Kueny

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1. Rixheim. Devant le Rathaus, sur lequel flotte le drapeau noir blanc rouge. Kuney, petit homme.

Kueny.- (pour lui) Bout d’homme, nabot, avorton, gnome.  Mes camarades, à côté de moi grandissaient, moi, désespéré, je me mesurais à la toise, et restais petit. J’aurai beau attendre 10 ans, 20 ans, je ne grandirai plus d’un pouce. Le pire, malgré moi, (il se dresse sur la pointe des pieds) quand je parle à un grand, par réflexe, je me dresse sur la pointe des pieds pour gagner deux centimètres : regardez-moi ma sœur, est-ce assez, dites-moi, n’y suis-je point encore   : dérisoire… ...  On me voit à demi, on m’écoute à demi.  En déficit à jamais. Insuffisant à perpétuité. Disproportionné éternellement. A jamais, j’occuperai une demi-place. Petit poisson deviendra grand, pourvu que Dieu lui prête vie : Dieu lui a prêté vie, et il est resté petit. (s’éloignant) Ma peau, comme des vêtements trop étroits, craque ; par les déchirures, mon âme obèse, déborde obscène. Amputé de taille, à la plaie je porte sans cesse la main, elle s’infecte et suppure, hideuse. ..(hurlant) .. Crapoussin. Microbe. Homoncule.

Kueny sort.
 

 

 

2. Deux Ortspolizeibeamte, de patrouille passent. Les suit Sepp : Sepp est rattrapé par le petit Jengele,tout ezssoufflé, précédé d’un par un petit loulou blanc, qui aboie gaiement tout ce qu’il peut.

Sepp.-  (grondant) Jengele. Qu’est ce que tu as à traîner à ton âge par les rues.
Jengele.–   voix basse) Sepp. Sepp. Tu as réussi à passer la ligne bleue des Vosges ? Tu as vu les Français ?
Sepp.- (s’accoupissant pour être à la hauteur de Jengele) Belle nouvelle. L’obscure nuit sur notre Alsace, dont on croyait qu’elle ne finirait jamais, grisonne enfin : sous peu, nous allons assister à un éclatant lever de soleil. Une déferlante bleu horizon se prépare à nettoyer notre belle Alsace de toutes les sales mousses et algues vert de gris
Jengele.- (sautant dans les bras de Sepp) Vive la France.
Sepp se lève avec Jengele dans les bras et tourne sur lui-même, puis s’arrête, apercevant Kueny.
Sepp.- (criant) Bohémien, tête de chien, Zingaro, tête de veau, viens t’en par ici, montre-moi un peu ce que tu as dans ton sac. Ne me force pas à t’attraper par les oreilles comme un lapin et à t’amener tout gigotant.

Entre Kueny, qui porte un sac, et qui s’arrête,  cloué sur place. Sepp, en riant, lui prend le sac, regarde dedans, éclate de rire.

Sepp.-  (éclatant de rire) Non seulement réputé voleur de poules, mais vrai voleur de poules. Ces gens du voyage, quand les pieds ne voyagent pas, ce sont les mains…(pointant l’index sur Kueny) Sans compter qu’y a pas que toi dans la famille qui travaille dans la poule. Il y a quatre ans,  les Allemands occupent l’Alsace française, mobilisent les Alsaciens dans l’armée  allemande, ton père, vrai patriote, disparaît. Plus de coq à la maison. Pourtant, bon an mal an,  la poule pond chaque an, son œuf.  Comment ça se fait-il, puisque je ne connais pas d’homme ?  Poule à plume en aval, poule à poil en amont. Non seulement voleur de poules, mais fils de poule. … … (à Jengele) Je crache à la figure de sa mère, tu crois qu’il ferait mine seulement de défendre son honneur ? Pétrifié de peur, il est. (Sepp tape sur la tête de Kueny de petites tapes) Non seulement voleur de poule, non seulement fils de poule, en plus poule mouillée. (Il lui donne des tapes sur la tête) Froussard. Capon. Trouillard. Poltron… … (au chien) Kayser, petit toutou, aboie après cette couille-molle.. (Le chien aboie après Kueny, Kueny paralysé ne bouge pas, Jengele éclate de rire et applaudit des mains) ..(avec un geste de la main vers le bas de Rixheim.) ...Essore-moi de tes eaux sales, lavette. 

Kuney recule à pas prudents, quand il est à une certaine distance, il s’en va en courant. Sepp et Jengele éclatent de rire, s’éloignent.

Sepp.- (à Jengele) Fais moi le plaisir de faire un détour pour rentrer chez toi. .. ..

Jengele.– (de la main) Sep. Sep. Sep.

Jengele s’en va, en sautillant de son côté avec son chien. Sepp s’en va du sien, tendant le sac de Kueny en éclatant de rire.

 

3. Non loin de la ferme des Bauer, Kueny, guettant. Entre Jengele, sautillant, avec son chien. Il s’arrête, interdit, en voyant Kueny.

Kueny.- (criant) Poussinet, ici. (montrant les oreilles) Tu veux que je t’arrache tes fanes de radis ?

Jengele s’approche.

Kueny.– Pas prudent, Jengele. Il sait pas qu’il est plus petit que Kueny, comme Kueny est plus petit que Sepp. (s’accroupissant, au chien) Gentil chien-chien. Le chien à son pépère. (le chien s’approche, Kueny lui caresse le dos, puis, le saisissant par les deux mains à la peau du dos, se levant, le fait tournoyer au-dessus de lui, comme un athlète fait d’un marteau, et le lance avec force vers le champ. Le chien atterrit, se met sur ses pattes et s’enfuit à toute vitesse. A Jengele, s’approchant de lui, le tapant sur la tête comme Sepp avait fait de lui)  Loin du parapluie ? Il pleut, il mouille, hein, c’est la fête à la grenouille. Le petit a la pétoche ? Le nabot a les grelots ?  (Il le pousse, Jengele tombe par terre, Kueny le bourre de coups de poing et de coups de pied) Le chiard a la chiasse. Va dire à ta mère de te nettoyer les fesses. (Jengele se lève, et va à reculons) Un mot à ton garde du corps, je te casse le crâne entre deux cailloux, comme un pou entre deux ongles.

 

Jengele clopin clopant se dirige vers la ferme Bauer.

 

4. La masure Kueny, du côté de la forêt de la Hardt. La cuisine, la porte ouverte, donne dans la salle. Au fond de la salle sont posés corbeilles, paniers, casiers, hottes, claies en osier, et un faisceau de longues tiges d’osier pelées. A un coin il y a un petit oratoire, avec une bible
Anne, allant de la cuisine à la salle, met la table. Mme Kueny, enceinte, sort du fourneau de la cuisinière à bois un plat à gratin, fait de pain et de viande, qu’elle découpe en huit parts strictement égales

 

Surgit de la salle des enfants Marie

Marie.– Maman. Qu’est ce qu’elle fait, Anne, le matin, avec le René dans son lit ?

 

Mme Kueny.- (à Anne, qui de sa vaisselle, tourne la tête vers la salle) Est-ce que tu fais quelque chose de mal avec René, Anne ?

Anne.- (innocente) Qu’est-ce que je pourrais faire de mal, Maman ?

Mme Kueny.- (les yeux froncés sur Anne, à Marie) Merci d’avoir l’œil à tout, Marie. Tu es une deuxième maman.

Marie, avec un sourire vers Anne, rentre dans la salle des enfants.

caresse la joue d’Anne, l’embrasse sur la joue, assaisonne une salade de pissenlits et de fleurs de pâquerettes ; coupe dans une miche de pain quatre tranches égales, puis ces quatre tranches en deux parties, dont elle veille soigneusement qu’elles soient strictement égales ;  va poser plat à gratin et saladier dans la salle, au milieu de la table ; la moitié d’une tranche de pain  sur chaque assiette.

 

De la chambre des enfants, surgit de nouveau dans la salle Marie.

Marie.– Maman, René a pris (René, poussant la porte entre du dehors dans la salle) le chat des Schreiner par la queue, l’a tourné au-dessus de lui, comme une fronde, et  l’a lancé par–dessus le mur.

Kueny.– Sale cafarde puante, un jour je t’écraserai sous la semelle. (à sa mère) J’ai renvoyé le chat allemand au voisin allemand, quoi. (Il s’approche de sa mère, sort de sa poche un paquet de cigarettes de troupe allemand, et le lui tend) Pour que tu craches tes derniers poumons.

Mme Kueny.- (le recevant) Comment …

Kuney.– (coupant d’un geste) Comme ça.

Anne, s’approchant de Kueny, approche sa main de son épaule, sans la toucher : Merci pour Maman.

Mme Kuney met le paquet dans la poche de son tablier et crie : à table.

 

Marie.- (allant dans la chambre des enfants, criant) A table.

Les cinq enfants entrent dans la salle et, avec Marie, Anne, Kueny se mettent chacun derrière sa chaise. Mme Kueny frappe dans ses mains, tous s’asseoient.

Mme Kueny.- (joignant les mains) Seigneur

Tous.- (joignant les mains, courbant la tête, et en même temps guettant les assiettes des autres) Bénissez le repas que nous allons prendre, et donnez du pain à ceux qui n’en ont pas.

Mme Kueny.—Amen.

Sous l’œil attentif de ses enfants, Mme Kueny sert à chacun sa part en gratin et en salade, chacun des yeux compare son assiette avec l’assiette des autres. Mme Kueny se sert à elle la moitié d’une part.

Anne.- (de sa main, l’indiquant, sur un ton de reproche) Maman.

Mme Kueny.– (montrant son assiette) Occupe-toi de ton assiette.

Tous mangent. Mme Kueny met la deuxième moitié de sa part dans l’assiette de Kueny. Kueny la mange, les autres enfants ne disent mot. De la demi-tranche de pain, tous essuient consciencieusement leur assiette. A la fin du repas, Mme Kueny frappe des mains, les 5 enfants suivis par Marie se lèvent, replacent leur chaise sous la talbe, rejoignent la salle des enfants. Mme Kueny sort le paquet de cigarettes de sa poche et fume, Kueny se balance sur les pieds arrière de sa chaise, Anne débarrasse et fait la vaisselle.

 

 Anne, ayant fini la vaisselle, vient dans la salle,  lave, essuie la table, prend un balai, balaie la cuisine, la salle. Mme Kueny fume, rêvant. Kueny se lève, s’absente dans la cuisine un moment, revient, prend une vieille bible à l’oratoire,  s’asseoit près de la fenêtre, et lit.  Mme Kueny se lève, emportant le cendrier, va dans la cuisine, y reste un moment, revient d’un pas rapide dans la salle, en colère.

Mme Kueny.- (fort) Les enfants.

Marie apparaît.

Mme Kueny.– (en colère) Tous sur une ligne.

Les enfants se mettent sur une ligne, Kueny le premier, puis tous s’étageant, jusqu’à Anne et Marie.

