L'Accident

 

1

 

1. Vieil hôtel en pierre, balcon en fer forgé rouillé, escalier en pierre aux pierres décalées. Au 3ème étage, petit appartement de deux pièces haut de plafond, hautes fenêtres. La chambre. Bibliothèque surchargée de livres, piles de livres par terre. de chaque côté. Lélian Saint Jean d'Acre en jean et blouson, rentre du dehors.

Lélian.-Tant que le flot de passants portait ma barque, j'ai suivi le flot. Mais dès que la quille a raclé le fond, que le flot a tari, n'a-t-il pas fallu que je rentre? (montrant chez lui) C'est ainsi, que du désert de la rue, je retrouve le désert chez moi… … … (des yeux, il fait le tour de la pièce) Lieu vide d'un homme vide. Il contemple ses livres. Dialecte attique, béotien, dorien, éolien ; latin archaïque, classique, impérial, d'Eglise, de cuisine, roman ; depuis l'ordonnance de Villers-Cotterets prescrivant l'emploi du français dans les pièces judiciaires du royaume, ancien français, français classique, français moderne : papier-monnaie démonétisé. N'a plus cours. Bon à jeter…(s'approchant de la bibliothèque, lisant quelques titres) Aventures prodigieuses, mais imaginaires, vous n'avez fait que plus rudement sentir la pauvreté de ma réalité…(Faisant le tour de sa chambre, s'asseyant face à la salle) Classé tout en bas.. .. Bien sûr, on peut passer de la 2ème classe à la 1ère, de sous-fifre, à fifre, sauf que le prix à payer, c'est s'abaisser, s'aplatir plus bas encore. On ne peut pas avoir 2 ambitions, une petite et une grande ; celui qui aspire à la grande, doit renoncer à la petite… … Vil.

Un silence.

Tenez, tout à l'heure…

 

.... Ange, au lycée, avait été le soleil de mon adolescence. Dans une classe de lycée, assis parmi les lycéens, qui n'ont d'yeux que pour lui, Ange ; assis à côté de lui, Lélian. Toute la cour autour de lui, des professeurs comme des élèves était devant lui en adoration. Le péché d'amour de lui obsédait mes yeux. Me semblaient nul visage nul corps aussi beaux que les siens. Quand il me laissait lui parler, mon coeur chantait le Te Deum à pleine voix.… …Hé bien, je suis tombé sur lui tout à l'heure.

 

Un trottoir. De dos, Ange, vêtu de beige, portant à la main un gros livre, marqué d'un signet à la 2ème page, devant Lélian. Le cœur gonflé par les souvenirs, je l'ai appelé :

- Ange. Rappelle-toi : Lélian.

Me jetant à peine un coup d'œil, pressant le pas vers sa femme, à dix pas devant lui, et me fuyant en même temps, il a dit, d'une voix pas trop forte, comme s'il savait qu'il parlait pour ne rien dire : - Eléonore, Lélian, un camarade du lycée.

Elle a fait comme si de rien n'était, a ouvert la porte de la voiture, s'est assise au volant, s'est penchée pour lui ouvrir la porte du passager, il s'est assis, a fermé la porte, elle a démarré.

Un court silence.

Cloué sur place, ravalé à ma condition.

 

Son logement. Lélian assis sur la chaise.

J'ai deux amis, -non-camarades, l'un grutier, l'autre parquetier, gentils, drôles,

 

Un chemin de campagne. Lélian, entre ses deux camarades, (derrière eux, on voit côte à côte leurs trois femmes), qui racontent, avec des gestes, éclatent de rire, Lélian muet les écoute, muet, souriant, visiblement ailleurs

Mais d'eux à moi aucun échange : ils ne voient qu'eux. Moi, je les vois eux, en plus de moi.

 

Sur le même chemin, Lélian et Roberte, bras dessus bras dessous, marchant devant, les deux autres couples, marchant derrière. Roberte, rieuse, bavarde, Lélian l'écoutant, muet, souriant, visiblement ailleurs.

Roberte, amie à moi, qu'elle m'en excuse,verte, crue, acide, ne lit que des livres de recettes : tout autre livre l'ennuie. Je devrais l'en applaudir, moi qui lis des livres qui ne font que mieux sentir le piteux de mon état. (On entend Roberte rire d'un rire haut et large) Elle est contente de tout, de moi, d'elle : moi qui ne suis content que d'elle, mais pas de moi, ça ne laisse pas de m'agacer. Elle m'aime, et elle aime aimer, de quoi me plaindrais-je ?

 

Un silence.

Je rêve parfois un rêve imbécile : je me couche sur la rue, en faisant semblant d'être mort, pour attirer sur moi l'attention du monde sur moi. Puéril..

 

(brandissant son poing fermé) Voué à une rage impuissante.

 

Un long couloir, fermé aux deux bouts par deux fenêtres. Un moineau, enfermé dans ce couloir, qui voit le ciel bleu à travers la vitre, mais ne voit pas la vitre, s'élance avec force pour s'échapper, se cogne avec violence à la vitre, s'assomme, tombe par terre, et recommence. Voilà mon âme… (tout d'un coup inquiet)… Qu'est-ce qui m'arrive. (Il tient sa tête) La pression monte en moi. (des deux mains, il presse son cœur, criant)Ma volonté, de te deux mains, retiens mon âme. Mon Dieu.

Pressant son cœur de ses deux mains, en courant, il sort de son appartement, descend l'escalier, court sur le trottoir, traverse la rue, est pris tout à coup de rigidité, de convulsions, de contractions, a juste le temps d'entendre des pneus hurlants, avant de tomber sans connaissance.

 

 

2. La rue. Un cyclone de sirènes, de gyrophares, de voitures, de policiers, de peuple, et lui, sur un brancard, dans l'oeil du cyclone, dans le calme absolu.

Lélian.- (off) (éclatant longuement de rire) Ce que j'ai rêvé, je l'ai fait.

L'ambulance part, avec la sirène.

 

 

3. L'hôpital. Salle d'urgences équipée. Un inspecteur de police assis à une petite table, un civil assis en face de lui. Entrent le lit roulant où gît Lélian, poussé par un infirmier, un médecin, une infirmière. Un psychiatre, la mère de Lélian, qui pleure.

Le médecin.- (à l'inspecteur de police) L''IRM ne montre rien. Rien aux vertèbres cervicales, rien à la boîte crânienne, aucune fracture nulle part. Il y a une anomalie blanche dans la substance grise, inexplicable : nous nous réunissons pour tenter d'établir un diagnostic..

Le lit est poussé contre le mur, médecin, infirmier sortent. L'infirmière donne des soins à Lélian.

 

L'inspecteur.- (tout en écrivant, au civil) Je vous écoute.

Le civil.- Je roulais à 50 à l'heure. Au tournant, j'ai vu par terre ce qui m'a semblé des chiffons. J'allais rouler dessus, quand au dernier moment, j'ai vu que c'était un homme. J'ai freiné à mort, j'ai glissé, dérapé, mes pneus se sont juste arrêtés contre lui.

L'inspecteur.- Vous n'avez senti aucun choc ?

Le civil.- Aucun.

L'inspecteur.- Venez. Je vais examiner la voiture.

L'inspecteur et le civil sortent.

 

Le psychiatre s'assied à la petite table, invite la mère de Lélian, qui pleure, à s'asseoir en face de lui.

Le psychiatre.- Vous êtes la mère (il regarde la feuille, lit) de Lélian Saint Jean d'Acre.

La mère.- Oui.

Le psychiatre.- Nous allons procéder, si vous voulez bien, à une anamnèse,(expliquant) une histoire médicale de votre fils... Votre fils a-t-il été victime d'un traumatisme crânien, suite à un choc ou à une chute, à un moment quelconque de sa vie ?

La mère.- Pas à ma connaissance.

Le psychiatre.- Avez-vous été témoin, qu'il ait eu, subitement, sans motif apparent, de violentes convulsions, suivies d'une perte de connaissance, puis d'un sommeil calme, enfin d'un retour à la conscience ?

La mère.- Il avait, enfant, des crises de rage, il cassait des jouets, il tapait sur les portes à coups de poing, mais il savait très bien ce qu'il faisait.

Le psychiatre.- Votre mari, ses parents, ses frères et sœurs, vous même, vos parents, vos frères et sœurs, avez-vous étévictimes de telles crises, une fois dans votre existence ?

La mère.- J'ai eu un frère, qui prétendait qu'il était médium. Il avait toujours le nez dans une encyclopédie médicale. Il faisait semblant d'avoir des contractions, de perdre connaissance, il se laissait tomber par terre, mais il se relevait tout de suite après, et il éclatait de rire. Il jouait la comédie.

Le psychiatre.- Vous dites : j'ai eu.. ... un frère

La mère.- Il est mort d'un accident de la route.

Le psychiatre.- Lui aussi ? (ayant fini d'écrire, se levant) Je vous ferai savoir quand vous pourrez revoir votre fils.

La mère de Lélian va à son fils, l'embrasse, lui chuchote à l'oreille : Reste-moi, Lélian, et sort à reculons, les yeux sur son fils, puis le psychiatre.

 

Lélian.- (qui parle d'en haut de la salle à sa mère qui quitte la salle) Maman. Ne leur cache pas la vérité. Tu sais bien que l'oncle Pierre était épileptique, et que son neveu l'est aussi.

 

Le visage de Lélian et le haut de son corps trahit qu'il est en train de s'examiner.

Lélian.- Apparemment, je n'ai rien de cassé. (glissant un œil vers la pendule murale) Tout ça, c'est bien joli. Tous ces gens sont payés pour s'occuper de moi, mais pendant que je leur fais gagner leur pain, moi je ne gagne pas le mien.

L'infirmière, après un dernier regard sur Lélian, quitte la salle.

 

Lélian ouvre les yeux, lève la tête, regarde autour de lui, à la hâte se lève, clopin clopant, se saisit pêle-mêle, dans le placard de ses vêtements, de ses chaussettes, de ses chaussures, dans le tiroir de la table de nuit de sa montre, de ses papiers, pieds nus sort de la salle, franchit le couloir, entre dans la chambre d'en face occupée par une malade alitée, se réfugie dans le cabinet de toilettes, s'habille, sort dans le couloir, comme un visiteur quitte l'hôpital, et clopin clopant, court vers sa banque. Il arrive à sa porte de service, déjà ouverte, regarde sa montre, soulagé : 10 minutes d'avance, il presse sa main sur son cœur et entre dans la banque.


 

 

2

 

 

 

1. L'intérieur de la banque. Lélian, gêné dans ses gestes, à l'accueil, prépare son guichet. Paraît au fond de la salle, Goldberg, le directeur de la banque. Sonnerie. Un employé déclenche l'ouverture de la grille, les clients entrent, certains prennent la file au guichet d'accueil : parmi eux l'attention de Lélian se fixe sur Segrées, suivi de son chauffeur-garde du corps.

Lélian.- (off) Allons bon. Le requin, accompagné de son remora, vient chasser dans nos eaux. Sa Puissance vient contrôler son prolétariat.

 

Journal sur journal, leurs unes et leurs photos illustrent ce qu'est Segrées : Lilian.- (off) Qu'est-ce que c'est, Segrées ? C'est : holdings financiers, trusts dans les domaines les plus divers : produits chimiques, aciers spéciaux, robotique, imprimerie, haute couture, chaîne de distribution, presse, cinéma : un crocodile de la finance. Le dernier journal titre : Quelle sera la prochaine prise de guerre du pirate ?

 

Lélian.- (off, examinant Segrées) Mais quelle ligne. Jean bleu sombre, légèrement rayé, taillé si exactement sur mesure dans l'entrejambes, aux fesses, aux poches, à la braguette, que je parie qu'il a été taillé sur lui ; veste bleu sombre, taillée avec la même exacte précision ; chemise blanche, ouverte ; des chaussures noires en pécari : le chic même. En plus de ses milliards. Quel homme est plus enviable au monde ?

 

Segrées regarde Lélian, qui le regarde au moment même. Segrées a les yeux rêveurs, absents.

Lélian.- (off) Mon Dieu. Encore.

Des vapeurs le prennent, il saisit sa tête de ses deux mains, presse son cœur, se raidit, est pris de convulsions, quitte son guichet, en gémissant, va en zigzag à Segrées,

Lélian.- (off, affolé) Mes yeux s'engouffrent dans ses yeux, en tourbillons, comme dans une bouche d'égout.

Lélian, de ses deux bras, entoure Segrées, sa bouche, à l'oreille de Segrées, murmure : Je est un autre.

Lelian.- (off, triomphant) Ça y est. Je suis dans lui.

Lélian tombe inanimé.

 

Lélian.- (off, le corps de segrées trahissant la difficulté) Je m'émacie, comme un pruneau qui sèche, je récupère un fond de fatigue, un corset me serre affreusement à la taille.

A Goldberg, désolé, les bras ouverts, qui ne sait pas quoi faire : Segrées.- (l'entraînant) Qu'est-ce que vous attendez ? Votre employé est épileptique, vous voulez que vos clients se demandent si la banque n'est pas épileptique, elle aussi ?

A la hâte, Goldberg donne des ordres, fait téléphoner, demande à deux employés de porter Lélian à la porte de la banque. On entend une sirène d'ambulance.

Segrées-Lélian.- (Segrées étant secoué, off) N'oublie pas. Lélian Saint Jean d'Acre, Lélian Saint Jean d'Acre.

