.- Commandant Tetras. Le Préfet.Tétras.- (se levant, rectifiant sa tenue) Monsieur le Préfet.La voix du Préfet. – Vous avez reçu comme moi le rapport du capitaine Egletons.Tétras.- Je l’ai sous les yeux, Monsieur le Préfet.La voix du Préfet.- Dans deux heures, perquisition simultanée du dépôt-vente de Choucas et du pavillon de chasse de Baronnies. Baronnies, ce sera pour le capitaine Egletons et le lieutenant Mourad : je leur envoie au SRPJ un maître-chien, un expert administration et assez de gendarmes pour encercler le pavillon. Choucas, ce sera pour vous, commandant : je vous envoie un expert administration, un maître-chien et assez de CRS pour encercler le dépôt-vente. Lorsque dépôt-vente et pavillon seront encerclés, vous me téléphonerez. Mes ordres écrits vous parviennent par moto.Tétras.- A vos ordres.
Tétras raccroche. Il se saisit de son blouson civil, et se hâte vers la porte.
Tetras.- S’ils arrivent quand je ne suis pas là, reçois-les. Je reviens. (Il sort)Egletons va vers la fenêtre, et voit Tétras monter dans sa voiture jaune. Il prend son portable, fait un numéro.Egletons.- (téléphonant) Karima. Karima.La voix de Karima.- Egletons.Egletons.- Tetras vient de partir en blouson civil dans sa voiture personnelle.La voix de Karima. – Je le suis.gletons.- Je croise les doigts. Terminé.
Il raccroche, sort, attend. Arrivent deux maîtres-chiens. On voit apparaître les cars de CRS. 3. Dans une rue, la voiture jaune de Tétras, qui regarde, furieux, dans son rétroviseur. Derrière lui à deux voitures, sur un scooter, un Beur, en survêtement, baskets, casque couvrant, visière blancs, fait de prodiges, doublant à droite, à gauche, lançant son scooter en l’air pour ne rouler que sur la roue arrière, le doublant même lui-même en faisant le singe, faisant entendre à pleine puissance un disque de rap .
Le disque.- Y a un temps pour tout mon frère, y a un temps pour pousser son premier cri un temps pour pousser son dernier soupir, un temps pour s’avoir à la bonne un temps pour s’avoir à la caille. Y a un temps pour tout mon frère, un temps pour envier jalouser un temps pour admirer s’émerveiller, un temps pour s’serrer la ceinture un temps pour s’mettre plein la gueule. Y a un temps pour tout, mon frère, un temps pour haïr exécrer un temps pour aimer chérir, un temps pour verser pleurer gémir un temps pour s’taper sur l’ventre rigoler. Y a un temps pour tout mon frère, un temps pour s’angoisser se dévorer, un temps pour vivre la paix dans l’âme, un temps pour coucher un temps pour découcher. (Puis le CD reprend au début)
Le Beur dépasse Tetras, fait le guignol devant sa voiture, Tétras rage, accélère dépasse le Beur, montrant le poing. Le Beur se retrouve à trois voitures plus loin, à continuer de faire le guignol. Tétras se range de côté devant une poste, descend, va vers une des trois cabines de téléphone public accolées. Le Beur, CD hurlant, dans un virage dérapant, s’arrête pile derrière le triple téléphone, arrête le CD, sans regarder Tétras, va dans la cabine qui jouxte la sienne. Tétras, furieux, lui tournant le dos, colle son dos à la paroi qui les sépare, saisit le téléphone. Le Beur sort du blouson de son survêtement, un minuscule magnétophone transmural, colle la ventouse du micro bas sur la paroi, met en route le magnétophone. Tétras tape le numéro, de la cabine du Beur, on entend le bruit des touches, puis le bruit de la tonalité de chaque chiffre, puis les sonneries, quelqu’un décrocher, une voix féminine dire : Etude de Maître Ecot, j’écoute, Tétras répondre : Commandant Tétras, la voix dire : J’écoute, Tétras répondre en lisant le numéro de la cabine, et raccrocher, poussant la porte, prendre une cigarette , fumer et attendre, en tournant le dos au beur.
Le Beur.- (au téléphone, d’une voix aiguë) Quoi ? .. .. T’es où là ?.. ..Moi, ch’suis, ch’sais pas où. Où qu’t’as dit qu’t’étais ? Ch’t’crois pas. Ah… … Di-don, dans la bicane à côté, y a un bidard, t’sais c’qu’y fait ? Y tube le numéro de la bicane, qu’est tartiné en haut, y raccroche, y attend qu’on le pelle. Téfu téfu. (à côté, le téléphone sonne). ..Dis don, t’as des choses à m’bonnir. J’t’gourdesse. (le Beur se met le dos à la paroi, Tétras et lui sont dos à dos) Ouais (Tétras décroche)Tetras.- (à voix étouffée, mais par le magnétophone, distincte, déférente) Monsieur Baronnies.La voix de Baronnies.- Tétras ? Tétras.- Alerte rouge. Dans une heure, vous serez encerclé. Ils viennent perquisitionner chez vous. Je crois que j’ai été balancé.Voix de Baronnies.- Chacun pour soi, Tétras.
Tetras raccroche, sort, fumant, rêveur, va à sa voiture, jette un coup d’œil sur le Beur, qui dans sa cabine gesticule à la méditerranéenne, et s’en va. Le Beur coupe le magnétophone, ôte la ventouse, enfourche le scooter, et bondit par une rue.
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1.Choucas - Les CRS encerclent le dépôt- vente Choucas, cachés Tétras, le maître-chien, l’expert administration attendent. Les gendarmes encerclent le pavillon de chasse de Baronnies. Karima rejoint en courant Egletons, lui parle, Egletons sourit, lui serre le bras. Sonnerie au portable de Tétras, Tétras lève la main et montre le dépôt-vente. Les CRS investissent le dépôt-vente, Tétras entre dans le dépôt-vente, fait sortir les clients, saisir par 4 CRS les deux déménageurs, par 4 autres Choucas, libère la jeune fille qui était à l’accueil. L’expert va à l’ordinateur, le maître chien commence à fureter.
2 Baronnies. Egletons, portable à l’oreille, lève la main et montre le pavillon. Les gendarmes investissent le pavillon, Egletons se fait ouvrir la grille, libère le portier, s’avance dans la cour, Baronnies descend du corps de bâtiment de droite, s’avance vers Egletons et Karima. Egletons lui parle. Egletons, Karima, le maître chien et l’expert montent dans le corps du bâtiment, suivis par Baronnies, à son tour suivi par deux gendarmes.
3.Dépôt-vente de Choucas.Tetras observant le tout, sans mot dire, pendant que l’expert pose et ouvre son propre ordinateur près de l’ordinateur de Choucas, le maître chien fait renifler à son chien le comptoir, le dessous du comptoir, le réduit derrière le comptoir, fait ouvrir le coffre derrière le comptoir, par Choucas, en vain. Le maître-chien passe avec son chien dans la première partie de l’entrepôt.L’expert.- (consultant l’ordinateur) Monsieur Choucas. Nous retrouvons souvent le nom de 5 de vos clients, domiciliés à la cité, qui déposent des articles neufs. (consultant son propre ordinateur) Ces articles, dont vous avez inscrit les références, ont fait l’objet de dépôts de plainte pour cambriolage.Choucas.- Le règlement de la maison précise que la maison ne saurait être tenue pour responsable, au cas où l’article déposé aurait été volé par le déposantL’expert.- Vous ne demandez pas au déposant, de facture prouvant l’achat ?Choucas.- Certains déposants disaient qu’ils n’avaient pas gardé la facture. Il est difficile de demander aux uns ce qu’on ne demande pas aux autres.Du fond de l’entrepôt, une voix forte interpelle Choucas.Le maître-chien. – Monsieur Choucas.Choucas, pâle, courbant le dos va vers lui, Tétras le suivant. Le maître-chien, derrière un amoncellement de chaises et de pupitres, montre une sorte de vieux confiturier bas, en piteux état, dont la porte en bois, fendue, est fermée à clé. Le maître-chien lui montre la serrure. Choucas sort son trousseau de clé, ouvre la porte : derrière la porte, il y a un coffre-fort rouillé. Le maître-chien lui montre la serrure du coffre. Choucas ouvre le coffre, qui contient une centaine de doses dans des papiers pliés. Tétras fait signe à deux agents de saisir les doses, qu’ils empilent dans un carton, à deux autres d’encadrer Choucas, s’éloigne. On retrouve Tétras, en train de téléphoner.Tétras.- (à Choucas et aux deux déménageurs) Le juge inculpe MM. Choucas, Kurnonski, Mazara premièrement pour recel d’objets volés, deuxièmement pour offre et cession de stupéfiants. (Il fait signe aux agents, qui mettent des menottes à Choucas et aux déménageurs) Le juge ordonne que les scellés soient apposés aux portes de l’entrepôt.Les agents déposent les doses dans la fourgonnette de Tétras, d’autres conduisent Choucas et les deux déménageurs aux voitures de police, d’autres ferment les volets de fer de toutes les portes, y apposent les scellés. Les CRS montent dans les cars, et tout le cortège s’en va. Les clients, sur le parking, interdits, les regardent partir.