Mme Kueny.– Deux d’entre vous ont fait leur ce qui appartient à tous. Quelqu’un a volé une orange. Quelqu’un a pris du cacao en poudre dans la boîte.

Marie tend la main vers la poche arrondie de Kueny. Kueny, baissant la tête, sort de la poche l’orange, et la tend à sa mère.

 

Mme Kueny.– La main qui a volé.

Kueny tend sa main, Mme Kueny la frappe de sa main  avec force.

 

Mme Kueny.- (faisant toute la file des enfants, à partir de Marie) Le cacao en poudre.

Marie.– C’est pas moi.

Tous les enfants disent :

Mme Kueny arrive devant Kueny.

Kuney.– C’est pas moi.

Et au moment où il le dit, un nuage de cacao en poudre s’échappe de sa bouche. Tous éclatent de rire.

Mme Kueny.– (aux enfants, se retenant pour ne pas rire, avec un geste vers la salle)  Allez.

 

 

Les enfants retournent dans la salle, Marie, passant devant la fenêtre, montrant de son index  : Maman, un policier allemand.
Toute sens dessus dessous, Mme Kuney va à la fenêtre, à Kueny : Qu’est-ce que tu as encore fait ? fait signe à Marie et à Anne d’aller dans la salle des enfants, se réjuste, passe la main dans les cheveux. Avant de fermer la porte, Anne jette un dernier regard inquiet sur Kueny.

 

Le policier allemand frappe à la porte, Mme Kueny va lui ouvrir, le prie d’entrer.

Le policier.– (qui a un dossier en main) Frau Kueny boniour.

Mme Kueny.– Bonjour.

Le policier.- (saisissant une fiche) Frau Kueny, ie viens pour un Sache (montrant Kueny) gonzernant votre fils Reinhardt… .. Herr Bauer, wegen une à lui volée poule, et auch wegen des à son fils Jengele par votre fils Reinhardt donnés coups, plainte déposée a il.

Mme Kueny.- (en colère, à Kueny) C’est vrai ?

Kueny baisse la tête.

Mme Kueny.- (en colère, allant à lui et le tapant du plat de la main avec force où elle peut) Diebgauner. Diebwelche. Fieser Kerl. Dreckfranzose. (levant les bras, il se protège comme il peut, elle le fait tomber, lui donne des coups de pied ; va au faisceau de tiges d’osier, prend une tige d’osier, en frappe son fils avec violence ; Kueny gémit sourdement)

Le policier.- (levant le bras, et s’interposant, mais elle continue de le frapper) Nein, Frau Kueny. Vous allez tuer le. Arme Frau, ohne Mann. Sa Vaterland et son Ehefrau désertiert hat Herr Kueny.  Doppelter Verräter. Arme Frau. Frau ganz allein fûr die alle Kinder. Nein. Nicht schlagen. (il lui ôte la baguette d’osier de la main)  Frau Kueny, Herr Bauer behuringen, vais je. (à Kueny) Reinhardt, ta mère écouter  faut il, sinon toi dans la mauvais chemin au bout dans le prison aller vas tu. (le menaçant de la main) Reinhardt, pass auf.  Machen Sie kein Sorgen. Alles in Ordnung bringen vais-je.

Mme Kuney.– (essuyant les yeux) Sie Sind ein Guter Mensch.

Le policier fait un signe menaçant de la main à Kueny, sort.

Mme Kueny et Kueny vont à la fenêtre, s’assurant de l’éloignement du policier. Lors qu’ils sont tranquillisés, ils éclatent de rire et tombent dans les bras l’un de l’autre.

 

Mme Kueny voit l’anneau de la trappe, au centre de la salle, tourner. Elle s’approche de la trappe, et de l’index tape deux coups.

Kueny.– (fait semblant d’humer, en remuant les narines) La marmotte sort humer le printemps.

La trappe se soulève, se rabat. M. Kueny paraît au haut de l’escalier. Il bondit à la fenêtre, va droit sur Kueny.

M. Kueny.-  (criant) Tu n’es pas fou ? Le père s’’use de patience,  fait le mort, s’enterre vivant, dans le noir de la cave, depuis des mois se condamne au silence et à la nuit, et le bateleur de fils par  ses caleçonnades, ses pantalonnades imbéciles sur la trappe, attire l’attention de la police. Tu veux que je finisse du peloton d’exécution ?

Kueny.- (montrant le ventre de sa mère) Le mort, le mort, tu ne fais pas le mort en tout.

M. Kueny.– Le fils de Noé ose dévoiler la nudité de ton père.

Kueny.– Tu ne lis pas bien la Bible, c’est Noé lui-même, qui a dévoilé sa nudité.

Mme Kueny.- (suppliant) René.

M. Kueny.– Mais c’est une erreur de la nature, ce fils-là. Je m’en vais le corriger. (Il avance vers lui les poings en avant)

Mme Kueny.- (pleurant) René. Jean.

Kueny.– (se mettant de l’autre côté de la table) A ta place, je réfléchirai à deux fois.

M. Kueny.– Mon poing au bout de mon bras t’aura écrasé le nez, avant que le tien, au bout de ton petit tien, ne m’atteigne.

Kueny.– Tu sais ce qu’est qu’une pince monseigneur ? Elle a à son bout, un tout petit bras, en forme de pied de biche, plus petit encore que le mien. Tu sais quelles lourdes charges elle peut soulever ?

M. Kueny.– Ce qui veut dire ?

Kueny.– Mon petit bras peut nuire à ton long nez, bien plus que le long tien à mon petit.

M. Kueny.– Ce qui veut dire ?

Kueny.– Touche-moi d’un doigt, et je touche un mot de toi aux Allemands.

M. Kueny.– Le fils oserait trahir le père ?

Kueny.– Le père oserait bien battre le fils.

M. Kueny.- (à Mme Kueny) Toi, tu ne dis rien, bien sûr  Ce n’est pas un fils dont tu as accouché,  c’est un excrément que tu as chié.

De rage, M. Kueny redescend l’escalier de la cave, et rabat avec violence la trappe sur lui.

Kueny.- (allant  sur la trappe, la piétinant avec force) Le bateleur compte bien continuer à rabattre le monde vers sa boutique.

Il sort en claquant la porte. Mme Kueny, en larmes, en reniflant, allume une cigarette,  fume et pleure doucement.

 

2

 

 

 

1.La masure Kueny. La salle. Pendant qu’on entend les enfants Kueny s’échapper de la masure en criant, que du dehors, on entend des fanfares militaires, entre en courant, toute essoufflée, Mme Kueny, elle va à la trappe, la soulève.

Mme Kueny.– Jean. Le drapeau bleu blanc rouge flotte sur la mairie. Il n’y a plus un seul uniforme feldgrau en ville, ils sont tous partis cette nuit.  Les Allemands ont signé l’armistice.

M. Kueny apparaît, pâle.

Mme Kueny.–  L’interminable noir hiver  allemand a fait place au bel été français.  Ton hibernage est fini. M. Kueny est de nouveau chez lui chez lui.

 

M. Kueny va vers sa femme, ils s’embrassent. M. Kueny pleure, se laisse aller, sanglote sans pouvoir se retenir. Mme Kueny tapote l’épaule de son mari.

M. Kueny, les joues mouillées de larmes, va à la porte, sort devant sa masure, regarde la rue.

M. Kueny.– Pendant 4 ans, mon village à portée de main, et ne pouvoir le toucher.  Le bout de la rue, au bout de mes yeux, et ne pouvoir le voir. (il rentre) J’ai hâte de m’ivrogner des rues, de la place, de l’église, de la commanderie.

De l’armoire, il tire son complet du dimanche. De la salle des enfants, on entend les hurlements d’un nouveau-né. M. Kueny sort. Mme Kueny s’allume une cigarette, va dans la salle des enfants, revient, son bébé dans les bras, va sur le pas de la porte, en fumant, pleure doucement.

 

 

 

2. En ville. Drapeaux, fanfares, guirlandes, lampions. Dans le café, sur la place, du monde. Au comptoir, M. Kueny, entouré de trois paysans : un quatrième s’approche d’eux.

1er paysan.- (au quatrième, montrant Kueny) Matthias, regarde qui est là.

Matthias.- (enthousiaste)  L’homme du voyage, de retour. Où étais-tu passé ?

1er paysan.– Il n’était pas passé.

2ème paysan.– Il n’était jamais parti.

Matthias secoue la tête.

3ème paysan.– Sans se saler, ni se fumer, le cochon s’était mis en conserve dans sa cave.

Matthias.– Pendant 4 ans ?

1er paysan.– Pendant 4 ans.

Matthias.– Il ne t’est pas poussé des tubercules comme aux pommes de terre ?

2ème paysan.– Tes enfants sont donc les tiens ? Je me disais une femme si sérieuse, si pieuse. Je portais des cornes pour toi. Figure-toi, je commençais à voir ma femme de travers.

Matthias.– Pendant que sur le front,  dans les tranchées la guerre dépeuplait le pays, lui, à l’arrière, il le repeuplait. Il a été un patriote à ta manière. (tous rient)

3ème paysan.– Tu ne voyais ta femme que la nuit, chançard.

1er paysan.- Et elle ne parlait qu’en soupirs, veinard. (tous rient)

2ème paysan.– Heureux de te revoir parmi nous, Kueny.

M. Kueny.- (au comptoir) Qu’un même Gewürtz baigne nos bouches comme autrefois. (au garçon) Un Gewürtz 44.

Tous s’approchent du comptoir.

 

 

3. A la périphérie de la ville, dans une rue désertée, Kueny croise un passant qui lui sourit.

Kueny.- (se retournant, l’interpellant) Hep, vous. (le passant se retourne) Pourquoi vous me souriez ?

Le passant.– Vous m’êtes apparu un peu triste. En ce jour d’armistice, je voulais ramener un peu de gaieté sur votre visage.

Kueny.– Vous croyez que votre sourire me poussera d’un millimètre ? Votre compassion vaine et méchante souligne encore que je suis petit. Vous croyez que j’en ai besoin ?.. ..Vous aimeriez que le monde soit beau et gentil ? (se montrant) Le monde est laid et méchant.  Que tout le monde s’aime : je hais le monde entier d’une haine irrémédiable. Les cieux chantent la gloire du Seigneur ? La terre crache son venin à la figure de son Créateur. Cagot. Papelard. Papiste. Ratichon.

 

Il s’en va.

 

 

 

4. Hors du village. On entend au loin les fanfares et les feux d’artifice. Anne et Kueny, assis sur un banc de pierre au bord du chemin. Kueny détourne le visage et de deux doigts essuie deux larmes.

Anne.– Tu pleures ?

Kueny.– J’ai un moucheron dans l’œil.

Anne.– Dans les deux yeux ?