 

Dans le bureau de Goldberg. Segrées ouvre la porte d'un placard, au verso de laquelle est fixé un miroir en pied. Segrées, sort un peigne en corne de sa poche, se peigne, rectifie sa tenue, tire sur le bas de son corset, s'arrondit devant le miroir.

Lélian.- (off) Mazette. J'en jette

Frappe à la porte Goldberg.

Goldberg.- Le guichetier a été emmené à l'hôpital, Monsieur.

Lélian.- (off) A la hâte, je suis sorti de l'arrière, j'ai écarté Segrées avec violence, (ce qui secoue Segrées) j'ai pris sa place à l'avant.

Segrées.-Lélian.- (d'une voix éraillée, qui est la voix de Lélian, toussant comme s'il avait un chat dans la gorge) Goldberg. Prévenez la mère de ce Lélian Saint Jean d'Acre, et son amie, une dénommée Roberte.

Goldberg.- (stupéfait) Vous connaissez son nom ?

Segrées-Lélian.- Je connais tout de tous. .. ...Autre chose. Virez donc 50 000 € de votre compte sur le compte de ce Lélian Saint Jean d'Acre.

Goldberg.- 50 000 € ?

Segrées-Lélian.- Vous avez raison, ne soyons pas chien. 100 000. (ironique) Vous avez peur d'être à découvert, Goldberg ?

Goldberg.- Non, Monsieur. Sous les yeux de Segrées, Goldberg fait le virement sur son ordinateur.

Lélian.- (off) … A la hâte, je me suis remis à l'arrière, je lui ai rendu les rênes.

Segreées sort de la banque, le gros petit suant Goldberg en complet cravate souriant, ouvrant les portes, saluant bas.

Lélian.- (off) Comme il me plaît comme ça, mon directeur.

Segrées, accompagné de son garde du corps, va dans le parking de la banque, rejoint sa magnifique limousine noire, aux vitres noires. Je me prélasse délicieusement sur les coussins, laissant Segrées passer plusieurs fois sa main sur son front, comme si une mouche s'y posait.

Lélian.- (gloussant) MM. La classe.

 

 

 

2.Segrées, en limousine, va de rendez-vous en rendez-vous.

Lélian.- (off) Il a eu le matin des tas d'entretiens : avec son avocat fiscaliste, avec les conseils d'administration de trois de ses sociétés, avec ses deux contrôles d'un supermarché et d'un atelier : je me suis contenté de jouir des dos courbés, des regards vrillés, des escortes de complets vestons papillonnants, des deux mots murmurés d'une voix douce par Segrées pour clore chaque discussion.

 

Segrées entre à la Bourse par une porte de côté.

Lélian.- (off) Aux flots d'adrénaline secrétés par sa glande médullosurrénale, j'ai senti que j'allais assister à la flibuste du jour.

Attendent Segrées à un box discret d'agence de bourse, trois de ses agents, le fondé de pouvoirs se tenant un peu devant.

Segrées.- Alors ?

Le fondé de pouvoirs.- Bonne nouvelle, Monsieur. (il regarde le 1er agent)

1er agent.- Vous avez acheté d'Espagne 450 000 actions à 20 € pièce, ce qui vous fait 38 %

2ème agent.- Du Royaume Uni, 320 000 actions à 20,01 € pièce, ce qui vous fait 27%.

3ème agent.- D'Italie même, 119 000 actions à 20,02 € pièce, ce qui vous fait 10 %. L''Assemblée des actionnaires italiens a donné ce matin son aval pour ce prix.

Le fondé de pouvoirs.- Ce qui fait 75 %. Vous avez la Société, Monsieur.

Segrées se tait, se détourne un peu.

Lélian.- (off) Segrées s'est pinté d'une immense rasade de vanité triomphante. (Segrées se tient au mur) Au point que la tête lui a tourné.

Segrées.- (Se reprenant. Le fondé de pouvoirs fait un signe, aux trois agents qui s'inclinent, et partent. D'un signe de la main, au fondé de pouvoirs) Joseph, lancez le plan social, et le démembrement… ... Déniez à la presse.

Le fondé de pouvoirs.- Oui, Monsieur.

 

 

Segrées, tout rengorgé, fait le tour des cercles, et clubs de ses pairs.

Lélian.- (off) La nouvelle de son raid s'est répandue dans ses clubs et cercles comme une traînée de poudre.

Segrées entre dans ses clubs et ses cercles modestement, de côté, comme s'il ne veut pas se faire remarquer. Son entrée interrompt toute conversation. Discret, s'excusant en Tartufe, il va de l'un à l'autre, s'intéressant aux santés, parlant du temps qu'il fait, dans un silence de mort. Il est tout à fait pinté. Fin soûl. Il doit même se tenir au mur.

Segrées.- A la maison, Marc.

Son chauffeur fait démarrer la voiture.

Lélian.- (off) Au fur et à mesure, qu'ils avancent dans le 16ème, et qu'il dessoule, son foie se met à produire à pleins tubes une bile amère.

 

 

3.Le chauffeur dépose Segrées devant le perron. Segrées monte l'escalier de pierre deux par deux, comme un vieux jeune homme. En haut, faisant une grimace, il pose sa main sur son dos. Dans l'entrée, par terre, est adossée contre le socle qui porte l'Aphrodite, une peinture représentant un paysage avec rivière, prés et bois, apparemment du XVIII° : à sa vue, Segrées.- Allons bon. serre les poings et les mâchoires.

A la porte de la salle à manger, paraît Aude, la femme de Segrées, la cinquantaine, coiffée et vêtue comme à ses dix-huit ans,

Lélian.- (off) Elle est restée à l'âge sans doute où Segrées en était tombé si follement amoureux.

Segrées.- Bonjour.

Mme Segrées.- Bonjour.

Il va à elle, et l'embrasse sur ses lèves, exprès, sèchement. Tous deux, vont à la salle à manger, s'assiéent. Sylvie apporte les plats. Aude déjeune d'un repas normal et boit du vin, tandis que Segrées déjeune de salade, de carottes, d'un œuf, d'une pomme, et boit de l'eau minérale.

Lélian.- (off) Anorexique en plus. C'est bien ma chance.

Segrées.- Sans indiscrétion, peut-on savoir combien tu as payé ta toile ?

Mme Segrées.- Sans indiscrétion, pourquoi tu poses une question indiscrète ?

Un silence.

Segrées.- Tu sais que le marché de l'antiquité est en creux de vague. Je connais assez la valeur des choses. Si tu m'avais dit que tu désirais ce tableau, je te l'aurais négocié.

Un silence.

Segrées.- Une des misères qui guettent les hommes riches, c'est d'être trompé en tout. En homme qui s'est fait tout seul, j'ai un certain honneur qui n'accepte pas qu'on me trompe.

Mme Segrées.- Tu trompes tellement de monde, que tu ne peux pas me reprocher d'équilibrer un peu la balance.

Segrées furieux se domine avec peine.

 

Segrées.- (hargneux) Tu vois Richard ?

Mme Segrées.- Je te laisse le deviner.

Segrées.- Tu l'aides toujours, bien sûr ?

Mme Segrées.- Je te laisse te répondre.

Segrées.- .. .. Le vrai de la vie, c'est de gagner son pain soi-même. L'art vrai doit être au vrai de la vie. Celui qui vit en parasite de sa mère, juge s'il a une bonne notion de l'art.

Mme Segrées.- Il devrait peindre le soir de 5 à 7 ? L'art est-il une maison de passe ou un domicile ?

Segrées.- Tu fais de ton superflu sa nécessité, ce qui fait de sa nécessité un superflu. On se fait homme quand on gagne son pain. On se fait artiste quand on se fait homme… Quand j'avais son âge, je voulais moi aussi être artiste peintre, mais j'ai eu une priorité, gagner mon pain.

Mme Segrées.- Tu as gagné si bien ton pain, que tu en es resté à gagner ton pain, qui en est devenu de la brioche..

Segrées.- Figure-toi, Richard ferait bien de prendre exemple. Gagner son pain est sûr, réussir en tant qu'artiste est aléatoire… (un silence) … Tu te pâmes devant un fils qui échoue, et tu ne complimente jamais un mari qui réussit.

Mme Segrées.- Ta réussite t'applaudit assez. J'applaudis celui que personne n'applaudit.

En froid, ils se lèvent de table, s'incline vers Aude, quitte la salle à manger.

 

 

4.Dans la maison, le bureau de Segrées. Entre Segrées. Un bureau, des fauteuils, un canapé, une bibliothèque Directoire : au mur un Raphaël, un Fra Angelico, un Vermeer, un Corot, un Renoir. Entre Segrées.

Segrées.- (en rage, faisant les cent pas) .. .. Dès sa naissance, ce vibrion cilié m'a infecté la vie. Lui, venant au monde, un météore étincelant traversait mon ciel. Très tôt, Richard s'est montré riche de talent pour tout : chant, musique, dessin, peinture, théâtre, mathématique, physique. Je rageais… .. Je me disais : Attends, mon gaillard, quand tu entreras dans la course : je te préparerai un Tour de France croquignolet, Galibier, Ventoux, Vignemale, Grand Ballon, je te ferai grimper en danseuse, des grimpées atroces, en plein cagnard, tu attraperas

Le Tour de France, une montée, en pleine chaleur, un cycliste montant en danseuse, souffrant.

diarrhée, furoncles aux fesses, et, bouquet, tu resteras a vie durant l'éternel second. …

Segrées.- (off) Quand il eut achevé ses études, je l'ai fait venir dans mon bureau :

 

Dans son bureau, à l'époque, avec son fils.

Segrées.- (souriant, lui tendant les bras) Richard, je t'offre d'épanouir tes talents. Je te donne, dans toutes mes sociétés, la charge de tout ce qui est conditionnement. Personne n'y brillera plus que toi.

Un silence.

Richard.- J'ai déjà choisi mon avenir, papa.

Un silence.

Segrées.- (enthousiaste) Bien. .. Et c'est ?

Un silence. Richard se pose en face de son père.

Richard.- (l'affrontant ) Artiste-peintre.

Segrées.- (fumant de rage, off) D'entrée dans la vie, faire ce dont j'avais toujours rêvé : je l'aurais tué. (haut, faisant semblant d'admirer) Haute ambition… ...Tu crois pouvoir en vivre ?

Richard.- (ironiquement) Pour vivre, il n'est pas besoin de tellement d'argent, tu ne penses pas ?

(off) Je l'aurais égorgé de mes propres mains.

 

Segrées revient à lui. va et vient, rageur. Puis, il passe devant ses tableauxs, s'arrêtant à chacun.

Segrées- (off, regardant ses tableaux) Regarde mes tableaux, imbécile. IIls prouvent mieux que tout l'excellence de sa vie

 

 

5.La salle de musculation. Segrées court sur place, pédale sur place, soulève sur place, souffre et sue.

Lélian.- (off) Mais il me crève, l'animal. Mais il est impossible, ce zèbre.

 

 

6.Le siège de son holding. Plaque en cuivre : SEGREES HOLDING. A l'accueil, un secrétaire lui donne son courrier.

Le secrétaire.- La morasse du journal de demain, Monsieur.

 

Son bureau. Debout, il ouvre la morasse de l'édition hebdomadaire de son journal, l'ouvre, le feuillette, parcourt un article illustré, enrage, tape avec violence du poing sure son bureau, décroche, furieux le téléphone, fait un numéro.

Segrées.- Segrées, passez-moi Sellors, le journaliste culture.… … Sellors. Segrées. Qu'est ce qui vous prend ? Cet article sur Richard Segrées ? Que croyez-vous que penserait mon fils ? Que vous auriez écrit cet article à cause de l'excellence de son art, ou parce que son père est votre patron ? Mon fils est assez blessé par son obscurité, vous voulez qu'il se blesse en plus de votre flagorneuse lumière artificielle ?

La voix de Sellors.- Votre fils n'est pas sans talent.

Segrées.- Dire qu'il n'est pas sans talent, n'est pas dire qu'il est avec. Vous savez très bien que ce qu'il pétrit à grand peine, ce n'est que des croûtes. Plutôt que de le flatter, vous ne croyez pas que ce serait lui rendre service, de le décourager ?

La voix de Sellors.- Vous désirez que je fasse un article raillant les peintres du dimanche ?

Segrées.- (aboyant) Si mon fils le lit, qui pensera-t-il qui aura inspiré l'article ? La culture ne peut-elle pas penser de temps en temps ?

Segrées raccroche.

 

Son secrétaire l'appelle : Le Directeur de l'agence Argus Cent Yeux Monsieur.

Segrées.- Faites entrer.

Entre le Directeur de l'Agence Argus Cent Yeux, Segrées lui montre le siège face à lui.

Segrées.- Au fait.

Le Directeur.- (ouvrant un carnet, lisant)Les fenêtres de son atelier donnent sur un parking couvert, ce qui fait qu'il respire en permanence des gaz d'échappement. Son atelier est dans l'obscurité, il est obligé d'allumer la lumière toute la journée. C'est lui qui fait le ménage, les courses, la cuisine, garde leur fils. Sa femme fait les trois huit dans une usine de semi-conducteurs. Quand elle revient de son travail, elle charge une remorque de vélo de toiles et de papiers peints de son mari, se place dans une rue à touristes, et propose les toiles et les papiers pour 5 ou 10 €, comme des chaussettes.

