Première Partie.I
1Paray-le-Monial. Le bas quartier. Maison de rapport. A l’étage. Un taudis de 2 pièces. La cuisine. Le père assis à table, buvant, la mère couchée à terre, L’Emile et Le Nus debout près de la porte.Le père.- (à moitié ivre) Qui travaille plus que moi ? Qui gagne moins ? Qui dit honnête dit imbécile et borné ; qui dit voleur dit intelligent et habile. (montrant sa femme) Voilà ce à quoi j’ai eu droit, miséreux que je suis : à ce sac de pommes de terre. .. .. A propos.(Il se lève et donne un coup de pied dans les fesses de sa femme, qui gémit, et retourne s’asseoir) .. ..(à ses fils) Faites-vous violence les enfants, soyez intelligents : forcez vous à passer par la porte étroite de la malhonnêteté, ne faites pas comme nous autres imbéciles, qui nous nous engouffrons par la porte large de l’honnêteté… ... . J’y pense. (il se lève et va donner un coup de pied dans les fesses de sa femme, qui gémit plus fort) Ne vous laissez pas impressionner, elle crie plus qu’elle a mal.…Rien ne dit mieux mon état, que (montrant sa femme) ce cageot auquel j’ai droit. ..Il n’y a qu’une loi en France, celle qui protège la propriété. Gare à ceux qui attentent à la propriété des propriétaires. Et les non-propriétaires ? .. J’étais fait pour être large, généreux, ouvert, intelligent, humain, tempérant ma vie de travail et d’économie m’a fait avare, fermé, imbécile, brutal, alcoolique, inhumain…… Ceci dit. (Il va à sa femme , lui donne un coup de pied, elle gémit) Battue à la maison, elle crie, nous, battus dehors, on se tait. Je lui fais un peu mal ici, mais considérablement moins que le mal que dehors on me fait… …Les enfants. Respecter votre père ? Comment le pourriez-vous ? Un père esclave et miséreux est un père indigne. Indigne pour indigne, j’ai décidé aujourd’hui d’être indigne tout à fait : Je vous déclare à partir de ce jour orphelins. Je vous abandonne. (sa femme hurlant, il se lève et lui donne un coup de pied dans les fesses un peu plus fort) Tu n’as pas honte ? Ce qu’en hurlant tu fais semblant de souffrir, je le souffre tout le jour en silence.Rue de Saussaies. Bureau de l’Inspecteur Borniche. Borniche et L’Emile. L’Emile attache par une menotte au radiateur. La scène décrite est montrée.L’Emile.– (off) Je courais dans les escaliers, je frappais aux portes. Les portes s’ouvraient, et se claquaient : la misère répondait à la misère. J’ai été à la police, ils m’ont dit que c’était ma mère qui devait porter plainte. Ma mère, porter plainte ? Mon père l’aurait tué.Le logement des Buisson. Le père se lève, titubant.Le Nus.– L’Emile, cow-boy, lance ton lasso.L’Emile se met à quatre pattes s’élance vers son père, et avec force, de ses épaules, frappe les jambes de son père, en les entourant de ses bras. Le père perd l’équilibre, tombe par terre, en évitant son fils. Le Nus saisit une louche dans l’ évier, va à son père, et d’un coup néanmoins mesuré, le frappe avec force sur le sommet de la tête. Le père s’évanouit. Le Nus va chercher un oreiller, le lui met sous la tête. La mère se lève avec peine, Chers fils, leur donne avec affection une beigne sur la tête.La mère.– Au lit.Rue des Saussaies. L’Inspecteur Borniche et L’Emile.L’Emile.- Ma première têtée, mon premier sein a été la violence. La violence, c’était notre sorte d’amour. Ce petit lait aigre que nous avons têté, toute la vie j’en ai eu la nostalgie.2Logement des Buisson. Un autre soir. Le père, un coup dans l’aile, à sa femme, qui lave par terre.Le père.– Au lit, l’édredon. (à ses fils) Dire qu’il faut que je me contente de ça.La mère gémit.Le père.– (levant l’index) Fils, apprenez une chose : lorsque l’œil d’une femme d’en haut pleure, son œil du bas en rit.Ils sortent.Rue des Saussaies. L’Inspecteur Borniche et L’Emile.L’Emile.– Ce qui était ennuyeux, c’était que quand mon père tirait, il faisait mouche à tous les coups. Ma mère était grosse tout le temps.Logement des Buisson. La mère, Le Nus, L’Emile.La mère (grosse, tenant son ventre) (à Le Nus) .– Je vais mettre bas.Le Nus.– L’Emile, mets à chauffer de l’eau.Elle va dans leur chambre, prend dans sa table de nuit un couteau en bois, se couche, relève ses jupes jusqu’à la taille. Le Nus ramasse cuvette, serpillières, torchons, chiffons, serviettes, va à sa mère, les amasse sous elle entre ses jambes, pose la cuvette à côté de lui.La mère.- .. La poche des eaux s’est rompue.. .. Les contractions se rapprochent.Le Nus se lève, dans un tiroir prend un bout de ficelle, de sous l’évier prend un sac, s’agenouille entre les jambes de sa mère, pose ficelle et sac à côté de lui.L’Emile verse dans la cuvette la casserole d’eau chaude, tiédit l’eau avec de l’eau froide.Rue des Saussaies. L’Inspecteur Borniche et L’Emile.L’Emile.– Mon frère n’aimait ni mon père ni ma mère. Mais, c’était entre eux, comme un juge de 1ère instance. C’était dans la famille, la seule tête raisonneuse. A chaque problème, il trouvait la juste et raisonnable solution.Le logement des Buisson.La mère pousse avec des râles. Elle accouche, Le Nus saisit l’enfant par les pieds, l’enfant pousse un bref cri, la mère, de son couteau en bois coupe le cordon au ras de la vulve. Le Nus ligature le cordon au ras du ventre de l’enfant, coupe le cordon, prend l’enfant, le plonge dans l’eau chaude. Jean-Baptiste attend. Au bout d’un quart d’heure, la mère expulse le placenta. Le Nus fourre chiffons, torchons, serviettes dans le sac, puis placenta, cordon, puis enfant dans le sac.La mère, avec peine, se lève, va à ses fils, et avec affection leur flanque une beigne sur la tête.La mère.– Mes sages-hommes.Rue des Saussaies. L’Inspecteur Borniche et L’Emile.L’Emile.– Croyez-vous qu’il y ait plus de conscience dans un nouveau-né vivant que dans un fœtus mort ?Le logement des Buisson. Le Nus attend la nuit. Suivi de l’Emile, sac sur le dos, en main la pelle de ménage, sort, va vers les champs, creuse un trou, plus loin que le soc d’une charrue, parvient à la nappe phréatique, noie le sac, et referme le trou.3Plus tard. Dans la cave, qui est leur lieu, Le Nus et L’Emile se concertent.Jean-Baptiste – Tu as entendu papa. Nous sommes désormais à notre charge. Pour que je puisse me dire que j’ai tout essayé, honnêtement, je vais faire l’essai de l’honnêteté.Le lendemain. Dans la cave. En même temps qu’il raconte, on voit le Nus sur le chantier.Le Nus.- (off) J’ai été tout hier jour apprenti dans un chantier de construction : cet hier m’a suffi. J’ai été la bête de somme du patron, la bête de somme de chaque maçon. Ils vous essorent tous à mort, ils ne vous laissent à la fin du jour pas une goutte. Pour devenir quoi ? (On voit ce maçon) Ce maçon à côté de moi, plus miséreux à ses 50 ans qu’à ses 20 ? C’est tout sauf la bonne voie l’Emile.. .. Il faut en tirer conclusion. Le père a raison. Pauvre et honnête, on est puni d’une prison de misère à vie. Malhonnête et riche, on n’est puni de prison que de temps à autre, et seulement quand on est pris.Rue des Saussaies. L’Inspecteur Borniche et L’Emile.L’Emile.– C’est ainsi que mon frère et moi avons fondé notre société mutuelle à but lucratif.… … Nous nous sommes intéressés aux personnes à fort potentiel d’achat, les commerçants, aux institutions à fort potentiel économique, les banquesRue des Saussaies. L’Inspecteur Borniche et L’Emile.L’Emile.– Vous ne pouvez pas savoir quel bouffée d’enthousiasme, la décision de mon frère m’a insufflée. N’être plus passif, ne plus subir, souffrir, copier, être actif, inventif, créatif, m’a gonflé d’allégresse… .. Deux chevaliers errants, qui allaient aller de par le monde, redresser les torts qu’on leur a faits, voilà ce qu’on était. J’avais enfin l’impression de vivre.Dans la cave. Le Nus, L’Emile.Le Nus.– Habillés à la misère comme on est, tout le monde nous suspecte d’être malhonnêtes : comment être malhonnêtes dans ces conditions ? Pour que les gens n’arrêtent plus sur nous leurs regards, et que nous puissions être malhonnêtes en toute tranquillité, on n’a pas le choix, il faut nous habiller en bourgeois honnêtes.4Un magasin de chaussures. L’Emile entre le premier suivi de Le Nus. Deux vendeuses vont au-devant d’eux, la première, en voyant l’Emile, méfiante.L’Emile.– (les yeux sur Le Nus) C’est ma première belle paire de chaussures. Je peux enfin me les offrir.Jetant un coup d’oeil sur Le Nus qui sourit, elle se détend.L’Emile.– (une paire de chaussures aux pieds) Celle-là me plaît.La 1ère vendeuse.– (à Le Nus, qui a été servi par une 2ème vendeuse, et fait quelques pas) Qu’en pensez-vous ? (Le Nus, d’un geste de la main, lui fait signe que ça ne le concerne pas, mais concerne l’Emile, à l’Emile)Voulez-vous faire quelques pas ?L’Emile marche dans le magasin.L’Emile.– C’est parfait. (il grimace) Quoique. Est-ce que je peux faire quelques pas dehors sur le pavé ?La 1ère vendeuse.– FaitesL’Emile, suivi par la vendeuse, sort, fait quelques pas lents en grimaçant, puis, prenant les jambes à son cou, disparaît en quatrième vitesse.La 1ère vendeuse.– (montrant du doigt) Votre frèreLe Nus.- .. (furieux) Cet âge promet. S’il est comme ça à son baptême, comment sera-t-il à sa communion solennelle. .. .. (Il sort sur le trottoir) Attendez, que je lui apprenne si je suis son grand frère.La 2ème vendeuse.– Monsieur, vos chaussures.Le Nus.- (courant après l’Emile, criant) Je reviens.Il disparaît.Quatre rues plus loin, on les voit riant comme des bossus, et admirant leurs chaussures mutuelles.Un grand magasin. Peu avant la fermeture, Jean-Baptiste et l’Emile circulent dans le rayon hommes, suivis par le chef de rayon, et des yeux par les vendeuses.Le Nus.– Te soucie pas d’eux... .. Repère pantalon, chemise, veste, chaussettes, sous-vêtements, imper, pour que nous n’ayons pas à les chercher dans le noir.Ils montent au rayon ameublement, inspectent les caches possibles.Sonnerie. Suivis par un chef de rayon, ils vont vers l’escalier et descendent jusqu’à l’étage dessous, le chef de rayon s’éloigne vers l’ascenseur. Ils enlèvent leurs chaussures, remontent en se courbant, en se courbant se réfugient chacun sous une table ronde. On entend les vendeuses quitter l’étage par leur ascenseur.5La nuit, toutes les lumières du magasin sont éteintes. L’Emile sous sa table. On entend quelqu’un monter l’escalier, une lampe à la main et sifflant.L’Emile.- (off, riant muet) Ma parole, il siffle pour se donner du courage. (Les pas s’arrêtent à l’étage, sifflant, balayant l’étage de sa lampe) Il a peur qu’il y ait quelqu’un, et s’il y a quelqu’un, il a peur de ce que ce quelqu’un peut lui faire.Le veilleur de nuit redescend, ses pas s’éloignent.Dans la nuit. A l’étage hommes, Le Nus et l’Emile ôtent leurs chaussures, se déshabillent, et tout nus se rhabillent de neuf, et leurs loques sous le bras remontent se cacher sous leur table.L’aube, l’Emile sous sa table., rongeant son frein.L’Emile.- (off) Dieu, je vis 10 nuits en une. Je jure croix de bois croix de fer si je mens je vais en enfer, que si je m’en sors, je serai honnête jusqu’à mon dernier jour.Le matin. Soupirant, L’Emile entend les vendeuses monter l’une après l’autre.Plus tard. Il entend un couple de clients passer par leurs tables. Puis, éloignés, L’Emile entend Le Nus siffler légèrement. L’Emile soulève sa nappe. Il voit Le Nus debout, comme un client, examiner la vaisselle, il s’approche de lui et fait comme lui. Le Nus s’attarde dans le rayon, puis le quitte et descend tranquillement, en souriant de toutes ses dents.Dehors, dans une autre rue, ils pouffent de rire en se poussant l’un l’autre.L’Emile.– (Il saute en l’air) Voiles toutes pour l’Amérique.6Un autre jour.Tôt le matin. Une quincaillerie. Le Nus par la vitrine regarde s’il y a un client. Il fait signe à l’Emile, qui approche courbé. Le Nus pousse la porte, la sonnette, fixée à un ressort, sonne. Derrière lui, l’Emile, à quatre pattes, entre et file sous un présentoir. De l’arrière salle, sort la quincaillière, Le Nus va vers elle, tous deux s’éloignent vers le fond du magasin. L’Emile, à quatre pattes, se glisse sous la caisse, dont le tiroir est légèrement ouvert. Sa main l’ouvre, à tâtons, saisit à droite les billets, referme le tiroir comme il l’était, et retourne sous le présentoir. Le Nus et la quincaillière réapparaissent, la quincaillière laisse sortir Le Nus, qui la remercie et la salue. Lorsque la sonnerie a sonné, et qu’elle voit Le Nus sur le trottoir, elle retourne dans l’arrière-salle. L’Emile, à quatre pattes, va à la porte, ramasse ses forces, ouvre la porte, la sonnerie sonne. Laissant la porte ouverte, il s’enfuit à toutes jambes. La quincaillière sort de l’arrière salle, et interdite contemple la porte.II