Kueny.- Ça me sourd malgré moi. (montrant Rixheim) ..Jours de fête,  jours de deuil ..(Il s’essuie ses larmes sans se cacher) Je suis stupide : être français ne me fait pas la jambe plus longue.

Anne.– Un jour, tu seras apprécié, René, sans que ta taille y mette le moindre obstacle. Beau, aimant, délicat, sensible, imaginatif, tu seras estimé ton vrai prix. Crois en la prédiction de ta sœur.

Kueny.- (se levant) Que tu es gentille.

Anne.– Le malheur c’est que ce n’est pas de la gentillesse.

Kueny.– Gentille plus que gentille. (se levant) Ma sœur Anne est le seul être au monde qui m’aime tant soit peu.

Anne.– Elle ne cache pas qu’elle aime assez être le seul. Elle détesterait être plusieurs.

S’éloignant, il se retourne.

Kueny.– Dommage que ma sœur ne soit que la soeur

Anne.– Heureusement que le frère, en plus de frère, est aussi un garçon.

En s’éloignant, Kueny écarte les bras, pour dire : dommage.

 

 

 

5. A l’approche du village, Kueny voit sur un chemin qui rejoint le sien, Sepp, entre Suzy et Lisbeth.

Se tournant pour ne pas être vu, Kueny veut rebrousser chemin, mais Sepp l’avait aperçu.

Sepp.– (courant vers Kueny) Kueny. Kueny.  Jour d’armistice, j’offre réparation publique. J’ai appris que ton père s’était caché dans sa cave.  Ta mère n’a pas manqué à la foi conjugale.  Non seulement elle était croyante, mais elle était encore pratiquante. Ses œuvres, tes petits frères et tes petites sœurs en font foi.

Kueny.- (gêné) Je vous en prie.

Sepp.– (Il lui tend la main) Soyons amis. (Kueny lui serre gauchement la main) Je propose que nous allions baptiser cet enfançon de notre amitié.

Kueny.– (s’écartant) Une autre fois, si vous voulez bien.

Sepp.- (sortant son portefeuille, bourré) Je suis largement muni pour la bataille de l’armistice. Mon père m’a voté un budget extraordinaire. Sois vainqueur généreux, ne repousse pas mon offre de paix. (Kueny cède, les rejoint; Sepp présente)  Suzy, mon amie. René Kueny.

Suzy.- (chaleureuse) Bonjour.

Kueny.– Bonjour.

Sepp.– Lisbeth, sa sœur. Vous vous connaissez peut-être ?

Kueny.- De vue.

Lisbeth.– Pas du tout.

Sepp.– Allons fêter la double paix.

Ils vont vers la ville.

 

 

 

 

6. En ville. Une brasserie. Au fond une piste de danse. A une table, près de la piste, devant un verre de champagne, Sepp, Suzy, Lisbeth, Kueny. Ils trinquent. Sepp a placé sa veste sur le dossier de sa chaise.

Sepp.- (se levant avec Suzy pour aller danser, à Lisbeth) (montrant Kueny) La moitié de l’un pourrait s’apparier avec la moitié de l’autre ? Au lieu de faire chacun cavalier seul, pour quoi ne vous attelez-vous pas  à danser ensemble ?

Lisbeth.– (à Sepp) Je te trouve bien cavalier. Tu fais bon marché des goûts de M. Kueny.

Kueny.- (à Lisbeth) Vous m’épargnez bien de l’embarras.  Je danse mal. Ç’aurait été un supplice pour la cavalière, et plus encore pour le cavalier. Je n’aurais pas su sur quel pied danser.

Sepp et Suzy vont danser.

Kueny.- (à Lisbeth, se levant, s’appuyant sur le dossier de la chaise de Sepp) De quels doigts délicats vous m’avez refusé, je vous en sais gré.

Lisbeth.– (gênée) Je vous en prie.

Lisbeth est invitée à danser par un autre garçon. Kueny, la main dans la poche intérieure de la veste de Sepp, prend le portefeuille, le met dans sa poche revolver et sort.

Sur la piste, Sepp s’approche de Lisbeth.

Sepp.- (à Lisbeth) Tu aurais pu faire un effort pour aujourd’hui.

 

Lisbeth.– C’est un peu trop facile de faire la charité de la poche des autres.

Les deux couples se séparent et dansent.

 

 

 

 

7. Sur le trottoir, en attendant le défilé, les enfants se donnent la main par paires.  Mme Kueny , portant son dernier né. est en retrait de ses enfants.

Mme Kueny.- (off) Le pays est libéré, mais moi ? Plus que jamais assujettie. En cette fête de la liberté, la femme de son mari pleure son esclavage. En cette fête de la Victoire, la mère de ses enfants pleure ma défaite. D’une servante volontaire, mon mari et mes enfants ont fait de moi, une esclave.   Plus j’essaie d’être serviable, plus avec moi ils sont durs et méchants. Lesquels d’eux reconnaîtront jamais ma vie de sacrifice ?

 

Elle pleure, en détournant son visage. Anne, se tournant, voit que sa mère pleure, elle se recule vers elle, met son bras autour de sa taille et pose son visage contre elle. Mme Kueny, de son autre bras l’entoure et la serre contre elle : Mon Anne.

 

 

 

 

8. Sur la route de Mulhouse, Kueny, à vélo, pédalant à toute vitesse, le portefeuille de Sepp gonflant sa poche revolver. Dans le quartier de la gare, il range son vélo derrière une porte cochère, sort le portefeuille, compte les billets. Suffit ou suffit pas ? Mystère et boule le gomme. Il va vers la rue attenante, à prostituées, se cache derrière le coin de la rue, étudie l’une d’elles, fardée, au profond décolleté, à la jupe haut fendue.

Kueny.- (off) Tout est bon dans le cochon pour le cochon de payant. Trop de publicité tapageuse : on se pose des questions sur la qualité du produit.

 

Il recule de son coin, fait le tour par la rue voisine, aborde la première rue par l’autre bout, étudie une autre prostituée, habillée sans signes particuliers, comme une passante.

Kueny.- (off) Je l’aimerais maternelle, mais pas trop. Une mère qui serait un petit peu incestueuse, mais pas trop… ..L’idéal, une putain pudique. Mais si elle était pudique, serait-elle une putain ? Là est la question.

 

Il ose s’avancer et faire tout le trottoir face au trottoir où se trouve la prostituée, espérant en vain qu’elle l’interpelle. Au bout de la rue, tournant le coin, il court faire le tour par la rue voisine, réapparaît au coin, franchit la rue, ose faire le trottoir où se trouve la prostituée, passe devant elle sans la regarder, espérant en vain qu’elle l’interpelle, la dépasse, puis, s’armant de courage, revient sur ses pas, ose aller droit sur elle.

La prostituée.- (à Kueny, indiquant le bout de la rue)  Vous voyez l’église au bout de la rue ? Le presbytère est en face. Le patronage est juste à côté.

 

En riant, elle se détourne de lui.

Il monte sur son vélo, et pédale vers Rixheim.

 

Kueny.- (allant vers son vélo) Elle m’a peut-être rejeté à la mer, mais j’aurais au moins osé aborder l’île de Circé, l’île aux pourceaux

Il s’éloigne en pédalant le plus vite qu’il peut.

 

 

 

3

 

 

 

 

1.La masure Kueny. La salle. Beau temps froid dehors. Mme Kueny repasse avec des fers plats posés sur la cuisinière, chauffée au bois, plie le linge repassé, suspend les chemises à des cintres. Entre Anne.

Anne.—Maman, je peux te faire une course ?

 

Mme Kueny.- Ça fait deux fois que tu me poses la question. Tu as fait les lits ?

Anne.– Oui.

 

Mme Kueny.– Lave plutôt l’escalier, si tu veux me rendre service.

Anne.– Oui.

 

Mme Kueny.– Au savon noir.

Anne prend dans le réduit seau, serpillière, savon noir, va dans la buanderie où elle pompe de l’eau, en remplit le seau, et sort vers l’escalier.
Mme Kueny s’assied, allume une moitié de cigarette, fume, ses yeux se mouillent.

 

 

Par la fenêtre, on voit arriver M. Kueny poussant sa charrette chargée de vannerie. Vivement, Mme Kueny éteint son bout de cigarette, le place dans le paquet, aère la salle en l’éventant du battant, et range le linge repassé dans l’armoire. M. Kueny entre, en laissant ses sabots devant la porte, Bonjour—Bonjour,  et va se chauffer à la cuisinière.

M. Kueny.–  Il n’y a pas de larme qui à la fin ne tarisse. Les orphelins et les veuves oublient la guerre.  On m’achète des corbeilles, des paniers, des boîtes à ouvrage non pour leur nécessité, mais pour leur joliesse. J’ai bien vendu.

 

Mme Kueny pleure.

M.Kueny.- (regardant sa femme pleurer, en colère) Je suis un mari fidèle, travailleur, qui fait ce qu'il pêut pour faire vivre sa femme et ses enfants, as-tu jamais versé une seule larme sur moi ? Toute larme versée sur un fils voyou une offense au mari hopnnête. .. ..(pointant le doigt sur Mme Kueny) .. A qui était-ce à l'époque de dresser cet arbre tordu ? C'était à toi de le fixer solidement à un tuteur, et de le forcer à pousser droit. Tu l'as laissé poursser n'importe comment. Là oùil est, il a cherché à y être, et toi tu n'as rien fait pour le détourner. Prends t'en-z-à toi.. ... ( Mmre Kueny sanglote. M. Kuney lui montre le poing) Sèche tes larmes, où je vais te donner de bonnes raisons de pleurer.

De colère, il sort de la salle dehors, en claquant la porte avec violence.

 

 

 

2. Anne lave l’escalier en bois, Marie est sur le seuil de la chambre des enfants.

 

Marie.– (montrant à Anne tout autour d’elles) J’en ai assez de cette misère. Jamais je ne m’avilirai à courir après l’argent comme fait papa, je te garantis.. … … Quand j’aurai 16 ans, la première chose que je me chercherai, c’est un petit vieux bien propre, sain d’argent, de santé fragile Je le choisirai assez vieux, pour que je sois encore jeune quand il sera plus vieux du tout. Je me marierai avec lui sous le régime de la  communauté de biens. Je serai honnête, mon petit vieux me fera un beau début, je lui ferai une belle fin. Je le finirai en beauté, comme on finit des chaussures. Quand il ne sera plus, je lui ferai un enterrement humble comme l’humble chose qu’il sera devenu… ...Après je m’offrirai un beau jeune homme pauvre, il n’y a que ça sur le marché. Je me marierai avec lui sous le régime de la séparation de biens. Je l’aimerai de tout mon cœur, tout en veillant au grain. Nous n’aurons pas une nichées de becs rouges grand ouverts, que le père et la mère s’épuisent à nourrir. Je  nous ferai un prince et une princesse, séparés d’âge, pour qu’on puisse bien s’en occuper. De beaux vêtements chauds, de beaux escarpins de cuir, un bel appartement bien chauffé dans un beau quartier, comme on a du plaisir d’aller à la messe. … … Un mol oreiller, un doux coussin vous fait sensible comme des anémones ; coucher à la dure, se cogner partout vous fait dures comme des cailloux. Quand la vie est bonne, quel plaisir d’être bon…..(montrant tout autour d’elle) Plaie d’argent, c’est plaie trop mortelle. Je te garantis que la première chose que je ferai dans ma vie, ce sera de me guérir de cette plaie-là.