Segrées.- Le malheureux. (faisant semblant de tordre ses mains de désespoir) Voilà comment on galvaude sa vie.

Le Directeur.- (hésitant) Est-ce que vous me laisseriez essayer quelque chose ?

Segrées.- Au point où on en est..

Ils se lèvent.

 

 

7. Début de la soirée. Segrées sort de son garage, et de sa propriété au volant d'une petite voiture. Dans une rue déserte, il se gare, ouvre le coffre, s'habille d'un imper, se coiffe d'une casquette, se remet au volant, continue de rouler.

Lélian.- (off) Monsieur va se livrer à ses petites débauches.

Segrées se gare dans une petite rue montante, entre dans un petit immeuble de 3 étages. Au troisième, lui ouvre Hélène, une fraîche, souriante jeune fille, qui l'attend de son joli chemisier blanc, de sa jupe grise, de sa table joliment mise, de son charmant lit aux draps tout frais bien repassés.

Lélian.- (off) Connaissant Segrées, j'ai eu peur de ce que j'allais voir. J'ai mis la main devant les yeux.

Du temps.

Lélian.- (off) Au bout d'un certain temps, comme je n'entendais rien, pure curiosité anthropologique, j'ai écarté un peu deux doigts. (On voit sans voir)

Lélian.- (off) Spectacle désolant. Nue à nu, la jeune fille suppléait tant bien que mal sa déficience à lui. Elle menait le combat amoureux, comment dire, manu militari, et lui, de son côté, en faisant autant, avec un acharnement désolant. Faire est le propre de la main, comme disait Le Poète.… ... Voir cette jeune Hélène au corps lisse, ferme, blanc pallier avec tant de bonne volonté, la défaillance de ce vieux chiffon fripé et gris, était un vrai crève-cœur.

Un silence.

Hélène.- (agenouillée sur le lit) Pardon de n'être pas assez désirable.

Lélian.- (off) C'était le bouquet. Et il la laisse dire. Le triste sire.

 

 

8. Le bureau de Segrées.

Son secrétaire l'appelle : Le Directeur de l'agence Argus Cent Yeux Monsieur.

Segrées.- Qu'il entre.

Entre le Directeur de l'agence Argus Cent Yeux, qui tient un cassette en main.

Le Directeur.- Voulez-vous visionner, Monsieur ? Ça a été pris en caméra cachée.

 

Segreées lui montre l'appareil, au fond du bureau. Le Directeur allume, place la cassette. La cassette montre une rue à touristes. Dans le renforcement d'une maison, la jeune femme de Richard Segrées, remorque à vélo contre le mur, propose sur une table portative les toiles et les papiers peints de son mari. La caméra s'approche d'elle. On voit les mains du Directeur de l'agence, présenter à la caméra des toiles, des papiers peints l'un après l'autre.

Le Directeur.- (montrant du doigt) Il y a l'ombre d'un petit quelque chose… ... Là-haut, ce blanc qu'il a oublié de peindre. Il y a peut-être un peu quelque chose dans ce blanc. Dire qu'il y a un peu quelque chose dans ce qu'il a oublié de peindre, avouez, pour un peintre.… (Il éloigne un peu la toile)…. Tout ça, c'est tout de même très brun : bistre, chocolat, kaki, bronze, tabac, cannelle : avouez, ça fait assez caca. ...Avouez, c'est immettable sur un mur… … Je vous admire de vendre ça pour lui. Remarquez, vous êtes détachée, vous pouvez toujours dire que ce n'est pas vous qui l'avez fait… ...10 €, quand même, c'est beaucoup .. .. Du jute, venant de sacs de pommes de terre, de l'isorel venant d'emballages, de l'envers de papiers peints, tout ça, c'est du matériel de récupération. De la peinture acrylique : se vend par pots économiques de 5 kg… .. C'est fait en 3/4 minutes ?

La jeune femme.- Plus.

Le Directeur.- 10.

La jeune femme.- 1/2 heure.

Le Directeur.- Le prix de l'heure d'un peintre amateur ? 2 € ?

La jeune femme.- Vous offensez mon mari, Monsieur.

Le Directeur.- Il ne nous offense pas, lui, de nous proposer des horreurs pareilles ? En plus, vous me faites perdre mon temps… ... Oh, et puis, rien du tout.

Le Directeur la quitte, en jetant les papiers sur la table. Suite du film, tourné de derrière un arbre : la jeune femme, essuyant des larmes, charge sa remorque des toiles et des papiers, et s'en va en rasant les murs.

Segrees.- (sceptique) Attendons de voir la suite.

Le Directeur sort. Segrées sourit jusqu'aux oreilles.

 

Segrées ferme la porte à clé. Il va à son bureau, étale ses extraits de comptes bancaires, et se complaît à les passer en revue.

Lélian.- (off) .. ..C'est la différence entre lui et moi : il jouit du pouvoir que lui donne son argent, moi, ce qui me réjouirait bien plutôt, c'est son pouvoir d'achat.

Un silence.

Lélian.- (off) Assez de ce radin; je vais lui apprendre à vivre. Celui qui n'a rien va apprendre à celui qui a tout, ce que c'est qu'avoir tout.

Au moment où Segrées s'adosse à son fauteuil, ivre des chiffres de sa fortune, Lélian le tire en arrière, occupe toute la place devant. Segrées est secoué, tiré en arrière, puis se dresse et sourit.

Lélian.- (off)Il a bien essayé de se défendre, mais ma pauvreté avide de a été plus forte que son avare aisance .

 

 

 

9 . Segrées-Lélian sort de la Bourse, son pas est moins fuyant, plus ferme. Il rejoint son chauffeur devant la Bourse.

Segrées-Lélian.- (de sa voix de Lélian, il va droit à lui) Marc, j'aimerais que nous fassions connaissance.

Marc a un recul.

Marc.- Si je fais votre connaissance, Monsieur, mon patron m'ignorera.

Segrées-Lélian.- Si vous m'ignorez, je licencie votre agence, et votre agence vous licenciera.

Non de gaieté de cœur, Marc suit Segrées-Lélian à La Tour d'Argent. A la Tour d'Argent, escortés par le maître d'hôtel, ils sont placés.

Segrées-Lélian.- (cartes en mains)Ne prenez pas garde à la colonne de droite, mais à la colonne de gauche. (off) Malgré mes prières, Marc a choisi le menu le moins cher. Je lui ai imposé les vins.

Ils commandent, sont servis. Le chauffeur observe le monde autour de lui, avec un léger dégoût.

Segrées-Lélian.- Vous savez tout de moi, il est juste que vous m'appreniez tout de vous.(off) Vous êtes marié ? .. (Marc fait oui de la tête)… Votre femme travaille?

Un silence.

Marc.- A la poste.

Silence.

Segrées-Lélian.- Vous avez des enfants ?

Un silence.

Marc.- Un fils. Il est magasinier.

Un silence.

Segrées-Lélian.- (off) Le reste du repas s'est passé à se échanger quelques politesses. (Le garçon a apporté la note. Marc fait un geste.)

Segrées-Lélian.- C'est moi qui vous invite. Vous savez, ce n'est pas ça qui va écorner mon capital.

Marc.-(l'air mauvais) Justement.

Segrées-Lélian.- Justement ? .. ..Instruisez mon ignorance.. .. Parlez librement.

Antoine.- Vous ne vous retournerez pas contre moi ?

Segrées-Lélian.- Je vous donne ma parole.

Antoine.- Sans me consulter, vous venez de dépenser pour moi, ce que je gagne en une semaine. Comprenez que ça ne passe pas.

Segrées-Lélian.- (off) La soupe au lait a débordé de la casserole, crachant sur la gazinière. (On entend le lait cracher sur la gazinière)

Segrées-Lélian tire Marc jusqu'au distributeur d'espèces, retire en espèces le montant de la note du restaurant, le lui met dans la main, et le quitte, serrant les poings et les mâchoires.

Segrées-Lélian.- (off) Ingrat.

 

 

 

10. Dans l'atelier de Richard Segrées. Segrées-Lélian entre, s'assied, Richard, en pyjama, couché, sort son visage gris et ses yeux rouges de ses couvertures, regarde son père, interdit. De la cuisine, paraît la jeune femme de Richard, l'enfant sur un bras.

Richard.- .. ..Tu viens me saisir, pour te faire rembourser ce que je dois à ta femme ?

Segrées-Lélian.- (off) Avec difficulté, je suis parvenu à pleurer. (Il tire son mouchoir, en presse ostensiblement discrètement, ses yeux).

Richard.- (s'assied sur le bord de son lit) Qu'est-ce qui t'arrive ? Un jeune loup aux dents plus longues que les tiennes, t'a happé à la gorge, et t'a mis en pièces ? .. .. La démence sénile t'a rattrapé ? Tu es atteint de déchéance progressive et irréversible ?

Un silence.

Segrées-Lélian.- Tu n'acceptes pas qu'un être, fut-ce ton père puisse muter ?

Richard.- Qu'est ce que te prend ?

Segrées-Lélian.- Et si ce que tu peins m'avait converti ? .. Qui sait, en homme d'affaires, je suis peut-être intéressé à t'aider ?

Les larmes viennent aux yeux de Richard, ton visage se décompose, il se lève, s'agenouille devant Segrées-Lélian, l'embrasse sur la joue.

Segrées-Lélian.- (agacé) Pouah. Sa bave de limace m'a soulevé le cœur. (Il tourne la tête et s'essuie la joue ; s'écarte de Richard, se lève) Pour que l'artiste puisse se considérer, il faut un atelier, un logement, des habits, une bourse qui ne le déconsidèrent pas. Habille-toi..

Segrées-Lélian, Richard, sa jeune femme, qui porte leur enfant entrent dans une agence, visitent avec l'agent un atelier, couplé d'un bel appartement tout équipé au dernier étage d'un immeuble haussmannien en bord de Seine, (Segrées-Lélian donnant un chèque). signent le contrat ; passent par plusieurs magasins, dont tous les trois sortent habillés de neuf ; passent par une banque, d'où Segrées-Lélian sort avec une enveloppe pleine, qu'il donne à la jeune femme.

Richard.- Je veux que tu me rendes autant de temps que tu m'en as volé dans mon enfance.

Segrées-Lélian.- (off) La barbe. Ce n'était pas moi le barbu qui lui avait manqué. (haut) Tu te doutes que je me dois d'abord à ta mère.

Richard.- Je te réserve pour après.

Segrées-Lélian.- Nous verrons.

Richard.- C'est tout vu.

Richard embrasse Segrées-Lélian sur la joue, Segrées-Lélian se détourne, plein de dégoût s'essuie la joue.

 

 

 

11. A la maison, Aude, de voir son fils et son mari bras dessus bras dessous, toute pâle, s'assied, se tenant le coeur : il faut de longues minutes pour qu'elle, le père et le fils à genoux de chaque côté d'elle et l'entourant de leurs bras, les entoure de ses deux bras contre elle étroitement.

Seul avec Aude, Segrées-Lélian.- (l'embrassant, off) Heureusement, qu'en raison des défaillances du vrai mari, le faux n'a pas à passer l'épreuve de la chair. Elle a tout de même un certain âge… ...(à Aude, l'entraînant dans une valse) Fêtons l'œil, fêtons l'oreille, fêtons la bouche, mon Aude.

Par jets privés et voitures de maître, descendant dans les hôtels les plus luxueux, déjeunant et dînant dans les restaurants les plus prestigieux, [On entend à l'arrière de Segrées-Lélian, Segrées taper sur la porte, sa voix étouffée crier : Arrête de dépenser mon argent ; Lélian donne des coups de poing et de pied sur la porte : Tu vas taire ta lésinerie ?], Segrées-Lélian et Aude assistent à des festivals de musique à Salzbourg, à la Scala, au Met, à Covent-Garden, à Bayreuth, à l'opéra de Vienne, à l'Opéra de Paris; courent les expositions de peinture à Florence, Amsterdam, Munich, Bâle, Saint-Pétersbourg ; visitent les plus belles villes, Athènes, Rome, Prague, Madrid,

Segrées-Lélian. (off) La vie rêvée. Un seul maître partout : notre plaisir. On ne se fêtait pas, on nous fêtait. Tout était offert sur un plat d'argent.

Un silence.

Segrées-Lélian.- (off) Justement. Nous roulions trop tout le temps sur un tapis roulant.

 

Sur le trottoir roulant du métro Montparnasse, Segrées-Lélian et sa femme, immobiles, se retenant de bâiller, derrière eux, sur le trottoir fixe, les gens marchent, d'autres courent.

 

Segrées-Lélian.- (off) Le beau et le rare est devenu à force commun. L'extraordinaire est devenu commun. On nous servait trop les plats tout faits. Nous avons commencé à ressentir le besoin de peler des pommes de terre. D'un commun accord, nous avons fait une pause.

Un silence.

Segrées-Lélian.- (off) C'est alors que cette colle de Richard s'est mis à me coller.

 

 

 

12. Richard accompagne Segrées-Lélian partout où il va.

Segrées-Lélian.- (agacé, off) Je ne vais tout de même pas pouponner quelqu'un de mon âge. Pour qui je vais me prendre ?

 

Devant la Bourse, à midi. Richard attend, regarde la montre. Segrées-Lélian l'épie de loin. Midi dix, arrive Segrées-Lélian, essoufflé, en courant. Il embrasse Richard, montre sa montre, la Bourse. Richard fait un geste pour lui signifier que ça ne fait rien, Segrées-Lélian le quitte, avec un signe de la main, court vers la Bourse.