1Août 1914. Devant l’affiche, qui décrète la mobilisation, Le Nus qui a 25 ans, l’Emile qui en a 16 sont, hilares..Le Nus.- (riant) Je sens que je vais m’amuser comme un fou.Il fait la queue devant le centre de mobilisation.Jean-Baptiste.– ..L’Emile .. Tu es mineur, la justice te considère comme un irresponsable absolu. Profite de la guerre : la police aura la tête ailleurs. .. ..Si tu es arrêté, devant le juge, pleure d’abondance. Tu pleureras avec d’autant plus de facilité, que tu n’as aucune raison de pleurer. Ces serpillières de juge, sèches, raides cassantes, humidifie-les de tes larmes, fais en un tas informe. Tu en feras ce que tu voudras.Ils s’embrassent.2Un jour. Une rue déserte. Une femme marche, balançant son sac à bout de bras. Derrière elle, arrive silencieusement à toute vitesse l’Emile, saisit la courroie du sac, la femme agrippe la courroie de ses deux mains avec force, l’Emile essaie de l’en arracher, la femme se défend avec force, il voit un passant s’approcher d’eux, lâche la courroie et s’enfuit à toute vitesse.Plus loin, l’Emile, ralentissant son pas.- (off, honteux) Faire mal le mal, c’est un comble. .. …(plus loin, se redressant, pointant un index) L’échec est le début de toute réussite.Il arrive au marché, fait semblant d’être le fils d’une femme qui fait la queue devant l’étalage d’un paysan, adroitement fait main basse sur une pomme, qu’il fourre dans sa poche, quitte la file. Fait de même à l’étalage d’un charcutier, fait main basse sur un saucisson, sur un œuf ; de même à l’étalage d’un boulanger, prend un petit pain, et s’éloigne tranquillement.Plus loin, sur un banc, regardant son œuf :L’Emile.- Qui vole un œuf, vole un bœuf.Il éclate de rire.33 ans plus tard. L’Emile, dans sa cave, faisant l’inventaire de ses menus vols, dont beaucoup d’inutiles, appareils, vélo, etc. Il entend des pas s’approcher.Une voix.– L’Emile.Paraît Le Nus, en militaire, musette à l’épaule. L’Emile lui saute au cou, ils s’embrassent fort. Des larmes coulent sur leurs joues.Le Nus.- (riant) La guerre n’était plus drôle. Alors, j’ai déserté.Un peu plus tard, l’Emile offrant une collation à son frère, bouteille de Bordeaux ouverte, tous deux festoyant.Le Nus.- Les Chleuhs à 50 mètres, dans la cave d’un curé, imagine deux 2èmes pompes festoyant de Monbazillac, de jambon, de saucisses, de conserves de haricots verts, de confitures, en compagnie de deux jeunes femmes en manque, quand les officiers en font autant dans le château à côté : Dieu que la guerre était jolie… … Et puis, un jour, la guerre, ç’a été la boucherie. Enterrés dans des entonnoirs comme dans des tombes, les pieds à pourrir dans l’eau, des trombes de bombes par-dessus nous. Un soldat, la tête emportée par un obus, courant encore, comme un poulet, du cou coupé le sang jaillissant par à coups. Un autre, courant aussi, le ventre ouvert, fourrant dans son ventre les intestins qui pendaient. L’œil énucléé pendant sur la joue, de la main délicatement retenant l’oeil. Rampant, traînant derrière eux des jambes qui n’avaient plus de pieds… ..L’horreur absolue. Je n’ai plus été d’accord… ...Une leçon, l’Emile : aux guerres, les pillages, les massacres, réputés actes commis à l’occasion d’une guerre, sont considérés comme justifiés par elle : non seulement ils restent impunis, mais ils sont applaudis, fêtés, médaillés. La paix sera pour nous la continuation de la guerre par les mêmes moyens… …(Levant le verre). A nous.L’Emile.– A toi.4Un an plus tard. Armistice, fanfares, Soldats dans les rues, filles au bras. Le Nus accompagne l’Emile, qui a une valise en carton à la main, à la caserne.Le Nus.– L’Emile. Le service militaire, rien de mieux pour compléter ta formation. Apprentissage des armes, séances de tir, technique de combat, marche de nuit et de jour, obéir à des imbéciles, vivre dans des chambrées de jeunes de toutes les classes, l’Etat ne peut mieux former ses rebelles. Reviens moi avec ton CAP.¨L’Emile rit. Ils s’embrassent. L’Emile rentre dans la caserne.5Un an plus tard. La gare de Paray-le-Monial. Le Nus attend. Un train arrive, les réservistes descendent d’un wagon, l’Emile, mûri, les bras ouverts, va vers Jean-Baptiste, tous deux s’embrassent, heureux.L’Emile.– J’ai eu le cor de chasse du meilleur tireur du régiment.Le Nus.- (éclatant de rire) Bravo. (l’écartant de lui) Dégrossi. Les contours bien dessinés. Te voilà bon pour la profession. Comment on dit ? Merci l’Etat.L’Emile.– Merci, l’Etat... ..Tu sors de prison, mon pauvre.Le Nus.-.. ..Mon pauvre ? Pas du tout. Que je te raconte.Ils sortent.Dans un bistrot, tous deux autour d’une bouteille de vin.Le Nus.– La paix, c’a été vraiment l’horreur... . ..Vis, écrous et contre-écrous, tout est serré à bloc : jeunes et vieux, chacun est vissé à sa place, les doigts crispés sur son porte-monnaie. On ne peut plus être malhonnête honnêtement. Pour un malheureux casse, qui ne m’a rapporté que de la monnaie, j’ai été pris, jugé, condamné. .. .. Mais, revers de la médailleUn silence.En prison, je me suis fait une relation : le Chinois. Il avait été arrêté parce qu’il n’avait pas payé ses impôts en France.Retour en arrière. La prison. La cour. Le Nus et le Chinois, en vêtements rapiécés.Le Chinois.– J’ai voulu revoir les cieux sous lesquels je suis né, la terre familière à mes pieds. Le fisc français m’a épinglé. .. ..Mais je ne dois rien à ce foutu pays. Je ne paierai pas un centime.Un silence.Le Chinois.– Vous, pourquoi êtes-vous inculpé ?Le Nus.- Pour un misérable casse sur un tiroir-caisse plein de monnaie. (montrant les détenus) …Je suis nul. Vouloir voler, et ne pas savoir ni où ni quoi, avouez, il faut être un spécial imbécile. Pas même un demi-sel, pas même une pincée de sel. Si malhonnêtement malhonnête qu’il en est honnête. La honte.Le Chinois éclate de rire. Un silence.Le Chinois.– Vous êtes avec quelqu’un ? Une fille ? Une femme ?Le Nus.- Me coller avec un de ces boudins auxquels ma misère me donne droit ? Je préfèrerais me faire prêtre. ..(Le Chinois éclate de rire) ..J’ai un frère, que j’aime par-dessus tout, qui revient du service militaire.Un silence.Le Chinois.– Il est rare d’entendre un truand, qui ait conscience de lui, comme vous. A cause de ça, je vous prédis un bel avenir.Fin de la promenade.Un autre jour. La cour. Le Nus et le Chinois, en vêtements rapiécés.Le Chinois.– J’ai pensé à vous deux. Vous, et votre frère, vous m’accepteriez pour parrain ?.. ..(Le Nus le regarde) Vous êtes orphelin de père, je suis orphelin de fils.Jean-Baptiste.– Vieux, vous donnez dans le sentiment ? Vous décrépissez ?Le Chinois.– (riant) Ce n’est pas parce qu’on ne trouve pas de la bonté chez les gens honnêtes, qu’on n’en trouve pas non plus dans les gens malhonnêtes.. .Je suis égoïste. C’est moi jeune miséreux que j’aimerais gâter dans mon âge mûr. .. .. La Chine est en train de se faire, elle est en pleine anarchie : 3 armées se disputent le pays, nationalistes, communistes, japonais : tous ces soldats sont avides de jouir. Ajoutez ces crétins de riches dégénérés d’Europe, qui viennent chercher dans l’opium un sens à leur vie… ..Je vous offrirais à Changaï dans la concession française, un petit établissement, qui fait bar, dancing, bordel, fumerie d’opium, trafic d’armes. (Un silence) Les Chinois vous trouveront, vous, plus étrangers, que vous eux : vous vous déplacez, eux non. Un étranger ose ce qu’un natif n’ose pas… ..La Chine est loin, mais il n’y a aucun éloignement tel qu’un jour de bateau ne diminue… ... ..Nous sortirons à peu près à la même date, moi un peu avant. Je vous attendrais à la sortie. Je vous donnerais deux billets aller et retour, et de l’argent en suffisance pour que vous puissez vous reconvertir, si la place là-bas ne vous convient pas… .. Vous prendriez le cargo La Perle d’Orient. Je l’aurais chargé, à Marseille, sous mon nom, de caisses de vieux fusils Lebel 1900 et de fusils Gras 36, de fûts d’armagnac, de cognac. Pour le bordel, je vous donnerais pour commencer, une fille assez jeune pour appâter, assez mûre pour ferrer, en charge de famille, tellement habituée à l’argent facile, qu’elle n’est pas prête à donner ses huit jours… … Je vous laisse réfléchir.Le bistrot, La Nus, l’Emile.Le Nus.– Je lui ai dit que je voulais te consulter d’abord.L’Emile.– Tu hésites ?… ..On peut enfin fuir cette terrible patrie. On peut tourner le dos à ce sanglant soleil couchant, moribond, et cingler vers ce glorieux soleil levant, qui vient juste de naître… ... La mer. La mer vivante, qui soulève sa poitrine. J’ai toujours rêvé de naviguer.Le Nus.– Il avait accepté d’attendre jusqu’à l’arrivée de ton train.L’Emile.– Il faut sauter sur l’occasion. Pressons. Pas qu’il se désiste. Vite, Le Nus.Ils sortent.III
1Barcelone. Le Palais du Gouverneur. Du peuple. Entre, suivi de six gens du peuple en soldats, le Commissaire du Peuple en charge de la Catalogne.Le Commissaire du Peuple.- Enfin, camarades, le peuple enfin a fait front… ...Le lourd et pesant couvercle de plomb de mépris et d’arrogance de l’aristocratie sur le peuple, par le peuple enfin a été soulevé. Ce cachot obscur où le peuple depuis tant de siècles était emprisonné, le peuple enfin en a forcé les portes. Cette cave obscure où il était depuis des millénaires relégué, le peuple enfin en a soulevé la trappe. Le Front populaire a gagné les élections. Vive l’Espagne libre. Vive la Catalogne libre. Vive Barcelone libre.Tous.– Vive Barcelone libre.Le Commissaire du Peuple.– .. .Camarades, parlons du seul langage républicain : les actes. Au travail.Le peuple sort.Entre un officier républicain.L’officier.– Camarade Commissaire, le général Franco, avec sa légion marocaine a débarqué en Espagne : il veut abattre la République d’Espagne, et remettre en selle la noble Espagne des Rois Catholiques.Entre un deuxième officier républicain.Le 2ème officier.- Camarade Commissaire, le Führer allemand et le Duce italien offrent aide et assistance à notre Caudillo espagnol.Entre Marty, commandant des Brigades Internationales.Marty.– Mais la jeune République d’Espagne n’est plus isolée. Le frère aîné des démocraties populaires, l’Union socialiste soviétique lui apporte l’aide et l’assistance de 4000 communistes internationaux. (se présentant) Marty, commandant des Brigades Internationales.Le Commissaire du Peuple.– (lui ouvrant les bras) Camarade Marty, héros d’Odessa, titulaire glorieux d’une condamnation au bagne, la République d’Espagne vous ouvre les bras et vous presse sur son cœur.Ils s’embrassent.Entre un capitaine du port, porteur d’un dossier.Le capitaine.– Camarade commissaire, un cargo La Princesse Lointaine qui vient de Changaï vient de s’arrimer dans le port. Il compte parmi ses passagers 2 Français. Par câble, le Ministère de l’Intérieur de Chine nous a fait savoir que ces deux Français sont accusés de deux meurtres. (il lui tend le dossier)Marty.– Deux Français. ((Il prend le dossier, le feuillette le dossier) Lieutenant, ils relèvent de moi. Amenez-les.Le Commissaire du Peuple.– Pardonnez-moi si je vous quitte. J’ai du pain sur la planche.Marty.– Je vous en prie, Camarade.Sortent le Commissaire du Peuple, le Capitaine du port. Marty compulse le dossier, sourit, hoche la tête, souriant jusqu’aux oreilles.Sont amenés sous bonne garde Le Nus et l’Emile.Marty.– … (montrant le dossier) Vous vous êtes présentés. (saluant) Votre frère dans le public vous salue, frères dans le privé : Marty, commandant les Brigades Internationales… .. (à eux)... .. Comment quelqu’un qui est né petit bourgeois, qui a toujours eu un bon salaire, qui a toujours vécu dans l’aisance, aurait le front de faire la morale à des miséreux de naissance ?..(compulsant le dossier) (on voit le Chinois, on voit l’Américain) Un cadavre de Chinois, un sac de farine autour du cou, flottant dans le port. Un cadavre d’Américain, avec des faux dollars sous ses paupières, découvert dans un hôtel. Que deux petits Français dament le pion à un Chinois et à un Américain, vous ne pouvez pas savoir comme ça m’enchante .... Vous puisez votre courage en vous seuls, non dans un Etat puissant, je vous dois de vous faire honneur.Le Nus.– (allant à lui, lui serrant les bras) Mon cœur bat de sentir pour nous le coeur battre.Marty.- (à L’Emile) Vous ne dites rien.L’Emile.– Mon frère s’émeut facilement, c’est ce qui m’émeut chez lui. Je me méfie des gens qui parlent avant d’agir.Marty.- (lisant) Mais j’agis : je vous libère. (à l’Emile) Vous ne dites toujours rien ?L’Emile.– Qu’aimeriez-vous que je vous dise ?Marty.– Que vous ne me méprisez pas.L’Emile.– J’attends pour ne plus vous mépriser de n’être plus entre vos mains.Marty.