Anne continue de laver soigneusement l’escalier, sans prêter attention à Marie.

 

 

 

 

 3. La salle. Mme Kueny range son linge repassé dans l’armoire. Elle a essuyé ses larmes. M. Kuney qui a rangé sa charrette et sa vannerie, rentre du dehors.

Mme Kueny.- (humblement, montrant un panier qu’elle a préparé) Jean. Tu me permets d’aller voir Maman à Mulhouse ?

 

M. Kuney.– Il n’en est pas question. Tu te dois à ton mari et à tes enfants, et à eux seuls.

Mme Kueny.– Elle a tellement donné aux autres. Tu ne crois pas que c’est aux autres à lui donner un peu à elle ?

 

M. Kueny.– Si elle a donné aux autres,  ç’a été de son choix. Elle n’a pas à le faire payer par d’autres.

Mme Kueny.– Elle est si chargée d’années, qu’elle n’est plus de force pour porter la charge.

 

M. Kueny.– Si elle n’a plus de forces, c’est qu’elle ne doit plus en avoir. Lorsqu’un être humain fait eau de toutes parts, le meilleur service qu’on peut lui rendre, c’est de le laisser couler doucement. .. ..(il va à la porte et crie) Marie.

Marie entre.

M.Kueny.– Tu vas à Mulhouse passer la journée chez ta grand mère.

Marie.– (en fureur) Pas question..  Je m’occupe déjà de vos enfants, vous n’allez pas me demander en plus de m’occuper de vos grand’mères.  Jeune, je ne me suffis pas, qu’est ce que je vais encore me soucier d’une vieille ? Je n’ai pas encore vécu, avec elle je me sens déjà vieillir. J’aurais trop peur de prendre sa peau transparente, ses veines qui ressortent, ses taches brunes noires,  ses rides et ses plis partout. Trouvez une poire que moi.

 

M. Kueny.- (criant) Anne… … Anne… … Anne. Tu vas venir quand je t’appelle.

Anne paraît avec son seau, sa serpillière, son savon noir.

 

M. Kueny.– Tu vas chez ta grand’mère à Mulhouse.

Anne se tait.

 

Mme Kueny.– Tout à l’heure, tu me demandais si tu pouvais faire une course.

Anne se tait.

 

M. Kueny.– Qui lui demande son avis ? .. .. Tu iras, un point, c’est tout. .. ..Je n’ai rien entendu.

Anne.– Oui, papa.

 

Mme Kueny.– Tu pourrais lui faire un peu de ménage, son lit, sa vaisselle, laver son linge,  peut-être la sortir un peu. (tendant le panier) Je lui ai fait quelques plats.

Anne se tait.

 

M. Kueny.– Je n’ai rien entendu.

Anne.– Oui, maman.

 

Mme Kueny.– Habille-toi chaudement, mon Anne.

Mme Kueny l’habille, pull-over rapiécé, manteau hors d’âge, grosses chaussettes raccommodées, écharpe usée dont elle lui entoure le cou, gants troués ; Anne prend le panier, embrasse sa mère, qui l’embrasse chaleureusement, embrasse son père, chausse à la porte ses sabots, cherche un vélo à la remise, y fixe son panier, et s’en va.

 

Marie.– Il neige.

Quelques flocons commencent à tomber, et puis davantage.

 

Sous la neige, Anne pédale, rieuse, heureuse d’être arrivée à ses fins.

 

 

 

 

 

4. Mme Kuney, à genoux devant le petit oratoire, dans le coin de la salle, prie.

Me Kueny.- (off) Où êtes-vous Seigneur ?  J’obéis aux commandements de Dieu et de l’Eglise, je me confesse tous les samedis, je m’approche de la Sainte Table tous les dimanches, j’essaie d’accomplir avec conscience mes devoirs d’épouse et de mère : pourquoi vous cachez-vous de moi ? Est-ce que ces bouts de cigarettes brunis que je jette font un tel tas entre vous et moi, que vous ne me voyez plus ?.. ..Je me hais avec conscience, comme on me l’a appris, pourquoi ne me payez-vous d’un petit regard abaissé sur moi ? Pourquoi de moi, qui vous suis fidèle, Seigneur, vous tenez-vous écarté ?  Est-ce que ce serait parce que je sens trop la cigarette que vous ne voulez pas me fréquenter ?...   J’ai renoncé à l’amour pour votre amour, et vous vous refusez à moi. Je paie le prix que vous exigez de moi, et vous ne me faites pas livraison de vous. Est-ce que ce serait à cause de mes vilains doigts jaunes, et de mes sales mouchoirs pleins de nicotine que vous me boudez ?  Est-ce ce petit rouleau de tabac séché enveloppé d’un mince papier allumé, dont j’aspire la fumée, et que je rejette par le nez, qui vous fait me fuir ? Si vous aviez pitié d’une pauvre esclave, vous seriez généreux, vous lui laisseriez cette fumée bleue, c’est son seul petit nuage. Amen.

Elle se lève, fait le signe de croix, va dans le réduit chercher les légumes, s’attable, les pose. Elle prend une moitié de cigarette et fume en rêvant.

 

 

 

 

 

5. La prison. Anne adosse le vélo contre le mur, prend son panier, entre. Conduite par un gardien, on la voit monter des escaliers, entrer dans le parloir, s’asseoir. Puis par l’autre porte en face, entre Kueny, suivi d’un gardien.

Kueny.- (souriant, puis) Tu es venue à bicyclette ? Par cette neige, qui vous pique la figure de mille épingles ? (lui montrant ses mains, à travers les gants troués) Tes mains sont blanches de froid… ...Pour venir voir un frère qui manque à ses devoirs ?

 

Anne.– Pour venir voir un frère qui manque à se sœur. 

Kueny.– Tu viens chercher la brebis perdue pour la ramener au troupeau ?

 

Anne.– (reprochant)  Est-ce que je t’ai jamais prêché ?

Kueny.-  Il est avéré par police et justice que j’ai commis des actes délictueux.

 

Anne.– Quand une sœur aime son frère, est-ce qu’elle se soucie, s’il tourne mal ? Quand une fille aime un garçon, est-ce qu’elle se soucie s’il est un mauvais garçon ?

Kueny.–Si tu es honnête, tu ne peux pas nier que je suis un homme malhonnête.

 

Anne.– Malhonnête est ce que tu es avec les autres.

Kueny.– Ne me dis pas que ça ne te blesse pas, que je sois en prison.

 

Anne.– Ce qui me blesserait, c’est que ça te blesse d’être en prison.

Kueny.– Pour te dire la vérité, je ne me suis jamais senti aussi bien. Tant que j’étais sage, que j’étais honnête, que je me conduisais bien, je n’existais pour personne. Depuis que je tourne mal, c’est triste à dire,  je me sens enfin le plaisir d’exister.   Inspecteur de police, juge, s’appesantissent sur moi, des gardiens de prison me prêtent attention, comme personne ne l’avait fait. 

 

Anne.–   Pour être aussi franche que toi, je t’avoue que je suis heureuse que tu sois dans une prison d’hommes, loin de toute fille et de toute femme. Seule dans notre lit, je me réfugie dans  la douce pensée de toi dans ta cellule, et celle peut-être, que toi aussi, dans ta cellule, tu penses à moi. Le souvenir de nos beaux jours éclaire mes tristes heures.

Kueny.– (tendu) Anne.

 

Anne.– Tu te plains de ta petitesse de taille, moi, elle me comble : heureuse taille petite, grâce à laquelle je me persuade qu’aucune ne te volera à moi.

Kueny.– (tendu) Tu es ma sœur.

 

Anne.– D’où prends-tu qu’une sœur ne peut pas aimer son frère, comme une fille aime un garçon ? Ce qui interdit l’inceste, c’est loi, coutume, religion, ce n’est pas nature… ... .. ..Tu te souviens de notre paradis terrestre ?

Kueny.-  (les poings serrés) Anne, j’essaie à toute force, d’enfoncer ces souvenirs dans un trou de mémoire, comme un bouchon sur une bouteille de champagne. Ne va pas secouer la bouteille.

 

Anne.-  Mon frère était le préféré de ma mère.   Je pouvais aimer mon frère, sans que mon père et ma mère ne soupçonnent rien. Frère et sœur, nous habitions tous les deux dans la maison de ma mère, nous couchions dans un même lit, sans que personne n’y trouve à redire.… ... Heureuse masure délabrée, heureuse triste misère, heureux taudis indigent, qui fait que nous couchions dans un même lit. … ...Tu te souviens ? Adam et Eve dans le jardin d’Eden. En même temps que je découvrais ce que c’était qu’un frère, je découvrais, merveille, ce qu’était un garçon. Quelle merveilleuse innocente invention , que ta jeune beauté neuve. Au milieu du jardin, je découvrais un jeune et beau corps frémissant, je l’embrassais,  je posais ma joue contre. Je ne savais pas ce que c’était, c’était pour moi un mystère, mais comme ce mystère me plaisait.

Kueny.- (essuyant ses yeux) Et moi, je me couchais le long de ta douce et tendre âme,  je posais ma joue tout contre, je la baisais. Tu m’embrassais, je t’embrassais, nous nous plaisions avec un plaisir indicible, dont nous ne savions pas, ne désirions pas savoir ce que c’était. Je découvrais une fille, et quelles délices, il se trouvait en plus que c’était ma sœur.

 

Anne.-  Réservés impudiques, innocents pervers, ton corps contre mon visage, mon âme contre le tien: merveilleux amour de la sœur et du frère, doublé du merveilleux amour de la fille et du garçon. … Notre âge d’or.

 Kueny.– Un beau jour, la violente puberté a explosé. Affreuse guerre civile, affreux combat dans les rues. Ils s’aperçurent qu’ils étaient nus. (Il soupire)

 

Silence.

Anne.– (vibrante) Je ne t’en ai aimé davantage. Je t’aime trop, c’est ce trop qui m’est un délice.  Je sais que je n’ai pas le droit de t’aimer jusqu’au bout de ce trop, que je dois sans cesse, prendre garde, que le trop de ce trop soit trop.

 

René.- (joignant les mains) Anne.

Le gardien se lève et s’approche.

 

Kueny.– (se levant, changeant de ton) J’ai appris que ceux qui ont été condamnés en justice font leur service militaire aux Bataillons d’Afrique, à Tataouine.