Segrées-Lélian.- (off) Est-ce qu'il est assez grand pour comprendre ? Ou il faut que je lui fasse un dessin ?

 

Un autre jour. Devant la Bourse, à midi. Segrées-Lélian épie Richard.

Segrées-Lélian.- (off) Est-ce qu'il faut que je le lui écrive en majuscules ?

Segrées-Lélian arrive essoufflé à midi et demi. Segrées-Lélian quitte Richard, avec un signe de la main, et court vers la Bourse. Richard contemple Segrées-Lélian courir, le visage attristé.

 

Un autre jour. Devant la Bourse, à midi. Segrées-Lélian épie Richard. Même chose, sauf que Segrées-Lélian ne rejoint pas Richard. Richard attend jusqu'à 1 heure et demie. Richard s'éloigne. De dos, Segrées-Lélian le voit de son mouchoir essuyer ses yeux.

Segrées-Lélian.- (off) Ah. Il a grandi, enfin.

 

 

 

13. Dans les rues, Segrées-Lélian, [(off).- Seul], gai, marchant d'un pas dansant, chantonnant, se sert à un distributeur d'une liasse de billets, [(off) A nous les folies], la secoue de la main. Fouine chez les bouquinistes ; trouve un incunable des Moralia de Plutarque : interroge le révérencieux bouquiniste ; feuillette le livre, en lit telle ou telle page.

Segrées-Lélian.-(off) Je place dans la bibliothèque. Je le lis. Je le relis. Et puis après ? Je ne le lis plus. Je le regarde de loin, je me dis : tu as Plutarque. Mais est-ce que tu es Plutarque ?

Il sort sans l'avoir acheté, fouine chez les antiquaires ; trouve L'Inspiration du Poète de Poussin, interroge le révérencieux antiquaire ; admire la toile, la contemple de loin, de près, hoche la tête.

Segrées-Lélian.- (off) Je l'accroche au mur. Je l'admire. Je l'admire encore. Je l'admire toujours. Je le regarde de loin, je me dis : tu as L'Inspiration du Poète, de Poussin. Mais est-ce que tu es un poète ? Est-ce que tu es Poussin ?

Il sort, sans l'avoir acheté, hausse les épaules en philosophe.

 

 

 

14. Sur le quai, voiture de pompiers, ambulance, agents de police, en bas la brigade fluviale. Segrées-Lélian qui longe le quai regarde sans regarder. Entre une péniche et le quai, parmi les détritus qui flottent, les bouteilles en plastique, les sachets de plastique, les bouteilles de verre, la mousse blanche, la mousse grise, flotte un corps dont on ne voit que le dos. Les pompiers de la brigade fluviale, avec un crampon tirent le corps à eux, le montent sur le zodiac, le retournent : c'est Richard Segrées. Segrées-Lélian, horrifié, le reconnaît.

Segrées-Lélian.- (off, s'enfuyant en courant, criant) J'y suis pour rien. C'est pas moi, c'est lui.

 

 

 

15.Segrées-Lélian monte la rue vers le petit immeuble d'Hélène.

Segrées-Lélian.- (off) La bonne action réparera la mauvaise.

Segrées-Lélian monte les trois étages, de sa clé ouvre la porte. Les 3 pièces sont dans le noir. Segrées-Lélian allume.

Segrées-Lélian.- (inquiet) Hélène ?

Hélène, couchée se dresse dans son lit, les yeux gonflés, les joues sales, elle a autour des yeux ces cernes grands comme des cratères : aussitôt, elle couvre son visage de son drap.

Hélène.- Eteignez, par pitié.

Segrées-Lélian éteint. Ses yeux se faisant à l'obscurité, il la voit.

Segrées-Lélian.- (désolé) Hélène.

Un silence.

Hélène.- Vous avez renoué avec votre femme.

Segrées-Lélian.- Vieux, j'ai décidé de vieillir avec la vieille mienne.

Hélène.- Par pureté de cœur, les jeunes moniales vouent leur chasteté à leur Seigneur.

Segrées-Lélian.- J'abuse de vous, en n'usant pas de vous.

Hélène.-C'est la seule menue monnaie dont je peux payer votre trésor.

Segrées-Lélian.- Regardez-nous, vous et moi : de nous deux, il n'y a que deux choses qui sont vraies : votre richesse à vous, et mon impuissance à moi.

Un silence.

Hélène.- (suppliant) S'il vous plaît, restez-moi.

Segrées-Lélian.- (déniant de la tête) C'est un abus d'autorité.

Un silence.

Hélène.- (suppliant, pleurant) Voyez-moi moins, mais voyez-moi.

Segrées-Lélian.- (déniant de la tête) J'occupais auprès de vous une place indue. (Il ouvre les volets) Chassez mon mauvais cauchemar. (Il sort) Je ne vous abandonne pas, ma petite aide continuera de vous être versée.

Hélène suit Segrées-Lélian sur le palier.

Hélène.- (se penchant sur la balustrade, suppliant, les mains jointes, pendant que Segrées-Lélian dévale les escaliers) Monsieur.

Segrées-Lélian fait non de la main, sort, descend l'escalier à toute vitesse, court dans la rue, se retourne, regarde vers la fenêtre d'Hélène. Ce qu'il voit le terrifie. Hélène, en robe de chambre, enjambe le parapet de la fenêtre, le regard tourné vers lui, monte sur le rebord de la fenêtre, lève les bras, et comme d'un plongeoir, fait le saut de l'ange. Horrifié, Segrées-Lélian se retourne, met ses mains de chaque côté de son visage, entend le crâne (On voit une pastèque tomber, exploser, et son jus éclabousser trottoir et mur) exploser comme une pastèque, et on jus éclabousser trottoir et mur.

Segrées-Lélian s'enfuit en courant .- (off) Je crois bien faire, je tue et je tue. (des deux mains jointes, priant le ciel)Fasse le ciel que le saut l'ait tué avant la rue.

Segrées-Lélian court au gré des rues, le visage fou, dévisageant les gens : (off) Quelqu'un. Quelqu'un.

Il dévisage les passants, mais les visages et les vêtements de ceux qu'il croise répugnent trop à Segrées.

Segrées-Lélian.- (off, se détournant à chaque) Mains d'ouvriers. Polo usé. Pantalon bas de gamme. Chaussures de basket. Mon Dieu.

Il débouche dans une rue, voit au loin une silhouette, il crie : Lui. Oui, et court vers elle aussi vite qu'il peut.


 

 

3

 

 

 

1. Lélian.- (en courant off) Le ciel t'envoie, mon Ange.

Ange, qui porte un gros livre marqué à la deuxième page d'un signet, sourit en le voyant. Segrées-Lélian, se précipite sur Ange, l'embrasse, approche sa bouche de l'oreille, dit : Je est un autre. La tête de Segrées-Lélian fume une vapeur, un courant de haute tension le traverse, le projette en l'air, rigide, il est pris de convulsions sa dépouille tombe par terre, inanimée.

Lélian.- (off, triomphant) Je suis passé.

La femme d'Ange sort de la haute grille de la propriété, voyant les choses, inquiète, crie : Ange, court à lui, le tient dans ses bras, Ange la réconforte, lui montre la dépouille de Segrées. De son téléphone portable, elle appelle les pompiers.

Lélian.- Epatant. J'assiste à tout comme d'un balcon.

Arrivent pompiers, agent de police qui consulte les papiers de Segrées, puis, déférent, téléphone ; arrive un colonel de gendarmerie, déférent lui aussi, qui téléphone à son tour ; arrivent la limousine avec Mme Segrées, une ambulance de la Clinique de Notre Dame du Bon Secours avec le docteur Paternoster. Les infirmiers portent la dépouille de Segrées dans l'ambulance, puis tout cela disparaît.

La femme d'Ange.- Ange.

Ange.- (la rassérénant) Tout est bien.

Lélian.- (off) Oublié le mal de dos, le corset, le fond de fatigue, les articulations rouillées. Au lieu d'affreux grincements de chaîne

d'un vieux vélo en marche, une chaîne rouillée grince affreusement. puis d'un vélo neuf, qui croise le précédent, la chaîne, neuve, graissée, fait entendre un joli cliquetis.

Lélian.- (off) Ça, c'est de la bicyclette.

 

 

 

2. Ange et sa femme s'éloignent en ville.

Lélian.-(off) Ne pas oublier. Saint Jean d'Acre. Lélian Saint Jean d'Acre.

Ange et Eléonore en ville. Ange se regarde en passant dans les vitrines des magasins.

Lélian.- (off) Beauté de visage, de corps, d'habit grège, tu me ravis. Blondeur de pâtre grec, tu m'enchantes. Ange, je suis aux anges.

 

Dans les rues, Ange attire les regards des jeunes filles, des jeunes femmes

Lélian.- (off) Comme d'encensoirs balancés par des enfants de chœur, ces vapeurs d'encens m'enivrent.

 

Dans un magasin de produits de beauté, pendant qu'Eléonore fait ses achats, Ange se regarde dans un miroir.

Lélian.- (off) Nulle musique n'est belle sans dissonance, nulle beauté n'est belle sans coquetterie : à mon émerveillement, j'ai un léger strabisme, qui emporte les cœurs.

 

Dans un grand magasin, pendant qu'Eléonore essaie des jupes, Ange est assis sur un fauteuil, comme sur un trône.

Lélian.- (off) Un bouddha, couché mollement, humant l'encens des bâtonnets. .. … Beauté, tu es la qualité suprême, au-dessus d'intelligence, de talent. .. .. Je vérifie ce que j'ai toujours pensé, que c'est aux femmes de courir après les hommes.

Ange illustrant ce que remarque Lélian.

Lélian.- (off) Sans doute à force d'être nourri, est-il repu. Il n'a pas de goût pour tel ou tel regard timide, qui me plaît à moi, plus que tout autre… .... Attends, mon Ange, quand sonnera mon heure.

 

 

 

3. Eléonore, en voiture, s'arrête devant une société de produits de beauté, où elle travaille comme chef d'une unité. Ange descend, embrasse Eléonore sur les lèvres, et son livre Cours d'Architecture (qui a un signet à la deuxième page) en main, fait quelques rues, toujours admiré par jeunes filles et jeunes femmes, s'arrête, entre dans une charmante maison biscornue : DICHTER, Cabinet d'architecture Ange passe le secrétariat, où deux jeunes filles, au passage de son Saint-Sacrement, plient le genou, baissent la tête, font le signe de croix. Lui leur fait un signe de la main, comme de bénédiction, puis va dans son bureau.

Le bureau, salle blanche basse de plafond, fenêtres basses en arcade. Table d'architecte, deux lampes d'architecte, rames de papier de grain différent, papier d'épure, crayons, plumes, feutres, tire-ligne, équerre, rapporteur, traçoir,compas, curvigraphe, pantographe.

Ange passe devant la photo de son mariage, la regarde, soupire : Eléonore, en robe blanche et diadème de princesse, le tient au coude, toute fière le présente au monde entier. Ange.-(off) On dirait qu'elle dit : Voyez ce que j'ai eu les moyens de m'acheter… ...Sottement, elle croit que je l'aime. Quand on plaît comme je plais, comment peut-on aimer quelqu'un ?

mais lui, Ange, donne le bras étroitement à Dichter, son beau-père : Ange : (off) C'est de son père que je suis amoureux, pas d'elle. Je n'avais pas dit oui à la belle idiote, j'avais dit oui à l'architecte.

 

Ange fait le tour de la galerie des photos des créations de Dichter : dans chaque logement d'immeuble, en décrochage vertical et horizontal, sur différents niveaux, avec des escaliers montants et descendants, il y a tout, grenier, sous-sol, cuisine, cabinets de toilette, cellule de moine, atelier, boudoir, pigeonnier, salle à manger, chambre à coucher, étroits couloirs. Chaque appartement fait un village en soi, et tous ces logements s'imbriquent ingénieusement les uns dans les autres, pour faire un immeuble.

Un silence.

Ange.- (désespéré, off) Comment faire mieux ?

Un silence.

 

Il s'assied à sa table, trace un rectangle La voix de Dichter : (off) C'est simple, Ange. Dessinez des lieux que vous aimeriez habiter.

Ange.- (off) Est-ce que je sais seulement ce que j'aimerais habiter ? Est-ce que je sais seulement ce que j'aimerais ? Est-ce que j'aimerais seulement quelque chose? Tout m'est toujours servi, avant même que je formule un voeu.

Ange prend son livre avec son signet à la 2ème page, un épais Cours d'architecture, l'ouvre à la deuxième page, on le voit lire avec application des lèvres : (off) Du diable si j'y comprends quelque chose.

Il ferme les yeux, s'assoupit 10 minutes, se réveille, ferme son Cours d'Architecture, en mettant le signet à la même 2ème page, froisse la feuille où il avait dessiné son rectangle, la jette au panier, laisse là le Cours d'Architecture, va rejoindre au secrétariat les deux chastes prêtresses chastes, qui entretiennent jour et nuit le feu sacré devant le demi-dieu.

Ange.- (off) Je suis doué pour le plaisir, le plaisir est doué pour moi. Pourquoi je bouderais mon plaisir ?

 

Ange représente Dichter partout dans le monde. Un carton à dessins DICHTER ARCHITECTE en main, suivi des deux secrétaires, il descend d'avion, est reçu en nombre.