4. Pavillon de chasse de Baronnies. Au rez-de-chaussée, la petite partie droite de l’entrée est occupée par le petit appartement du portier, le chien s’attarde au centre de la cuisine, autour de la table, néglige mur et buffets : C’est là sans doute qu’ils la mettent en sachets, dit le maître chien ; la vaste partie gauche, autrefois occupée par le chenil, et dont le plafond en bois est soutenue par seize piliers en bois cerclés de fer, est pleine de meubles de toute sorte, buffets, vaisseliers, commodes, consoles, guéridons, tables de toute taille, chaises de toute taille, tapissées ou non, fauteuils : entre les meubles, sont aménagées d’étroites allées, dans le fond un petit atelier de menuiserie et d’ébénisterie. La maître-chien circule dans les allées, Egletons, Karima sont au pied de l’escalier à observer le maître-chien, admirer les meubles, les piliers, le plafond, Baronnies étant derrière eux, gardé par deux gendarmess. Le maître-chien faisant un signe négatif, Egletons, Karima, le maître-chien, l’expert, Baronnies, deux gendarmes reviennent dans l’entrée, montent l’étroit escalier qui monte au 1er étage. En haut, Egletons, Karima, le maître-chien, les gendarmes s’immobilisent, stupéfaits : tout le premier étage est occupé par un vaste bureau d’un luxe inouï, au plancher, au plafond et aux seize piliers cerclés sombres de chêne ciré étincelant ; meublé d’un vaste bureau à cylindre avec son fauteuil à oreillettes, de deux salons, l’un d’un canapé et de 6 fauteuils de cuir noir de buffle autour d’une table basse à plateau en céramique, l’autre de 6 fauteuils, d’une causeuse, d’une bergère tapissés de tapisserie de Beauvais autour d’une table basse à dessus en marqueterie, d’une salle à manger enfin, à douze chaises à haut dossier droit de chêne autour d’une longue table de chêne, tous les meubles de bois de la salle étant des meubles Louis XVI. Sous les salons, le plancher est protégé des pieds des salons et de la salle à manger, par de blonds tapis de la Savonnerie. Derrière le long bureau à cylindre, aussi longue que lui, est adossée au mur une bibliothèque Louis XVI en acajou, en trois parties, qui aligne des livres de livres anciens. Mais le plus rare, ce dont les couleurs éclatantes donnent à la salle une âme extraordinaire, ce sont, sur les murs blancs, les tableaux, (Egletons, Karima, l’expert, le nez dessus, véifient les touches de peinture et le vernis) originaux : un Carpaccio, un Fra Angelico, un Poussin, un Raphaël, deux Bonnard, deux Vuillard, un Pissaro, un Picasso période bleue, un Caravage, un Bellini, que personne n’a jamais vus, et dont personne ne soupçonne l’existence. Tous vont d’un tableau à l’autre, admirant, s’émerveillant. Passé la stupéfaction, l’ordinaire reprend ses droits : l’expert va au bureau, ouvre les tiroirs, sort les dossiers, s’exclame quel ordre soigneusement rangés et étiquetés. Le maître chien fait flairer à son chien la salle. Egletons inspecte les meubles de dessous, Karima va regarder les livres de plus près. Les livres sont tous reliés d’époque, vélin, plein veau, maroquin, maroquin rouge janséniste, maroquin bleu nuit. En diagonale, elle les consulte, admire. Elle prend le premier en haut à gauche, l’ouvre, dit : Eloge de la Folie d’Erasme 1551, le replace, fait défiler devant ses yeux tous les rangs de livres, dit au passage : Rabelais en 2 volumes, Opera de Virgile, Fables de La Fontaine, Molière en 7 volumes, Racine en 2 volumes, prend le dernier en bas à droite, dit : Saint-Simon en 7 volumes, 1788.Karima.- Pour vous, Mr. Baronnies, les lettres françaises s’arrêtent à Saint-Simon ?Baronnies.- Que voyez-vous, au-delà ?Karima.- Pour vous la vie s’arrête au dernier roi, Louis XVI. Le monde moderne n’a pas d’existence.Baronnies.- Quelle est la grande œuvre du monde moderne, Mademoiselle ? Le désordre universel.Se penchant au bas de la bibliothèque, Karima tire les trois tiroirs, elle éclate de rire : les trois tiroirs sont remplis de magazines, illustrés, livrets, pornographiques. Baronnies rougit, baisse la tête.Karima.- Apparemment, pour vous, la vie ne s’arrête pas à Louis XVI.Tout le monde, Egletons, le maître-chien, les gendarmes s’approchent, tous éclatent de rire.Egletons.- Voyons le grenier.
Laissant l’expert dans le bureau, à la suite d’Egletons, tout le monde revient sur le palier, et s’engage dans l’étroit escalier, qui monte au grenier. En montant le chien commence à haleter, flairer les marches, tirer sur la laisse. 5.Le grenier laisse tout le monde stupéfait, comme le bureau l’a fait, mais pour une autre raison. Le ciel du grenier est une forêt jaune de poutres. Sur chacun des seize piliers de bois cerclés reposent huit poutres, quatre qui vont aux quatre piliers voisins, quatre qui s’élancent pour appuyer les chevrons de la toiture : un chef d’œuvre de charpente. Le grenier sert à Baronnies de remise pour les coffres, les huches, les saloirs, les maies, entre eux sont aménagées des allées. Le chien flaire avec passion le plancher de l’avant du grenier, s’arrête au début d’une allée, tourne tout autour, toujours revient à ce point. Le maître-chien soulève le couvercle des pétrins et des coffres alentour, les sonde pour voir s’il n’y a pas de double paroi et de double fond ; tire le chien par toutes les allées, mais toujours le chien revient flairer le même endroit du plancher. Le maître-chien étudie le plancher, mais les planches sont toutes dans le même état de vétusté, toutes les rainures sont poussiéreuses. Karima lève les yeux vers Baronnies : il regarde à travers la vitre d’un châssis à tabatière. Elle dit à Egletons : Nous brûlons, il a les yeux ailleurs. Egletons, le maître-chien soulèvent le couvercle des coffres, huches, pétrins en élargissant le cercle. L’expert apparaît, Egletons va à lui.
L’expert.- J’admire combien Mr Baronnies est ordonné. Dans le dossier factures, j’ai à son nom, deux factures d’achat, établies à Epinal, et qui datent d’il y a quatre ans, d’une R21 d’occasion, et d’une caravane familiale d’occasion. Dans le dossier assurances, j’ai à son nom, une assurance pour ces deux véhicules. Dans le dossier taxe foncière, j’ai, à son nom, la taxe foncière que Mr Baronnies paie pour un hangar, situé à 4 km d’Epinal. Je signale que les Vosges jouxtent la frontière belge.Egletons.- (félicitant l’expert) Bravo. Rentre, téléphone aux stups d’enquêter à Epinal.
Sort l’expert. Egletons et le maître chien ouvrent toujours coffres, pétrins, les soulevant. Karima, toujours en admiration devant la charpente, essaie de comprendre l’idée du charpentier, étudie les poutres et leur emboîtement.Puis soudain : J’ai l’impression qu’il y a là une poutre qui ne sert à rien. Elle montre une poutre horizontale, qui va d’un pilier vers un chevron. Egletons la rejoint. A l’extrémité, la poutre ne s’engage pas dans le chevron, il y a un interstice entre l’extrémité de la poutre et le chevron, l’extrémité de la poutre repose sur un socle massif cloué dans le chevron. Karima, de son index coudé, cogne contre la poutre ; cogne contre une autre poutre, utile celle-là ; recogne contre la première, le bruit est nettement différent. Elle avise une échelle en bois dans un coin du grenier, la dresse contre la poutre, y monte, regarde le dessus de la poutre, l’étudie, tire vers l’avant une plaque de tôle aussi longue que la poutre, la laisse tomber, soulève une savonnette de poudre. Egletons, le maître-chien, les gendarmes, fascinés, ne quittent pas des yeux la savonnette. Karima mesure des yeux le nombre de piles de savonnettes : A vue de nez, il doit y en avoir 200, ce qui fait 50 kg. Soudain, on entend, quelqu’un qui dévale à toute vitesse l’escalier de bois, manquant, sautant des marches. Baronnies, cria Karima. Les agents se précipitent. On ne trouve Baronnies nulle part. Il n’est pas sorti du corps de bâtiment, ni de la propriété, les CRS de garde en témoignent.
Egletons.- Les gens de l’époque étaient un peu gamins. Ils aimaient beaucoup jouer à cache cache.
Toute la journée se passe à sonder les murs du bureau : en vain. Egletons : on l’aura tôt ou tard, établit une garde serrée autour de la propriété, dans la cour, dans l’escalier, dans le bureau. Puis téléphone au substitut, lequel avise le juge, qui inculpe Baronnies de trafic de stupéfiants, et ordonne d’apposer les scellés sur la grille et les portes du pavillon, ainsi que dans le Marais sur la porte du magasin d’antiquités ; téléphone au Préfet, qui se réjouit bien de tout cela, Egletons ajoutant qu’en Baronnies, on avait le trafiquant, mais sans doute aussi l’importateur, et donc tout le réseau , et il lui fait part de la découverte de la R21 et de la caravane familiale et du hangar près d’Epinal. Egletons fait transporter les savonnettes dans le coffre de la voiture de police, s’en va. Karima reste au pavillon, cherche avec les gendarmes Baronnies toute la journée, ne le trouve pas, fait apposer les scellés sur toutes les portes du pavillon et sur la grille, organise une surveillance autour de la propriété,puis s’éloigne.
5. A Epinal, la brigade des stupéfiants est à l’œuvre. Elle découvre le hangar, dans le hangar la R21 et la caravane, découvre dans la R21, sur le siège arrière, des animaux en peluche, des puzzles pour enfants, un lange, une tétine, passe les deux véhicules au chalumeau, à la loupe, au pinceau. Elle découvre que la R21 avait été dotée d’un moteur neuf, que R21 et caravane avaient été surhaussées. Elle découvre une cache sous la roue de secours de la R21, une autre dans le toit de la caravane, enfin que dans ces deux caches,il y a des traces de poudre d’héroïne. Ils attellent la caravane à la R21, prennent une photo, parcourent Epinal en montrant la photo aux passants, trouvent celui qu’on avait vu au volant de la voiture : c’est un Vosgien, chômeur et divorcé, qui habite seul. Par l’interrogatoire, ils apprennent, que c’est lui qui importait l’héroïne depuis Amsterdam, pour le compte de Baronnies, et que pour son dernier voyage, il avait loué une femme et ses 3 enfants, âgés de 8 mois, 3 ans, 8 ans.
6.Au SRPJ, la Préfet présent les félicitant, les journalistes les photographiant, tous, Tétras, Egletons, Karima, les agents fêtent le succès de l’opération, Tétras offrant le champagne. Lorsqu’ils sont entre eux, Tétras fait signe à Karima, qui le suit dans le bureau d’Egletons.Tétras.- Tu m’as fait une cachotterie, Karima. .. .. Tu ne m’as pas dit que tu étais la sœur de Soliman et d’Aziz Murat. En t’appelant Mourad, tu as fait une usurpation d’Etat-Civil.Karima.- C’est inexact, Commandant. Ma famille s’appelle Mourad, dit Murat. En entrant en France, ma mère, à l’imitation du maréchal et roi de Naples Joachim Murat, a voulu franciser le nom de Mourad. Le service d’Etat-Civil de la Mairie de la Courneuve l’a autorisé à s’appeler Mourad dit Murat.Tétras.- Tu n’as pas voulu franciser ton nom ?Karima.- Je suis française de nationalité, mais algérienne d’origine. Je n’ai pas voulu renier mon origine.Tétras.- Tu sais que ça ne prêche pas en ta faveur.