– Vous n’êtes plus entre mes mains. Je vous fais reconduire à la frontière.Ils se lèvent et sortent.2A la frontière du Perthus, parmi les flots d’Espagnols, les deux frères Buisson. Passant, un officier de gendarmerie leur prend leurs papiers, les met à l’écart. Il revient, avec deux gendarmes armés.L’officier.- (à Le Nus) Vous êtes accusé d’avoir déserté en pleine guerre en 1917 : c’est un crime passible du peloton d’exécution.Le Nus.- Il y a 22 ans ?L’officier.– Il n’y a pas de prescription pour un tel crime… …(à L’Emile) Il n’y a rien contre vous. Vous êtes libre.L’Emile.– Nous laissez-vous nous dire au revoir ?L’officier fait un geste de la main, acceptant.Le Nus et l’Emile s’écartent, s’embrassent.L’Emile.– C’est Marty qui les a prévenus : tu es trop confiant, frère… ...En un mot comme en mille je suivrai ton parcours… ... En attendant, à Paris, si tu es d’accord, j’aimerais travailler non plus seul, mais en équipe.Le Nus.– (avec un geste) C’est toi désormais notre tête pensante.Ils s’embrassent, et se quittent.3Paris. La Porte Saint-Denis. L’Emile paraît, une serviette sous le bras, entre dans un bar à prostituées, s’assied, commande une bière. Une fille qui était au comptoir, s’assied en face de lui.La fille.– Ce joli brun me dirait assez.L’Emile.– Cette fausse blonde ne serait pas sans me tenter.Un silence.La fille.– Quel cadeau le joli brun serait prêt à offrir, pour s’offrir la fausse blonde ?L’Emile.– S’il est question d’argent, la fausse blonde me tente déjà moins. Je demanderais trop à voir. Je suspecterais des vices cachés… ...Trêve de plaisanterie, je ne suis pas un gogo, je suis comme toi, à la recherche de gogos. Tu connaîtrais pas un mec à la redresse, qui chercherait un homme de main capable ?La fille ne répond pas.L’Emile.- (ouvrant sa serviette, étalant des coupures de journaux) Mon curriculum vitae. Ma lettre de motivation.La fille compulse les journaux, regarde le visage de l’Emile, siffle d’admiration.La fille.—Je connais Desgrandchamps. Malgré son nom rural, c’est un urbain. Je lui parlerais bien de toi, mais à une condition.L’Emile.– Une condition ?La fille.– Je me sens seule. J’aimerais quelqu’un qui me protège. Mon cœur a faim d’un ami de cœur.L’Emile.– Si tu parviens à me faire engager par lui, je veux t’engager à moi.La fille.- (topant) Yvonne Paindelet.L’Emile.- (topant) L’Emile Buisson.4Une rue de Paris, au bas d’un immeuble, luxueux. A l’entrée, une plaque de cuivre : DESGRANDCHAMPS. L’Emile contemple la plaque de cuivre, pensif, sonne, on ouvre, il monte à l’étage, sonne. Desgrandchamps lui ouvre, Buisson ? lui tend la main chaleureusement.L’Emile.– Vous habitez sous votre nom ?Desgrandchamps.– (riant) Mes impôts sont à mon nom, et mes factures d’électricité et de gaz sont à mon nom. La police me cherche partout sauf sous ma plaque.L’Emile reste pensif. Au salon, après avoir présenté sa femme, jolie femme dont Desgrandchamps semble très amoureux, Desgrandchamp prie l’Emile de s’asseoir, lui sert du vin blanc.Desrandchamps.– Mes hommes sont des agités de la gâchette, des impulsifs, des instables : de vrais pieds, qui donnent des coups de pied n’importe comment. Il faut à ces pieds, (pointant son doigt sur l’Emile) une tête… ... Je prépare un casse à Troyes.Il étale un plan de Troyes sur la table.5Troyes. La Banque de France. 7 h 30. Deux encaisseurs en sortent, l’un d’eux portant une lourde sacoche. Ils traversent le bld Victor Hugo, embouchent dans la rue du Colonel Driand. D’une entrée d’immeuble cinq hommes bondissent sur eux, quatre les maintiennent eux à deux, L’Emile, un pistolet dans chaque main, l’appuie sous la mâchoire à tous deux :L’Emile.- (criant) La sacoche à terre, si tu ne veux pas que je t’atterrisse.L’encaisseur lâche la sacoche.L’Emile.—(aux quatre) Lâchez-les.Les 4 lâchent les deux encaisseurs, L’Emile, avec force, les pousse en arrière sur la poitrine, les deux encaisseurs tombent à la renverse, L’Emile saisit la sacoche. L’Hotchkiss noire, qui moteur allumé attendait dans la rue en enfilade, en rugissant va vers eux, ils ouvrent les quatre portes, s’engouffrent dans la voiture, qui disparaît. On entend des sirènes de voitures de police. L’Hotchkiss fait deux rues, les 6 malfrats descendent, laissent la voiture, font deux rues, et, l’un après l’autre, regardant de part et d’autre, ils entrent dans un salon de coiffure en réfection, dont les vitrines, à l’intérieur, sont couvertes de papier kraft.Desgrandchamps et 5 bouteilles de champagne les attendent. L’Emile lui tend la sacoche.Desgrandchamps.– Bien. (déversant la sacoche, s’écriant) L’aveugle Fortune a bien voulu nous verser toute une corne d’abondance.Desgrandchamps compte l’argent : 1 800 000 F. Divisés par 7 : 250 000 chacun. Il distribue à chacun sa part.Desgrandchamps.– Nous allons flotter sur notre erre, jusqu’à ce que la tempête dehors se soit apaisée. Ensuite on se dispersera… …(à L’Emile, lui donnant un papier) Tu iras à Lille, dans l’hôtel indiqué : il y a une chambre réservée à mon nom.Ils boivent, étendent les matelas, les couvertures, puis les 5 s’assiéent et jouent au tarot, pendant que Desgrandchamps lit un roman policier, et l’Emile la Bible.Desgrandchamps.- (à L’Emile) La Bible.L’Emile.– Je découvre. Passionnant. Que des pillages et des massacres. Ça pourrait être notre Bible.6Lille. Dans la chambre d’hôtel, L’Emile et l’Yvonne dorment. La porte s’ouvre, le commissaire Belin, suivis de 4 agents de police entre, va au chevet de l’Emile, empoche la grenade et le pistolet qui sont sur la table de nuit, secoue L’Emile. L’Emile se dresse, regarde, secoue la tête, comme pour se réveiller..L’Emile.- (se dressant) Yvonne, des truands. Téléphone à la police.Le commissaire Belin.– Il te sied bien de plaisanter. (aux agents) Vous. Cherchez. Trouvez-moi ses fafiots.L’Emile.– Tout citoyen est présumé innocent jusqu’à preuve du contraire. Vous avez un mandat de perquisition ?Le commissaire Belin, de loin, le sort de sa poche et le lui montre.Le commissaire Belin.–Riras bien qui riras le dernier.Les agents, dans le placard, fouillent dans le linge de corps d’Yvonne.L’Emile.– Quelles mœurs. Vous entrez sans frapper, vous réveillez d’honnêtes gens qui dorment, vos yeux nus regardent une femme à moitié nue, vos mains sales déshabillent son linge de corps : police et politesse se sont vraiment dévoyés en des sens contraire.Le commissaire Belin, se tournant brusquement regarde l’Yvonne, qui avec inquiétude, regarde le parapluie.Le commissaire Belin.– Madame est inquiète. Nous sommes sur la bonne voie.Il va droit au parapluie, l’ouvre : il est plein de billets. Le commissaire en prend un, sort un billet de sa poche, compare : Série X 50 500, billets volés à Troyes.L’Emile.- (s’habillant, à Yvonne, avec rage) Pute plus que pute.Yvonne.- (humble) Tu n’avais pas l’air de savoir le montant de ce que tu avais.Les agents de police et le commissaire Belin assistent à la scène, amusés.L’Emile.– Je te donnais chaque fois que tu me demandais.Yvonne.– J’avais besoin de tellement pour mes vieux jours que je n’osais pas te le demander.L’Emile.– (au commissaire Belin, le montrant du doigt) Si un souteneur ne peut pas se fier à sa fille, jugez si un mari peut se fier à sa femme. (à Yvonne) Que croyez-vous que fait la vôtre, pendant que vous me raillez pour la mienne?.. .. Je m’étais forcé à être fidèle à cette femme, pour qu’elle me soit fidèle. Au lieu de suivre mon goût, je l’ai faussé, parce qu’elle n’est pas du tout mon type. J’avais placé mes deux œufs dans son seul panier. Ça m’est une bonne leçon.… ..(à Yvonne) Je te retrouverai même en Terre de Feu.Le commissaire Belin.- Encore faudrait-il que tu t’évades ?L’Emile.– Vous connaissez une porte parfaitement étanche ? Quelle porte ne laisse pas passer par dessous d’affreux coulis ?. .. ..(à Yvonne) Possible que je me venge, possible que je ne me venge pas. Que le doute te tourmente jusqu’à ton dernier jour. .. .. (au commissaire Belin, qui rit) Vous savez que je connais votre femme : c’est une sacrée luronne. Si j’étais vous, je me ferais du souci.Le commissaire Belin cesse de rire, va sur l’Emile, et le gifle.7En prison, à Troyes. Les prisonniers dans la cour. Paraît le Directeur de la prison, entouré des 17 gardiens armés et de 7 gardes mobiles armés de fusils.Le Directeur.- Pour ceux, pour qui le bruit n’en a pas franchi les murs, j’apprends que, pour notre malheur, les divisions allemandes ont envahi notre pays, et qu’ils s’approchent de Troyes.L’Emile.– (effronté ) Qu’est ce que vous voulez que ça nous fasse ?Le Directeur.– Où l’on voit que l’Emile Buisson non seulement est un méchant citoyen, mais encore un méchant Français.L’Emile.–(montrant les murs, la cour, les gardiens) Les Français sont déjà nos ennemis, pourquoi voudriez-vous que les ennemis de nos ennemis soient nos ennemis ?.Le Directeur.– Mr le Ministre de l’Intérieur nous demande de vous transférer dans la prison de Chalons. Comme les fourgons ont été réquisitionnés pas l’armée, nous vous transférerons à pied.L’Emile.–(effronté) Vivent les Allemands. Nous leur devons l’air libre.Le Directeur.– Vous serez à l’air libre, mais enfermés. 17 dont vous êtes l’Emile, auront des fers aux pieds… ...Nous partons dans une heure.8Sur la route de Troyes à Chalons, séparés des civils qui fuient, gardés par 7 gardes mobiles fusil en main, les 70 détenus. L’Emile Buisson, goguenard, tournant la tête vers les femmes de la colonne des civils, marche, les fers aux pieds. A sa hauteur son gardien de prison.Le troupe arrive à Breuilly. Retentit soudain, de Breuilly, une sirène. La colonne des civils et la troupe des détenus se jettent dans les fossés à droite et à gauche de la route, mettant leur tête entre leurs deux bras. Deux Stukas apparaissent, survolant les gens couchés, s’alternant, en vrombissant lâchent sur eux des bombes, tout en les mitraillant. Ils passent 8 fois, puis s’éloignent. L’Emile lève sa tête de ses bras, voit nombre de civils et de détenus tués, dont son gardien. Il se précipite sur lui, cherche dans sa poche les clés de ses fers, se défait de ses fers, ôte la vareuse du gardien, l’endosse, prend de sa ceinture son pistolet, le met dans sa poche, ajoute un chargeur, et rampant dans le fossé s’éloigne en sens inverse des fuyards, en direction de Troyes.Quand il a pris un peu de distance, il s’agenouille, écarte les bras, regarde le ciel.L’Emile.– Merci, mon Dieu, d’avoir comblé ton incroyant de ta grâce efficace.Il monte sur la route, remonte la colonne en direction de Troyes.IV
1L’Emile arrive à St André-des-Vergers. La route est déserte, le village mort. De part et d’autre de la route, des jardins potagers clos de grillages. Il entre dans une allée, choisit à une certaine distance de la route, un jardin tout frais entretenu, passe par-dessus le grillage, enfonce ses sabots dans la terre meuble, va vers la cabane, sort au passage une poignée de carottes, une laitue, va au tonneau plein d’eau de pluie, trempe les carottes plusieurs fois, la laitue, des yeux fait un tour d’horizon, entre dans la cabane, referme la porte, plonge son visage dans la salade, la mange avidement, puis, craquant les fanes, mange les carottes, étend des sacs à terre, se couvre d’une bâche, place son pistolet à vcôté de lui, se tourne sur le côté et s’endort.2Tout à coup, L’Emile se réveille, saisit son pistolet, se dresse : une jeune fille est devant lui, une laitue en main.L’Emile.– Qu’est ce qu’elle fait la fille ici, avec sa stupide salade en main ?La jeune fille.– Qu’est ce qu’il fait le Monsieur dans mon jardin, à menacer d’un pistolet ridicule une fille armée d’une salade ?L’Emile.– (se dressant, et appuyant vivement son pistolet contre la mâchoire de la jeune fille) Pistolet ridicule ?La jeune fille.– Avec toutes ces armes de destruction massives dehors, ce petit instrument est un jouet en plastique.L’Emile éclate de rire.Un silence.L’Emile.– (baissant son pistolet) Si je laisse partir la fille qu’est ce qu’elle va faire ?La jeune fille.– Quand un tableau penche dans le salon, il faut que je le remette droit. Quand je vois des plaies à des chevilles, il faut que je les soigne. Quand je vois des habits sales, il faut que je les change. J’ai un vice : j’aime que tout soit toujours propre et en ordre.L’Emile.– La fille n’est pas innocente au point de ne pas deviner ce qui a causé ces plaies aux chevilles.La jeune fille.– Je ne vais pas émettre des suppositions, sur ce que le Monsieur a fait, ou n’a pas fait, sur ce que d’autres prétendent qu’il a fait ou n’a pas fait. Je ne crois qu’en ce que je vois.L’Emile.– Chaque fois que je me suis fié à une bonne femme, ça m’est retombé sur le nez.La jeune fille.– Cela prouve que le Monsieur n’a pas de trop bonnes fréquentations.Silence.L’Emile.– Pourquoi la fille me soignerait ?La jeune fille.