Ange.-(off) Que j'adore m'offrir, en ostensoir, à l'adoration des fidèles… …(une ride plisse son front, baissant son regard sur le DICHTER ARCHITECTE du carton) Bon. Je sais bien que mon ostensoir n'est qu'un vulgaire ustensile de cuisine, et que c'est l'hostie qui est dedans que les gens adorent.. (un sourire chasse la ride) Je me console en constatant que je suis préféré par les femmes, même à Dichter.

 

 

 

4. La maison des Dichter, qui comporte deux ailes, celle de droite occupée par Eléonore et Ange, celle de gauche par Louise, la sœur cadette d'Eléonore, le corps central par Dichter et sa femme. Aile Eléonore/Ange. Le matin. Ange au lit, se lève, regarde par la fenêtre, voit Eléonore faire du jogging dans le parc. Il fait sa toilette, s'habille, s'assied, feuillette des magazines. Eléonore entre, fait sa toilette : crayon de couleur blond pour les racines de ses cheveux, fond de teint, mascara, fard pour paupières, faux cils, vernis à ongle, rouge à lèvres, déodorant pour les aisselles, se peigne en prenant garde aux extensions de cheveux, s'habille d'une jupe courte, d'une chemise échancrée, de longues bottes de cuir à hauts talons. Prête, fringante, Tous deux descendent petit déjeuner.

 

 

 

5. Corps du bâtiment, la salle à manger. Dichter et sa femme, Eleonore et Ange, Louise prennent place et petit-déjeunent. Eléonore est le centre de l'attention de tous. Lorsque Louise dit un mot ou deux à Ange, elle regarde au-devant de lui, avec un geste vague vers lui.

Ange- (off) Dieu sait qu'Eléonore ne mérite pas l'attention que tous lui octroient : de nature elle est laide, fardée, réparée, comme une idiote me porte au pinacle. La sœur cadette, Louise,

On voit Louise

Ange.- (off) jolie de nature, bien faite, elle est une fille intelligente. Elle me jauge selon mes capacités, qui sont nulles. Elle me méprise comme du pipi de chat. Elle mériterait bien mieux que sa sœur l'affection de son père et de sa mère.

 

 

 

6. Le soir, Eléonore et Ange sortent.

Lélian.- (off) Théâtre, concert, opéra, Ange raffole, sauf que ce dont il raffole, ce n'est pas de ce qui se donne sur la scène, mais de ce qui se passe dans la salle.

 

Eléonore est appliquée, un peu penchée en avant, à suivre ce qui se donne sur la scène, tandis qu'assis à côté d'elle, en retrait, Ange échange avec de belles jeunes femmes et de beaux jeunes hommes de l'assistance, des œillades non équivoques.

Lélian.- (off) Faire timide connaissance d'un clin d'oeil, lentement dévêtir les yeux, les offrir nu à nu, à la barbe des maris et des femmes, c'est pour Ange une volupté incomparable.

 

Puis au moment où Ange et une jeune femme se font les yeux doux, Eléonore se tourne vers Ange

Lélian.- (off) Mais malheur, si Eléonore, se tournant vers lui, le surprenait, franchissant la ligne blanche.

Sur une route en côte, une voiture, qui en suit une autre, klaxonne, agacée, la double en franchissant la ligne blanche, la dépasse, se rabat, mais en haut de la côte, un gendarme, qui a vu l'infraction, siffle et demande à la voiture de se ranger sur le côté. Le conducteur, Ange, descend de la voiture, et se place derrière le gendarme, obséquieux.

Lélian.- (off) Le visage souffrant d'Eléonore disait assez combien elle allait le faire souffrir en retour. Ange multipliait les actes d'allégeance

On voit Ange, les yeux baissés, très attentif à Eléonore

Lélian.- (off) jusqu'à ce qu'assiégée par tant de preuves d'amour, elle lui accorde l'absolution, moyennant quoi il se remettait à pécher, à tire larigot.

 

 

 

 

7. Fin de soirée. Chez eux. Dans le salon, Ange feuillette des magazines. Paraît Eléonore en déshabillé.

Lélian.- (off) Fins dernières de l'amour, hélas. Ange avait droit à la formule :

Eléonore.- Tu sais qu'il faut se lever tôt, demain matin.

Lélian.- (off) Ça veut dire : on couche.

Ange.- Je viens.

 

Au lit, Eléonore se rapproche d'Ange, qui se laisse faire.

Lélian.- (off) Eléonore ne faisait pas une bonne joueuse de belote. Elle ne jouait qu'en fonction de sa main, ne passait jamais la main à son partenaire,

Le salon des Dichter. Une table de belote, où sont assis face à face Dichter et sa femme, Eléonore et Ange. Eléonore pose une carte, Ange lève imperceptiblement les yeux au ciel, en hochant la tête, et soupirant, Dichter ramasse le pli. qui, lui, était, aussi souvent qu'elle, en mesure d'encaisser le pli.

Ce qui faisait qu'invariablement ils perdaient la partie … ... Eléonore avait complètement dégoûté Ange de jouer à la belote. Pourtant, à l'origine, il aurait bien aimé.

Un silence.

Lélian.- (off) Eléonore défendait absolument à Ange de la toucher, parce qu'elle avait subi pas mal d'opérations de chirurgie esthétique.

 

 

 

 

8. Dimanche matin. Au petit déjeuner.

Dichter.- Louise, j' aimerais cet après-midi, que nous allions voir ta villa gallo-romaine.

Louise.- (gênée) Ça ne t'apprendra pas grand chose. Il ne reste plus que les fondations.

Dichter.- Les fondations, l'épaisseur des murs, les proportions, la situation des pièces, la situation de la villa dans le paysage, tout m'intéresse.

 

Au bord du chantier de fouilles, Mme Dichter, Dichter, Eléonore, entre Eléonore et Dichter, mais un peu en arrière, Ange. Au fond du chantier, Louise, en bottes et en tenue de travail, de la truelle et de la brosse, dégage un squelette.

Eléonore.- Faute de peloter des vivants, elle pelote des morts, au moins eux se laissent faire.

Dichter.- Eléonore, s'il te plaît.

Lélian.- (off) C'est alors que je me suis aperçu qu'Eléonore, dans sa jalousie, voyait juste. Louise, tout en renseignant son père, n'avait d'yeux que pour Ange. Ses yeux baissés ne voyaient que lui. Son silence lui parlait mieux que la parole… ... En fin de compte, l'attention que Dichter portait à Eléonore était l'attention portée à une malade : Louise, saine, solide, n'avait pas besoin de lui, mais c'était elle visiblement qu'il préférait.

 

On voit dans une fleur, un gros bourdon velu se poser.

Lélian.- (off) Eléonore est un gros bourdon velu, qui sans gêne pénètre au cœur de la fleur et se barbouille de pollen,

On voit sur une fleur poser un papillon

tandis que Louise, léger papillon, à peine posé, déjà s'envole. J'ai trouvé que ça suffisait comme ça. Le bel Ange passait à côté de trop de choses.

 

 

 

 

9. Le cabinet d'architecture. Ange, son Cours d'Architecture, ouvert à la deuxième page, somnole.

Lélian.- (off) Je n'ai eu aucun effort à faire pour m'imposer.

Ange est violemment secoué, puis se redresse, et sourit, triomphant.

Aucune difficulté de faire de ce mollusque, un vertébré.

 

Ange-Lélian.- (off) Manhattan, de loin est admirable : ses tours sont des colonnes qui soutiennent le ciel.

On voit Manhatten d'en face, de l'autre rive.

Puis, on voit Manhatten dedans.

Mais de près, On voit entre ces géants, Ange-Lélian, comme un nain renverser la tête pour voir le ciel. il faut se décrocher la tête pour apercevoir un tout petit bout de ciel. En bas de ces sommets, l'homme n'est qu'une fourmi.

 

 

 

 

10. Ange-Lélian, d'une démarche autre, un peu plus pesante, frappe à la porte du cabinet de Dichter. Dichter, grommelle : Entrez, le crayon en l'air.

Ange-Lélian.- Monsieur. Pouvez-vous me donner un rendez-vous. J'ai à vous parler.

Dichter.- (pose son crayon et se tourne vers Ange) Quand je travaille, je n'aime pas être travaillé par autre chose.

Ange-Lélian.- (gêné) Je vous prie d'accepter que je quitte votre cabinet.

Dichter.- ( se tournant vers Ange)Quelque chose vous chasse ?

Ange-Lélian.- Sauf votre respect, vous, Monsieur. .. ..Vous êtes trop partout l'unique soleil. Votre lumière dévore trop toute lumière. Votre chaleur dévore trop toute chaleur. … ... Je veux prendre exemple sur vous. Vous disiez que vous étiez parti de rien. Encore faut-il qu'il y ait rien.

Un silence.

Dichter.- La rivière était souterraine ; la résurgence est inattendue. Je vous mésestimais…(un silence) … En attendant, de quoi vivrez vous ?

Ange-Lélian.- Mon extérieur si vain me servira au moins à quelque chose : à trouver, dans la publicité, un gagne-pain peu prenant.

Dichter.- Me voilà presque envieux, Ange. … …. Vous avez parlé à Eléonore ?

Ange-Lélian.- Je vous parle, maintenant, en tant que stagiaire, je parlerai le moment venu à Eléonore, en tant que mari.

Dichter.-Vous vous décolonisez. Vous accédez à l'indépendance. C'est bien.

 

 

 

 

11. Le matin. Pendant qu'Eléonore fait son jogging, Ange fait sa valise. Elle rentre, et, va vers le cabinet de toilette.n s'épongean

Ange-Lélian.- Eléonore, il faut que je te dise

Eléonore a si peu l'habitude de l'écouter, qu'elle entre dans le cabinet de toilette.

Ange-Lélian.- J'ai donné mes huit jours à ton père.

Stupéfaite, Eléonore revient sur ses pas.

Eléonore.- …. ..Tu as donné tes huit jours ? Qu'est ce que ça veut dire ?

Elle revient, voit la valise.

Ange-Lélian.- J'ouvre un cabinet d'architecture.

Elle ricane, tourne de la main à sa tempe.

Eléonore.- Tu pousses ta crise ?

Ange-Lélian.- (s'inclinant, souriant) D'épilepsie : exact.

Un silence.

Eléonore.- Parce que les projecteurs sont braqués sur mon père, tu t'imagines une lumière ? Tu es bien beau, Ange, mais tu es bien nul… ... En plus d'être un imbécile, ne fais pas l'intelligent, ton imbécillité ressortira encore plus.

Ange-Lélian se lève, s'approche d'Eléonore, et lui donne une gifle à toute volée. Eléonore, interdite, titubant comme un boxeur sonné, sort du salon.

 

 

 

 

 

12. Dehors, Ange-Lélian se fait déposer par taxi sur le chantier des fouilles de la villa gallo-romaine. D'en haut du chantier, il aperçoit Louise en bas, qui lève la tête, saisie, regarde Ange-Lélian.

Ange-Lélian.- Louise. Vous voulez-vous bien de moi ? (Il fait un pas pour descendre dans le chantier, s'offrant)

Louise.- (joignant les mains, suppliant)S'il vous plaît. Je vous en supplie. Par pitié, Ange, si vous m'aimez, ne m'aimez pas.

Ange-Lélian.- (s'agenouillant) A genoux l'étranger vous supplie. Le miséreux d'amour quête votre aumône.

Louise.- Non, Ange. Je ne penserais plus qu'à vous. Je vous aimerais trop. Ce serait trop dimanche et fête tous les jours. Que valent mes trois sous, pour acheter nos richesses ? Vous êtes un tel trésor que je tremblerais trop qu'on vous vole. S'il vous plaît, ayez compassion. Vous me mettriez trop sens dessus sens dessous. Vous sèmeriez trop la guerre civile en moi. Je ne serais plus apte à rien.

Ange-Lélian pleure.

Louise.- Et comment accepterais-je de vous voler à ma sœur ? Comment accepterais-je d'être votre receleuse ?

Louise s'agenouille et joint les mains. Ange-Lélian tourne le dos, s'en va, les larmes coulant sur ses joues. Louise met ses mains sur son visage et pleure.

 

 

 

 

 

13. Chez lui. Ange-Lélian prend sa valise, sort. En passant, par une porte entrouverte, il voit la famille Dichter en pleurs embrassant une Eléonore sanglotante.

Musée Unterlinden de Colmar. La crucifixion de Grünewald : le Christ en vert, Jean et la Mère du Christ souffrant à gauche, Madeleine pleurant au pied de la croix, Saint Jean-Baptiste à gauche pointant du doigt le Christ.

Ange-Lélian.- (off) Je veux sauver, et je crucifie.

Dans la rue.

Ange-Lélian.- (off, se regardant dans une vitrine)Beauté, c'est perfection, perfection c'est plénitude. (un silence) C'est d'imperfection que naît action, c'est de manque que naît volonté. Si je veux faire quelque chose dans la vie, beauté, il faut malheureusement que je fasse ton deuil.

 

 

 

 

14. Dans les rues CRS, gendarmes barrent les rues adjacentes, libèrent l'avenue, retenant la foule des badauds sur les trottoirs, derrière les barrières.

Ange-Lélian.- (off, soulagé) Ah, du monde.