Anne.– (se levant, s’écartant) J’ouvre un livre, c’est toi que je lis entre les lignes. Je regarde les gens, c’est toi au milieu d’eux que je vois Je ne pense à rien, c’est à toi que je pense.

 

Le gardien de prison.– Vous pouvez vous embrasser, vous savez.

Anne se tourne vers Kueny.

Kueny.– (avec un geste de refus) Je ne veux pas abuser. (se tournant, levant haut la main) Au revoir.

 

Anne.– Au revoir.

Ils sortent.

 

 

 

 

6. La gare de Mulhouse. Le quai. A quai, le train à destination de Marseille. Au bout du quai, attend, parmi d’autres parents, Anne, aux cheveux joliment peignés, en robe fleurie, en escarpins à petits talons, sac de cuir blanc au bras.

D’un car militaire de la place de la gare, débarque un contingent d’appelés, avec chacun sa petite valise de carton, dont Kueny. Le sergent leur indique le wagon qui leur est réservé. Les appelés des yeux cherchent leurs parents. Les yeux de Kueny passent Anne plusieurs fois, sans la reconnaître. Anne lui fait un signe de la main. Il la reconnaît, il va à elle, s’arrête à un pas.

Kueny.– Mais c’est la robe de Maman. Et les escarpins, et le sac.

 

Anne.– Je te plais ?

Kueny.– Et tu es allée au coiffeur ? Tu es jolie comme un cœur. Ça te va à ravir.

 

Anne.– Je voulais que la dernière image de moi emportée ne soit pas trop laide.

Kueny.– Voilà des emprunts que tu vas payer cher, ma pauvre.

 

Anne.– Plus je les paierai cher, plus je les aurai estimés leur vrai prix.… … Heureux service militaire, mon René.

Kueny.– Heureux ?

 

Anne.– Séparés par cette épée, comme nous allons pouvoir nous aimer tout notre soûl…  ... Toi isolé au milieu d’hommes, moi isolée au milieu de la famille, à quelle débauche nous n’allons pas nous livrer.  Une volupté féroce nous poussera, une pudeur féroce nous retiendra. Notre chasteté sera si voluptueuse que la volupté la plus déchaînée n’en approchera pas. Volupté animale, humaine, divine, mon René.

Un silence. Anne fait un tout petit mouvement vers Kueny. On les sent frémissants.

 

Anne.-  Il suffirait d’un demi-pas : espérance folle. Douloureuse volupté, chasteté souffrante. Je veux tant, et je n’ose pas. De tout moi vers toi, toi, immobile, je veux, mais je ne peux. La camisole de force de la chasteté enferme les bras de la volupté ligotés.  ..Mon frère permis, mon amant interdit. Mon amant débauché, mon frère chaste.

Kueny.- (joignant  les mains) Anne.

 

Anne.– Amour chaste d’amant, amour débauché de frère… Je rêve la nuit avec une jouissance infinie que tu me forces… J’ai espoir fou, que , m’épargnant de m’approcher, ce soit toi qui t’approches.

Kueny.– Si je m’approchais ?

 

Anne.– Crois-tu que je te repousserai? .. .. Pourquoi ne le fais-tu pas ? Tu ne m’aimes donc pas ?

Kueny.–  Le remords te mordrait trop cruellement.  Tu me haïrais trop. Si je t’osais, je te perdrais.

 

Anne.- (reculant) Chasteté ne peut se soutenir longtemps tellement elle est voluptueuse.  Par pitié, René, comme celui qui arrache un pansement d’un coup, laisse-moi partir en courant…(elle part, se retourne plus loin) ...Ecris-moi chez grand’mère. Qu’on ne s’écrive qu’une fois par mois. Le temps nous paraîtra atrocement long, et délicieusement court. A bientôt.

Anne s’en va en courant. Kueny la regarde courir, reprend sa valise, et s’en retourne vers le contingent. On entend un long sifflet.

 

 

 

 

 

4

 

 

 

Gare de Mulhouse. Un quai. Des gens attendent le train arrivant de Marseille. Anne, tenue sévère et pauvre, cheveux coupés, plus jolie que jamais, un sac à ses pieds, attendant au bout du quai. Le train arrive. Descendent d’un wagon, des appelés, bronzés, musclés, dont Kueny, qui cherche Anne des yeux, la trouve, va vers elle, reste à quelques pas.

 

Kueny.– Madame Causse ?

 

Anne.– Mademoiselle Kueny. Je suis démariée.

Un silence, ils s’observent en souriant.

 

Kueny.– Il te battait ? C’était une brute ?

Anne.– Si seulement. J’aurais eu un motif pour le haïr. Gentil, délicat, généreux, respectueux, beau comme un dieu, un jeune premier de comédie, combien de jeunes filles auraient été heureuses d’avoir un tel mari, fade, vide, je ne le souffrais plus. Lorsque quelqu’un vous chatouille, on en a des rires convulsifs, c’est à la fin tellement douloureux, que c’est insoutenable.

 

Kueny.- J’ai aussi essayé de me  dévoyer. Je suis allé voir  des prostituées.  Elles marchandent leur lard comme des épiciers. Le marché conclu,  quelle galère. Tu rames, quand est-ce que tu accostes ? Ton voyage est interminable, on descend bientôt ? Tu traînes, tu les achèves, tes derniers cent mètres ? Les marchandes de plaisir m’ont dégoûté du plaisir.

Anne.– Comme ça me plaît que tu aies essayé.… ... Comme ça me plaît que tu n’aies pas réussi.

 

Un silence.

Anne.- Je souffre trop un enfer de délices, je ne peux pas supporter l’idée qu’on ait toute liberté.  J’ai décidé de faire voeu de clôture : j’entre en religion.

 

Elle recule de quelques pas, se mettant de côté.

Anne.– Cette adoration que je devrais à Dieu, je la donnerai à mon frère.  Sous le couvert de son culte, c’est à ton culte que je me vouerai. Sous ma robe de religieuse, je serai toute à  toi. Au lieu de me débaucher de Dieu,  je me débaucherai de toi.  Sous la chasteté publique, je serai ta prostituée privée. Chaque nuit, mon René, je t’ouvrirai dans ma cellule mon lit. En vérité, je vous le dis, ses péchés lui seront remis, parce qu’elle a beaucoup aimé, dit le Seigneur.

 

Du sac, elle sort un porte-monnaie, qu’elle tend à Kueny.

Anne.– La clé du cadenas de mon vélo qui est adossé sur le mur de la gare, les clés et l’adresse de la chambre que je t’ai louée pour un mois à Rixheim, l’adresse du chantier où je t’ai engagé à compter de demain, un peu d’argent.

 

Elle laisse pendre le porte-monnaie au bout de ses doigts, Kueny tend sa main dessous, elle y laisse tomber le porte-monnaie.

Anne.– A cette nuit, mon René.

 

Elle se saisit de son sac, tourne le dos à Kueny, et sans se retourner, s’en va en traînant les pieds, raclant le quai de ses talons.

Kueny sort de la gare, va au TABAC-JOURNAUX, achète une enveloppe blanche, s’isole dans un coin, ouvre deux boutons de sa chemise, sort de sa chemise la photo usée ,craquelée, d’Anne adolescente, la glisse dans l’enveloppe, colle l’enveloppe, retourne au TABAC-JOURNAUX, emprunte un crayon, écrit sur l’enveloppe en grand COUVENT, rend le crayon en remerciant la buraliste, glisse l’enveloppe sous sa chemise, la reboutonne, décadenasse le vélo d’Anne, met sa valise sur le porte-bagages, se lance à pédaler.

 

Kueny.– Elle se voue à Dieu. Je me voue au diable.

Il prend la route de Rixheim.

 

 

 

 

 

2. Un chantier de construction, fin de journée. Avec les autres ouvriers, Kueny en sort sur son vélo. On le voit pédaler sur une route le long de la forêt de la Hardt.

 

Kueny.– Qui me délivrera de l’esclavage de cet infect pourceau, qui a pour sale nom sexe ? Qui destituera ce despote cruel qui me tient dans une  sujétion si honteuse ? Qui me libérera de ces chaînes déshonorantes ?  Qui me défera de cet animal furieux, dont je suis la proie pantelante ? Qui m’ôtera cette ceinture de lubricité d’autour de mes reins ? Sous le fouet de ce cruel tyran, tous tremblent et gémissent. Quand vous êtes violées, Mesdames, pourquoi vous sentez-vous coupables ? Parce quevous l’êtes. Vous vous êtes armées, vous avez serré les dents, mais la jouissance, comme un ouragan, a tout emporté sur son passage. Ta convoitise te portera vers ton mari.   Dans le silence de l’abjection, on n’entend plus retentir partout que les chaînes de l’esclave.

Il pédale comme un fou sur la route le long de la forêt de la Hardt, en regardant à droite, à gauche.

 

 

 

3. Autre fin de journée. Du chantier, sort, au milieu des autres ouvriers, sur son vélo, Kueny. Kueny pédale comme un fou sur une route le long de la forêt de la Hardt.

Kueny.– ..(Abordant une descente de côte, il descend à une vitesse folle) .. La pente est affreuse. Les freins ne répondent plus. .. ... Bouc cornu au pied fourchu, libère ma nature. Priape ithyphalle, délie ma sauvagerie. Prince des Démons, incite-moi au mal. Prince des Enfers, succombe-moi à la tentation. Très Bas, délivre-moi des convenances. Ange déchu, libère-moi de tout scrupule.

Plus loin, sur le plat, pédalant toujours comme un fou, tout en scrutant à droite et à gauche.

 

Kueny.-  Satan, écoute-moi, Satan exauce-moi. Refuge des malheureux, consolation des affligés,  qui avez dit : demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez.  Je vous demande et je vous cherche. Par la verge de Moïse, Lucifer,  signons un pacte : une éternité d’enfer pour mon âme, contre pour mon corps une seconde de jouissance. Prouve moi que tu existes, sois bon diable, signe le pacte.

 

4. Autre fin de journée. Du chantier, sort au milieu des autres ouvriers Kueny, qui pédale avec force sur son vélo. Kueny pédale comme un fou sur une route qui longe la forêt de la Hardt tout en scrutant à droite et à gauche.

Kueny.– Etalon fou, galope ventre à terre. Taureau en rage, ta bave  mousseuse blanchissant ta toison noire, de tes cornes basses, charge. Eperon en avant, trirème, allons percer les carènes. Laide, vieille, âgée, fillette, peu me chaut, pourvu qu’elles soient femmes en un seul endroit. (rugissant) Le diable me comble  : une fumelle à l’horizon.

 

Kueny descend de vélo, le laisse choir sur le côté, barre le chemin à la jeune femme.

Kueny.– Mademoiselle, j’annonce la couleur. J’ai l’intention de coucher avec vous.

 

Il s’approche d’elle, tendant les mains.