Devant Karima, il va au mur, s’approche des 2 cartes postales, qui avaient été envoyées à Egletons par Karima, les retourne, examine leur provenance. Regarde Karima, qui soutient son regard.
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1.Ecole de commerce et de gestion. La directrice a été une beauté un certain nombre d’années, dans un lointain que, faute de voir passer le temps, elle s’imagine, à tort, encore proche. Ses yeux châtain possédent encore toute leur vivacité, mais elle s’est épaissie des joues, du menton, des hanches. Elle se sait 5 à 6 kg de trop, mais elle se disait qu’elle pourrait faire du régime quand elle le voudrait, et qu’il suffise qu’elle le décide, le problème, c’est qu’elle ne le décide jamais. Elle est toute amusée, de voir non sur la route à la verbaliser, mais devant elle, en quémandeur, son képi sous le bras, un commandant de police.
La directrice.- (flattée ; consultant une fiche) Karima Mourad. Elle ne s’est pas signalée durant sa scolarité, donc elle a donné toute satisfaction. Elle a obtenu son BTS d’assistante de direction à 20 ans. Je me souviens d’elle : elle était très tentée de faire le théâtre. J’ai tenté de la déconseiller : les écoles de théâtre sont des entonnoirs, on y entre à flots, on en sort au compte-goutte. Mais on a beau forcer une aiguille aimantée d’indiquer une autre direction, toujours elle revient vers le Nord. Elle n’a pas voulu en démordre.
Tétras.- Savez-vous les postes qu’elle a occupés, son BTS obtenu ?La directrice.- Certaines de nos élèves nous en informent, elle, non.Tétras.- Nous savons, par les cours par correspondance pour la préparation au concours de lieutenant de police qu’elle se faisait envoyer, qu’elle a été à Lille, Rennes et Lyon.La directrice.- Je ne peux pas vous en dire plus. Navrée… … Elle suivait des cours du soir de théâtre à l’école Sonnen.Tétras note, se lève tout souriant, salue réglementairement, en s’inclinant, la directrice, toute heureuse, s’incline aussi, le raccompagne.
2.Ecole de théâtre. Petite salle de répétition, au fond une estrade, des élèves. Au premier plan, Sonnen, longs cheveux bouclés retenus sur la nuque par un élastique, ventru, très sympathique, et Tétras, son képi sous le bras.Sonnen.- Karima. Je n’ai jamais vu une élève, qui ait fait un tel curieux parcours. Lorsqu’elle s’est présentée, elle m’a frappé par sa beauté, et sa présence, les autres étaient des maigrichons et des maigrichonnes à côté d’elle. [on voit en demi-image la scène décrite] Mais lorsque je l’ai fait aller, traverser la scène, hélas : elle ne savait quoi faire de ses jambes, de ses épaules, de ses bras, elle se regardait si bien qu’elle ne se voyait plus, j’en étais désolé. Pour l’occuper, je lui ai donné des bouts de scène, de petits rôles, je souffrais pour elle, elle les jouait trop, passionnait son texte, même pour dire fermez la porte, elle vibrait de la voix, je souffrais pour elle. Mais la deuxième année, changement complet de décor : de la chrysalide est sorti un merveilleux papillon. Sans que j’aie su comment ni pourquoi, elle a su soudain jouer, magnifiquement. Elle jouait si bien tous les rôles, de Bérénice à La Mère Courage, que je me suis demandé comment elle pouvait être, dans la vie. Elle mettait la même passion à se costumer, se maquiller, se poser des postiches. Elle était si parfaite, que je songeais à fonder une troupe avec elle, quand elle est venue me saluer et me remercier. Son but n’avait jamais été de jouer du théâtre, mais d’apprendre à jouer. Dans la vie, elle disait, il faut savoir jouer la comédie, comme il faut savoir nager, danser, conduire. Je pense souvent à elle, (avec une moue de regret) et elle est lieutenant de police. (réalisant que Tétras est officier de police) Pardonnez-moi.Tétras.- (désenchanté) Oh, vous savez.
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La nuit. Dans une usine désaffectée de la Courneuve. Baronnies, non rasé depuis plusieurs jours, ses vêtements salis et chiffonnés.
Baronnies.- (errant, vagabondant dans le vent et la pluie) S’accrocher à l’art des morts, c’est s’accrocher à une époque morte. L’art vrai, c’est l’art palpitant, qui frissonne, souffre, vit. Moine au cœur de pierre, à l’abri de la clôture de mon couvent, je jouissais de mes belles ogives de pierre, de mes chants grégoriens, par la grâce de la drogue, j’ai été jeté dans le siècle, pelé, épluché, la pulpe à vif. . . Peintures, œuvres d’art, meubles, livres, pavillon de chasse, magasin, saisis, proscrit, giflé, claqué de mornifles, de giroflées de vent, fouetté fustigé comme ces arbres échevelés, comme ces nues qui galopent sur la plaine du ciel, ai-je jamais été plus heureux. …Drogué comme ceux que je droguais. Drogué jusqu’à la gorge. Plein comme une barrique. Soûl comme un Polonais. Comme je comprends les tox : gloire royale, béatitude divine… ..Sauf qu’à leur différence, malin, moi, je me sèvre quand je veux. Ce ne seront jamais quelques piqûres qui m’asserviront. Je suis maître de moi comme de l’univers. Il suffit que je le décide, comme St Georges, je t’écrase du pied, dragon de la drogue, comme un serpent. Plus tard. Baronnies.- (dans un coin, essayant) Qu’est-ce qui se passe ? Je suis pris d’une envie continuelle de lâcher de l’eau, et je lâche trois gouttes. (dans un coin, le pantalon baissé, puis, se levant, regardant ce qu’il a déféqué) Je suis pris de l’envie continuelle de déféquer, et je défèque du sang. … … (Il fait quelques pas, s’arrête, des deux mains presse son cœur) Mon cœur, s’il te plaît, ne bats pas si vite, tu abrèges ma vie… … Vois, je ralentis, ralentis avec moi. .. .. (respirant lentement) Vois, je ralentis mon souffle, veuille ralentir avec mon souffle. .. .. S’il te plaît ne galope pas comme ça, tu vas m’achever. … Doucement, mon cœur, tu vas te rompre… … (ricanant) Je me sèvrerai facilement, il suffirait que je le veuille : serment de drogué. Il faut être piqué, pour croire qu’on peut ne plus se piquer. … …(Il s’agenouille, marche à genoux, priant à droite à gauche) Déesse héroïne, je te demande pardon. Pénitent, pieds nus, je t’implore. Fais que je revienne à moi : reviens-moi… … Dieu opium, sors-moi de cet enfer, où je brûle vivant. Poudre de Morphée, réveille-moi de ce cauchemar, rendors-moi. Sainte poudre insecticide, dévore ces insectes qui me dévorent… … Dieu papaver somniferum, fais que je communie de nouveau sous ta sainte espèce, afin que je retrouve la paix de mon coeur. Blanche déesse, je me convertis à tes amours. Gente dame, je suis à nouveau ton vassal, je te jure obédience. … … Précieux sac de capsules, j’ai blasphémé contre toi, lève ton interdit. J’ai outragé ta divinité, j’ai proféré contre toi des imprécations, et tu m’en châties justement, je t’en demande humblement pardon. (en raclant, il ramasse de la saleté au sol, et s’en enduit la figure) Je suis ton esclave repentant. J’étais si fort de tes forces que j’ai cru que je pouvais me libérer de tes contraintes : en cela, je confessais ma dépendance… … Je professe que l’homme est fait pour vivre sous tutelle, son corps sous tutelle de nourriture et de boisson, son âme sous tutelle de drogue, de quelque beau nom se nomme cette drogue. (touchant la terre de son front) Je fais amende honorable, jalouse déesse.
Il s’avance dans la cité, sort un billet de sa poche, va vers un dealer.Baronnies.- S’il vous plaît, joli jeune homme, un sachetLe dealer.- (riant) Pépé. T’es pas piqué de te piquer encore à ton âge ?Baronnies.- (à genoux) S’il vous plaît, Monsieur.(joignant les mains) Je vous en prieLe dealer.- Y a plus fou qu’un jeune fou : c’est un vieux fou. (Il va chercher un sachet à un soupirail et le donne) Tu me fends le cœur, tiens, explose-toi.
Baronnies veut lui donner le billet.
Le dealer.- C’est la fête des grands-pères, pépé. C’est cadeau.Baronnies se réfugie dans un coin sombre, ouvre le sachet, sniffe la poudre, ses narines saignent. De part et d’autre de la rue, Egletons à leur tête avancent trois agents de police. Ils se dirigent vers Baronnies, Baronnies va vers eux en levant les mains. Ils lui mettent les menottes, l’emmènent. 6 Plein jour, plein soleil.
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Un bistro. Karima, au comptoir, devant une bière.. Elle est rejointe par Egletons, qui commande aussi une bière.
Egletons.- Le dossier Baronnies aux archives, et Baronnies au trou : à toi.Karima.- A toi.Egletons.- (sortant de la poche de son blouson une carte postale) On te remercie de ta carte de Suisse.Karima.- J’ai été tellement ravie de ces deux jours.Egletons.- Tu aimes bien les paradis fiscaux.Karima.- (éclatant de rire) J’adore. C’est le seul espace de libre dans notre économie libérale… … (Ils rient tous les deux.) Tout a tellement bien abouti. Tu ne peux savoir comme la chance m’a bénie.Egletons.- Tu es à l’IUFM ?Karima.-(toute réjouie) Oui-i.Egletons.- … .. Cette retraite qui s’approche, j’ai peur, va être ma mort. Quoi faire, qui ne soit pas dérisoire ? J’aimerais tellement être pris par quelque chose…Karima.- Tu ne jouais pas de l’accordéon dans le temps ?Egletons.- Si.Karima.- Est-ce que tu accepterais d’accompagner un petit spectacle que je donne ?Egletons.- Tu m’inviterais ? Avec joie. Et comment. Avec plaisir. .. .. Laisse-moi le temps de m’y remettre.