Ange-Lélian va de jeunes fille en jeunes fille. Celles qui s'offrent, il s'en écarte avec peur.

Ange-Lélian.- (off) Elles n'aspirent qu'à une chose : mettre la main sur vous.

Celles à qui il s'offre se détournent avec pudeur. Désespéré, il va de l'une à l'autre, mais toutes s'écartent de lui.

Ange-Lélian.- (off, désespéré)) Quitterai-je jamais ma prison dorée.

Les têtes se tournent, les pîeds se dressent.


 

 

4

 

 

1. D'un hôtel , sort une escorte, et la tête de l'escorte, le Président [Ange-Lélian.- Lui ] qui, se détachant, va vers la foule, entouré d'une ceinture de policiers, serrer des mains.

Ange-Lélian.- (off, riant, allant vers lui) Oui. Lui.

Bousculant le monde, se faisant un chemin à coups de coude, Ange-Lélian va vers le président.

Ange-Lélian.- (off) Dans ses yeux, je vois l'appétit du fauve prédateur pour l'herbivore.

Ange-Lélian lui tend les bras. Le Président raccourcit l'étendue de ses bras, par les siens. Ange-Lélian approche la bouche de son oreille, murmure : Je est un autre. Aura, rigidité, convulsions, perte de connaissance, la dépouille d'Ange tombe par terre comme une masse.

Lélian.- (off) Formalités de douane aucunes, on ne m'a demandé aucun papier.

Le Président s'écarte (montrant Ange à sa suite, fort) .- Un peu d'humanité.

Sa suite ramasse Ange et le porte à une des voitures. Le Président passe sa main sur son front.

Lélian.- (off) Ne pas oublier. Lélian Saint Jean d'Acre Lélian Saint Jean d'Acre.

La voiture, emportant Ange, fait actionner la sirène, partent sur les chapeaux de roue.

Le Président remue un peu son torse.

Lélian.- (off) Je me réajuste. Je m'habitue à son gilet pare-balles ; au contact métallique du pistolet dans sa poche.

 

 

 

 

 

2. Le Président.- (serrant les mains, haut) Bonjour. Bonjour. (off) Ils viennent de se torcher le cul, ils ont les mains tartinées de coliformes fécaux. Les salopards. (haut) Bonjour. Bonjour. (off) Cette patate informe, ce crétin hilare sont mes électeurs : il n'y a pas de quoi être fier…(détournant la tête) ...De la cuvette s'exhale trop une infecte puanteur, tirons la chasse d'eau. (Agacé, il va vers sa voiture)

De dos, le Président fait un dernier signe de la main à la cantonade, un garde du corps lui ouvre la porte, le Président se laisse tomber sur le siège en cuir, le policier ferme la porte, la Président saisit vivement des lingettes, et s'en frotte les mains, s'essuie.

Lélian.- (off) Jouissance suprême. Tout ce monde tourne la tête vers moi, comme la jeune femme, au printemps, qui s'assied sur un banc,

On voit une jeune femme sur un quai. ferme ses yeux et offre son visage au soleil pour qu'il la bronze,

Ou comme ces tournesols

On voit un champ de tournesols, dont les têtes se tournent vers le soleil

qui suivent de l'aube au crépuscule, de leurs fleurs, la course de l'astre. Je suis au septième ciel.

 

 

 

 

 

3. Conseil des Ministres. Les Ministres attendent, muets. Le Président, suivi de Spitz, une serviette en main, entre, fait de la main un geste, tout le monde s'asseoit, droit ; le Président, lui, s'offre le luxe de ne pas bien se tenir

Le Président.- (riant) Mr Spitz insiste pour que je lui donne la parole. (riant jusqu'aux oreilles) On n'a pas tellement l'occasion de rire.

Clabaud éclate de rire, à grands éclats, en tapant du poing sur la table.

Spitz.- (sortant de sa serviette des journaux, les montrant au Président) Je ne sais pas si M. le Président a lu les titres des journaux… ... La levée de boucliers contre le déficit du budget, est générale. La dette publique atteint 84%. Je pense que nous n'avons pas le droit de léguer à nos descendants un passif pour succession.

Le Président, des yeux, fait le tour des ministres.

Clabaud.- (à Spitz) Qui est à ta tête, Spitz ? Ta tête à toi ou celle du Président ? Qui sait tout mieux que n'importe qui ? Lui, qui a été élu, ou le n'importe qui, qui a été élu par l'élu ? Nul ne peut servir deux maîtres : le Président et lui-même. Ou il hait l'un et aime l'autre, ou il s'attache à l'autre et méprise l'un.

Le Président en souriant, pour toute réponse à Spitz, lui montre du pouce Clabaud.

Spitz.- (montrant la une les journaux) L'opinion, Monsieur le Président.

Le Président.- Ça, c'est la une d'aujourd'hui. Que sera la une de demain ? La grippe A. D'après-demain ? La fonte des pôles. D'ensuite ? Le carambolage sur l'A 5. D'ensuite encore ? Une épidémie de cambriolages, dans le Sud-Ouest. D'après ? L'extinction des dauphins. Et caetera, et caetera. : un clou chasse l'autre. Vous avez déjà vu un journal se répéter ? Chaque jour veut sa nouvelle nouvelle. Qui parlera du déficit dans 8 jours ?

Les Ministres éclatent de rire avec le Président, surtout Clabaud, qui frappedu poing la table, en montrant du doigt Spitz.

Le Président.- Spitz, quel est le problème de la démocratie ? Se faire élire. Entre mes deux élections, qu'est ce que la démocratie ? Le règne de ma personne.

Spitz.- N'est-il pas honorable, Monsieur le Président, de gagner l'estime de la partie éclairée de la nation.

Le Président.- La partie éclairée ? Prends une passoire, ôte l'écume du bouillon, c'est la partie éclairée. Le reste du bouillon ? Du veau… … Qu'est ce qui fait la force d'une nation ? Les entreprises. Les entreprises sont à court d'argent. Je donne l'argent à qui manque d'argent. Je revigore la nation… ..Si Spitz veut se démarquer de moi, et être honorable, qu'il aille rejoindre la minorité.

Les Ministres éclatent de rire avec le Président, surtout Clabaud, qui en frappe la table, en montrant du doigt Spitz.

Spitz.- (sortant quatre feuilles de sa serviette) Les sondages, Monsieur le Président.

Le Président.- Les sondages se corrigent des données de variations saisonnières. Dois-je t'apprendre ce que tu sais ?

Spitz.- Dans peu de temps, il y a les élections, Monsieur le Président..

Le Président.- Juste avant, il y aura un attentat à Paris, ou des voitures brûlées, ou un afflux d'étrangers illégaux, et le troupeau de moutons foireux se pressera autour du gentil berger.

Spitz.- Et s'il n'y a rien de tout ça ?

Le Président.- Devine, Spitz… ... Je me fais élire quand je le veux, Spitz.. (se levant, se déboutonnant) … Comme le disait mon prédécesseur, quel est le problème du Président ? C'est pisser. .. ...Clabaud, surveille la classe, note qui bavarde ou s'échange des signes.

Le Président sort. Silence de mort. … ...Le Président rentre en se boutonnant.

Le Président.- (à Clabaud) Eh bien ?

Clabaud.- Leur devant avait l'air propre de toute pensée, leur derrière je ne sais pas.

Le Président.- Leur derrière, ils n'oseront jamais me le montrer, il est trop sale. .… ...Personne ne désire la parole. La séance est levée.

Sortent le Président, puis tous.

 

 

 

 

 

 

4. A la Présidence. Le Président reçoit à dîner Spitz et sa femme, une jolie femme bien en chair, qui n'a d'yeux que pour lui. A la fin du repas :

Le Président.- Je peux vous emprunter votre femme une minute, Spitz ?

Spitz.- Je vous en prie, Monsieur le Président.

Le Président entraîne Mme Spitz vers la fenêtre. Ils ont un entretien, qui semble tout à fait sérieux. Mme Spitz sourit, servile, le Président lui baise la main. Le soir.

 

 

 

 

 

5. Le Président rentre chez lui, dans la Présidence. Il cherche sa femme.

Le Président.- Sylvie, où est ma femme ?

Sylvie.- Je ne sais pas, Monsieur le Président.

Ivre de rage, le Président éteint la lumière, va de la fenêtre à la porte, donne des coups de poing et des coups de pied partout. Blandine arrive enfin.

Le Président.- (en rage) Où tu traînes ? Des foules m'attendent, et moi je t'attends. Tu te crois plus précieuse que moi ?.. …Tu étais avec ce petit jeune homme ?

Blandine.- (d'un ton de reproche) Julien

Le Président.- Vous autres jolies femmes, vous avez toutes un peu trop l'envie de plaire. Tu penses : La femme du 1er, la baiser comme une fille. M'enculer en t'enculant, ils ne pensent tous qu'à ça.

Blandine.- (pleurant) C'est toi qui te trompes, Julien, pas moi.

Le Président.- (en colère) Oui. Tire ton rideau pour cacher tes turpitudes. Ah vous. Vous pleurez de l'œil d'en haut, pendant que l'œil d'en bas en rit

Blandine fond en larmes.

Le Président.-(off) Elle pleure. J'adore, va à Blandine et l'embrasse sur le front. .. ..Ce n'est pas moi qui suis jaloux, c'est ma fonction, Blandine.

Il lui prend les deux mains, et les baise.

 

Blandine.- Si tu me donnais chez moi, de toi, une image ? Si tu te donnais un fils ?

Le Président.-(en rage) Ça, maintenant. Cette rage de reproduction que vous avez toutes. Tu mettrais en avant un ventre gros d'un autre que de moi, et moi je suivrais à l'arrière ?.. .. Tu ne serais plus qu'une parturiente ? Tu ne serais plus ma femme, mais la mère d'un autre ? Choisir pour mâle un autre mâle que ton mari ? C'est ce que tu veux ?

Blandine.- Comprends-moi.

Le Président.- Toi, comprends-moi. Tu n'es faite que pour une chose : te vouer à celui qui se voue à lui. J'exige à l'avenir, que tu ne t'absentes, que si je te l'autorise. (pointant son index)Je ne te le redirai pas.

Sort le Président.

 

 

 

 

 

6. Le Président sort par la porte de service de la Présidence. (Il porte une casquette de toile à la banlieue, dont il tourne la visière à l'arrière et un imperméable) jette un coup d'oeil à droite, sur son premier garde du corps, puis, plus loin sur son deuxième garde du corps, entre dans une voiture banalisée, dont la clé sur le tableau de bord. Le Président démarre, les deux voitures le suivent, l'une près, l'autre plus loin.

Lélian.- (off) Ah ha. Tourisme sexuel.

Le Président jette des coups d'œil sur son rétroviseur : quand son garde " loin " s'éloigne trop, il ralentit, se gare même, jusqu'à ce qu'il l'ait rattrapé.

Lélian.- (off) .. … Merveilleux gardes du corps : purs et aveugles anges gardiens, incorporels exécutants des volontés divines.

Le Président, dans le 16ème, se gare devant un joli immeuble, vérifie que le garde de près et celui de loin se garent près et loin, lève les yeux vers le troisième étage, voit un rideau bouger, va à la porte de l'immeuble, la porte s'ouvre d'elle-même.

 

Sur le palier, la porte est entrouverte. Rideaux tirés, lampes douces, bougies, porcelaine, cristal, bouteilles débouchées,

Lélian.- (off, étonné) Mais je la reconnais, c'est Mme Spitz, Le salaud.

 

Mme Spitz, robe au décolleté plongeant, fendue jusqu'au haut de la cuisse, va à lui, l'embrasse, gauche, pleine de bonne volonté. A côté de l'assiette du Président, un certificat de santé MST, VIH, que le Président consulte. Dans l'assiette foie gras d'abord, homard ensuite, pigeon farci enfin, les mets favoris du Président : le Président mange mal, elle glousse, ravie qu'il prenne ses aises… …. Sans perdre de temps, après un rot, le Président entraîne Mme Spitz vers le lit.

Lélian.- (off) Craignant le pire, j'ai mis ma main devant mes yeux.

Un silence.

Lélian.- (off) Et puis, curiosité anthropologique, j'ai écarté deux doigts.…. … Le paysage avait du relief, le corps du bâtiment comprenait de jolies dépendances, le terrain de jeu était varié : pourtant, ça n'avait pas l'air de suffire, il fallait que la dame brode. Il fallait qu'elle use de ce qui est pour quoi ce n'est pas fait. .. ..Ces bourgeoises : ça singe les professionnelles, quand c'est de pénibles tâcheronnes. Ça peine, ça sue, ça tire la langue, mais Dieu que ça sent l'huile et la lampe.

Un silence.

Lélian.- (off) Arrivés aux fins dernières, là j'ai plaint le pauvre Président : c'était le Paris Roubaix,

Course de Paris-Roubaix, les cyclistes boueux sur les pavés, le guidon vibrant, et eux vibrant avec le guidon

ça trépide, ça cahote, ça tremble, ça vibre : l'enfer des pavés du Nord.

Le Président, descendant du vélo, tout vibrant, se lève, va doucher, habiller sa divine nudité, baise les lèvres de Mme Spitz de ses lèvres d'un rapide baiser froid, descend les escaliers au grand galop, sort de la porte cochère une tête prudente, jette un coup d'œil sur son garde près, sur son garde loin, et à tombeau ouvert retourne à sa Présidence.