La jeune femme.– Qu’est ce qui vous prend ? Vous n’êtes pas malade ?

 

Kueny.– Je suis au contraire en trop bonne santé.

La jeune femme recule, lâche son sac, tendant les avant-bras.

 

La jeune femme.– Vous n’avez pas honte de vous conduire de la sorte ?

Kueny.– Vous ? (la montrant) Décolletée, dépoitraillée, nombril à nu, fesses si moulées qu’elles sont nues plus que nues : tout ça c’est pas  un appel à sexe ?

 

Kueny essaie de lui saisir les bras, la jeune fille lâche son sac, se défend.

Kueny.– Je chasse le petit gibier de plaine, levrettes, bécasses, chaudes petites cailles : préparez-vous à recevoir une giclée de grenaille… .. Allons, laissez-vous aller. Ce ne sera qu’une brève visite. J’entre et je sors… …. Ne vous faites pas de souci :  ce n’est que du physique, du net, du carré.  Rien de sentimental, de  gluant, de visqueuse.

 

Kueny saisit les bras de la jeune fille, essaie de la renverser.

 

Kueny.– .. Votre bouche dit non, écoutez l’autre qui dit oui. .. ..Votre enfer cuit, mon diable brûle, laissez le rentrer à la maison.

Les deux peinent à faire plier l’autre.

 

Kueny.– Je ferai semblant de vous avoir forcée : je témoignerai que gémissements de plaisir étaient gémissements de douleur.

La jeune fille agenouille Kueny, qui la lâche, ramasse son sac, court à son vélo et s’enfuit. En pédalant, il lève son sac.

 

Kuney.- (criant) Pretium doloris.

La jeune fille.– (criant) Je porte plainte.

 

Kueny disparaît, en brandissant le sac haut au-dessus de lui.

 

5. Le chantier. Fin de journée. Kueny sort en pédalant avec vigueur. Il pédale comme un fou sur une route qui longe la forêt de la Hardt.

Kueny.– Qui croit qu’un échec décourage ? L’échec fortifie les forts.

En pédalant, on voit à gauche dans une prairie une femme d’un certain âge, il s’arrête, il voit qu’elle cueille des fleurs des champs.

 

Kueny.– Sexagénaire peut-être. Grand’mère certainement. Mais si femme encore.  Elle cueille des fleurs des champs. Allons cueillir dans son champ sa fleur.

Il jette son vélo sur le côté du chemin. On le voit dévaler la prairie vers la femme.

 

 

6. Le chantier. Fin de journée. Kueny sort en pédalant avec vigueur. Il pédale comme un fou sur une route en direction de Mulhouse. Il voit sur un trottoir deux fillettes en train de jouer. Il freine à bloc.

Kueny.– Un de ces jolies demoiselles peut-elle m’indiquer où je peux trouver un bureau de tabac ?

 

La fillette.– Y en a un par là.

Kueny.– Que diriez-vous de monter en croupe sur mon destrier, pour m’indiquer où c’est, princesse ? Il lui offre la place sur le cadre.

 

La fillette regarde Kueny, se lève et monte sur son cadre. Kueny se met en route. Une femme qui nettoie ses vitres de sa maison sur le trottoir d’en face le regarde.

Kueny.- (gai, avec un geste de la main) Bonjour.

 

La femme.– Bonjour.

Kueny.– Fais voir ta frimousse. Dieu que tu ressembles à ma sœur. Tu crois que les frères peuvent se marier avec les sœurs ?

 

La fillette.– Je crois pas.

 

Kueny.- (se penchant pour voir son visage)  Déjà, coquette.  C’est toi qui t’es mis ce joli nœud dans les cheveux ? Quel âge as-tu jeune fille ?

La fillette.– 11 ans.

 

Kueny.– Un vrai petit bout de femme. (La fillette fait des manières) Comme elle vous fait déjà des agaceries. Tu es à croquer. Je peux vous biser, Mademoiselle ?

La fillette lui tend le cou. Kueny lui donne un baiser dans le cou. La femme voit Kueny se diriger vers la forêt.

 

 

 

7. Le commissariat de police. La fin du jour. Un bureau. Kueny menotté sur une chaise, face à l’inspecteur assis à son bureau, une lampe l’aveuglant. La secrétaire est prête à écrire.

 

L’inspecteur.– Cette dame vous a vu partir avec la fillette, mais ne vous a pas vu revenir. Qu’est-ce que vous en avez fait ?

Silence.

 

L’inspecteur.– Vous m’avez raconté votre vie difficile. Vous avez été si longtemps victime, qu’à la fin, vous avez trouvé équitable de vous faire bourreau… Qu’est ce que vous avez fait de la fillette ?

Silence. L’inspecteur quitte la pièce.

 

La nuit. L’inspecteur revient.

 

L’inspecteur.-  Cette dame vous a vu partir avec la fillette, elle ne vous a pas vu revenir. Qu’est ce que vous avez fait de la fillette ? (Un silence) Direz-vous que votre acte n’a pas existé ?

Kueny.– Non.

 

L’inspecteur.– Le taire, Kueny, c’est le nier. Le nier, c’est vous renier. Vous reniez-vous ?

Silence. L’inspecteur quitte la pièce.

 

Au matin. Kueny montre des signes de fatigue. Entre l’inspecteur.

 

L’inspecteur.– Cette dame vous a vu partir avec la fillette, elle ne vous a pas vu revenir. Qu’avez-vous fait de la fillette ?

Kueny.- Vous savez bien ce que j’ai fait.

 

L’inspecteur.– Dites-moi ce que vous croyez que je sais ce que vous avez fait, et je vous dirai si c’est ça.

Silence.

 

Kueny.– J’avais tellement jeûné de moi. J’ai eu le malheur un jour de me boire en entier, et j’ai été complètement ivre.

Un silence.

 

L’inspecteur.–  … ..Et puis ?

Kueny.– (baissant la tête, d’une voix à peine audible) Je l’ai violée.

 

Un silence.

 

L’inspecteur.– Ensuite ?

Kueny.– J’ai levé les yeux par inadvertance sur son visage, elle hurlait muette comme une folle. J’ai hurlé muet avec elle comme un fou.  Il fallait que je fasse taire tous ces horribles cris au plus vite. J’ai pris n’importe quoi,  j’ai imposé le silence.

L’inspecteur.- Ensuite ?

 

Kueny.– Je devais effacer toute cette saleté de la surface de la terre.

L’inspecteur.-  Oui ?

 

Kueny.- Je l’ai glissé doucement dans le canal de Huningue.

Un silence.

 

L’inspecteur.– Vous pourrez nous indiquer l’endroit du canal où vous avez glissé la fillette ?

Kueny.– Oui.

 

L’inspecteur.– Allons-y.

L’inspecteur se lève, il fait signe aux gendarmes, qui encadrent  Kueny. Ils sortent.

 

 

 

 

 

 8. Le chantier. Fin de journée. Parmi les autres ouvriers, Kueny sort, enfourche sa bicyclette et pédale vigoureusement. Sur une route le long de la forêt de la Hardt, il pédale comme un fou.

Kueny.– Pour se mettre en train, il n’y a que le premier pas, qui coûte. Après les jambes marchent toutes seules.

 

Il double deux petites filles qui marchent le long de la route. Il les dépasse, freine à bloc..

Kueny.– Qu’est-ce que font ces deux petites Cendrillons seules sur la route ?

 

La 2ère petite fille.– Je vais au-devant de mon papa.

Kueny.– Je peux vous offrir mon carrosse ? L’une grimperait à côté du rat (il indique le cadre), l’autre s’assiérait dans la citrouille. (il indique le porte-bagages).

 

Les petites filles, en riant,  grimpent sur le vélo.

Kueny.- (se mettant en route)  Vous savez que ce n’est pas prudent d’aller avec un Monsieur que vous ne connaissez pas ?

 

En pédalant, les deux fillettes sur son vélo, il voit dans un jardin attenant à une ferme une fermière qui étend du linge, qui le voit.

Kueny.- (joyeusement, avec un salut de la main) Madame Munsch.

 

La fermière.- (lui répondant de même) Monsieur Kueny.

En pédalant, les deux fillettes sur son vélo, il voit dans une prairie une bergère, qui le voit.

 

Kueny.- (joyeusement, avec un salut de la main) Madame Bauerlé.

La bergère.- (lui répondant de même) Monsieur Kueny.

 

Un peu plus loin, la petite fille sur le porte-bagages, crie : Papa, en montrant un bûcheron, glisse de son porte-bagages, et court vers son père. Kueny continue avec l’autre petite fille sur le cadre, et disparaît dans la forêt.

 

 

 

9. Le commissariat. La salle de confrontation. devant un mur de plâtre blanc, six hommes, dont Kueny, sont alignés, tenant chacun, entre leurs mains un numéro. Kueny ayant le numéro 4. En face, derrière une glace sans tain, l’inspecteur fait entrer une jeune fille, qui observe les 6 hommes, et dit : le numéro 4, sans doute aucun ; puis à se suite, fait entrer une femme plus âgée, qui observe les 6 hommes, et dit : le numéro 4, j’en suis certaine.

 

10. Le commissariat. Le bureau de l’inspecteur. Kueny sans menottes sur une chaise, face à l’inspecteur à son bureau.

 

L’inspecteur.– Vous avez été reconnu formellement par Mme Mugnier, qui vous accuse de viol, et par Memoiselle Rasser, qui vous accuse de tentative de viol.

 

Kueny d’un petit mouvement de tête, et d’un geste des mains dit qu’il ne peut qu’en convenir..

L’inspecteur.- J’en viens à cette deuxième fillette,  une petite Jacqueline. Une Mme Munsch et une Mme Bauerlé, que curieusement vous avez saluées, vous ont vu, emmenant la petite Jacqueline sur votre cadre,  et son amie  sur votre porte-bagages.  L’amie a glissé du porte-bagages pour rejoindre son père : vous, vous avez continué votre chemin avec la petite Jacqueline vers la forêt. Qu’avez-vous fait de la fillette ?

 

Un silence.

L’inspecteur.– Vous ne vous êtes caché de ces deux dames. Pourquoi vous cachez-vous de moi ?

 

Silence.

L’inspecteur.- Votre tragédie finit, comme toutes les tragédies, sur une catastrophe sanglante. Il faut que vous ayez conscience, que le rideau va tomber sur votre pièce… ...Un bouquet final termine le feu d’artifice, après la ville est plongée dans la nuit, enfin se rallume le ridicule éclairage public… … Le dernier honneur d’un homme, c’est de reconnaître ses actes même honteux.

 

Kueny.– (baissant la tête, d’une voix à peine audible) Je l’ai violée.

Un deuxième inspecteur entre,  vient chuchoter longuement à l’oreille de l’inspecteur, et sort.