– Pourquoi la fille vous soignerait pas ?Un silence.L’Emile.– Qu’est ce que fait la fille dans la vie ?La jeune fille.– Elle exerce une profession hautement suspecte : elle est secrétaire au greffe du Tribunal de Grande Instance de Troyes.Silence.L’Emile.– Elle habite seule ?La jeune fille.– Avec papa maman.L’Emile.– Elle va-t-à la messe ?La jeune fille.– Tous les dimanches.Un silence.L’Emile.– Cet air innocent vous fait deux fois plus dangereuse. Quelque chose me dit que je dois vous craindre comme la peste.L’Emile rit.L’Emile.– Je vais vous laisser aller, simplement, pour compléter ma documentation.D’un geste du pistolet, il lui dit de partir. Elle sort, met sa salade dans la sacoche de son vélo, l’enfourche et s’éloigne.L’Emile quitte le jardin, regarde autour de lui, s’éloigne, cherchant une cachette.3La jeune fille revient sur son vélo. Elle défait les sacoches, les pose dans la cabane, revient à l’entrée et attend. De loin, à travers les jardins, arrive l’Emile, qui guette autour de lui, pistolet en main. Ses yeux font un dernier tour d’horizon, attend un peu, puis il entre dans la cabane.La jeune fille vide ses sacoches sur la table de jardin : teinture d’iode, coton, pansements ; linge de corps, veste, pantalon, chemise, chaussettes, chaussures, imper ; pain, saucisson, fruits. Elle lui indique la chaise, il s’assied en gardant son pistolet en main. Elle se met à genoux devant lui, ôte le sabot, pose le pied de l’Emile sur sa cuisse et le soigne.L’ayant soigné, elle se relève, ramasse ses affaires, va pour partir.L’Emile.– Un moment. Comment se présentent les choses dehors ?La jeune fille.– (souriant jusqu’aux oreilles) Le pays est dans l’anarchie la plus complète. On ne sait pas qui gouverne et quoi. On ne sait pas où se trouvent les Allemands, on ne sait pas où se trouvent les Français. Les lignes ferroviaires sont coupées.L’Emile.- (montrant la cabane) Avec votre permission, avant de passer sur le fauteuil, je vais demeurer quelque temps dans la salle d’attente.La jeune fille.– Mon oncle a fui son appartement avec les siens, il habite sa résidence secondaire à Nice. Il m’a confié le soin de donner de la vie à son logement, ouvrir les volets, aérer. Vous pourriez le faire à ma place.Silence.L’Emile.– Pourquoi feriez-vous ça ?La jeune fille.– Un logement est fait pour être logé. S’il ne loge pas, il est pour ce qu’il n’est pas fait. Ce n’est pas dans l’ordre.. ..Troyes n’est pas sûre. Elle est truffée de gendarmes, qui gardent les maisons vides contre les pillards. .. Ce soir, si vous êtes encore là, je vous y conduis.Elle sort.4Le soir. Elle arrive à vélo. Il sort de la cabane. Elle lui fait signe d’enfourcher le vélo, elle s’assied en amazone sur le porte-bagages. Elle le conduit en tapant sur son épaule droite quand il doit aller à droite, sur son épaule gauche, quand il doit aller à gauche. Ils entrent dans Troyes, passent par les petites rues, puis elle tape sur les deux épaules. Il s’arrête au pied d’un immeuble désert. Elle ouvre la porte, lui fait entrer le vélo, qu’elle lui fait garer dans la cour, ils montent jusqu’au troisième étage, elle ouvre la porte de l’appartement. Ils entrent. Elle lui montre : La chambre de mon cousin, elle a mis au lit des draps frais. La salle de bains, la cuisine.Dans la cuisine, sur la table, sont prêts viande, légumes, fruits, pain, vin.La jeune fille.– Je vous laisse le double des clés. (Elle les pose sur la table) S’il vous vient à l’esprit de vous en aller, soyez assez aimable de laisser les clés dans la boîte à lettres.Elle lui fait un signe de la main et sort.5Le lendemain. L’Emile fait la vaisselle. On sonne, il va ouvrir : c’est elle. Elle le salue de la main. Elle apporte nourriture, journaux.La jeune fille.– Pour faire pièce à l’imagination, qui est un agent destructeur, sachez la bibliothèque (le précédant, elle lui montre dans le salon la bibliothèque de son oncle, l’ouvre, ironique) Je suppose que vos livres de chevet sont les policiers. Il y en a tout un panneau.Elle va à la porte, le salue de la main.Elle sort.6Le lendemain, fin de matinée. L’Emile attend près de la porte. On sonne, il ouvre.La jeune fille.-(souriant jusqu’aux oreilles) Bonjour. Mauvaise nouvelles. Le pays est toujours dans l’anarchie. Les Allemands ont défilé sur les Champs Elysées.Elle va déposer la nourriture sur la table de la cuisine. Puis elle sort de la poche de son imper une enveloppe. Il l’ouvre, elle comporte une liasse de billets de banque.La jeune fille.– Si vous voulez partir, pour que vous le puissiez.Elle lui met la liasse en main. L’Emile se détourne éclate en sanglots, qu’il ne peut pas retenir.L’Emile.– (montrant la liasse) Pourquoi ?.. ..Pourquoi ?La jeune fille.– Ne soyez pas romantique. Il se trouve que je gagne trop. Je refuse de dilapider ce trop à des futilités. Je l’avais placé sur un compte d’épargne, pour les cas de nécessité. Il s’en présente un. Ce n’est rien de plus.Elle va pour sortir.L’Emile.– Pour ne me traiter que comme une infirmière un accidenté de la route, vous devez bien me mépriser.La jeune fille.– Pardonnez-moi. C’est comme accidenté que vous vous êtes présenté.L’Emile.- (l’entraînant dans le salon, où il a préparé deux verres et une bouteille) Est-ce que vous acceptez d’être aussi autre chose ?La jeune fille.- (lui faisant face, et lui souriant) Si vous voulez.Ils s’assoyent. Il la sert.Un silence.La jeune fille.– Cette autre chose n’est pas grand chose. C’est la petite bourgeoise, bien pensante, catholique, qui habite chez papa maman, et à qui il n’est jamais rien arrivé.L’Emile.– Vous croyez que c’est être davantage, qu’être un, qui ne croit ni en Dieu ni en diable, toujours par les chemins, à qui il est arrivé des tas de choses, qu’il n’aurait le courage d’avouer ?L’Emile lève son verre. La jeune fille lève le sien en le regardant dans les yeux, puis baisse les yeux. Ils font silence. Puis la jeune fille se lève, s’incline légèrement, et s’en va.7Le lendemain. La jeune fille sonne, entre avec les victuailles, elle a les yeux rouges.La jeune fille.– L’armistice est signé. La France collabore avec l’Allemagne. Il paraît que les Allemands sont corrects. Les chemins de fer roulent de nouveau.Elle reste debout contre la porte, lui contre la fenêtre.L’Emile.– Savez-vous que je ne sais pas même votre prénom.La jeune fille.– Savez-vous que je ne sais pas même votre prénom ?L’Emile.- (s’inclinant) Emile.La jeune fille.- (baissant les yeux) Odette.L’Emile.- Il y a gros à parier, qu’on ne s’appellera pas de si tôt de notre prénom de si tôt.La jeune fille rit.Un silence.L’Emile.– Quand vous n’êtes pas là, je suis comme dans un appartement vide, je suis assis par terre dans un coin, comme un malheureux.La jeune fille.– Vous, quand vous me parlez, mon cœur est tout affolé dans sa cage.Un silence.L’Emile.– Nos esprits entrelacés se livrent à la débauche la plus totale. Mais à mon esprit, son petit frère lui en veut de l’ignorer.La jeune fille.– Mon esprit à moi essaie de faire taire son petit frère, et son petit frère boude dans son coin.Un silence.La jeune fille.–Il faut que vous sachiez quelque chose. Je ne suis pas de ces Anglais qui font porter leur costume par leurs domestiques pour casser les plis.Elle lui sourit et sort.Un peu plus tard, elle revient, toute joliment habillée. L’Emile va à elle, lui prend la main, l’emmène dans la chambre du fils.Un peu plus tard, lui l’attend dans la cuisine, elle sort de la salle de bains.L’Emile.– La France est trop vieille, trop civilisée, toutes les places sont occupées, il n’y a pas de place pour les nouveaux. J’ai lu que l’Argentine sauvage et vierge offre places et espace aux Européens.La jeune fille.- Oh oui. Offrons-nous une nouvelle vie dans un pays neuf.Elle lui saute au cou.8La gare de Troyes, L’Emile sur le quai, avec Odette.L’Emile.– Mon frère et moi, nous courions ensemble, les deux jambes liées, sa jambe droite à ma jambe gauche : il faut que j’aille lui dire, que désormais, il faut qu’il coure seul... ..Ensuite, je vide mes comptes en banque pourl’Argentine, j’offre un dîner d’adieu à la profession. Je reviens dans 4 jours.Coup de sifflet. Tous deux s’embrassent. L’Emile monte en wagon, à une fenêtre du couloir se penche le plus qu’il peut pour voir Odette le plus longtemps qu’il peut. Odette se détourne et s’en va9Paris, sous l’occupant nazi. L’Emile sort de la Santé, prend le métro. L’Emile, dans un bistrot de Belleville, face à Francis Caillaux.L’Emile.– Et le maître loua l’intendant malhonnête d’avoir agi de façon avisée. Je jette ma gourme. J’enterre ma vie de garçon. Je ferai avec mon cher Francis Caillaux un dernier casse d’honneur.Ils topent, et sortent.10Paris, sous l’occupant nazi. La Banque de France, rue de la Victoire. Deux encaisseurs du Crédit Lyonnais sortent de la Banque de France avec une poussette d’enfant, chargée d’une sacoche. Ils la poussent. D’une entrée d’immeuble, bondissent 3 malfrats, 2 se saisissent des deux encaisseurs, L’Emile pointe son pistolet sous la mâchoire de celui qui tient la poussetteL’Emile.– Nurse, lâche ta poussette. (l’encaisseur la lâche) Le bébé, vite.L’Emile saisit la sacoche de la main gauche. L’autre encaisseur, se libère, sort son pistolet, le pointe sur l’Emile, l’Emile le vise au frontL’Emile.– Martyr du Dieu Pluton, tu ne seras ni béatifié, ni canonisé.l’abat. Les 3 bandits bondissent vers la Traction avant noire, au moteur allumé, dont les portes sont entrouvertes, s’y engouffrent, la voiture démarre sur les chapeaux de roues et disparaît.11Paris. Gare de Lyon. L’Emile, le long du quai, où attend le train pour Troyes, cherche un wagon, repère un compartiment avec 2 officiers SS, s’y installe dans le coin côté couloir, ôte sa veste qu’il allonge dans le petit filet, se plonge dans le journal, qui relate en première page son casse de la veille.Le train roule. La nuit tombante. Les 2 officiers fument et parlent à voix basse. La fenêtre est aux 3/4 abaissée. L’Emile dort. Le train freine, il se réveille, se lève, saisit sa veste. Un geste malencontreux, deux balles glissent de la poche extérieur sur le siège. Les 2 officiers regardent stupéfaits. Rapide, l’Emile saisit le pistolet dans la poche intérieure, et le jette par la fenêtre.Un officier.– Halt ! Was machts du ? (il sort son pistolet et le pointe sur l’Emile) Terrorist.L’Emile.– (corrigeant) Nein. Gangster.L’officier.- (éclatant de rire) Gangster.L’autre officier tire sur la sonnette d’alarme. Le train, dans un affreux hurlement, freine brutalement, secouant tout le monde, s’arrête.L’officier.- (poussant l’Emile devant lui de son pistolet dans le dos) Raus.Le train arrêté, un officier tient l’Emile sous son pistolet, l’autre officier, plusieurs soldats allemands, des contrôleurs français, cherchent, remontant le bas côté. A la finL’officier.- (qui cherche, d’un geste sur le bas côté, à l’autre officier) Nichts.Ils font signe au mécanicien, remontent dans le wagon, et dans un wagon vide, pistolet en main, tiennent l’Emile en respect.12Gare de Troyes. Les 2 officiers SS et l’Emile montent dans une voiture allemande, se font mener au Commissariat de Police, y entrent, frappent à une porte. La porte s’ouvre. Le commissaire Belin, voyant L’Emile, éclate de rire, lui met une menotte, l’attache au radiateur. Il remercie les 2 officiers, qui sortent.Le commissaire Belin.– Depuis que tu t’es tiré, l’Emile, tu vois, fatalement, tôt ou tard, tu atteins ma cible.L’Emile.– Qu’il faille deux officiers allemands, pour qu’un commissaire français puisse mettre la main sur son truand français, ce n’est pas tellement à sa gloire.Le commissaire Belin va à l’Emile et lui flanque une gifle magistrale. Il fouille sa poche intérieure, en sort une liasse de billets, qu’il met dans sa poche.L’Emile.- (criant) Au voleur. L’honnête commissaire vole l’argent d’un casse.Il va à l’Emile, le bourre de coups, crie Vous autres, au gnouf, les agents entrent. Il va au coffre, y place la liasse, revient à l’Emile, qui éclate de rire, il le pousse avec violence dans le couloir.13La Prison de Troyes. La cellule de l’Emile. Un gardien cogne sur la porte, entre :L’Emile.– Une dame te demande au parloir. (un silence) Elle a un polichinelle dans son placard.L’Emile.– Elle attend un enfant ?Il se lève et sort.Le parloir. Entre Emile, qui s’approche du compartiment, où se trouve de l’autre côté, Odette, pleurant.Odette.– La noblesse que j’ai gagnée par toi, ne veuille pas me la faire perdre… ... Ne m’élague pas de toi, je perds par la plaie toute ma sève… ...Séparés pour longtemps, accepte que nous soyons proches pour toujours : M. Emile, veuillez m’accorder votre main.L’Emile.