Ils terminent leur bière, et sortent, tout de bonne humeur.
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1.Le nouvel appartement de trois pièces d’Youssouf et Aïcha Mourad, dans le 20°. Youssouf à la fenêtre, Aïcha, joyeuse, faisant le tour de l’appartement, avec Karima.Youssouf.- Je hais ça. C’est une offense, pour une fille, de payer à son père ce que son père n’a pas pu se payer. .. ...(à Aïcha) Je n’oublie pas que nous sommes deux. Aïcha. Tu as subi la cité tous les jours, jour après jour, moi j’y échappais en allant au travail. Il est juste que ton opinion prédomine.Aïcha.- C’est plus beau que ce que je pouvais rêver. Mais si ça te déplaît, ça me déplaît aussi.Youssouf.- Pour ta mère, j’accepte. .. ..(à Aïcha) .. Permets que je grève ton nouveau domaine d’une servitude, laisse-moi m’échapper quand je voudrai.Aïcha.- (allant à Youssouf, l’embrassant) Je sais combien ça te coûte. Merci.Youssouf.- (les embrassant sur le front) A ce soir.Il sort, mettant une cigarette dans sa bouche, toussant à en vomir. Les deux femmes en sont toutes affligées.Aïcha.- (allant, venant, pour changer de sujet) Faire le ménage ici, je me réjouis d’avance. (elle va à la fenêtre de la cuisine, montre les maisons) Regarde les maisons : pas une pareille. On dirait une bibliothèque, avec toutes sortes de livres : un petit gros dictionnaire de poche, un roman honnête, un mince essai, un long cahier plat qui s’élève tout haut. Là-haut, la fenêtre toute seule : elle est habitée. Je suis folle de ça.Elle revient sur le devant, ouvre la fenêtre sur la rue. En face, sur le trottoir, Jaufret de St Junin, en imperméable plastique transparent sur un jean et un polo blanc,usagés mais propres tenant un vieux vélo, a la tête levé vers elle. Aïcha interroge des yeux sa fille.Karima.- Ce jeune homme me suit depuis un certain temps. Tranquillise-toi, il est timide comme un chat sauvage… … Veux-tu que je vienne ce soir ?Aïcha.- J’aurai beaucoup à ranger.Elles s’étreignent, Karima sort.
2 . En bas de la maison, Karima sort, Jaufret la suit. Au détour de la rue, Karima s’engage dans le parc de Belleville, Jaufret la suit. Karima se retourne et va vers lui.Karima.- Bon. Vous me suivez.Jaufret.- Ce serait plus convenable de vous précéder, mais je crains qu’alors vous ne me suiviez pas. Karima.- Vous suivez une inconnue.Jaufret.- Je connais bien plus l’inconnue que l’inconnue le croit. Vous êtes Karima Mourad, la fille d’un ouvrier algérien, qui s’est retrouvé au chômage par la faute de mon père.Karima.- Vous, vous êtes Jaufret de St-Junin, le fils du traider, qui a licencié mon père. Quand je me suis aperçue que vous enquêtiez sur moi, et que vous me suiviez, je vous ai suivi aussi, quoiqu’avec avec plus de discrétion.Jaufret.- Si je n’avais pas été indiscret, nous ne serions pas à nous parler … .. Depuis le temps que je vous suis, plus votre silhouette devant moi se précise, plus je m’attache à vous. J’ai longtemps cherché à résoudre votre charade : j’ai trouvé votre premier, votre second, mais je suis loin d’avoir trouvé mon tout... Vous ne dites rien. (Karima se tait) Il est vrai que celui qui fait quelque chose, il ne le fait pas pour un biographe , ni pour un journaliste, ni pour un admirateur, mais il le fait pour que soit fait ce qu’il fait… …Vous avez fait preuve d’un courage fou.Karima.- Vous, vous avez quitté place, rang, fortune, vous avez fait preuve d’un courage rare.Jaufret.- Pas du tout. Pas de courage, de plaisir. J’ai autre chose en tête qu’à faire fortune. Je me toque d’une marotte.Un silence. Hésitations. Regards en oblique de chacun sur chacun.Jaufret.- En ennemis voisins, du haut de nos miradors, par-dessus la frontière, nous voilà à nous observer par les jumelles. J’enverrais volontiers mes yeux en députation faire des offres d’alliance à l’ennemi, si je ne craignais que vous n’ayez envers les nôtres une haine trop justifiée.Karima.- L’arrogance du père St-Junin, convertie en humilité du fils St-Junin, est bien proche de l’humilité de la famille MouradJaufret.- Remarquez, il y a un trait qui nous unit : nous n’avons rien ni l’un ni l’autre.Il sourit largement et tend la main.Jaufret.- Nous pourrions signer un concordat.Fondant devant le sourire, Karima tend la main.Karima.- (y répondant) Nous signons le concordat.De concert,avec hésitation, ils se tournent le dos, Jaufret remontant dans la rue, et enfourchant son vélo, Karima, descendant le parc.Karima.- (en descendant, off, souriant) Ce sourire. Qu’est-ce qui se passe ? J’irradie, je rayonne, depuis la métropole de la tête, jusqu’aux colonies de mes pieds. Puisse ce soleil ne jamais se coucher sur mon empire. Je suis folle de ce jeune homme. (Elle regarde en riant les arbres, l’herbe, les fleurs, le ciel) Ai-je jamais vu toute cette débauche ? Je découvre votre vert sombre, arbres, votre vert tendre, herbe, votre rose tendre, roses, ton bleu d’azur, ciel. (elle rit, danse) Maman, comment as-tu pu laisser ta fille descendre dans la rue toute seule ? Réveille-toi ma fille, c’était un cauchemar... Gamine effrontée, aux 400 coups, aux aisselles et au pubis du poil me poussé, du sang me coulé, mes hanches s’élargissent, ma poitrine s’arrondit : me voilà créée femme, celle dont il a été dit : ta convoitise te poussera vers ton mari. J’aime. Je sais ce que c’est aimer .... Qui dit homme blanc, dit infidèle. Il n’y a pas de joli homme blanc, qui n’ait un peu trop l’envie de plaire. Race blanche impudique, tu braves l’honnêteté. Qui dit blanc, dit volage. Si je me laisse aller à l’aimer, la jalousie ne va-t-elle pas me déchirer le cœur ?.. ... …Il est quelque part, il sourit à d’autres. Puisse-t-il me sourire aussi à moi. Comment le rencontrer, comme si c’était par hasard... ..(elle s’éloigne en riant et dansant)
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1.La cité. Une tour. Un étroit F1. Soliman sonne, Djamila entrouvre la porte, voyant Soliman, elle l’ouvre grande, s’arrange les cheveux.Djamila.- (ouvrant les bras, heureuse) Soliman.Soliman.- (réticent, restant sur le palier, de l’index montrant l’appartement) Le braillard ?Djamila.- Il dort, tranquillise-toi. (Soliman entre, Djamila : Bonjour, l’embrasse sur les lèvres, Soliman se laisse faire, regarde vers la chambre du fond en fronçant les sourcils ? Sur un ton de reproche) Tu m’aurais prévenue, je t’aurais préparé un repas.Soliman.- (les sourcils froncés) J’ai pas le temps.Djamila.- Je peux te servir quelque chose ?Soliman.- J’ai pas le temps, j’te dis.Djamila.- Il y a une chose que j’ai apprise avec le temps : t’attendre. Et vois comme je suis récompensée : tu viens.Soliman.- T’as trouvé un imbécile de blanc, honnête, qui travaille, à vous fourguer, toi et le petit, comme je t’ai demandé ?Djamila.- Je t’avais répondu. Quand on t’a connu, on n’a plus envie de connaître quelqu’un d’autre.Soliman.- Sauf que je suis puant, repoussant, égoïste, je ne pense qu’à moi.Djamila.- Je t’en approuve si bien, qu’en plus que tu t’aimes, je t’aime aussi.Soliman.- Je parle d’un mariage économique. Je te verrais bien un gars bon et con, honnête travailleur, qui gagne bien, et qui t’emmerde de sa présence continuelle.Djamila.- Pourvu que j’aie de temps en temps le présent de ta présence, je préfère ce présent-là à n’importe quel avenir avec qui que ce soit de sûr… .. Tu m’aimes un peu, Soliman ? (Soliman ne répond pas) Je te parle. Tu m’aimes un peu, Soliman ?Soliman.- (redescendant sur terre). .. ..De temps à autre, j’aime bien te baiserDjamila.- (ironique) J’aime que tu aimes au moins ça.Soliman.- (regarde sa montre, montrant de la tête la chambre du fond) Ca lui fait quoi comme âge ?Djamila.- (sur un ton de reproche) Soliman.Soliman.- Tu veux que je bêle devant le veau ?Djamila.- Il va sur ses 11 mois. Tu veux le voir ?Soliman.- Quelle horreur. Des cris, de la bave, des rots, de la pisse, des selles. Pitié . ..(un temps) ..Ca parle ? .. .. Je sais pas, moi.Djamila.- Il sait dire papa.Soliman.- Tu pèses un peu trop. Sois moins lourde ..(un temps) ..Ca marche ?Djamila.- Il se met debout dans son parcUn temps.Soliman.- Il a toujours des couches ?Djamila.- Je pense que cet été il sera propre. (Soliman fait une mine dégoûtée) Sans vouloir te vexer, tu a été un nourrisson, toi aussi.Soliman.- Pas sur ma demande.Djamila.- Excuse-moi, mais lui, sur la sienne, non plus.Soliman.- Mais avec ta permission.Djamila.- Tu ne t’y es pas opposé.oliman.- Un enfant, c’est l’affaire de la femme, nous on rend seulement la chose possible. .. .. Nous baisons, vous accouchez. C’est comme ça. .. .. Tu travailles toujours ?Djamila.- Je fais les gros travaux chez deux femmes âgées une fois par semaine, le ménage et le repassage chez un vieux monsieur deux fois par semaine, je garde des enfants le mercredi et le samedi.Soliman.- Tu as de quoi vivre ?Djamila.- Largement. (elle va vers le buffet) Tu as besoin d’argent ?Soliman.- (furieux) Tu me prends pour Judas et ses 30 deniers ? Ne fais pas celle qui se sacrifie. Ne cloue pas tes mains et tes pieds sur une croix, ne t’enfonce pas une couronne d’épines sur la tête, s’il te plaît. .. .. (il regarde sa montre) Habille-toi, et le gosse, vite. On doit être à la mairie dans 20 minutes.Djamila.- A la mairie ?Soliman.- N’ouvre pas la bouche, tu fais entrer les mouches. (criant) Pas un mot. On se marie. Grouille.Djamila.- Oh SolimanSoliman. – (hurlant) J’ai dit : pas un mot. Ca me fait assez suer. Presse.Djamila.- (prenant une robe d’été dans le placard, allant à la salle de bain, laissant la porte ouverte) Tu me disais que jamais on ne se marierait.Soliman.- Les cartes ont été redistribuées. Je suis devenu quelqu’un que sa femme et son fils peuvent respecter… …(montrant tables, chaises, canapés) Il faudra jeter toutes ces saletés en panneaux de particules. J’ai meublé la maison de beau noyer.Djamila.- (qui cherche le petit, l’habille, apparaissant) La maison ?Soliman.- J’ai un domicile, où je peux reconnaître ma femme et mon fils, aux yeux de tous. Ferme la bouche, aie l’air intelligente. (regardant sa montre) Vite, on a juste le temps d’arriver en voiture.Djamila.- En voiture ?Soliman.- (allant vers la porte) Nous voilà devenus de vrais Français. Je suis enfin un mari et un père dont la femme et le fils peuvent être fiers.Ils sortent.