 

 

 

 

 

 

7. Le matin. Le Président se réveillant, se levant seul, dépeigné, se regarde dans la glace, fait la grimace, se détourne.

Le Président.- (off) Et si la nuit leur portait conseil ? Si la taie de leurs yeux tombait ? Si la raison se réveillait en eux avec leur réveil ? Et si je ne leur faisais plus peur ?

S'habillant, il sort de son appartement, se heurte à un agent en tenue, qui se fige, et le salue. Le Président aboie après l'agent. L'agent, servile, se fige, tremble. Le Président passe trois portes. Le personnel, chaque fois, s'immobilise, courbe une tête servile, il aboie, tous se figent, tremblent.

Le Président.- (off) Ça va, j'ai le monde bien en main.

Il descend les escaliers, guilleret, en chantonnant, faux.

 

 

 

 

 

8. Une salle d'une Préfecture de Région. Préfet, hauts fonctionnaires, gradés de la police. L'attente est longue. Remue-ménage à l'entrée : entre le Président en courant, il pose ses papiers. Tous se lèvent. Du poing, il les fait s'asseoir, lui reste debout.

Lélian.- (off) Il adore les avoir entre 4 murs, porte fermée, l'œil sur le dernier rang.

Le Président prend ses papiers, les tend à l'assistance.

Le Président.- Vous me faites des demandes… ... Mais, moi, mes attentes, qu'est-ce que vous en faites ? Mes opposants crient contre moi dans votre région. Vous ne pouvez pas faire preuve d'initiative ? Ils ne sont forts que, le jour, dans la rue, à la tête de leurs troupes. Mais le soir, la nuit, les samedis dimanches, pendant les vacances ? Quand ils sont seuls, dans leurs familles, désarmés, désarmés eux, désarmées leurs familles. Vous ne pouvez pas viser Achille à son talon?… .. Quand, fonctionnaires, acquerrez-vous un peu le sens des responsabilités ?

Il fait un geste de mépris vers l'assistance, va vers la porte, l'assistance se lève, droite, muette. Il sort, suivi du Préfet, va vers la porte de la préfecture, s'arrête à la fenêtre jouxte, fait semblant de songer à quelque chose.

 

En réalité, des yeux, il vérifie si les dégagements de la place sont bouchés de bleu, si les fenêtres, les soupiraux, les toits des maisons en face sont garnis de bleu, si les deux hélicos surveillent le ciel, si l'escorte derrière sa limousine est prête, moteurs allumés, si son chauffeur est debout à côté de la porte de sa limousine ouverte.

Le Président. - (off) Tant de présidents américains ont été assassinés dans la rue

Jette un dernier regard partout, soudain regarde sa montre, comme s'il avait perdu du temps à rêver, pour la cantonade dit : Bordel, court à sa voiture. Sur le trajet, il n'entend, du quai d'en face, que trop bien les huées, les injures, les insultes, fait semblant de rien mais n'écoute que ça : escortée de tous côtés, sa voiture se dirige, par un grand détour, vers l'aéroport.

 

 

 

 

 

9. La Présidence. Fin de repas, auquel le Président a invité son ministre Clabaud et sa femme.

Le Président.- (à Clabaud) Vous permettez que je dise un mot à la poétesse votre femme ?

Clabaud.- C'est pour moi un honneur, Monsieur Le Président.

Le Président entraîne Mme Clabaud vers la fenêtre. Ils ont un entretien, de loin tout à fait sérieux. Mme Clabaud approuve, servile, le Président lui baise la main.

 

 

 

 

 

10. Le soir. Le Président sort par la porte de service de la Présidence sa tête, (il porte une casquette de toile à la banlieue, dont il tourne la visière sur la nuque, et un imperméable) jette un coup d'oeil à droite, sur son premier garde du corps, puis plus loin sur son deuxième garde du corps, entre dans une voiture banalisée, dont la clé sur le tableau de bord. Le Président démarre, les deux voitures le suivent, l'une près, l'autre plus loin.

Lélian.- (off) Ah ha. Tourisme sexuel bis.

Le Président, dans le Marais, se gare devant un joli immeuble, vérifie que le garde de près et celui de loin se garent près et loin, lève les yeux vers le troisième étage, voit un rideau bouger, va à la porte, la porte s'ouvre d'elle-même.

 

Sur le palier, la porte est entrouverte. Rideaux tirés, lampes douces, bougies, porcelaine, cristal, bouteilles débouchées, elle, robe au décolleté plongeant sur une poitrine menue rehaussée, fendue jusqu'au haut d'une cuisse massive

Lélian.- (off) Mais je la reconnais, c'est Mme Clabaud. Ça, c'est bien fait,

va à lui, l'embrasse, gauche, bavarde, pleine de bonne volonté.

A côté de son assiette, un certificat de santé MST, VIH, que le Président consulte. Dans l'assiette, foie gras d'abord, homard ensuite, pigeon farci enfin, les mets favoris du Président : le Président mange mal, elle applaudit, parle, ravie qu'il prenne ses aises. Après, sans perdre de temps, la prend par la main, l'emmène, dégrafe sa robe.

Mme Clabaud.- (s'offrant poétiquement, dépliant un papier qu'elle avait gardé dans sa main, sur lequel était écrit un sonnet, lisant le titre Comme vous voulez, Président. En costume d'Eve, elle lit les 2 quatrains et les 2 tercets sur 2 rimes embrassées. Le Président jette un coup d'œil, pour voir si c'est long, soupire, va à elle, saisit le papier, le jette par terre : C'est vous mon poème.

 

Lélian.- (off) Par réflexe, j'ai mis ma main devant les yeux.

Un silence.

Lélian.- (off) Et puis, curiosité anthropologique aidant, j'ai écarté deux doigts. La poétesse avait l'épaule longue, de la croupe, un beau carré de derrière : un vrai cheval de manège, qu'on imaginait apte à toutes les figures, tous les sauts d'école : courbette, croupade, levade, voltes, voltiges.

Un silence.

Lélian.- (off) Seulement, le cheval de manège s'est révélé plutôt cheval d'arçon. Elle ne ne bougeait pas plus qu'un cheval de bois. C'est à se demander si elle sentait quelque chose. Il s'est bien échiné dessus.

Un silence.

Lélian.- (off) Puis ils en ont été à l'envoi de la ballade : là j'ai complaint le pauvre Président de tout mon coeur. Le petit bout roulait là-dedans, comme un fût désarrimé dans la cale. Il valdinguait de tribord à bâbord, comme un malheureux.

Un silence.

Lélian.- Ce n'était pas des orgasmes qu'il avait, c'était des éternuements, des hoquets. .. … On ne peut pas dire, mais ses bonnes femmes sont de vrais cageots, à claire voie en plus. Ce Don Juan en a peut-être mille e tre, mais à voir comment il besogne chacune de ces mille e tre, on comprend pourquoi il n'y revient pas à deux fois.

Pendant que la poétesse, nue comme un ver, tirant de dessous l'oreiller un papier sur lequel sont calligraphiés des vers, lit le titre : Dithyrambe pour célébrer les hauts faits du Président, le Président se lève, va doucher, habiller sa divine nudité, pendant qu'elle lit avec sentiment son poème, puis, il la fait taire d'un rapide baiser froid sur ses lèvres, descend les escaliers au grand galop, sort de la porte cochère une tête prudente, jette un coup d'œil sur son garde près, sur son garde loin, et à tombeau ouvert retourne à sa Présidence.

 

 

 

 

 

 

11. Le Président arrive à la Présidence, se couche.

Lélian.- (dans le lit, off) J'en avais ma claque de tout ce carrousel... Trembler, épier, haïr, aboyer, pour finir par se faire cahoter comme dans un tombereau, ce n'était pas une vie. J'ai décidé de prendre les rênes.

 

Le lendemain matin.

Lélian.- (off) Lorsqu'à son lever, devant son miroir s'observant, son moral était au plus bas, je lui ai sauté dessus, et avant qu'il ait réalisé ce qui lui arrivait, je l'ai enfermé dans la chambre du fond, à double tour.

 

 

 

 

 

12. Le Président-Lélian sort, de son pas Lélian. Conseil des Ministres. Les Ministres au complet, qui attendent, droits, immobiles. Le Président-Lélian entre de son pas Lélian.

Le Président-Lélian.- (souriant, de sa voix Lélian) Je vous en prie, Messieurs, asseyez-vous.

Les Ministres, interdits, se regardent sans mot dire. Le Président-Lélian s'assied.

Le Président-Lélian.- … ...Vous connaissez la parabole de l'Intendant Malhonnête, que son Maître veut licencier ? L'Intendant remet aux débiteurs de son Maître une partie de leurs dettes, afin que ces débiteurs le recueillent lorsque son Maître lui aura donné ses huit jours. Et le Maître loue l'Intendant pour sa sagacité… ...Je bats ma coulpe. Je reconnais que je suis un méchant homme. Je reconnais que je ne cesse de manipuler le monde. Je reconnais que je hais la terre entière. Je vous dois cette confession à vous, en premier.

Silence de mort. On voit que les ministres pensent que le Président leur pose un piège, comme il l'a déjà fait.

 

Clabaud.- Que vous nous posiez un piège ou non, Monsieur le Président, dussé-je affronter vos rires, serais-je le seul, je vous prends au mot. Si vous êtes un méchant homme et que vous le croyez, je vous donne raison, parce que nous vous donnons tous des bonnasses. Si vous manipulez le monde, et que vous le croyez, je vous donne raison, parce que nous sommes tous des chiffes et que nous ne sommes bons qu'à ça. Si vous haïssez et méprisez la terre entière, et nous en particulier, et que vous le croyez, je vous donne raison, parce que la terre entière, et nous en particulier, nous sommes de méprisables saltimbanques. Je double cette déclaration d'une deuxième : je ne vous en aime pas moins d'un ardent amour.

Le Président-Lélian sourit, en montrant du nez Clabaud.- Mes compliments : parcours sans faute. (à tous) Monsieur Clabaud m'a flatté au départ, il me flatte à l'arrivée. Quelle cohérence. Quoi qu'il se passe, il tient à être là à ma petite selle, sur ma chaise percée. Nul n'est insensible aux compliments, il me prend par mon faible, c'est bien vu. Mais il devrait se rappeler que je pratique l'art de flatter depuis plus longtemps que lui, et que donc je ne peux donc que le percer. Pn appelle les gens de sa sorte, j'emploie un mot vulgaire, parce que la chose est vulgaire : lèche-cul.

Clabaud.- (se levant, bredouillant) Vous me raillez cruellement, Monsieur le Président... ...J'ai l'honneur de vous remettre ma démission.

Le Président-Lélian.- Mes complimente réitérés. Vous étiez sans caractère quand vous me flattiez, mais en continuant à me flatter quand il n'est plus temps, vous commencez d'en acquérir. .. ..Vous avez d'autant plus de émérite, que la flatterie étant le seul talent que vous ayez, je ne vous vois pas un avenir très honorable.

Clabaud.- Adieu, Monsieur le Président.

Le Président-Lélian.- Adieu, Monsieur Clabaud.

Clabaud sort.

 

Le Président-Lélian.- (aux Ministres) Comme je connais vos aptitudes et votre capacité de travail, Messieurs, et que votre nombre les multiplie, qu'en conséquence, je ne peux que reconnaître que vous êtes plus aptes que moi, je vous cède la place. Quel est le mal dont souffre le pays ? Le chômage. Le travail est le tissu de ce pays : votre devoir est de le sauver avant qu'il ne se déchiquète tout à fait. Cueillez les pensées dans tous les jardins : vous m'en présenterez une corbeille au prochain conseil. Messieurs.

Le Conseil se lève, ne sait plus quoi penser : tous se parlent, le Président-Lélian approuve en souriant et applaudissant.

 

 

 

 

 

 

13. La Présidence. Le salon. Blandine tisse une tapisserie. Entre le Président-Lélian, qui s'assied, loin de sa femme.

Le Président-Lélian.- Peut-être ne sortirai-je pas.

Blandine.- (tout en continuant à tisser) Comme il te plaira.

Le Président-Lélian.- Peut-être passerai-je la soirée avec toi.

Blandine.- Comme il te plaira.

Le Président-Lélian.- Peut-être passerai-je la nuit ici.

Blandine.- Comme il te plaira.

Le Président-Lélian.- Peut-être cela ne te plaît-il pas.

Blandine.- Tu n'es pas là, je suis là, ça me plaît. Tu es là, je suis là aussi, ça me plaît aussi. Que tu ne sois pas là ou que tu sois là, je suis là de toute façon, ça me plaît donc de toute façon…… Si tu acceptes que je te donne mon avis, je ne te conseille pas trop de rester. Je suis toujours là, mais seule : par la force des choses, j'ai perdu l'art de la conversation. Tu risques de t'ennuyer en ma compagnie.

Un silence.

Le Président-Lélian.- Sous les cendres froides et grises, peut-être reste-t-il un peu de tison rouge : nous pourrions poser dessus un peu de mousse sèche, souffler dessus doucement. … … . Parce que ton trésor m'était donné et non vendu, j'ai cru que c'était un cadeau sans valeur. Je me trompais, il est sans prix… ... Fais-moi grâce, Blandine. Je te rendrai grâce

Blandine arrête sa tapisserie, essuie ses yeux. Le Président-Lélian, se lève, de la main l'invite.

 

Plus tard. Dans la chambre à coucher. Le Président-Lélian a aimé Blandine.