– (deux larmes coulent sur ses joues) Etre femme d’un prisonnier est une infamie.Odette.– L’infamie, c’est la prison, pas le prisonnier.L’Emile.– Etre mariée à un inculpé de crime, c’est la honte.Odette.– Le crime, ce n’est pas le crime, mais ce qui a causé le crime. .. .. Je me ferai prisonnière dans ma chambre avec toi. Ma chambre sera ta cellule, comme ta cellule sera ma chambre… .. Si tu te conduis bien, tu bénéficieras de remise de peine sur remise de peine.L’Emile.– Je croiserai les bras, je lèverai le doigt. Je t’en donne ma parole.Elle tousse.Odette– J’ai pris froid. C’est de ma faute. Je ne m’étais pas couverte.Emile.– Tu as maigri. Tu ne manges pas assez. Veille à ta santé.Odette.– Je ne mange que trop. Si tu savais.14La prison. La cour. Deux prisonniers ne cessent de provoquer l’Emile : le bousculent pour se faire de la place, le coincent dans un coin, lui font des croche-pattes. L’Emile cède en tout humblement. Le garde Vincent le regarde compatissant.Le garde Vincent.—(à son camarade) Un assassin, l’Emile ? Une victime, oui.La prison. La cellule de l’Emile. L’Emile, sur son lit, recroquevillé, les mains entre les cuisses. Le garde Vincent ouvre la porte, entre, s’ assied sur le lit, le touche, lui donne une lettre. L’Emile, couché, ouvre la lettre, la lit, se redresse.L’Emile.– (sautant de joie) Garde, j’ai une fille. J’ai une fille. .. ..(Sur le lit, il se met à genoux) Voulez-vous demander à mon juge de me recevoir ?Le garde Vincent.– Comment pourrais-je te le refuser ?Le palais de justice. Le bureau du juge. L’Emile assis en face de lui.L’Emile.–Je ne veux pas que mon enfant vive ce que j’ai vécu. Je veux lui donner tout l’amour que je n’ai pas reçu .. J’avais connu l’enfer sur terre. Je n’imaginais pas qu’il y avait quelque part, dans une mince bande étroite, entre deux fleuves, un Paradis. Né dans le mal, par la grâce d’une femme, j’ai accédé au bien. J’ai la haine de la haine, l’amour de l’amour. Je vous prie de bien vouloir me mettre en liberté conditionnelle… La seule bonne oeuvre de ma vie, ne permettez pas qu’elle soit manquée.Le juge.– (applaudissant) Quel excellent comédien, vous faites, Buisson.. ..Avant de se lancer dans de nouvelles dépenses, il faut apurer son compte. C’est non. Payer ses dettes à la société, c’est la première chose qu’un père soit à son enfant.Il fait un signe aux gardes.V
1La prison. L’Emile ramené dans sa cellule, sous les yeux compatissants de Vincent.L’Emile.– (rageur) S’ils ne veulent pas m’ouvrir les portes, je les forcerai.Un peu plus tard. Dans un couloir, L’Emile échange avec un prisonnier un paquet de tabac gris contre une bouteille vide.Puis, en cellule, enveloppant la bouteille dans sa couverture, il la casse, des débris sort le goulot échancré, affile les échancrures contre la pierre de sa lucarne.La cellule de l’Emile. Il est couché en chien de fusil, face au mur, et se tord en gémissant. Le garde regarde par l’œilleton, ouvre la porte, s’assied, pose sa main sur l’épaule de l’Emile.Le garde Vincent.– Qu’est ce qui t’arrive, ma pauvre couronne d’épines, à te lacérer la tête de tes aiguillons.Avec la rapidité de l’éclair, l’Emile se dresse, à genoux se colle derrière le garde, entoure son cou de ses mains, et enfonce les tessons de son goulot sous la mâchoire avec force. Du cou le sang jaillit. Une bulle de sang sort de sa bouche. Le garde se couche, en râlant. L’Emile se lève, saisit le trousseau de clés, passe la porte et s’enfuit. Le garde se lève va dans le couloir.Le garde.- (criant) Alerte. Buisson s’évade. (il met le sifflet à la bouche et siffle éperdument) Les gars, Buisson s’évade.On entend des pas de course, des coups de sifflet, puis plus rien. Le garde se couche, sa gorge gargouillant, des bulles de sang sortent de sa bouche.Paraît Buisson, menottes aux mains, encadré, des gardes derrière lui fusil en main, précédé du Directeur de la prison.Le Directeur.- (à deux gardes) Un brancard, vite. (à un autre) Conduisez le à l’hôpital. Vite. (Les gardes s’activent) (aux gardes qui encadrent l’Emile) Prévenez le juge. Au mitard, pour trois mois.Pousse, rudoyé, les deux gardes emmènent l’Emile.L’Emile.- (off) La Providence veut que la fille vive comme le père. Pousse comme tu peux ma fille.2Le mitard, dans l’obscurité. L’Emile, menotté, ferré aux pieds, couché sur le bas flanc de béton. La porte s’ouvre. Entre un garde, loupiote en main, avec du pain et de l’eau.Le garde.- (goguenard) Laissé entre tes seules mains malfaisantes ? Tu t’es bien passé à tabac ? Laisse-toi un peu pour la suite : tu en as encore deux mois.L’Emile.– (fort, effronté) C’est ce qui te trompe. Je me suis retrouvé. Je m’étais négligé : j’ai renoué mon dialogue. Celui qui table sur quelqu’un d’autre que lui, commet une lourde erreur.Le garde.– Fais l’amidonné. Dans deux mois, ton haut col ne sera plus qu’un chiffon.Il sort.3Le mitard, dans la complète obscurité. Les deux mois sont passés. L’Emile, menotté, ferré aux pieds, couché sur le bas flanc de béton. La porte s’ouvre. Deux gardes entrent, laissant la porte grand ouverte, Sors de ta tombe, Lazare, déferrent l’Emile.L’Emile se dresse, fait quelques assouplissements, saute, tout souriant.L’Emile.– (heureux) J’ai fait une excellente récollection. Je suis prêt à affronter le siècle.Un garde.- (le rudoyant) Fais le fier à bras. Ton armure, c’est du carton bouilli.4La prison. L’Emile a retrouvé sa cellule. La porte s’ouvre, entre un garde qui jette deux lettres sur son lit, la seconde est bordée de noir.L’Emile ouvre la lettre.L’Emile.- (saisi) (lisant, c’est la voix tremblante d’Odette qu’on entend)
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Mon chéri, La flamme s’amenuisait, haute, bleue, s’évaporait,
reprenait sa mèche, s’envolait de nouveau. Elle s’est éteinte tout à
fait. . .. ..Je pleurais, je la suppliais de boire, elle pleine de pitié,
buvait quelques gouttes qu’elle régurgitait aussitôt… ... On aurait dit que sa souffrance lui tenait lieu d’années : en
deux mois la petite fille s’est faite grande personne. .. .. Son médecin
avait diagnostiqué une méningite tuberculeuse… ...Il m’a entendu tousser,
il a prélevé de ma salive pour analyse : j’ai une tuberculose
pulmonaire. Ainsi, si je lui ai donné son début de vie, je lui
ai donné aussi sa fin de vie. Dans 15 jours, je l’aurai rejointe..
.. Mon chéri, j’ai appris qu’ils t’avaient mis au cachot pour trois
mois. J’en suis contente : tu ne souffriras pas les affres de mon départ…
… Mon chéri, j’ai aimé, j’ai été aimée.
J’ai été heureuse, j’ai été achevée. Je
t’embrasse ta Odette |
Il ouvre la lettre bordée de noir : il en sort deux cartons bordés de noir. Il va dans un des coins de sa cellule du côté de la porte, met ses mains sur son visage, son visage dans le coin, et ne bouge plus.5La prison, sa cellule. A l’aube. L’Emile est toujours dans son coin. Il en sort, son visage est rouge, ses paupières gonflés, ses joues toutes sales d’avoir pleuré. Il va à la cuvette, se lave. Va à la lucarne, contemple le ciel.L’Emile.-(serrant le poing) J’ai voulu faire le bien, ils me l’ont refusé : faisons donc ce qu’ils me laissent faire. (Il donne du poing avec force contre le mur, il retire le poing, il est en sang)… … (il regarde la porte) Dans cette maison d’arrêt, avant la centrale, je suis dans un sas. Il n’y a pas de porte d’écluse, qui ne laisse échapper un filet d’eau.Réfléchissant, ses souliers sonnant, il fait des allers et des retours, sans discontinuer.La prison. Dans le couloir. La nuit. On entend les pas de l’Emile. Des prisonniers cognent en colère leur porte.Une voix.- (criant) Tu as fini de faire les cent pas ? On fait les cent pas avec toi.Les pas continuent de résonner.Une autre voix.- (fort) Le sommeil est notre seule pauvre échappée, l’Emile. Laisse-la nous. S’il te plaît.Les pas continuent de résonner.Une autre voix.– (criant) Au fou. Tu es bon pour l’hôpital psychiatrique.Dans la cellule, l’Emile s’arrête net.L’Emile.– (s’agenouillant, joignant les mains) Fou. Hôpital psychiatrique. Merci mon Dieu.Et, arrêtant sa marche, tout souriant, il se couche.
Seconde Partie
I
La prison. La cellule de l’Emile. La porte est ouverte, on lui donne sa soupe. Devant les deux gardes, et le prisonnier, il trempe sa main dans la soupe, s’en savonne le visage, les mains, les pieds.Un garde.– C’est ta soupe, Buisson.L’Emile.- (se savonnant, hilare) Bouillie : désinfectée. C’est plein de vitamines, d’oligo-éléments. C’est nourrissant comme tout. Rien de tel pour la peau, les filles.Ils hochent la tête, ferment la porte On entend l’Emile éclater de rire et siffler.La prison. La cour. La demi-heure de promenade. L’Emile, hilare, portant délicatement dans un papier quelque chose, qui semble précieux. Des prisonnier l’observent, amusés. L’Emile va jusqu’au centre de la cour, dépose son paquet à terre.L’Emile.- (s’adressant aux prisonniers) Mesdames et Messieurs, exposition d’Art Moderne. Œuvre originale toute fraîche. Souffrance de la création, je l’ai faite en suant sang et eau. Ce bronze d’art, oeuvre totale, intéresse les yeux, le nez, le goût, le toucher. Assistez à l’inauguration, ladies and gentlemen. L’entrée est gratuite. (Les prisonniers l’entourent, deux gardiens s’approchent) (L’Emile s’accroupit, saisit les bords du papier).Il ôte le papier. C’est un étron, d’une coquette longueur. Des prisonniers s’esclaffent, d’autres se détournent Bah. Un des gardes prend l’Emile par l’oreille, lui fait signe de ramasser l’étron. Hilare, l’Emile le ramasse, et le place précautionneusement sous sa blouse, en le protégeant des coups. Et il va ainsi, hilare, comme un prêtre portant un ostensoir, par toute la cour, sous les regards amusés des prisonniers. Certains pivotent leur main ouverte à leur tempe.La prison. La cour. Un autre jour. L’Emile débouche dans, la cour, cherchant des yeux quelque chose au sol. Puis soudain, il se met à quatre pattes devant un galet. Des prisonniers, deux gardes s’approchent, amusés.L’Emile.- (il fait un peu de place, en écartant les autres petites pierres, au galet) Pauvre galet. Pauvre chou. Pauvre mignon.(Il le caresse délicatement du doigt) Pour être lisse comme tu es, comme tu as dû être malmené. Comme tu as dû être roulé par toutes les caillasses. On bute contre toi, on te heurte, pour s’amuser, d’un coup de pied, on te tire au loin. Sur toi, les petits enfants pissent, sur les chiens chient. Galet, qui souffres sans mot dire, pardon, galet, pour toutes ces humiliations.Il se lève, de loin, il voit un autre galet.L’Emile.- (allant à lui) Pauvre galet. Pauvre mignon.Il s’éloigne ainsi, va de galet en galet. Les deux gardes se parlent entre eux.La prison. La cour. Un autre jour. L’Emile débouche dans la cour, les yeux au ciel bleu, où volent des nuages les uns blancs, effilochés, plus, les autres noirs massifs, plus hauts, les uns les autres poussés par des vents contraires.L’Emile.- (la tête en arrière) Peuple volant, aérien.(levant la main, indiquant du doigt) Regardez. (tous lèvent les yeux) Cette petite nuée blanche, effilochée, légère, gracieuse, toute en dentelle et falbalas, avec son petit décolleté coquin, admirez comme elle trotte menu. Et voyez-moi ce gros lourd nuages noir qui roule les mécaniques vers elle. Mais voyez ce qu’elle fait : pas un regard elle lui jette. Elle se donne même le luxe de lui déhancher un croupion effronté. Regardez le, lui, maintenant, rageur, noir, furieux. Viva la coquine, camarades.Il va plus loin, la tête en arrière.L’Emile.- (pointant le doigt) Et là regardez : la farandole de filles. Elles se moquent de la terre entière. Riez, les filles. Mariées, mères de famille, vous tomberez assez en pluie, vous ne ferez que pleurer. Vivez votre jeunesse le cœur en fête. Profitez-en, vous vivez votre plus bel âge.Il s’éloigne.La prison. La cour. Un autre jour. Les premiers prisonniers guettent la sortie de l’Emile. L’Emile sort, se frappant la poitrine à grands coups de ses mains à plat.L’Emile.– Un tambour, une peau devant, une peau derrière, entre les deux peaux du rien, du vide, de l’air. Faire du bruit, pour remplir le vide de sa vie, voilà à quoi passe sa vie cet animal creux qu’est l’homme.Les prisonniers l’encerclent de loin, comme au cirque.L’Emile.