2. La cité. Une tour. L’F2 de Ziya et de Hussein. Ziya à la cuisine. On entend qu’une clé est introduite dans la serrure de la porte d’entrée. Entre Hussein. Ziya va à lui.Hussein.- Je demande pardon à la chaîne. J’enrageais de n’être jamais reconnu. Je pensais que mon travail acharné, mon assiduité, ma serviabilité étaient ignorés. Je croyais qu’ils n’avaient d’yeux que pour ceux, au tour d’eux, qui les flattait, les flagornait. Je bats ma coulpe. Ils m’ont distingué. Ils m’ont promu au-delà de tout ce que je pouvais espérer. ..(solennellement) .. Ziya, j’ai été nommé directeur de l’hypermarché.Ziya.- (à qui cela ne fait ni chaud, ni froid, qui retourne tranquillement dans sa cuisine) Arrête tes blagues idiotes.Hussein.- Je te jure sur ta tête que c’est la vérité. Moi même, je n’en ai pas cru mes oreilles. Le directeur m’a montré le télégramme. Lui a été nommé à Marseille, et moi j’ai été nommé à sa place. J’aurai ma lettre de nomination et mon contrat d’embauche d’ici deux trois jours.Ziya.- Pauvre andouille.Hussein.- (allant à un bloc-notes posé sur le buffet) Andouille, je note. Tu avais dit qu’on ne s’insultait plus. Signe.Ziya.- Andouille est un terme de charcuterie. Une andouille, c’est une partie d’intestin de porc, farci de boyaux de porc et de veau, coupés en lanières. C’est toi. Prouve-moi le contraire.Hussein.- La preuve, que je dis la vérité, c’est que sur mon passage, dans le magasin, tout d’un coup,il y a bien des yeux méchants et bien des bouches gentilles.Ziya.- Il faut être complétement crétin.Hussein.- (allant au buffet) Cette fois, je note.Ziya.- Crétin est un terme médical. Il désigne un arriéré mental, qui souffre d’un retard de développement. Tu en as tout les symptômes. Prouve-moi que c’est faux.Hussein.- J’attendrai que le contrat d’embauche te convainque.Ziya.- Si tu ne me racontes pas de craques, de deux choses l’une, ou c’est une erreur, ou c’est une farce… .. (lui tirant l’oreille, elle l’emmène devant le miroir de la salle de bains) Tu t’es déjà regardé ? Bougnoule, raton, bicot, sidi, une pulpe d’avocat, un tronc de figuier. Il faut être un Ali-Baba pour croire une ânerie pareille. .. .. Ta couleur ? Grain de café, pas même grain de café, grain de chicorée. Gris, une cendre de cigarette, on tape un peu dessus, elle tombe. De la poussière, on passe le chiffon dessus, et on le secoue par la fenêtre.Hussein.- Tu as raison. C’est in vraisemblable. Ce doit être une erreur. Je ne dis plus rien
3. Quelques jours plus tard. Dans le 20°, au bas de la maison, où Jaufret habite une mansarde. Sur les murs, à la craie, des JAUFRET avec des cœurs transpercés de flèches. Jaufret sort de l’immeuble, regarde son nom, et les cœurs. Sort justement de sa cachette à ce moment-là Karima.Karima.- (passant à distance, se retournant, à Jaufret) Mais il me sembleJaufret.- (à Karima, souriant, allant à elle) Que mes yeux ne me trompent pas. Karima lui montre les inscriptions. Jaufret.- Je me demande quel vandale dégrade les murs.Karima.- C’est sans doute une fille timide, qui n’ose pas se déclarer. Vous ne voyez pas, par hasard, un fille qui se dresse sur la pointe des pieds, et qui essaie d’attirer votre attention ?.. ..Pauvre fille, elle est bien à plaindre : un coeur percé d’une flèche.Jaufret.- Vous ne trouvez pas que c’est un peu d’une gamine ?Karima.- Je trouve l’image assez parlante. Elle est moins impudique que les mots. .. .. Vous dites vandale, c’est écrit à la craie, ça s’efface comme un rien. Au Sacré-Cœur, couronné d’épines, Paris a consacré une basilique, un fille peut bien lui consacrer un dessin.Elle s’éloigne. Jaufret la suit.Jaufret.- Dans mon dénuement, est-ce que je peux tendre la main ?Karima.- Vous pouvez.Jaufret.- Est-ce que je peux vous quémander, si vous éprouvez un petit quelque chose pour moi ?Karima.- Si vous me demandez seulement si j’éprouve un petit quelque chose, vous n’êtes pas un mendiant si démuni que ça.Jaufret.- Je quête un petit peu, par crainte, que vous ne me refusiez plus. Karima.- Si je vous donne davantage, vous jetterez le surplus ?Jaufret.- Je me le garderai au contraire précieusement.Un silence.Karima.- Tout ça, c’est bien joli. On ne sait même pas si vous êtes libre.Jaufret.- Le fils a récusé son office de fils, le jeune homme est libre.Karima.- La fille et la sœur ont fait leur office, la jeune fille est libre.Un silence.Karima.- Moi, enfermée dans ma chambre, sous ma lampe je ne suis penchée à n’étudier qu’une chose : vous… … Vous, vous êtes dehors, à tourner la tête, sourire à tout le monde.Jaufret.- A qui la faute ? Suspendu là-haut, de votre astre tout sur terre reçoit chaleur et lumière. Comment ne sourirais-je pas à tout ce qui reçoit vie de vous ?Un silence.Karima.- J’ai maigri. Vous êtes rose, bien en chair. Vous vous portez bien.Jaufret.- A cause de vos fêtes de Pâques, je suis arrivé à la fin de mon carême. Ne me reprochez pas d’avoir repris appétit.Un silence.Jaufret.- Si nous laissions le silence poursuivre la conversation ?Karima lui sourit, ils s’éloignent, on les voit se rapprocher et s’eloigner.
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Le cabinet du Préfet. Le Préfet. Entre Tétras.