 

L’inspecteur.– Un paysan, qui cultivait son champ à la lisière de la forêt, a entendu des gémissements.  Il y est allé. Il a découvert la petite Jacqueline, la jupe relevée, la culotte ôtée, le bas-ventre et les cuisses en sang.

Kueny.- (inclinant la tête, à voix basse) Ça devait être moi.

 

Un silence.

L’inspecteur.– Elle est à l’hôpital. Son corps n’est pas danger, mais son esprit, si…  … Vous avez fait autre chose ?

 

Kueny.- (inclinant la tête jusqu’entre ses genoux, à voix basse) Ce n’est pas assez horrible ?

L’inspecteur va à la secrétaire prendre la copie.

 

L’inspecteur.– Veuillez signer vos aveux.

Kueny signe les aveux.

 

L’inspecteur.– Raccompagnez-le dans sa cellule. (à Kueny) Vous serez déféré devant le parquet.

Les deux gendarmes emmènent Kueny. L’inspecteur ferme le dossier, le classe, rejoint le 2 ème inspecteur. Ils sortent du commissariat.

 

 

 

 

 

11. Dans la rue, l’inspecteur au côté du 2ème inspecteur.

L’inspecteur.- (songeur) Tu sais que j’ai deux fillettes.

 

Le 2ème inspecteur.– Oui.

L’inspecteur.- Il m’arrive de surveiller leur bain… …. Mettons que,  comme un inspecteur de police, la vérité m’interroge, qu’elle me secoue un peu, je serai obligé d’avouer que dans l’esprit, il me passe des pensées abominables ?

 

Le 2 ème inspoecteur.—Tu veux-tu savoir quel est le vice des interrogatoires ? C’est qu’à la fin, l’interrogateur s’inculpe lui-même.

L’inspecteur hoche la tête.

 

L’inspecteur.– Avoue que si nos yeux pouvaient assassiner, si nos yeux pouvaient forniquer, le chemin derrière nous serait encombré de jeunes gens refroidis, et de jeunes femmes grosses.

Le 2ème inspecteur.- (éclatant de rire) Ce n’est pas faux.

 

Ils s’ éloignent.

 

 

 

5

 

 

 

1. Le Palais de Justice de Colmar.  A l’ écart, l’inspecteur, qui a en mains des journaux, et le 2ème inspecteur.

 

L’inspecteur.- (ouvrant les journaux) Ces journaux sont très instructifs. Non pas sur Kueny, mais sur les journaux et les journalistes. (lisant) Le Vampire de la Hardt, le Vampire de Mulhouse, Le Suceur de Sang, Hanté par des pulsions maléfiques, Le monstre bascule dans l’horreur, Sous le petit homme pâle se cachait une bête féroce. Sous couvert d’être horrifiés, les journalistes vous décrivent par le menu des  crimes les détails les plus horribles, avec une gourmandise atterrante. Ils en ont l’eau à la bouche.

Un silence.

 

Le 2ème inspecteur.– Dis plutôt qu’ils allèchent le public pour faire monter les tirages.

L’inspecteur.– C’est plus à leur honneur ?

 

Ils montent dans le Palais de Justice.

 

 

 

 

 

2. A l’intérieur du Palais de Justice, une foule, contenue par des barrières, et des gendarmes. Au  premier rang, M. Toillon, père de Jeannine, la fillette violée et assassinée par Kueny, est entouré de journalistes.

 

M. Toillon.– Ma fillette était une enfant naïve, confiante. Je n’ose imaginer ce que son assassin lui a fait subir, mais moi,  j’imagine très bien ce que je ferai subir à son assassin. Si je l’avais entre les mains, je m’amuserais de lui, comme il s’est amusé d’elle.  Je m’occuperais de ses parties : il  jouirait, c’est moi qui vous le dit.

 

Une porte  s’ouvre. Paraissent des gendarmes, au milieu Kueny menotté : la foule bouscule les barrières, le groupe essaie de se frayer un passage.

 

M. Toillon.- (fort, à Kueny) La guillotine est trop douce. Avec moi, tu te sentirais partir, et revenir, et repartir : je te garantis que je prendrai garde, que tu n’en finisse pas de passer.

Un de la foule.– Moi, je te clouerais comme un porc par la cheville à la poutre de ma grange, je t’ouvrirais vivant du pissat au sternum, je te sortirai tes boyaux, et sous tes yeux, vivants, je les donnerais à manger aux chiens.

 

Un deuxième de la foule.– Moi, je t’empalerais vivant sur un fer rouge,  en te tournant je te visserais lentement dessus, et je jouirais du spectacle.

De la foule, des poings tendus, des voix.—Vampire. Suceur de sang. Violeur de fillettes. Assassin.

 

Le groupe parvient à sortir par une porte de côté, qui se ferme devant la foule en colère.

 

 

 

 

 

3. Le commissariat de police. Le bureau de l’inspecteur. L’inspecteur et le 2ème inspecteur. Entrent  avec brusquerie quatre paysans, dont les deux premiers, armés l’un d’un fusil de chasse, l’autre d’un couteau de chasse, tiennent solidement au bras un jeune ouvrier agricole, pauvrement vêtu.

 

Un paysan.– Cette pourriture essayait d’acheterdeux de nos petites filles avec des bonbons. Il s’appelle Bohm.

Entrent avec la même brusquerie, 5 vignerons, armés de serpes et de couteaux, dont les deux premiers tiennent solidement au bras un vieil homme, aux habits déchirés, qui, apparemment a été lynché.

 

Un vigneron.– On a pris ce détritus en train d’acheter deux de nos fillettes avec une montre.

L’inspecteur.–  Nous allons prendre vos dépositions.

 

Les deux groupes sortent.

 

 

Le 2ème inspecteur.– La boîte est ouverte…

 

L’inspecteur.– Plus je vais, plus je trouve étonnant que dans nos villes, tant de peuple si serré, si entassé se laisse si facilement dresser à retourner leur violence contre eux, au lieu de la tourner contre les autres, comme il serait plus logique.

Le 2ème inspecteur.– Veux-tu que je te dise mon avis ? Tu t’expliques trop Kueny, et en te l’expliquant, tu l’excuses.

 

Ils sortent.

 

 

 

 

 

4. La prison de Mulhouse. La cellule de Kueny. Kueny, recroquevillé dans un coin, le visage tuméfié, tenant une jambe. La porte est déverrouillée, est ouverte : le directeur paraît sur le seuil.

 

Le directeur de la prison.– J’espérais que le violeur et l’assassin de petites filles aurait le dernier petit honneur de se faire oublier, tellement des êtres de votre sorte sont la honte de l’humanité. Mais il a fallu qu’il se rappelle au monde… … Une harpie, au bec crochu, aux griffes aiguës, qui a de qui tenir, puisqu’elle est votre sœur,  excite la presse, remue ciel et terre, fait un tohu-bohu incroyable, alerte le Conseil d’Etat  : elle accuse la direction de la prison de vous interdire de parloir. Si le violeur de fillettes ne veut pas que le directeur de la prison le livre tout vif aux mains des autres détenus,  je lui conseille d’accepter de voir sa harpie de sœur… ….(au chef des surveillants qui se trouve à côté de lui) Il accepte.

 

Le directeur sort, la porte se referme, est verrouillée.

 

 

 

 

 

5. La prison de Mulhouse. Le parloir. Entrent d’un côté Anne, puis de l’autre Kueny, qui s’assiéent de part et d’autre de la grille. Anne regarde Kueny de tous ses yeux, Kueny baisse les siens. Au bout d’un moment.

Anne.– … ..Tes crimes, sont mes crimes. Tu n’as été criminel avec d’autres, que parce que tu n’as pas osé l’être avec moi. Tu aurais voulu me violer, moi je ne rêvais que de ça,  mais tu as tellement craint que je ne t’en aimerais plus que tu t’es tourné vers d’autres.  Bénis soient tes crimes, mon René, ce sont pour moi autant de preuves d’amour.

 

Un silence.

Anne.– J’ai quitté le couvent. . ... Je m’emprisonne dans ma chambre, comme ils t’enferment dans ta cellule. Toi m’ôté de la bouche, mon René, je meurs.  Ma vie s’amaigrit de ce que s’amaigrit la tienne… ...  Bravons dieux et hommes. Que les longues fiançailles chastes se couronnent par le bienheureux inceste. Printemps c’est belle et ultime saison. Premières amours sont dernières. Premier amour partagé est le plus haut. Que la première, dernière, unique extase nous enlève, suprême épectase. Inceste pur, non chaste enfin. Amour interdit permis.  C’est mourir, pour un frère et une sœur, qu’aimer et être aimé, en fille et en garçon.(Le gardien de prison d’une clé de son trousseau toque plus coups à la porte)  A notre proche nuit de noces, mon René.

 

Anne s’approche de la grille, Kuney s’approche d’elle, tous les deux osent à travers la grille se toucher les mains, presser leurs corps habillés l’un contre l’autre. Tous deux ferment longuement les yeux. Ils se tournent, sortent chacun de leur côté.

 

 

 

 

 

6. La cellule de Kueny. Kueny.

 

Kueny.- (off) Qui seul peut remettre tes horribles crimes ? Celui-là seul, à qui pouvoir a été donné de remettre.

 

La porte est déverrouillée, s’ouvre : l’aumônier apparaît, se tient devant le seuil, muet. La porte sur lui est refermée. Kueny se jette à genoux.

Kueny.– L’immonde René Kueny ose souiller de sa vue le saint prêtre, le ministre sacré de Jésus-Christ.

 

L’aumônier.– Que mon troisième ordre majeur et ma soutane ne vous fassent pas illusion, Kueny. Je suis un homme comme vous.

Kueny.– (restant à genoux) Que j’aie de remords, mon père, de m’être chassé, par mes péchés,  du Paradis Terrestre.

 

L’aumônier.–  Si le berger parvient à retrouver la brebis perdue, en vérité, je vous le dis, il tire plus de joie d’elle, que des 99 autres qui ne se sont pas perdues.

Kuney.– Comment Notre Seigneur pardonnerait-il à quelqu’un qui l’a tant offensé ?

 

L’aumônier.– Comment celui qui est tout amour, ne cèderait-il pas à l’amour ?

Kuney.– Le ministre de Jésus-Christ accepte-t-il d’entendre le violeur assassin en confession ?

 

L’aumônier.– Il l’en prie.

L’aumônier s’assied sur la couche, Kueny est à genoux à côté de lui.

 

L’aumônier.– Bénissez-moi mon père parce que j’ai péché.

Kueny.– Bénissez-moi, mon père parce que j’ai péché.

 

L’aumônier fait le signe de croix sur Kueny, tend l’oreille, Kueny approche sa bouche, se confesse longuement.