Le Président-Lélian.- (off) Qu'il me pardonne , j'ai fait le Président cocu. .. .. Alcmène n'aurait pas aimé Jupiter, tout Jupiter qu'il était, s'il n'avait pris la forme de son mari Amphytrion. La femme du Président ne m'aurait pas aimé, tout Lélian que je suis, si je n'avais pas emprunté le corps de son mari. Je ne l'ai donc pas fait si cocu que ça.

 

 

 

 

 

14. Conseil des Ministres. Les Ministres sont tous à se parler, souriants. Le Président-Lélian entre, tous l'entourent, souriants, le touchent pour le saluer, et lui eux. Il s'assied, et eux.

Le Président-Lélian.- Monsieur Spitz.

Spitz.- Pour essayer de résoudre le problème du chômage, nous avons consulté les économistes de tous bords. Voici la solution que nous avons retenue.

Le Président-Lélian lui fait signe de la main.

Spitz.- Notre réservoir d'emplois baisse, pour la simple raison qu'il n'est pas étanche. Nos emplois servent à l'extérieur, à rendre moins pauvres de plus pauvres que nous. Si nous laissons faire, cela aboutira en fin de compte, à faire nos pauvres à nous aussi pauvres que les autres. Les droits de douane, les mesures de contingentement, les formalités administratives dissuasives ne suffisent pas à de colmater les fissures. Nous proposons de reprendre toute la maçonnerie, de faire notre réservoir tout à fait étanche. Nous proposons que, de concert avec l'Allemagne, nous piquions notre tête dans le protectionnisme : le reste du corps de l'Europe ne risque que de suivre.

Le Président-Lélian.- Qui opte pour le projet ? (Tous lèvent la main) Faites.

Tous se lèvent et sortent.

 

 

 

 

 

15. La Présidence. Le Président-Lélian, dans son bureau, avec son chef de cabinet, journaux étalés sur son bureau, allées et venues incessantes d'attachés, sonneries de téléphone, qui n'arrêtent pas.

Le Président-Lélian.- (à son Chef de Cabinet, montrant les journaux, les attachés, les téléphones) Huées. Clameurs. Sifflets. Menaces. Non seulement les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l'Inde, l'Europe, mais le pays même, la gauche, la droite, les riches, les moins riches, jusqu'aux pauvres, dont voulions sauver l'emploi, tous jettent la pierre sur la pauvre femme adultère. (coupant les sonneries des téléphone, au 1er, au 2ème, au 3ème attaché, au chef de cabinet)Dites à tous, et à la presse que je soutiens le gouvernement… ..(sortent les attachés)

Le silence se fait.

 

Le Président-Lélian.- (off, les yeux sur les journaux) Celui qui a un sale renom, aura beau le tremper, frotter, aucune lessive ne le fera blanc. Celui qui une célébrité d'une certaine sorte ne peut pas en acquérir une autre : il est marqué à vie. (off, allant à la fenêtre, et regardant à travers un rideau, la cour, pleine de journalistes)… ... Quelle existence que celle de Président. Se battre jour après jour, avec des moulins à vent, pour finir par la débâcle, parce que fatalement, on n'est pas réélu un jour, non ?

Il sort.

 

 

 

 

16. Le soir. Devant une fenêtre donnant sur le parc, songeur.

Le Président.- Quel est le but de la vie ? Faire quelque chose de commun, ou quelque chose qui vous est propre ? Quelque chose que nombre de personnes qualifiées feraient aussi bien, sinon mieux que vous, ou quelque chose que vous seul pouvez faire ? Aussi, quelque chose qui fasse vous faire haïr, ou quelque chose qui fasse vous faire aimer ?

Il sort.

 

 

 

 

 

Le soir. Le Président-Lélian sort par la porte de service de la Présidence (il porte une casquette de toile à la banlieue, dont il tourne la visière sur la nuque, et un imperméable) jette un coup d'oeil à droite, sur son premier garde du corps " près" , puis plus loin, sur son deuxième garde du corps " loin ", entre lui-même dans une voiture banalisée, dont la clé sur le tableau de bord. Le Président démarre, les deux voitures le suivent, l'une près, l'autre plus loin.

Le Président-Lélian.- (off, après avoir roulé au hasard) Cette rue me dit vaguement quelque chose.

Il braque son volant au fur et à mesure.

Le Président-Lélian.- (off) Celle-là, je la connais.

Il se gare, dans son rétroviseur, vérifie que ses deux gardes trouvent à se garer, attend qu'ils se soient garés, sort de sa voiture, leur fait signe de loin, de la tête, de le suivre. Il avance sur le trottoir, en zigzag,

Le Président-Lélian.- (off) .. ..Quelqu'un de jeune, qui ne soit pas riche, ni beau, ni puissant, qui puisse retenir une femme. Et inconnu, par pitié, inconnu.

cherche en qui il pourrait muter, interroge le visage les jeunes gens qui lui semblent, ouverts. Mais dès qu'il s'approche de l'un ou de l'autre, et qu'ils le reconnaissent, avec violence ils le repoussent, ou, terrifiés, reculent et s'enfuient. Les seuls visages qui s'ouvrent à lui, sont ou disgraciés, ou hébétés, et c'est lui qui les repousse. Il va ainsi de jeune homme en jeune homme, en titubant comme un ivrogne de réverbère en réverbère, ce qui inquiète si bien que le garde " de près " qu'il appelle le garde " de loin ".

Le Président-Lélian.- (off, s'agenouillant) Saint-Jean, donne-moi ton mal. Saints du ciel, donnez-moi le mal sacré.

Silencieusement derrière lui mettent leurs pas dans les siens quatre semelles crêpe.

 

Le Président-Lélian.- (désespéré, entrant dans une ruelle, montrant de la main le bout, off, soudain entousiaste) Comment n'y avais-je pas pensé.

Il suit la ruelle jusqu'au bout, fait signe aux deux gardes de le suivre, va droit à un vieil hôtel en pierre de taille, aux pierres décalées, aux balcons de fonte rouillés.


 

 

5

 

 

1.Le Président-Lélian va à la porte, cherche le bouton de sonnette Lélian Saint Jean d'Acre, sonne. A l'interphone : La voix de sa mère.- Oui ? Lélian Saint Jean d'Acre.- (off) Maman. (haut) Madame, c'est un ami de votre fils.

Elle lui ouvre. Il pousse sa porte, la retient pour que les deux gardes puissent entrer après lui, monte l'escalier, par-dessus la rampe de son pouce, montre aux deux gardes l'étage.

 

Au palier, sa mère l'attend, la porte ouverte.

Sa mère.- (En colère) Vous vous croyez partout chez vous ? Allez-vous en. Ici, c'est privé.

Lui entre, elle le ceinture par derrière, il la traîne jusqu'à la chambre à coucher, les deux gardes se précipitent derrière eux.

 

Le Président-Lélian trouve le corps de Lélian, dans le coma, appareillé de tubes et de seringues. Il se couche sur lui, l'embrasse, approche sa bouche de son oreille : Je est un autre, est pris de vapeurs, [une vapeur visible s'échappe de sa tête]

Lélian.- (off, d'une voix décroissante) Je perds ma vertu.

de rigidité, de convulsions, entre dans lui, comme dans un logement vide. La dépouille du Président glisse, rattrapée par les deux gardes du corps.

Le 1er garde.- (à ma mère) Soyez tranquille. Nous allons vous envoyer un médecin.

Le 2ème garde.- Vous serez dédommagée.

Le 1er garde.- (menaçant de son poing) Pas un mot.

Ils disparaissent, emportant la dépouille du Président.

 

 

 

 

2. La figure de Lélian, immobile, comme mort, les yeux mi-clos regardant vers la moulure du plafond.

Lélian.- (off, d'une voix éteinte) Je suis une flamme si bleue, si faible, qu'un souffle peut l'éteindre. J'expire. Heureux, je vais rejoindre mes pères.

 

puis

Lélian.- (off) Je contemple la moulure du plafond sans me lasser, comme si c'était Dieu lui-même.

Entre la moulure et ses yeux, soudain entre et s'interpose la figure souriante de sa mère.

Lélian.- (off) Maman. J'ai ramassé toute l'énergie que je pouvais, et j'ai crié Maman

On entend : HAN.

La voix de la mère.- (chuchotant, excitée) Roberte. Il a parlé.

Lélian.- (off) Ils vont décommander les pompes funèbres, je peux dormir en paix.

Et il ferme les yeux.

 

 

 

 

3. Lélian ouvre les yeux, les garde ouverts. On voit remuer les membres imperceptiblement.

Lélian.- (off, gémissant)) Je me sens moulu à la ceinture scapulaire, aux épaules, aux omoplates, à la ceinture thoracique. Je reprends vie.

Il gémit, puis s'endort. Lélian rouvre les yeux.

 

 

 

 

4. La main légère de Roberte se pose sur sa main, comme par réflexe, Lélian lève un peu sa main.

La voix de Roberte.- (chuchotant, excitée) Madame, il a bougé la main.

 

 

 

 

5. Sans bouger la tête, Lélian rouvre les yeux, les bouge, regarde autour de lui.

Lélian.- (off, remuant, comme s'il se palpait de l'intérieur) Je suis entier, quelle chance. Je n'ai pas même rapporté la tourista. Je ne souffre pas même du décalage horaire.

Quand reverrai-je hélas de mon petit village

Fumer la cheminée

Il s'endort, sourire aux lèvres.

 

 

 

6. Lélian, les yeux ouverts, bouge sa tête, ses membres. La Faculté prend le pouls, ausculte la poitrine, examine l'œil, pose des électrodes ; ôte aiguilles et tubes. Sa mère et Roberte lui apprennent la cuiller. Puis il mange seul. Ensuite, il s'alphabétise. Enfin, il parle. Lélian prend la main de sa mère.

Lélian.-(portant sa main en tremblant à ses lèvres, parlant lentement en articulant) Tout ce que dans mon enfance et dans ma jeunesse, tu as souffert pour moi, je n'ai pas eu à le souffrir. Je n'aurai jamais envers toi assez de gratitude.

La mère, pleurant, embrasse et baise son fils.

 

Lélian, au lit, se mouvant, bien. Paume moite pressant paume moite, longs yeux plongeant dans longs yeux, passe entre Lélian et Roberte un intense courant amoureux. Le mère de Lélian le remarque, se lève,

La mère.- Pardonne-moi de me reprendre, il faut que j'aille voir dans quel état est mon appartement, l'embrasse.

Lélian.- (à sa mère) N'oublie pas, nous fêtons la Sainte Barbe.

La mère.- La Sainte Barbe ?

Lélian.- La patronne des artilleurs et des pompiers.

Sa mère rit, part.

 

 

 

 

7. Roberte ferme la chambre à clé, revient vers Lélian, se penche vers lui,

Lélian.- (off) pleurant, reniflant, salivant, m'embrassant sur la bouche, se pressant contre moi. Larmoyants de pleurs, de sueur, de salive, d'humeurs secrètes, Nous nous sommes baignés d'amour. (Un silence) Puis, Roberte s'est alitée à côté de moi, bien qu'elle ne soit pas malade du tout.

 

 

 

 

 

8. Lélian debout, habillé, entre dans sa banque.

Lélian.- (off) Mon angoisse, c'était que Goldberg m'ait licencié.

Goldberg, ouvre les bras à Lélian, lui sourit jusqu'aux oreilles, s'enquiert de sa santé, lui dit sa joie de le compter de nouveau parmi les siens, l'intronise solennellement à son guichet.

Lélian.- Monsieur Goldberg. Au sujet de la somme que vous avez viré sur mon compte, lors de mon accident.

Goldberg.- (regarde avec terreur autour de lui) Vous allez vous taire ? Vous voulez que Monsieur Segrées me jette à la porte ? Je vous supplie, cette somme n'existe plus.

 

 

 

 

9. Sur une route de campagne. Derrière eux leurs trois femmes, au devant Lélian et ses deux amis, Lélian étant à gauche. Les trois rient et chahutent, Lélian est le premier à rire et chahuter. Ils se donnent tous les trois des coups de poing, en matière de plaisanterie.

 

Sur la même route, le couple Roberte Lélian, au-devant des deux autres : Lélian donne le bras à Roberte, Lélian lui parle, l'embrasse amoureusement, Roberte ravie se laisse embrasser.

Lélian.- Sans toi, Dieu sait quel barbare je serais. Tu es ma civilisation.

Roberte.- (se penchant, l'embrassant) Sans château, sans titre,tu es mon Jean sans Terre.

 

 

 

 

10. Dans la rue, seul, Lélian rentre chez lui d'un pas dansant, regarde autour de lui, heureux.

Lélian.- .. ..Sans que personne ne vous regarde, pouvoir tout regarder. Plus connu. Plus reconnu. Être à soi, qu'à soi. (explosant, lançant bras et jambes) Libre.

 

 

 

 

11. Il entre dans son hôtel, grimpe l'escalier, rentre chez lui. Il se plaît à faire des yeux le tour de sa chambre, s'appuie sur la table, face à la salle..

Lélian.- Quelle est la tâche ? Faire cette chère obscurité célèbre, tout en restant obscur. Paradoxe. Paradoxe. (Il éclate de rire)

 

Il va à la fenêtre, qui donne sur la rue, l'ouvre, regarde les passants.

Lélian.- Maintenant va être le temps pour chaque chose.