Tétras.- (saluant réglementairement) Monsieur le Préfet.Le Préfet.- Commandant, au moment où vous me demandiez audience, je vous convoquais. .. ..Parlez.Tétras.- A vrai dire, Monsieur le Préfet, j’hésite. Mes allégations risquent d’être critiques envers l’un des miens. Seule la justice me presse… .. Il s’agit du lieutenant Mourad.Le Préfet.- Je vous écoute.Tétras.- Je vous exposerai certains faits troublants. Le premier, qui est à l’origine de mon enquête, est ma découverte que Karima Mourad est la sœur de Soliman, d’Aziz, et de Ziya Murat.Le Préfet.- C’est connu comme le loup blanc.Tétras.- Je n’en aurais pas fait autrement état, si à ces trois personnes, Soliman, Aziz, et Ziya Murat n’était survenue, en même temps une étrange rare bonne fortune… … Par Dieu sait quelle opération du Saint-Esprit, Soliman le caillasseur, l’incendiaire, le chef de bande, s’est retrouvé, du jour au lendemain, directeur d’un Garage Mourad, qui emploie 72 personnes ; Aziz Murat, toximane récidiviste, déchet humain, du jour au lendemain, et à la même époque, s’est retrouvé romancier d’une « Mauresse », éditée, louée par le plus hargneux des critiques, proposée pour le prix Goncourt ; le mari de Ziya, enfin, technicien de surface inculte, s’est retrouvé, du jour au lendemain, toujours à la même époque, directeur de l’hypermarché, dont il était technicien de surface. La coïncidence de ces trois réussites extraordinaires m’a paru étrange. … … J’ai tenté de remonter des effets aux causes. Trois sociétés ont promu ces trois frères et beau-frère. La première, qui a propulsé Soliman Murat à la direction du Garage Mourad, est passée sous le contrôle d’une holding, créée il y a trois mois au Luxembourg. La seconde, la société de presse, qui a fait réécrire le roman « La Mauresse » d’Aziz Murat par un nègre, l’a édité, et qui, d’après les informations non démenties de certain journal, a soudoyé un critique célèbre, ainsi que 7 des dix Académiciens de l’Académie Goncourt, est passée sous le contrôle d’une holding créée il y a un mois en Suisse. La troisième, la chaîne d’hypermarchés, qui a propulsé le mari de Ziya à la direction de l’hypermarché, est passée sous le contrôle d’une holding créée au Liechtenstein, il y a deux mois. Or, ces trois pays ont une même caractéristique : le secret bancaire… …Or, j’ai trouvé, dans le bureau du capitaine Egletons, épinglées au mur, trois cartes postales que le lieutenant Mourad lui avait envoyées de Luxembourg, du Liechtenstein, de Suisse, il y a respectivement trois, deux, un mois… …Je me suis donc intéressé de plus près au passé du lieutenant Mourad. J’ai appris, qu’avant d’être lieutenant de police, Karima Mourad avait acquis dans une Ecole de commerce et de gestion, un BTS d’assistante de direction. Mais chose étrange, dans les 4 années, qui ont suivi, je n’ai pas pu trouver trace, en France, d’un quelconque emploi de secrétaire de direction, qu’elle aurait exercé : sur son CV, elle avait écrit, que durant ces 4 années, elle avait vagabondé en France, sans exercer d’un emploi, elle n’avait donc pas cotisé à la Sécurité Sociale, ni payé d’impôts, mais c’est une chose dont je doute... ..Pendant les deux dernières de ces 4 années, elle s’est fait en effet adresser un cours par correspondance pour la préparation au concours de lieutenant de police, respectivement dans les villes de Lille, Rennes et Lyon… … Malgré l’aide des SRPJ de ces trois villes, je n’ai pas pu aller plus loin dans mon enquête. Je me heurte à un mur … Croyant œuvrer pour la justice, j’ai voulu vous exposer ces faits.Le Préfet.- Si je vous entends, vous suspectez un lieutenant de police, au salaire mensuel de 2 000 eurosTétras.- (rectifiant) 2 450Le Préfet.- 2 450, fille d’un ouvrier algérien au chômage, d’avoir créé trois holdings, comme un émir de Dubaï. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) C’est émettre l’hypothèse que, pendant ces 4 années, entre autres, à Lille, Rennes, Lyon elle a commis des hold-up, des casses, ou Dieu sait quoi. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) Pour vérifier cette hypothèse, il faudrait apporter la première preuve qu’il s’est commis dans ces trois villes, à l’époque où elle y a résidé, des hold-up, des casses ou Dieu sait quoi, d’importance, restées inexpliquées. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) Puis la deuxième preuve, si la première est établie, que c’est elle qui les a commis. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) Enfin, dernier élément, qui vérifierait votre hypothèse, il faudrait que le lieutenant Mourad mène un train de vie, incompatible avec son salaire. (il questionne Tétras des yeux, Tétras répond en se taisant) A ces trois questions, donnez-vous une réponse positive ?Tétras.- Non.Le Préfet.- Vous avez une imagination fertile, commandant. Vous devriez écrire une « Mauresse », malgré quelques invraisemblances, je suis sûr qu’elle ferait un succès honnête… … Votre déposition accuse moins le lieutenant Mourad, que vous-même : elle prouve mon hypothèse à moi, que vous ne supportez pas les fils d’immigrés. Selon plusieurs témoins, vous vous seriez prononcé pour le marché libre de la drogue, afin que, (il lit la feuille qui est devant lui), avez-vous dit, « que ces détritus que sont les fils d’immigrés, se jettent eux-mêmes à la décharge ».Tétras.- Puis-je savoir lequel des miens m’a dénoncé ?Le Préfet.- N’êtes-vous pas vous-même en train de dénoncer l’un des vôtres ? .. .. Ce que je pense, c’est que vous manifestez une haine brûlante pour la famille Murat, et cette haine est activée par leur réussite… … Je la comprends : la famille Murat, grâce à son énergie et ses capacités, vole à de hautes altitudes, tandis que Tétras, malgré ses capacités et son énergie, restera toute sa vie embourbé dans le bourbier de son poste. Vous êtes jaloux, c’est humain. .. .. Moi, à l’inverse de vous, je suis heureux de ce qui vous fâche. Preuve est faite, qu’en France, il n’y a nulle discrimination, que liberté, égalité, fraternité n’est pas une vaine devise, que dans notre République, tout soldat a un bâton de maréchal dans sa giberne: la réussite des Murat est à porter au crédit du gouvernement. Le bruit que fait cette famille est parvenu aux oreilles de qui vous savez. Leur avenir ne fait que commencer… .. Contrairement à vous, qui n’apportez aucune preuve contre le lieutenant Mourad, j’ai une preuve contre vous (il lui montre une minuscule cassette) Lorsque vous avez appris que le trafiquant Baronnies était découvert, vous lui avez téléphoné pour l’en avertir. Votre façon de communiquer par téléphone public était ingénieux, mais quelqu’un a été plus ingénieux que vous. En avisant Baronnies, vous vous êtes rendu coupable d’un délit grave. .. .. Compte tenu de cohérence entre votre religion et votre pratique, et aussi que d’autres à d’autres échelons partagent vos opinions, sur ma proposition, le Ministre de l’Intérieur vous relève de votre poste de commandant du SRPJ à Paris, et vous nomme là où vous nagerez dans vos eaux, dans le profond de la France profonde, au creux du creuset, en Creuse, au SPDJ de Guéret. Le lieutenant Mourad ayant présenté sa démission, le capitaine Egletons est nommé à votre place. (Tétras se lève) Un conseil, commandant : convertissez-vous à la modernité.Tétras.- J’essaierai. (claquant des talons) Monsieur le Préfet.Sort Tétras.
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1 .Garage Mourad. Mécaniciens, personnel de vente, personnel comptable personnel d’accueil, clients. Le sous-directeur.Le sous-directeur.- Mesdemoiselles, Mesdames, Messieurs. A peine avons-nous établi cette tête de pont à Paris, construit ce bastion avancé (il montre le garage), que, nous lançant dans la bataille économique, armés de ces deux armes absolues, la qualité et les prix, nous avons fait un carnage, comme le prouve notre gain de parts de marché, mais cela n’aurait pas été possible sans le chef de notre commando, Soliman Mourad, Soliman le magnifique.Entre Soliman. Applaudissements, clameurs de tous.Soliman.- Compliments adressés, à travers moi, aux mécaniciens des équipes d’entretien et de réparation, aux mécaniciens de l’équipe de dépannage, aux comptables, aux vendeurs, aux hôtesses d’accueil : mon travail est de les servir au mieux, pour qu’ils vous servent au mieux, vous, nos maîtres, honorables clients.(un temps)J’ai tenu à ce que l’enfant ne soit baptisé que né et viable. J’ai tenu à faire une inauguration non de promesses, mais de travaux. J’ai voulu n’inaugurer la machine qu’en route, que nous ayons vendu, dépanné, entretenu, réparé. Les faits parlent mieux que les mots : nos clients savent à présent qui nous sommes. Chers amis clients, trinquons à vous, de la façon la plus digne, c’est à dire en ménageant votre pécune, .. .. à l’eau minérale.
Rires, cris clameurs, applaudissements. Soliman invite tout le monde au buffet.
2.La salle de presse du restaurant Drouant, place Gaillon. Aziz, son livre « La Mauresse » en main, journalistes.1er journaliste.- Monsieur Mourad, quel effet fait au fils d’immigré, à l’ancien toxicomane, d’avoir remporté le prix Goncourt ?Aziz.- J’ai toujours été émerveillé par la débauche d’imagination des journalistes. Quel effet ça vous fait d’avoir gagné au loto, Mr le technicien de surface ? Quelle déveine, vous pensez. Jour de deuil. Jour à marquer d’une pierre noire. Malheur, pourquoi faut-il que le sort s’acharne contre moi ? Je n’ai plus qu’à acheter une corde pour me pendre. (éclats de rire)2ème journaliste.- Sérieusement, qu’allez-vous vous offrir, Mr Mourad, dont vous ne cessiez de rêver ?Aziz.- Ah. La solitude est un enfer dans le désert, dans le plus peuplé de la ville, c’est un paradis. Dans l’œil du cyclone, règne un calme absolu. C’est où se concentre le plus de monde, qu’on se concentre le mieux. Je vais m’offrir le luxe des luxes : habiter au centre-ville.3ème journaliste.- D’après les informations d’un certain journal, Mr Mourad , votre livre aurait été réécrit, sinon écrit, par un nègre des Editions Thorpe, qui vous éditent.Aziz.- Ce journal se trompe, le livre n’a pas été écrit par un nègre, mais par un Arabe. .. .. Raisonnez, Monsieur : j’étais au départ aussi inconnu que ce nègre supposé : pourquoi n’avoir pas sorti de l’obscurité le vrai auteur plus tôt que le faux ?4ème journaliste.- Mr Mourad, on dit qu’un écrivain se révèle à son 2ème livre. En avez-vous déjà le sujet et la matière ?Aziz.- En même temps qu’un auteur goûte la chair délicieuse de l’œuvre qu’il fait, ses dents se heurtent à la dure amande de l’œuvre à venir. .. ..Comme à la naissance d’une fille, son ovaire contient déjà toutes les ovules fécondables de son existence, un auteur, quand il naît, contient, en germe, toutes ses œuvres futures. … A mon tour. J’ai un mot à dire à mon tour. Savez-vous de quoi j’ai soif ? De cuver. Ce prix Goncourt m’a complètement ivrogné. Je roule et je tangue tellement de réceptions en cocktails, de buffets en banquets, d’interviews en émissions, que j’ai peine à maintenir mon cap. Depuis cette seconde où mon nom est sorti de l’urne, je n’ai pas quitté les vignes du Seigneur. Le vélo roule à toute vitesse, mais je m’affole, parce que les pieds n’arrivent pas à attraper les pédales. Soyez charitables, laissez-moi dessouler.Rires, les journalistes s’en vont d’un côté. Aziz s’en va de l’autre, lorsque Sophie entre en courant : Hep hep Prix Goncourt. Aziz se tourne. Sophie freine des 4 fers.Sophie.- Sophie, du Figaro. (elle le contemple, ébahie, siffle) Mazette ….(pointant Aziz du doigt) Délicat, comme de la porcelaine. On peut toucher sans que ça se casse ?Aziz.- (tendant le bras) Essayez. Ca va au lave-vaisselle.Sophie.- Ca a tous les caractères sexuels secondaires d’une fille, est-ce qu’il est sûr que ça a les caractères sexuels primaires d’un garçon ?Aziz.- Il serait décent que vous me croyiez sur parole.Sophie.- Il n’a pas l’air d’un homme, et merveille, c’en est un (Rire d’Aziz) (du doigt, elle le touche) Une peau de fille, la mienne, c’est une râpe à fromage, un visage de fille, des hanches de fille. Pourquoi homme, êtes-vous ce que j’aimerais être, femme ? Je ne sais pas où j’ai la tête. Vous suscitez en moi je ne sais quoi. … … Quelqu’un a déjà pris une option sur vous ? Je surenchéris. Vous êtes peut-être à quelqu’un ? Je vous rachète. Je vous prends avec tout le saint-frusquin, les enfants de vos lits, et vos femmes aussi, si nécessaire, on arrivera bien à les caser quelque part. .. .. Question : est-ce que vous acceptez que je vous mette la main dessus ?Aziz.- (qui n’a cessé de rire et de sourire) A vrai dire, toute ma vie, je n’ai rêvé que de ça.Sophie.- Question annexe : je ne vous répugne pas trop ?Aziz.- Pour dire la vérité, visage mâle, épaules de déménageur, hanches étroites, vous ne me plaisez que trop. Si vous n’aviez pas parlé, j’aurais pensé que c’est une perversion d’être attiré par vous.Sophie le contemple.Sophie.- Quand vous vous regardez dans le miroir, comment pouvez-vous en aimer une autre que vous ?Aziz.- Vous, quand vous vous regardez dans le vôtre, vous ne devez avoir envie d’enlever que vous.Sophie le contemple.Aziz.- Femme, bâtie comme un homme, que vous deviez tomber d’hommes.Sophie.- Homme, me pousse à vous enlever et vous séduire, femme me pousse à vouloir être séduite et enlevée.Ils se contemplent tous les deux.Sophie.- Question : joli, mignon, vous êtes sûr que vous n’en êtes pas ?Aziz.- Et vous, vous êtes sûre que vous n’en êtes pas, baraquée comme vous êtes ?Sophie.- Les femmes étaient attirées parce que j’ai l’air d’un homme, puis étaient repoussées, parce que je suis une femme. Les hommes, c’était l’inverse. Aussi, je restais sur le carreauAziz.- Moi, les femmes étaient attirées parce que j’avais l’air d’une femme, puis étaient repoussées, parce qu’elles craignaient que j’en sois une.Sophie.- Il est impossible que chacun soit l’autre, par contre, il serait possible, que chacun soit à l’autre.Aziz.- Si nous nous autorisions cette perversité ?Sophie.- (enthousiaste) Je veux. Je veux. (s’éloignant) Je nous cherche un trois pièces en ville ?Aziz.- Je vous donne procuration.Sophie.- La place à côté de vous est prise, j’y pose mon sacAziz.- Tranquillisez-vous, je vous la réserve.ophie.- (riant) A bientôt, Aphrodite.Aziz.- (riant) Hermès, à bientôt.