- (allant vers eux, offrant son dos) Camarades, rendez-moi service. Battez-moi. Par pitié, de forts coups de pied dans le fondement, des beignes, des mornifles, des crachats. S’il vous plaît. Donnez-moi une raison de vivre. Par pitié, les gars.Un bon mouvement : des mauvais coups. Soyez chics.Il s’offre aux prisonniers, qui cessent de rire, et, sans le toucher, s’écartent.La prison. La cour. Un autre jour. Les premiers prisonniers guettent la sortie de l’Emile. L’Emile sort, comme souffrant, se grattant furieusement le derrière. Il avance dans la cour, tournant autour de lui-même, la mâchoire en avant de lui, comme essayant de s’attraper. S’abaissant, il finit dans posture d’un chien, et tourne autour de lui-même, pour se mordre la queue. Un prisonnier s’approche de lui, tend la main, frotte ses doigts. Lui bondit vers lui, mâchoire ouverte, pour le mordre, puis reprend sa course après lui-même. L’autre approche sa main plus que de raison, l’Emile, sautant sur son avant-bras, le saisit entre les crocs s’y tenant ferme, du sang coule sur la main de l’autre. L’autre, hurlant, secouant son bras, donnant des coups de pied, essaie de lui faire lâcher prise. Deux gardes interviennent, saisissent l’Emile, et forçant ses joues, lui font ouvrir la mâchoire, libérent l’autre, qui, montrant ses plaies sanglantes, va vers la porte : Si ça se trouve, il a la rage. Je réclame une piqûre. Gardiens, je réclame une piqûre. L’Emile, prostré s’est couché en rond sur le sol.La prison. Le lendemain matin. La cellule de l’Emile. La porte s’ouvre. 4 gardiens entrent.Le gardien-chef.– L’Emile, je t’emmène à l’infirmerie.L’Emile.- (hilare) Mais je ne suis pas malade, chef.Le gardien-chef.– Justement. L’infirmerie, c’est fait pour les prisonniers en bonne santé.L’Emile.- (allant vers lui, l’embrassant, lui donnant des baisers sur les joues) Mon père, mon frère, ma mère, ma sœur, ma femme.Hilare, il les suit.L’infirmerie. Un jeune docteur, deux infirmiers. Entre la petite troupe, précédé de l’Emile, qui, d’emblée, va droit au docteur, fait son tour.L’Emile.– Enfin. Un jeune veau. (il lui tâte les fesses) Tendre, ferme. (au gardien-chef) Ça nous change de la vieille vache qu’on nous sert tous les jours. (Il va vers le gardien-chef) Chef, si vous m’aimez, vous voulez bien me préparer une tête de veau vinaigrette ? (levant l’index) Recette de la sauce ravigote ? Du gros sel, un bouquet garni tout frais, ses petits oignons blancs, ses carottes, sa branche de céleri, son vert de persil, son estragon, se câpres, son cerfeuil. (Il va vers le jeune docteur, l’entoure de ses bras, veut mordre sa joue) Qu’il a l’air frais. On en mangerait.Pendant qu’il discourt, le jeune docteur fait un signe. Les deux infirmiers prennent dans une armoire une camisole de force, vont à l’Emile, la lui présentent, il l’enfile machinalement. Quand ils la lui lacent, il regarde le jeune docteur, Vous êtes fou ? Je ne suis pas fou.Le jeune docteur.– Justement. C’est la raison.L’Emile.– (hilare) Ah. BonLe jeune docteur fait signe aux gardes. Ils l’emmènent.De face, on voit l’Emile, hilare : (off) Ouf. Reposons-nous, dit la mouche aussitôt.II
1L’hôpital psychiatrique de Villejuif, le pavillon des psychopathes dangereux. La salle commune. Entre L’Emile, qui s’assied de côté. Un ancien va à lui, se débraguette, et lui pisse dessus, l’arrosant de la tête aux pieds. L’Emile se lève, le pousse avec telle force que l’ancien tombe par terre. L’ancien se lève, furieux, hurle : Les anciens. Le nouveau refuse de se laisser bizuter. Tous, en criant, se lèvent et courent à l’Emile, qui s’enfuit.Il est poursuivi dans le cour, par la meute. Il regarde de tous côtés, voit un arbre, y court, y grimpe, la meute essayant d’y grimper aussi, de la semelle, il leur écrase les mains.L’Emile.- (à tous) Citoyens. La solution au problème des hôpitaux psychiatriques n’est pas médicale, elle est politique.La meute, subitement, se fait assistance, l’un d’eux Pardi, il a raison.L’Emile.– De Gaulle, voyez-vous, de Gaulle. Lors de notre honteuse défaite de 40, désertant notre gouvernement humilié, il s’est enfui en Angleterre. Notre drapeau à terre, il l’a relevé. Il a sauvé notre nation, il a sauvé son honneur. Vive de Gaulle.Les prisonniers.– Vive de Gaulle.L’Emile.– Néanmoins, camarades. Une fois au pouvoir, en 58, quelle fatuité. Se montant lui-même la tête, , parce que les Français ne l’ approuvaient pas en tout, il a dit que les Français étaient des veaux. Savait-il ce qu’il disait ? Si nous étions des veaux, lui, notre premier, est-ce qu’il n’était-il pas le premier des veaux ? Le veau capital ? Huons celui qui nous huait. A bas de Gaulle.Les prisonniers.– A bas de Gaulle.L’Emile.– Mais Pétain, Pétain. N’a-t-il pas eu honte, lui, le vainqueur de la 1ère guerre, de signer l’armistice de la 2ème ? S’humiliant, humiliant la France avec lui, de tendre la main à l’ennemi ? La honte de notre pays. A bas Petain.Les prisonniers.– A bas Pétain.L’Emile.– Néanmoins, camarades. S’il n’avait tendu la main à l’ennemi, qu’aurait fait l’ennemi ? Comme en Pologne, il aurait mis le pays à feu et à sang. De notre royal Louvre républicain, il ne serait pas resté pierre sur pierre. Vive notre sauveur. Vive Pétain.Les prisonniers.– Vive Pétain.L’Emile.– La solution des problèmes qui se pose au peuple, doit être trouvé par le peuple. Je vous invite à vous réunir par groupes pour en discuter.Un des prisonniers.- Pardi, il a raison.Les prisonniers se dispersent. L’Emile dans son arbre, soulagé, passe la main sur son front.Une jeune fou se détache soudain et faisant semblant de tenir un pistolet mitrailleur en main, comme font les enfants, se tournant, face aux groupes, et aux isolés, les mitraille : Ta ta ta ta ta ta ta.Le jeune fou.- Du geste auguste du semeur, je fauche les mauvaises herbes. Ta ta ta ta ta ta ta. Je vous libère de la prison de vos corps, laissez vos âmes s’en évader. Ta ta ta ta ta ta ta. (à deux infirmiers de garde) Votre vie de fous pas fous, est-ce que c’est une vie ? Préférez plutôt ne plus vivre. Ta ta ta ta ta ta ta. Soyez gentils, faites au moins semblant. (Les deux infirmiers font semblant d’être touchés, et de tomber) (Le jeune fou va plus loin.) Pourquoi attendre la mort, encagé dans l’angoisse. Libérez-vous de votre cage. Ta ta ta ta ta ta ta. La vie est échec, j’offre la réussite. Ta ta ta ta ta ta ta. Soyez chics, les copains, faites semblant. Ta ta ta ta ta ta ta.Il arrive au pied de l’arbre.Le jeune fou.- (jetant son arme, en colère) J’en ai assez. A force de faire le fou, je vais finir par l’être.L’Emile.- (du haut de son arbre) L’ennuyeux de l’histoire, c’est qu’eux sont de vrais fous.Ils se regardent l’un l’autre, éclatent de rire. Le jeune fou monte dans l’arbre.Le jeune fou.– (ils se serrent tous les deux les bras) Pour ne pas sombrer, chacun a en l’autre sa planche de salut.Un infirmier s’approche.L’infirmier.– (criant) Buisson, ta sœur, au parloir.L’Emile.- (au jeune fou) Ah Ah Ah Ah Ah Ah.2Le parloir. Yvonne Berneton, assise, se lève lorsque l’Emile entre, accompagné d’un infirmier.Yvonne.- (allant vers lui, les bras ouverts) Frérot. Depuis le temps.L’Emile.- (lui prenant les mains, l’écartant, l’observant) Comment tu as changé. Mais je reconnais aux yeux. Ah soeurette.Ses yeux se mouillent, tout en embrassant Yvonne, il les essuie. L’infirmier se détourne.L’Emile.- (à l’oreille) Qui t’es ?Yvonne.- (à l’oreille) La poule à ton frère. Ton frère été libéré, il veut te libérer. Il veut connaître tes heures de sortie.L’Emile s’écarte d’elle, parle à voix haute.L’Emile.– La grâce de Dieu nous a touchés, soeurette. Chaque matin, nous avons le bonheur de servir la messe à Mr l’Aumônier, de communier. Nous vivons une nouvelle vie. Nos infirmiers nous traitent en frères. Ils nous laissent tous les jours nous promener de 10 h à 11 h.Yvonne.– Est-ce que je ne t’avais pas dit que la religion un jour te rattraperait ?L’infirmier de loin fait un signe.Tous deux s’embrassent.Yvonne.- (à l’oreille) Tu auras sous peu une visite. (s’éloignant) Je t’apporterai des oranges.L’Emile.– Je préfère les poires.Yvonne.- (riant) Va pour les poires.3L’hôpital psychiatrique de Ville juif. De sa promenade du matin, l’Emile est appelé par un infirmier : L’Emile, parloir. Il se détache du jeune fou, à qui il donne un coup en riant.Au parloir. Un infirmier, qui va aller et venir. L’attend Roger Dekker, habillé en bourgeois.L’Emile.- (s’exclamant) Cette bonne pension de ces bons Frères de la Doctrine Chrétienne. Les bons prêtres. Les bonnes années. Tu te souviens le Supérieur ? Cul plat ?L’infirmier s’éloigne.Roger.- (bas) Le 3 septembre à 10 heures du matin.L’Emile.- (bas) Qui en est ?Roger.– (bas) Moi, ton frère, Russac.L’Emile .- (bas) Russac ? Russac ?Roger.- (bas) Tu l’as connu à la Santé.L’infirmier se rapproche.Roger.- (haut) Ta pauvre sœur Jeanne n’a pas fait la guerre, pourtant elle en a été victime, la pauvre.L’Emile.- (haut) Mais elle habitait dans la zone libre, à Toulon.Roger.- (haut) Mais à côté de l’Arsenal. Lorsque, contrairement aux conventions de l’Armistice, les Allemands ont voulu faire main basse sur la flotte française de Toulon, les marins de la flotte ont sabordé les navires.L’infirmier s’éloigne.L’Emile.- (bas) Russac. Un bellâtre ? Qui se parfume ?Roger.- (bas) Oui.L’Emile.- (bas) Beau et faux. Qu’est ce qu’il fait parmi vous ? Il pouvait réussir par les femmes.Roger.- (bas) Il ne jure que par toi. Il t’admire comme Dieu le Père.L’Emile.- (bas) La beauté n’aime qu’elle-même.Beau et truand ne vont pas ensemble.L’infirmier se rapproche.Roger.- (haut) Lorsque les marins ont explosé leurs vaisseaux, ils ont aussi explosé le tympan de ta sœur.L’Emile.– Comme si elle n’avait pas eu assez de malchance dans sa vie.Roger.- (haut) Depuis, elle vit dans un silence perpétuel.L’Emile.- (haut) Puisse la Providence me laisser la faire soigner un jour.L’infirmier s’éloigne.L’Emile.– Qui d’autre ?Roger.- (bas) Francis Caillaux.L’Emile.- (bas) Caillaux est laid comme un singe. Il est bon.Roger.- (bas) Le 9 septembre à 10h, on sera dans le premier saut du loup, sous la passerelle. Dès que vous sortez pour la promenade, on intervient… .. Caillaux attendra dans la voiture, moteur allumé, dans le parking du cimetière.L’Emile.- (bas) Bon.L’infirmier s’approche et reste à côté d’eux.L’Emile.- (à l’infirmier) Merci, mon Roger. Grâce à toi, le temps d’une fenêtre ouverte, j’ai pu respirer un peu d’air pur.4L’hôpital psychiatrique de Villejuif. Le pavillon des psychopathes dangereux. Il est 10 heures du matin. Sortent pour leur promenade L’Emile et le jeune fou, qui restent non loin de la passerelle, qui mène aux autres bâtiments de l’hôpital. Les deux infirmiers passent la passerelle dans le sens inverse, ferment à clé la porte de fer de la passerelle, bavardent. Soudain Roger Dekker et Russac surgissent du saut de loup. L’Emile court vers eux, Roger Dekker donne à l’Emile un pistolet. Russac et Roger Decker maîtrisent l’un des infirmiers, L’Emile et le jeune fou l’autre, Roger Dekker lance cordes et bâillon à l’Emile. Les quatre bâillonnent, ficellent les deux infirmiers, les laissent à terre, courent à l’échelle, que tient en bas Le Nus, la descendent. Le Nus et Russac portent l’échelle le long du saut de loup, en face du haut mur, qui sépare le pavillon du stade. Ils dressent l’échelle, passent les deux sauts de loup, dressent l’échelle sur le mur, montent sur le mur, montent sur l’échelle, montent l’échelle, l’abaissent de l’autre côté.Le Nus.- (montrant de la main) Voilà autre chose.En bas, dans le stade, une voiture de pompiers garée sur le parking du stade, des pompiers, en tenue de sport jouent au foot. Les yeux sur les fugitifs, ils les regardent, interdits. L’Emile, serrant ses pieds contre les montants à l’extérieur de l’échelle, les mains tenant les montants, glisse le long de l’échelle, s’ouvrant les mains, court aux pompiers, saisit le premier par derrière, lui enfonce le canon de son pistolet sous la mâchoire :L’Emile.- (hurlant) Vous étouffez vos cris ou je l’étouffe. .. .. A terre, les mains sur la nuque.Les pompiers obéissent. Les quatre autres descendent l’échelle, abandonnent l’échelle dressée. L’Emile leur crie A la voiture.L’Emile.- (aux pompiers) J’ai eu le premier prix du tir au pistolet du régiment, au service militaire. Je fais mouche à 50 mètres.Il les lâche, rejoint les quatre autres, brandissant son revolver vers les pompiers. De l’hôpital psychiatrique retentissent sirène et sifflets.Le Nus.- (montrant de la main) Voilà autre chose. Dans le cimetière, deux fossoyeurs creusent une tombe.L’Emile, filant comme une flèche, dépassant tout le monde, fonce sur un des fossoyeurs, le saisit par l’arrière, pointe son pistolet sur la mâchoire.L’Emile.- (criant) Dans le trou chauds encore, si vous ne voulez pas y coucher froids.Les fossoyeurs sautent dans le trou. Les cinq courent vers le parking du cimetière. En courant, Russac donne quelques billets de banque au jeune fou, qui en courant file de son côté. Les 4 s’engouffrent dans la traction avant noire, qui attendait portes ouvertes et moteur allumé. Caillaux démarre sur les chapeaux de roue, tourne à la première rue, fait hurler les roues.L’Emile.– Freine. T’es pas malade ? Tu veux nous signaler ?.. ..(Caillaux freine, ralentit) Pas au-dessus de 50. A la pépère. Au Parisien, qu’a rien fait, qu’ a peur de la flicaille..Caillaux roule à une allure de sénateur.Le Nus.– Rue Bichat, chez l’Yvonne.Comme ils s’en approchent :Le Nus.– (à tous) Elle habite au 13, au fond de la cour, l’escalier à gauche, au 3ème. Lâche-nous au compte-gouttes. (Ce que Caillaux fait) … … Caillaux et moi, on perdra la voiture.5L’appartement d’Yvonne. Sur le palier, l’Emile attend Le Nus et Caillaux, puis entre, après Le Nus. L’Emile voit Russac lutiner Yvonne, ce qui ne lui plaît pas. Le Nus se tourne vers l’Emile :Le Nus.– De notre village, enfin nous revoyons fumer la cheminée.Ils s’embrassent. Bras dessus bras dessous, ils vont vers le salon, où verres et Champagne les attend. Dans les deux corbeilles qui sur le buffet, contiennent les armes et les balles de la compagnie, L’Emile, Le Nus et Caillaux déposent les leurs. Le Nus, heureux, indique à l’Emile la place en bout de table : l’Emile y va, débouche la bouteille de Champagne, sert, ils trinquent.L’Emile.- (à tous) Merci à tous… …(Il montre ses mains écorchées à Yvonne, qui lui fait signe de la suivre : dans la chambre à coucher, où, en plus du lit, sont étalés par terre, 4 matelas, dont un à part, soigné de draps neufs et de belle couverture. Yvonne lui indique ce lit. Il s’y assied. Elle sort de la petite armoire à pharmacie, du coton, de la teinture d’iode, des pansements, le soigne.Le salon. Y revient l’Emile, les mains pansées, il s’assied.Le Nus.– (embarrassé) L’Emile, il y a une question à laquelle, dans notre cancrerie nous ne trouvons pas de réponse. Nous n’avons pratiquement plus de liquide, à peine de quoi se mouiller le nez. Pour nous, chaque jour, c’est le 20 du mois. On est pauvre comme des gens honnêtes.III