L’aumônier.- (enfin, faisant un signe de croix) Ego te absolvo a peccatis tuis, in nomine Patris et Filli, et Spiritus Sancti… ...Il y a une grande joie parmi les anges de Dieu, lorsqu’un seul pécheur fait pénitence…(L’aumônier pose ses deux mains sur la tête de Kueny) Vos péchés vou sont remis. Allez en paix, mon fils.

 

L’aumônier quitte la cellule.

Kueny.- (à genoux, le visage heureux) Quel bonheur, d’avoir l’âme, comme une chemise blanche frais repassée, que l’on met le dimanche pour aller à la messe.

 

Il sort de dessus sa chemise l’enveloppe COUVENT, l’ouvre, sort la photo d’Anne adolescente, usée, craquelée, jette l’enveloppe, baise Anne au front, replace la photo sous sa chemise, le côté Anne contre sa peau, referme sa chemise, et de la main, presse à travers la chemise, la photo contre lui.

 

 

 

 

 

 

7. La cour d’assises de Colmar. La foule dehors, contenue dans les barrières. Arrivent cars avec gendarmes, fourgon transportant Kueny, voiture amenant les deux inspecteurs. Du fourgon descend  Kueny, encadré par des gendarmes.

 

Une voix.– Qu’on me le remette. Je trancherais son attirail en petites rondelles comme un salami, et je le lui ferais avaler.

 

Un quatrième.– Je te nouerais ton membre avec une ficelle, pour que tu  meures de ne pas pouvoir pisser.

Un quatrième.– Moi, je lui nouerais son service trois pièces solidement avec une corde, j’attacher la corde au licou de mon cheval, et je le traînerais tout nu par toute la ville.

 

La foule.- (poings levés, hurlant) Une mort longue. Violeur. Assassin. Vampire. Suceur de sang.

Le groupe parvient à entrer dans la Cour d’Assises, la foule s’engouffrant derrière lui.
Les deux inspecteurs entrent dans la Cour d’Assises.

 

 

 

8. La salle du procès. Jugement en huis clos. Juges, jurés, avocat général, avocat, parties civiles, Kueny.

 

L’avocat.– .. ..(terminant sa plaidoirie) .. .. Vous représentant, MM. Les jurés,  la longue suite de châtiments que René Kueny a souffert depuis sa naissance, qu’il a en somme expié, par avance, les crimes qu’il a commis en fin, je vous demande de lui épargner le châtiment suprême. Il a été inhumain à cause des conditions de sa vie inhumaines : vous qui vivez dans des conditions de vie humaines, soyez humain Ne prononcez pas la peine capitale.

Le juge.-  Accusé Kueny, la loi vous autorise à parler, si vous le désirez.

 

Kueny.- (se levant, la tête droite) Mon avocat a joué son rôle d’avocat, je jouerai le mien. Ma vie fait un tout d’une seule tenue, comme une belle statue est sculptée dans un seul bloc de marbre. J’ai débuté ma vie en vivant ma vie, j’ai vécu ma vie en vivant ma vie, j’achève ma vie en vivant ma vie. Je suis né criminel, j’ai vécu criminel, je m’achève criminel. Depuis que je suis,  j’ai été,  et, jusqu’à l’instant où je ne serai plus, je suis.   Je n’ai aucune circonstances atténuante. Je réclame comme un droit la peine capitale comme un droit.

Il se rasseoit, la tête droite.

 

Le juge.—L’avocat général, l’avocat, l’inculpé ayant parlé,le jury est invité à se retirer pour délibérer.

Le jury se retire.

 

 

Au bout d’un court temps, le jury réapparaît.

Le juge.– Le jury est prié de prononcer son verdict.

 

Le 1er juré.-  A la question : l’inculpé a-t-il été jugé responsable de ses actes, la réponse est : oui. A la question : bénéficie-t-il de circonstances atténuantes, la réponse est : non. En conséquence, l’inculpé est condamné à la peine capitale.

M. Toillon.- (se levant,  criant) La guillotine est un éclair indolore, un saut rapide. Quand on sent qu’on passe on a déjà passé. (le juge frappe frénétiquement son bureau de son marteau) Le jugement est injuste. Il y a disproportion entre le crime et le châtiment.  Je proteste.

 

Le juge.– La séance est levée. Gendarmes, évacuez la salle.

La salle est évacuée.

 

 

 

 

9. La prison. La cellule de Kueny. La porte est déverrouillée, l’inspecteur entre.

 

L’inspecteur.– Soyez fort, Kueny, votre recours en grâce est rejeté.

 

Un silence.L’inspecteur embarrassé, a quelque chose à dire, mais il  hésite.

 

L’inspecteur.– Votre maman m’avait chargé d’un message pour vous. J’avais refusé de grever vos lourdes souffrances d’une souffrance de plus. Mais votre maman m’a dit que cette nouvelle souffrance serait un baume pour vous.

Kueny.– Croyez-en ma mère.

 

L’inspecteur.– La flamme vacillante, se détachait de la mèche, s’envolait, mais la mèche la rattrapait. .. ..La flamme bleue vient de s’éteindre. … ... Votre sœur Anne n’est plus.

Kueny tourne le dos, fait face à la lucarne, lève le visage vers le ciel, presse sa main sur son coeur.

 

 

 

 

10. Mulhouse. Le soir, la place devant la prison. L’éclairage public s’allume. Un peloton de gendarmes arrive, délimite le quadrilatère, où sera montée la guillotine. Des gens commencent à arriver, à occuper les meilleures places, à s’installer.

 

2 heures du matin. Sous l’éclairage public, les gens pique-niquent. D’autre monde arrive. Certains montent aux arbres. D’autres montent sur le toit plat d’une usine désaffectée.

 

3 heures et demie du matin. Un fourgon du ministère de la justice entre dans le quadrilatère, s’arrête. En descendent deux ouvriers, qui ouvrent l’arrière du fourgon. Rapides, efficaces, ils montent la petite estrade qui fait la base de la guillotine, puis les deux montants de la guillotine, qu’ils laissent lâches, glissent dans les rainures la lunette, puis le couperet, qu’ils laissent en position basse, serrent les deux montants l’un contre l’autre étroitement, posent la planche sur laquelle sera ligoté Kuney, posent à côté un bandeau, 4 cordes, placent du côté où la tête tombera un panier à demi plein de sciure, à côté du plancher une malle en osier, à demi pleine de sciure, qu’ils laissent ouverte. Ils reviennent au fourgon, qu’ils garent de long du mur de la prison.

 

Dans la prison, la cellule de Kueny, qui dort profondément. La cellule est déverrouillée, entrent les deux inspecteurs, Deibler, ses deux aides. Kueny se réveille, heureux, voit tout ce monde, se réveille, se lève, fait sa toilette, s’habille,

 

Deibler.– Pas de cravate, s’il vous plaît.

Kueny met souriant, en cachette un tout petit œillet blanc à la boutonnière. Ils  sortent.

 

 

Dans la prison, une salle, avec une chaise et une table. Kueny est invité à s’asseoir. Deibler se saisit sur la table d’une paire de ciseaux, coupe largement le col de la chemise, puis les cheveux sur le cou. L’inspecteur ne quitte pas la scène des yeux, mais le deuxième inspecteur se détourne pour ne pas voir.

Devant la prison. Paraissent les deux inspecteurs. L’inspecteur se place, en retrait, du côté où la tête tombera, l’autre le suit le visage tendu. Deibler paraît, va à la guillotine, place le couperet en position haute, essaie le dispositif, qui abat le couperet, replace le couperet en position haute, rentre dans la prison. Les gens s’amassent du côté où la tête tomber.

 

L’inspecteur.- (au 2ème inspecteur)  Dans la salle de concert, les dames se placent du côté du clavier, pour bien voir le jeu du pianiste. (regardant la foule)  La loi veut donner une leçon aux gens, mais la réalité, c’est qu’elle leur offre à la régalade un crime de sang froid. Moralité publique, c’est immoralité publique.

L’inspecteur s’approche pour voir au mieux.

 

Le 2ème inspecteur.– (tournant le dos) Comment peux-tu ?

L’inspecteur.– Je veux voir les conséquences de mes actes.

 

Le 2ème inspecteur.– Tes actes sont eux-mêmes les conséquences de l’application de la loi.

L’inspecteur.-  Mais c’est moi qui ai donné à la loi de s’appliquer. J’obéis à la loi, mais je refuse de lui obéir en aveugle.

Le 2ème inspecteur.– Et moi je refuse de m’y sentir pour quelque chose.

 

L’inspecteur.- (du menton montrant la guillotine) Je n’y suis pour rien, mais j’y suis pour tout quand même. .… ...Déjà court, ils raccourcissent encore. Pauvre Kueny.

Le 2ème inspecteur.– (avec force, en donnant un coup de poing à l’inspecteur) Pauvres fillettes.

 

 

 

La porte s’ouvre. Sortent Deibler ses trois aides, dont l’un avec un seau plein d’eau, un balai brosse et une serpillière ; Kueny menotté, encadré de gendarmes. Deibler se place à côté du dispositif . Kueny monte sur l’estrade, les deux aides lui bandcent les yeux,  ligotent les bras avec le corps, ôtent les menottes, ligotent les cuisses ensemble, les pieds ensemble, le couchent sur la planche, basculent la planche, le cou , arrêté par les épaules se place de lui-même sur le bas de la lunette, Deibler rabat le haut de la lunette. A ce moment-là on entend un rire

 

Le 2ème inspecteur.– Tu as entendu ? Kueny a ri... ..... .. Je t’assure : il a ri.

Deibler actionne le dispositif, le couperet tombe coupe la tête de Kueny, qui tombe dans le panier, le sang jaillit par à coups de moins en moins forts, les deux aides portent le corps qu’ils déposent dans la malle, ils y déposent aussi le panier contenant la tête, ferment la malle en osier, transportent la malle en osier dans la prison.

L’inspecteur.– Pour lui, la mort est derrière lui, pour nous, la mort est devant.

 

Le 2ème inspecteur.– Pourquoi tu t’acharnes contre moi ?

Le troisième aide nettoie le sang sur le couperet, sur la lunette, sur l’estrade.

 

Les conducteurs du fourgon du Ministère de la Justice conduisent le fourgon près de la guillotine, la démontent et la rangent dans le fourgon. Le fourgon s’en va. Le peloton de gendarmes, au commandement se met en rangs, sort au pas. Dans le quadrilatère libéré, des gens, se bousculant trempent leur mouchoir dans l’eau rougie. Les inspecteurs se détournent nauséeux. Et s’éloignent.

Plus loin.

 

L’inspecteur.-  J’ai faim. Ma femme m’attend pour petit déjeuner. Je vais me régaler d’un grand café au lait avec du pain paysan grillé beurré. 

Le 2ème inspecteur.—(hochant la tête, dégoûté) Tu me scandaliseras toujours.

 

L’inspecteur s’en va d’un pas alerte, en regardant les maisons, les arbres. Le 2ème inspecteur le regarde s’éloigner, en hochant la tête.