Ils sortent.
3.La Courneuve, le F2 de Ziya et Hussein. Ziya a posé sur leur lit une robe noire assez couverte, et une robe rouge assez ouverte. Elle entend une clé ouvrir la porte d’entrée.
Hussein.- (paraissant, son contrat d’embauche dans la main) Les choses s’entêtent, Ziya. L’avocat a téléphoné aux dirigeants de la chaîne, le contrat d’embauche est inattaquable, il concerne bien Benkader Hussein, né etc, domicilié etc, ex-technicien d’approvisionnement. L’avocat m’a dit que c’était un contrat d’embauche, comme il n’en avait vu de sa vie : salaire exceptionnel, intéressement aux résultats exceptionnel, droit d’achat d’un nombre d’actions de l’entreprise exceptionnels, indemnités de licenciement exceptionnelles. Même s’il y avait une erreur, et qu’ils me licenciaient aujourd’hui, mon avenir serait assuré.Ziya.- Ecoute, je ne suis pas tranquille.Hussein.- Au magasin, leur attitude te convaincrait. J’arrive, tous se tournent vers moi, déroulent leur tapis de prière, se prosternent, touchent le sol de leur front, comme si j’étais la Mecque… …Et si la roue tournait pour la famille ? Si ce qui arrive à Soliman et à Aziz nous arrivait aussi ?Ziya.- Eux sont des Mourad. Toi, tu n’es qu’un Benkader.Hussein.- Mais tu es leur sœur.Ziya.- Mais, moi je ne suis que leur sœur. … …Depuis ta nomination, je tremble à l’idée de ce qui pourrait nous tomber encore dessus. Où sont les beaux jours, où tu étais technicien d’approvisionnement ? On était sûr de ta place, on savait que tu ne pouvais pas ambitionner mieux. On était sûr de ce logement, on savait qu’on ne pouvait pas se payer mieux. Tout ça a quelque chose de pathologique, qui me plaît pas.Hussein.- Si ça peut te tranquilliser, mettons en attendant tout entre parenthèses.
6
1.A côté de la cité, une usine désaffectée, l’intérieur. Murs et verrières bien refaits. A droite, petite scène basse, devant des bancs. Plus loin, à droite, le début d’une table d’un banquet. Sur le mur du fond, sous la verrière, partant du bas, un rectangle blanc d’une hauteur de deux hauteurs d’homme, d’une longueur de trois hauteurs d’homme. Sur ce rectangle, Jaufret, en costume de marié simple couvert d’un tablier, a dessiné autour d’une table de banquet, côté face cinq silhouettes assises, côté droit deux silhouettes assises, côté gauche deux silhouettes assises, côté dos, (mais on les voit de profil) 4 silhouettes assises. Il est en train de préciser, de l’autre côté de la table, la silhouette principale. Entre Karima, en robe de mariée simple couverte d’un tablier.
Karima.- Jaufret.Jaufret.- (se tournant) Karima.Karima.- Pardon. Mon coup de vent emporte les papiers de tes pensées.Jaufret.- Au contraire, ton air frais vient m’inspirer au bon moment. J’étais confiné à un travail de mémoire. Ton modèle vivant rafraîchit mon souffle. (Il présente le dessin) Les Noces de la Courneuve.(il montre la figure centrale) La mariée. La reine du jourKarima.- (reprochant) Jaufret. Au milieu. Tout le monde va me regarder, je ne vais plus oser me moucher.Jaufret.- Le personnage du centre d’un tableau, c’est celui qu’on regarde le moins. Celui qui attire l’œil, c’est celui qui est tout derrière, ou qui se cache, ou qui tourne la tête. Tu n’es d’ailleurs pas en jeu, c’est une commande de la famille. (il désigne les figures) Le dessin suit le plan de table. Au centre Madame, à sa droite, Monsieur. A gauche de Madame, son beau-père, sa belle-mère. A droite de Monsieur, sa belle-mère. Au côté gauche de la table, Soliman, Djamila. Au côté droit, Aziz, Sophie. Face à la mariée, Ziya, à sa droite Hussein, à la droite d’Hussein, comme Ziya est jalouse, quelqu’un de sévère, le capitaine Egletons. A gauche de Ziya, comme Hussein est jaloux, quelqu’un de noble, le Préfet. Tout en haut, à travers la verrière, au-delà des barres et des tours, à droite, dans leur prison Baronnies et Choucas, à gauche, à Guéret, le commandant Tétras. Est-ce que j’ai oublié quelqu’un ?Karima.- (souriante) Il y a tout mon monde.
On entend motards et voiture, qui s’approchent.
Karima.- Voilà nos invités. (tous les deux ôtent leur tablier)Entre le Préfet.Le Préfet.- Mme Mourad, quel dommage que vous ayez démissionné de la police. Karima.- J’avais fini mon temps. (montrant Jaufret) Je me suis renvoyée dans mon foyer. (le Préfet s’incline devant Jaufret : Monsieur le Mari) Je suis heureuse que vous soyez venu le premier, Mr le Préfet. Vous pourrez accueillir le ministre.
On entend motards, voitures qui s’approchent. Au bout d’un moment, entre Soliman, puis Djamila et, espacés, son secrétaire particulier, son chauffeur.
Soliman.- (à son chauffeur) De Villèle, gardez la voiture pour le week-end. Allez donc pique-niquer sur les bords de la Marne, en famille.Le chauffeur.- Merci, Monsieur le Ministre. Joyeuses noces, Madame. (Karima, faisant une courte révérence : Merci,Monsieur, il sort)Soliman.- (à son secrétaire particulier) Charles-Henri, vous pouvez prendre votre dimanche.Le secrétaire particulier.- Merci, Monsieur le Ministre. Joyeuses noces à tous. (tous s’inclinent un petit, il sort)Soliman.- (au préfet, lui mettant la main sur l’épaule) Dulac, comment allez-vous ?Le Préfet.- Le mieux du monde.Soliman.- Après vous.Le Préfet. – Je n’en ferai rien.Soliman.- (insistant) Vous êtes l’homme fort de la région.Le Préfet.- L’homme fort, parce que faible.Soliman.- Expliquez moi cette énigme.Le Préfet.- Je ne suis une personne d’autorité, qu’en ce que je suis une personne d’obéissance. Et c’est quand je suis le plus d’autorité que je suis le plus d’obéissance. Vous, vous êtes votre propre maître.Soliman.- C’est le Préfet qui fait régner l’ordre dans la région. Il ne faut que lui. Les ministres sont des visiteurs de passage.(il présente) Ma femme, Djamila. (le Préfet s’incline, baise la main de Djamila, Djamila ne sait pas où se fourrer : Madame)Entrent Aziz et Sophie.Soliman.- (présentant au Préfet) Mon frère Aziz Mourad.Le Préfet.- Maître.Le Préfet, à Sophie, en lui baisant la main.- Madame. (Sophie : Mr le Préfet)
Entrent Hussein et Ziya.
Soliman.- (présentant) Ma sœur Ziya Benkader, mon beau-frère Hussein Benkader. (le préfet : Monsieur le Directeur, ils se saluent)Entrent Aïcha, Mr et Mme de Saint-Junin.Soliman.- (présentant) Ma Maman. Les beaux-parents de la mariée.Le Préfet.- (baisant le main d’Aïcha et de Mme de St-Junin) Parents et enfants peuvent s’enorgueillir de leur parents et de leurs enfants.Karima.- (à Mr de St Junin) Merci d’avoir acheté cette usine et de l’avoir fait restaurer.De St-Junin.- Petite réparation pour grandes fautes.Entre Egletons, qui porte un accordéon,qu’il pose. Il va au Préfet, salue réglementairement : Monsieur le Préfet. Le préfet : Commandant).