1L’appartement. La suite de l’échange entre l’Emile et son frère Le Nus.Le Nus.– Nous sommes comme ces crétins d’ouvriers, qui attendent leur salaire de leur patron, qui sont incapables de créer leur propre entreprise. En deux mots comme en mille, nous attendons, (le montrant) le patron.Un silence.L’Emile.– Voyez-vous, votre défaut, c’est que vous n’imaginez billets de banque, métaux précieux, joaillerie que dans des coffres-forts à casser, ou dans des sacoches de convoyeurs à abattre. Vous ne pensez pas à vous servir chez ceux, qui exposent tout ça, librement, à la vue de tous. .. .. Ce soir, je vous soumets un projet.Le Nus.- (heureux, applaudissant) Je le savais.Russac.- (heureux, applaudissant) Moi aussi.L’Emile.– (à Le Nus) Il te faut investir un frac, et quelque argent.Le Nus.– (se levant, enthousiaste) Tu auras tout.2L’appartement d’Yvonne. Minuit. Le Nus, Dekker, Caillaux, Russac attendent. Un pas dans l’escalier, tous se lèvent, Le Nus va accueillir l’Emile, qui entre, en frac. Il s’assied en bout de table, les autres autour.L’Emile.– Je viens de dîner excellemment, à l’Auberge d’Arbois, près de l’Arc de Triomphe. Restaurant haut de gamme pleine à craquer de gens haut de gamme. On y joue de la cuisine et de la facture en ut contre. Elite de la cuisine, élite des prix, élite de la clientèle. Il y avait là, bien exposés, bien de billets de banque, bien des cailloux et des métaux précieux. Il n’y avait qu’à se baisser pour se servir.Silence atterré.Russac.- (applaudissant) Tu élèves la musique du mode mineur au mode majeur. Je suis partant.Silence.L’Emile.- (sans regarder Russac) Flagorner quelqu’un, c’est déjà amorcer sa chute. Il n’y a qu’un seul que j’autorise à me flagorner, c’est moi. … … Ce qui me retient, ce n’est pas la parole des uns, c’est le silence des autres… La question que ces silencieux se posent est la suivante : comment, à 5, maîtriser le personnel, (1 maître d’hôtel, 9 serveurs, 1 sommelier, 4 cuisiniers, 2 marmitons, 2 plongeuses), la foule des dîneurs, les nouveaux dîneurs et les nouveaux fournisseurs possibles arrivant par l’avant et par l’arrière de l’auberge.Caillaux.– Exactement.L’Emile.– J’y réponds. ….. Dekker, tu restes dans la voiture, moteur allumé. Il n’y a qu’une entrée sur le restaurant à l’avant, et une entrée pour les fournisseurs à l’arrière. Nous entrerons en bloc par l’entrée, sur l’avenue.. .. Le Nus, tu fonces à la cuisine, en hurlant, tu alignes le personnel contre le mur comme devant un peloton d’exécution, tu leur fais ôter leur toque, tu cours à la porte, tu colles à l’extérieur une affiche : Fermé pour fête privée, tu fermes la porte à clé, tu balaies par terre leurs excellentes préparations, tu les terrorises... Caillaux, tu restes à l’entrée, tu colles sur la porte d’entrée la même affiche que Le Nus, tu baisses les rideaux de la porte, de ton pistolet-mitrailleur pendant tout le casse, tu menaces tout le monde, Russac et moi compris... Moi, je hurle au personnel de baisser les rideaux des baies, à tout le monde de s’aligner sur une file le long des murs. ..Russac, à cinq pas derrière moi, tu me couvres, tu balaies verres, plats, bouteilles, tu montres qu’on traite les choses comme on serait capable de traiter les personnes… .. Et moi, tranquillement, je fais la collecte.Russac.- (enthousiaste) Magnifique.L’Emile.– Est-ce que j’ai répondu à vos questions muettes ?Tous.- (levant la main, souriant) Tout à fait.L’Emile.– Nous opérons demain soir à 22 heures. Dans la journée, en habit bourgeois, vous irez vous familiariser avec les lieux. Le soir vous vous habillerez soigneusement. Vous vous costumerez avec le plus mauvais goût possible : chemises, tee-shirts, blousons, pantalons, chaussettes, chaussures, rose bonbon, carotte, jaune citron, vert pomme, à carreaux, à paillettes, sales en plus : il faut que votre habit leur hurle au visage. Comme les acteurs, qui dans les coulisses, portent une robe de chambre sur leur costume, vous porterez jusqu’à l’auberge, un imper que vous ouvrirez largement en entrant .. . Des questions ?.. .. Rendez-vous ici demain soir à 21 heures précises. Ce soir, couchez-vous de bonne heure, vous avez besoin d’une bonne nuit.Tous se lèvent.3Le lendemain soir. L’Auberge d’Arbois. L’auberge affiche complet : aux tables riches messieurs en costume et cravate papillon, belles jeunes femmes en riche toilette. Soudain, en trombe entrent les 4, pointant leurs pistolets-mitrailleurs, L’Emile, balayant à terre au passage plats et assiettes, hurle Les mains en l’air, Tout le monde le long du mur, tout le monde à la hâte, s’aligne le long du mur. Tout en balayant au passage les tables, arrachant des boutons de chemisiers, de robes, décoiffant les femmes, (Le Nus et Caillaux leur affiche à la main), chacun rejoint son poste. L’Emile hurle, en frappant le maître d’hôtel au visage de la crosse de son pistolet, aux serveurs de tirer les rideaux, à la hâte, ils obéissent. L’Emile va à une très jolie fille, la tire de sa chaise, appuie le canon de son pistolet avec force sous la mâchoire, la jeune fille gémit.L’Emile.- (d’une voix forte et maîtrisée) Camarades, nous n’en voulons qu’à vos biens. Comprenez que si vous vous interposez entre vos biens et nous, nous en voudrons aussi à vos personnes…(agacé) Nous n’avons pas que ça à faire, veuillez préparer votre obole. (tout le monde obtempère vivement)(à tous) Nous signons avec vous un contrat de confiance : veuillez ne pas nous décevoir.L’Emile passe la jeune femme à Russac, qui pointe avec force le canon de son pistolet-mitrailleur sous sa mâchoire. Puis il sort de sa poche un sac, et entreprend sa collecte, pistolet au poing, en commençant par l’extrémité de la file.Il fixe des yeux un Monsieur, qui lui tend un portefeuille, et qui semble dans ses petits souliers.Le Monsieur.– Oh pardon. J’oubliais. (Il sort de l’autre poche intérieure de son veston un deuxième portefeuille et le pose dans le sac.)Un autre plus loin dépose son portefeuille dans le sac.Sa femme.- (le reprenant) Hector, tu oublies la liasse de billets dans ta poche revolver.Le Monsieur.- (se hâtant de les en sortir) Pardon. Où avais-je la tête ?Sa femme.– Il est malhonnête de nature, même avec moi. Il faut sans cesse que je surveille.Plus loin, une femme détache ses boucles d’oreille.La femme.– C’est curieux. Je me sens nue.L’Emile.– C’est nue que vous êtes belle, Madame, non avec ce bikini.La femme éclate de rire.Plus loin. Une femme s’ôte son collier.La femme.- (à tous les Messieurs) Quel courage vous avez tous, face à 5 truands armés. Face à la foule de vos employés ou de vos ouvriers désarmés, vous êtes d’un autre courage.Plus loin. Une femme s’ôtant sa bague.La femme.- (à l’Emile, montrant les dîneurs) Je suis en esprit de leur côté pour des raisons économiques. Mais côté le cœur et côté le cul, je suis de votre côté.Plus loin, une femme un peu forte essaie vainement d’ôter son diamant.L’Emile.– Madame. Quelle brutalité. Vous vous violez ! Il faut lubrifier les parties. Mouille ton doigt, chérie.…. …(tenant le doigt et titrant la dame, à tous) Nous allons dans ce petit endroit, où vous excrétez si dégoûtamment ce que vous dégustez si joliment. Le temps de faire notre petite affaire.Passant devant Russac, Russac jette un regard sur la bague.Russac.– (arrêtant l’Emile, regardant le diamant) Brillant à 32 facettes. Pur parfaitement. Cette dame porte sa fortune à son doigt.L’Emile descend avec la dame, puis remonte presque aussitôt, la bague entre le pouce et l’index.L’Emile.– La jeune fille a été faite femme. Applaudissons l’heureux mari.Il termine la cueillette. Il va à la caisse, tire le tiroir.L’Emile.- (à l’assistance) Une des misères des gens riches, c’est d’être trompés en tout. (Il leur montre le menu) Vous avez vu combien ils vous facturent le petit pois en boîte ? (Il saisit les billets de la caisse) Je vous rembourse. (Il les met dans son sac) (Il va vers la cuisine) La cuisine. Prépare-toi, on prend congé. (Il se dirige vers la porte, Russac le suivant, à tous) Nous laissons une arrière garde derrière la porte. Un seul bruit, elle arrose la baie. (bas, à Caillaux, et à Russac) A trois, vous foncez vers la voiture. Un, deux,.. ... Trois. (fort) La cuisine.Le Nus sort à reculons de la cuisine, court, passe l’entrée à toute vitesse. L’Emile reste, de son pistolet menace la salle. Caillaux est resté derrière lui pour couvrir Emile.Russac.- (qui tient la porte, à haute voix) Francis.L’Emile.- Partez, bon Dieu.Russac et Caillaux sortent. Emile attend un peu, sort à toute vitesse, court sur le trottoir, s’engouffre derrière dans la voiture.L’Emile.- (à Dekker) Sur les chapeaux de roue, reste en deuxième.. .... Boulevard Courcelles… ... Rue Cardinal… ..Ralentis, passe en 3ème, voilà roule retraité.Lorsque la voiture débouche rue Cardinal, un barrage de police, avec chicanes, barre la rue.Dekker.- (criant) Merde.L’Emile.– Au pas. Au Parisien qui flane le nez au vent. Passée la première chicane, tu bouscules tout, tu fonces vers la place ClichyCe que fait Dekker.Dekker.– (l’œil sur le rétroviseur) Derrière, un motard.De la crosse de son pistolet, l’Emile brise la vitre arrière.L’Emile.– Le fou tient à sa Sonnerie aux Morts et à sa médaille posthume. Ta vie est ton seul trésor, tu le gaspilles pour des gens indignes.Lui et Caillaux arrosent le motard. La moto dérape, fait un tête à queue, s’abat, le motard sous elle.Dekker.– (l’œil sur le rétroviseur) Un deuxième motard.L’Emile.– Lance la bagnole. Sois prêt à freiner à mort.…..(Dekker lance la voiture, criant) Freine.Dekker freine à mort. Le motard pour éviter la voiture, braque sur sa droite, sa roue arrière dérape, et se couche sur lui.L’Emile.– (à Caillaux) Rue du Cardinal Mercier. Avenue de Clichy.Dekker.– (l’oeil sur le rétroviseur) Le premier motard.L’Emile.- D’où vient que les petits ont à honneur de défendre le déshonneur des grands. .. Cimetière des Batignolles… ... Rue du Bois des Caures… .. La rue à droite, là.Dekker tourne dans la rue à droite.Dekker.– Merde. Une impasse.Emile.– Fonce. Au fond, tu freines à mort, tu fais demi-tour, tu passes en première, tu allumes tes phares, tu lui présentes ta gueule, tu le charges.Ce qu’il fait. Le motard veut éviter la voiture. Il saute de sa moto, la laisse aller. Leur voiture par dessus les roues de la moto et disparaît.L’Emile.– Voilà. Doucement, à la Parisien le dimanche… .. Rue Burg, à La Paillote, chez Fredo.IV