2. Karima, montant sur la scène.
Karima.- Vous tous qui êtes miens, si vous voulez bien prendre place, (tous prennent place) notre petite troupe improvisée va vous présenter une toute petite pièce féminine : L’Impromptu de la Courneuve,qui sera interprétée successivement par ma Maman, par Djamila, par Ziya, et par Sophie. Assez les hommes ont la parole, il est temps de la donner aux femmes. Maman.
Aïcha monte sur la scène, Karima s’assied à côté de Jaufret. Karima encourage sa mère.Aïcha.- Je parlerai d’abord au nom de celui qui n’est plus Youssouf, mon mari, qui a été quand il vivait, et qui est maintenant qu’il ne vit plus, dans l’obscurité de la terre. Dans l’obscurité de la terre quand il vivait : il a été, mes fils et mes filles, les racines, qui vous ont fixés et vous ont nourris en terre de France. Fondateur de la race, comme Moïse, il a vu la Terre Promise, mais il n’a pu y entrer : il n’a vécu que les souffrances de l’Exode. Malheur au pays, disait-il, où les jeunes inactifs passent leurs journées au bas de leurs immeubles à ne rien faire. Malheur au pays, où les hommes oisifs passent leurs journées au café à fumer le kif. Il aurait vécu longtemps encore, s’il avait pu vivre votre réussite. Qu’il aurait été heureux de voir que son fruit a porté fruit. .. ... Pour moi, je serai franche avec vous, j’ai repris mon amant. (silence,tout le monde est gêné) Il a été d’une générosité extraordinaire, je lui ai fait à peine quelques avances, il a oublié que je lui avais tourné le dos depuis tant d’années, il m’a tendu les bras, il m’a étreinte. Depuis, je passe mes jours dans un bonheur extraordinaire. Dès qu’il ne vous sait pas dans les parages, il me rend visite. Il regarde si je suis bien seule à faire le ménage ou la cuisine, il en profite, il entre, il m’entoure de ses bras, il m’aime. Lui m’aimant, je n’ai plus aucun souci, tout ce qui arrive est bien, même le mal. Je te demande pardon, Karima, je crois de nouveau en Dieu.Karima.- Mais si tu crois que Dieu existe, Maman, il existe.Aïcha.- Si vous saviez, Il me comble tellement d’amour, que l’amour, débordant de moi, éclabousse tout le monde autour de moi… … Je vous adore, mes enfants..(un temps) .. même Hussein, même HusseinTous rient.Aïcha.- Depuis qu’il est directeur de magasin.Tous rient.
Aïcha descend de la scène, Karima l’embrasse, l’assied à côté d’elle, va à Djamila, lui prend la main, l’entraîne sur scène.
Djamila.- Je peux parler comme je pense ?Karima.- Tu ne peux pas. Tu dois.Soliman.- Elle est femme de ministre, il y a peut-être un devoir de réserve ?Karima.- Est-ce que tu as peur qu’elle invente ?Soliman.- Elle en a bien assez, avec ce qu’il y a. .. .. (cédant) C’est bien parce que je suis ministre : j’ai le nœud coulant des médias autour du cou.Djamila.- (voulant parler, ne pouvant) Euh. .. .. Euh.Soliman.- Reconnais tout de même, que j’ai fait quelques progrès ces temps-ci.Djamila.- Au moment, où je n’en ai plus tellement besoin. …. Tant de paroles se pressent dans le portillon de ma gorge, qu’aucune ne passe.Soliman.- Si tu es trop gênée pour parler, tu peux déclarer forfait. Personne ne t’en voudra.Djamila.- (se lançant) Qui dira le malheur de la jeune femme seule avec enfant ? Pour tous la jeunesse est l’âge de la fête, pour elle c’est l’âge de la pénitence. Les hommes font semblant de ne pas la voir, son enfant est comme sur son visage une tache de vin, un bec de lièvre. Devant ce péché qu’elle pousse devant elle, les femmes ricanent : elle a couché, elle ne peut plus le cacher. Encore si ce petit était le fruit de la débauche, la débauche aurait été pour elle une consolation : même pas.Soliman a une quinte de toux, Karima, en riant, lui tape dans le dos.Djamila.- Une fille seule avec enfant est à classer sous les ouvriers agricoles : une souillon qui se néglige, sale, lasse, lourde, difforme, dépenaillée… … Celui qui est le père lui fait la grâce de venir mettre les pieds sous la table toutes les trois semaines : elle le soigne de petits plats, en espérant en vain, que sa cuisine le fera rester… …L’enfant trop vivant mange ses jours et ses nuits, elle ne vit plus, il vit pour deux. Il la dévore si bien, que d’elle, il ne reste rien pour elle. Quelle paysanne se scandalise, que dans son clapier étroit, la lapine, dans les fanes et les crottes, finisse par manger leurs nouveaux-nés ? Quel homme, qui abandonne sa femme, peut se scandaliser, qu’à une fille seule avec enfant, il puisse lui prendre l’irrépressible envie d’étouffer son nouveau-né sous un oreiller, ou le déposer dans une poubelle ? Jeune femme seule avec enfant est rétrogradée à fille analphabète, inculte : pour toute humanité, elle n’a plus des borborygmes et des vagissements. Pauvre jeune femme avec enfant, malheureuse entre les malheureux.… … .. Ceci dit, mon mari n’est pas si mal que ça.Vifs applaudissements,tous se lèvent en l’honorant. Djamila descend de la scène.Soliman.- (se levant) Il faut comprendre. Comment pouvais-je ménager ma femme, si ma condition ne me ménageait pas, moi ? (Tout le monde se tait) Bon, bon. Je me tais. (il se rasseoit)
Karima fait signe à Ziya, de monter sur scène.
Ziya.- Pour moi, je ne demanderais jamais assez pardon à mon mari. Il avait prétendu que c’est parce qu’il travaillait avec acharnement et en silence, et qu’il avait pour honneur de ne jamais flatter, ni flagorner, ni faire la cour à personne, qu’il avait été promu directeur : il m’avait fait tant rire, que j’en avais mal au ventre et que j’avais fait pipi dans ma culotte. Je l’avais traité d’andouille et de crétin. (Elle s’incline vers Hussein) Hussein, je fais amende honorable. C’est toi qui avais raison. Travailler en silence, avec réserve, modestie, sans flatter ni flagorner jamais personne, c’est la suprême habileté. Ta promotion en est la preuve. Je fais acte de repentance, j’avais l’esprit de dénigrement. J’en demande pardon à lui, à la chaîne, à ses dirigeants, à ses actionnaires, et à la société toute entière.Hussein.- (allant à Ziya) Tout le monde peut se tromper, Ziya. Je te demande simplement de me croire à l’avenir, quand je dis quelque chose.Ziya- Je te le promets.Le Préfet.- Vous vérifiez tous ce dont tant de sceptiques doutent, que la société sait reconnaître le mérite, où il est.Applaudissements.Karima.- (à Sophie) Sophie ? Sophie monte sur la scène.Sophie.- Mon bonheur.. ..date du jour où (montrant Aziz) je ne l’ai pas détesté. Que lui soit à la fois lui et moi, que moi, je sois à la fois moi et lui, que nous soyons tous les deux l’un l’autre, et l’autre l’un, tout en restant chacun soi, c’est ce que je n’aurais jamais oser rêver. Et c’est ce que nous vivons. Je vis, grâce à Aziz, une démocratie directe, image des démocraties futures.Aziz.- Et moi, grâce à Sophie.Tous applaudissent.Soliman.- Aziz, tu fais la cuisine ?Aziz.- Et le ménage, et le repassage, et les courses, et la vaisselle.Un silence.Soliman.- Tu as des problèmes d’érection ?Sophie.- Je vous certifie, Mr le Ministre, qu’il est loin d’en avoir.Soliman. – Loin ?Sophie.- Loin.Soliman.- Aziz, tu m’épates, tu m’épates.
Silence.
Aziz.- Que Karima ne s’oublie pas. (Il fait signe à Karima de monter sur scène)Tous.- Karima. Karima.Karima.Karima.- (montant sur scène) .. ..Mon bonheur à moi (montrant Jaufret) a un visage : le sien. De la famille, mon premier homme a été mon père, les deux suivants ont été mes frères, et puis, mon homme à moi, c’est lui. Me retournant sur hier, je me réjouis combien de ce qui a été, je me tourne vers demain, je me réjouis combien de ce qui sera.Soliman.- (se levant) Karima. Hussein, Aziz et moi, nous te demandons pardon de notre réussite. Celle qui aurait dû être tout devant est tout derrière : institutrice.Karima.- Sans vouloir vous insulter, chers frères et sœur, si quelqu’un a réussi, c’est moi. J’exerce le métier, dont je rêvais petite fille. J’ai été nommée dans un CP. Enseigner les 6 voyelles, ajouter les 20 consonnes une à une pour former des syllabes, assembler les syllabes pour former des mots ; enseigner, de même les chiffres de 1 à 9, faire de ces chiffres des nombres, que l’on compose et décompose, c’est pour moi la plus haute tâche. Aucun bonheur n’est égal à celui de voir l’émerveillement des enfants, qui voient en mots et en nombres les choses qu’ils voient de leurs yeux, touchent de leurs doigts. Mon vœu le plus cher est que, pour chacun, comme il l’est pour moi, le métier qu’il exerce soit le plus beau qu’il existe.Applaudissements.
Karima.- Chœur final. Chœur final.Tous se lèvent. Karima déploie devant tous un tableau pliant, qu’on ne voit pas. Egletons cherche son accordéon, joue quelques notes.Soliman.- (montrant le tableau) Excusez-moi, un ministre ne peut pas chanter ça.Karima.- Il y a supérieur à ministre. … C’est ministre populaireTous.- Monsieur le Ministre. Monsieur le Ministre.Soliman.- (cédant) Que ne peut le pouvoir des sondages.Karima.- (donnant le ton) Ah Tous. (chantant)
Ah les croco les croco les crocodiles Sur les bord du Nil, ils sont partis, n'en parlons plus. Karima.- (donnant le ton) AhTous.- (chantant)
Ah les croco les croco les crocodiles Sur les bord du Nil, ils sont partis, tout est fini
Karima.- (montrant la table du banquet) L’esprit ayant eu sa nourriture, ne pensez-vous pas qu’il serait temps de donner la sienne à la chair ?Tous.- (enthousiastes) Oui. Oui. Oui.
Derrière Egletons, jouant, tous se dirigent vers la table du banquet.