1La voiture les dépose un à un. Un à un, ils entrent un à un chez Fredo, Dekker va perdre la voiture. L’Emile attend Caillaux devant La Paillote. Dekker arrive, tous deux entrent, passent à l’arrière, dans l’appartement de Fredo, où se trouvent déjà Jean-Baptiste, Caillaux et Russac. Emile pose son sac sur la table, va à Russac, le saisit par les revers de sa veste.L’Emile.- (hurlant, montrant Caillaux) Qu’est-ce qui te prend de crier son prénom ? Qu’est ce que tu crois ? De son prénom, ils vont remonter à son nom, de son nom à celui de Le Nus, du nom de Le Nus, à nos noms à tous ? Tu es un imbécile ou une balance ?Russac se met à genoux, joint les mains, pleure.Russac.– Pardon. J’ai été crétin.L’Emile.– Pas crétin, criminel. Regardez-le : le voilà qui joue sa putain. (Il le pousse, Russac tombe par terre)Jean-Baptiste.–N’en fais pas une histoire. Il ne l’a pas fait exprès.L’Emile.– Quand tu défends quelqu’un, toi, il m’est suspect.Caillaux.- (allant à la table, enjoué) Ce qui a été mal fait a été mal fait : ce n’est pas en criant, qu’on le réparera…Si on oubliait l’escarmouche ? ... Retour du front, on pourrait peut-être fêter la victoire ?L’Emile.- (détendu, riant) Bien sûr.Ils trinquent, et boivent.L’Emile.– Quand on saigne les riches, on saigne Paris. Toute la police, toute la gendarmerie, toute l’armée de notre la mère Patrie sont après nous. Nous attendrons que tous ces mobilisés soient rentrés dans leurs foyers.Il verse de son sac sur la table, un amoncellement de bijoux de toute sorte, bagues, colliers : Nous ferons le partage, rue Bichat. Que chacun prenne une poignée. Le papier me suffit à porter.Chacun prend une poignée de bijoux, qu’il met dans ses poches. Dekker cherche des sandwichs.Puis tous s’installent, mangeant, L’Emile versant le Champagne. buvant.2Le lendemain. Tout le monde fait sa toilette dans les toilettes de l’appartement de Fredo, l’un après l’autre, vidant ses poches sur la console, suspendant ses vêtements, se lavant, se rasant, se peignant, se curant les ongles, brossant ses habits, cirant ses chaussures, se rhabillant, remettant leurs bijoux dans leurs poches. Tous, buvant un dernier verre dans le bar, l’un après l’autre, espaçant leur départ, ils quittent le bar.Rue Bichat, l’appartement d’Yvonne. Sont là tous, l’Emile arrive, le dernier, pose son pistolet et son chargeur dans les corbeilles. Il prend la place en bout de table, les autres tout autour, Yvonne sur une chaise, de côté. Il pose le sac avec les billets, Videz vos poches. Tous vident leurs poches sur la table. L’Emile les inspecte : Vérifiez bien, si vous n’en avez pas oublié.Ils vérifient. Ils montrent leurs mains vides.L’Emile.– Il manque le diamant. Tous fouillent à nouveau leurs poches. Celui que Russac admirait tant.Russac.– (fouillant ses poches) Il a dû se perdre.L’Emile.– Ou on a dû le perdre.Tous fouillent leurs poches, Russac plusieurs fois.Russac.– Est-ce qu’il nous aurait rapporté tellement ? Sous prétexte, qu’il aurait fallu le retailler, le remonter, le receleur nous en aurait proposé combien ? Au mieux 20 % ?Dekker.– Quand il y a des profits, il y a aussi des pertes.L’Emile.-(regarde Russac, prend les billets, les compte) 103 000 F. .. .. Nous sommes 5 : 20 000 pour chacun, 3 000 pour Yvonne qui nous héberge. Des yeux, il demande l’accord de chacun. Tous approuvent. Il donne à chacun sa part. Puis il met les bijoux dans le sac, donne le sac à Le Nus. Tu donneras les bijoux à ton fourgue. Le temps d’un aller et retour à Amsterdam, Le Nus nous en partagera la valeur... ..(à tous) Permission de minuit. .. .. Mettez-vous dans la tête que vous êtes suivis, même si vous ne l’êtes pas. Ne vous retournez pas, faites tout pour perdre vos suivants, même si vous n’en avez pas.Tous.– Entendu. D’accord.Dekker, Caillaux,Russac s’habillent et sortent, l’un après l’autre.Restent L’Emile, Jean-Baptiste, Yvonne. Quand ils sont seuls :L’Emile.– (pointant l’index) Le bellâtre. Il vantait le diamant. Il minimisait sa perte.Le Nus.– Tu te trompes, Russac est innocent. J’en donnerais ma main à couper.L’Emile.– Depuis le temps que tu te trompes, mon pauvre, non seulement tu n’aurais plus de mains, mais tu n’aurais plus de bras. Un silence. Celui qui essaie de voler à mon frère sa fille, est capable de voler aussi un diamant.Yvonne.– Il ne s’est rien passé entre nous, je le jure sur ma tête.L’Emile.- (Yvonne) Tout le monde sait que vous autres jolies femmes, vous avez toutes un peu trop l’envie de plaire. Je ne te fais aucun reproche. … ..(à Le Nus). Ne me dis pas que son comportement avec Yvonne te plaisait.Le Nus.– (se défendant) Je n’ai jamais considéré Yvonne comme ma propriété. Je ne me suis jamais considéré que comme son locataire…(il interroge des yeux Yvonne, qui approuve) … Je ne te l’ai pas dit, j’ai, chez moi, faubourg Saint Martin deux boxers à robe fauve : je les aime, comme jamais je n’aimerai une femme. Quel que soit mon aspect, vieux, fatigué, pas rasé, soûl, en vieux pyjama, en pantoufles trouées, quand ils me voient, ils me fêtent de la même façon. Je suis vieux jeu, j’aime l’exclusivité.L’Emile.– Si Russac ne t’offense pas toi en faisant la cour à Yvonne, il m’offense, moi.Le Nus.– Etre jaloux à la place d’un autre, c’est s’user pour rien.. (se préparant) .. Je vais d’ailleurs de ce pas, faubourg Saint-Martin, les voir. Je soupire après eux, comme ils soupirent après moi.Le Nus s’approche de la porte.L’Emile.– Ton appart est sans doute surveillé.Le Nus.– Il ne l’est pas sans doute, il l’est. Un gus, adossé au mur d’en face, passe son temps à éplucher le journal de la première ligne à la dernière ligne. De taxi en taxi, je l’ai toujours semé. Tranquillise-toi. .. .. A tout à l’heure.Sort Le Nus. L’Emile réfléchit devant la fenêtre, il s’habille. Dans les corbeilles sur le buffet, il choisit un Mauser, une grenade, un chargeur, qu’il met dans ses poches.L’Emile.– A tout à l’heure, Yvonne.Yvonne.– (inquiète) A tout à l’heure, l’Emile.Il sort.3Minuit. L’appartement d’Yvonne. La table est mise. L’Emile est assis en bout de table. Tous sont assis autour, attendent. Arrive, essoufflé, Russac.Russac.– Pardonnez-moi. Elle voulait savoir où j’habitais. J’ai dû la perdre à l’autre bout de Paris.L’Emile fait signe à Yvonne, qui va à la cuisine, cherche la soupe fumante, la pose sur la table, d’une louche sert tout le monde, L’Emile en premier. L’Emile attend que tout le monde soit servi, puis trempe sa cuiller dans son assiette.L’Emile.– Russac, j’aurai besoin de toi cette nuit. Ta culture inutile, je vais te la faire servir.Tous, sauf Russac, regardent l’Emile, sachant très bien.Russac.– (se levant à demi) Tu m’honores, Emile.L’Emile.– Nous allons au Château d’Andrezy. Il contient des tableaux de valeur : je veux n’en emporter que 4, les plus estimés sur le marché.Russac.– Ma culture est enchantée de servir.L’Emile.– Nous partons à dix heures. Dekker, tu prendras le volant.Dekker.– (les yeux sur l’Emile, sachant) Bien.Russac manifeste sa joie aux autres. Les autres, le visage fermé, mangent en silence.La nuit suivante. Onze heures. La forêt d’Andrézy. Dekker, sur un geste de l’Emile, quitte la route, range la traction sur un chemin forestier. Descendent L’Emile, Russac, Dekker. L’Emile va droit devant, les deux autres le suivent. Il arrive à une brèche dans un mur de propriété, le franchit. Puis s’écarte, va à un arbre, ouvre sa braguette, pisse. Russac en fait autant à un arbre à côté. Puis Russac s’écarte de l’arbre, tournant le dos à l’Emile. L’Emile sort son pistolet, va derrière lui, pointe le pistolet à hauteur de sa nuque, tire. De la nuque un flot de sang jaillit, Russac s’abat. L’Emile essuie le sang, qui souille le bas de son pantalon avec des herbes, fait demi-tour, Dekker le suit.Dans la voiture. Dekker ne dit mot.L’Emile.– (en rage) C’est à cause des abus de confiance comme le tien, que tant de malfrats se font balancer. Je vous répugne, moi c’est votre répugnance qui me répugne.L’appartement d’Yvonne. Minuit. Tous sont assis silencieux, l’Emile et Dekker de retour, Le Nus seul absent seul absent. Du dehors Le Nus entre dans la salle à manger. Il entre en imper.Le Nus.– Je suis passé à La Paillote, pour remercier Fredo. Il a trouvé ça sur la console, derrière un rouleau de papier Q.Il sort de sa poche quelque chose et le pose sur la table : le diamant.L’Emile.- (furieux, hurlant) Ce sur quoi vous comptez, les humanistes, c’est que j’assure votre sécurité. Un chef ne peut pas permettre le doute. Mieux vaut une erreur, que l’incertitude.Il se lève, prend la corbeille aux armes, la pose sur la table.L’Emile.– Si vous êtes des hommes, vous allez empoigner ces armes, l’un après l’autre, et y laisser abondamment vos empreintes.Il le fait le premier, Caillaux se lève et tous. Les armes passent de main en main. L’Emile repose la corbeille sur le buffet.4Yvonne, affolée, de la cuisine, apparaît, un panier à salade en main. Du panier à salade, elle montre la cuisine.Yvonne.– Une nuée de flics en bas, gyrophares, et tout et tout.L’Emile va dans la cuisine, regarde la rue, pendant que Le Nus, va à la porte de l’appartement, écoute, l’entrouvre, la referme.Le Nus.– (à l’Emile qui l’avait suivi) Ils montent d’en bas, ils descendent d’en haut, on peut pas s’enfuir par l’escalier.L’Emile va à la fenêtre de la cuisine, regarde le toit en face, enjambe l’appui, s’appuie sur l’appui.Le Nus.– (effrayé) L’Emile. Non. S’il te plaît.L’Emile.– La liberté ou la mort.Les bras levés, les mains en crochet, il vise la gouttière de la maison d’en face, à 5 mètres en contrebas, prend son élan, saute. Le Nus détourne les yeux. Il entend un craquement de gouttière. Il jette les yeux : L’Emile, suspendu à la gouttière, qui s’est pliée mais a tenu, fait un rétablissement, monte un genou, puis l’autre, à quatre pattes va sur le toit, et se cache derrière une cheminée. Le Nus secoue la tête de droite à gauche et de gauche à droite, puis revient dans le salon.A ce moment, un inspecteur, pistolet à la main entre, et des agents armés derrière lui, il trouve les trois et Yvonne assis, désarmés, dans le salon. L’inspecteur fait signe à deux agents de les garder mitraillette au poing, à deux autres de se saisir des deux corbeilles, suivi d’autres il cherche.L’inspecteur.– Où il est ? (Il va à la cuisine, par la fenêtre ouverte, se penche, regarde les murs de part et d’autre de la fenêtre, dessus et dessus, aux agents) Cherchez partout. Dans tout, derrière tout, dessus tout, dessous tout, sous les tapis, dans les tiroirs, ne laissez nulle place où vos yeux ne passent et ne repassent. Il est là, il rigole. (rageur, aux agents) Trouvez-le moi solide ou liquide.Les agents fouillent partout, même là où l’Emile ne peut pas être. Dekker et Caillaux regardent Le Nus : Le Nus, souriant largement, montrant de sa tête la cuisine, fait faire à sa tête comme un envol. Les deux hochent la tête , sourient, faisant : inouï.L’inspecteur.– Qu’est ce qu’ils ont à faire leur sucré, les pourris ? (Il va à Le Nus) Tu vas le dire, où il est ? (Le Nus sourit jusqu’aux oreilles, il lui donne une grêle de coups) Tu vas le dire ?Le Nus et les autres éclatent de rire.La fin de la nuit. L’inspecteur refait l’appartement, les agents cherchent à tous les étages.L’inspecteur.–(dans la cuisine, devant la fenêtre, furieux) Non seulement il vole et fait disparaître des gens, mais encore il se vole et se fait disparaître lui-même.Les quatre sont hilares. Fou furieux, il crie Au poste, les agents les font lever. Linge sale, je vais vous battre, moi. (Il les pousse de la main et de coups de pied, ils pouffent de rire.) Vous viviez d’amour et d’eau fraîche? On va vous travailler, les gars.Les voitures, la fourgonnette, les motos s’en vont. Il ne reste plus en bas que les groupes de badauds.5En haut, l’Emile sort de sa cheminée, à quatre pattes, fait tous les toits, jusqu’au dernier le long du quai Jemmapes, brise la vitre d’une lucarne de grenier, tombe dans une mansarde, dont avec une barre de fer il force la serrure. Sur le palier, de la main il s’époussette, descend l’escalier, sort sur le trottoir du quai Jemmapes, descend l’escalier du métro. On l’en voit ressortir à Belleville, entrer dans une cabine, téléphoner.L’Emile.– Le Bombé ?.. .. J’ai besoin d’une planque.La voix du Bombé.– .. ..Mais d’après ce que je lis dans le journalL’Emile.– N’en crois pas tes yeux, crois-en tes oreilles.Silence.La voix du Bombé.– .. .. Téléphone dans une demi-heure.L’Emile téléphone une demi-heure après d’une autre cabinbe.L’Emile.– Le Bombé ?La voix du Bombé.– J’ai une planque parfaite en attendant. Téléphone dans une demi-heure où Riri travaille.L’Emile téléphone une demi-heure après d’une troisième cabine.L’Emile.– Le Bombé ?La voix du Bombé.– Ta planque, c’est l’atelier d’un peintre à demi clochard. Tu notes ?L’Emile.– Je note.Il lui dit le nom, et l’adresse.L’Emile.– Merci.6Rue des Saussaies. L’Emile attaché par une menotte au radiateur, l’Inspecteur Borniche.L’Emile.– Le peintre s’appelait Jean Pinxit, il habitait dans un garage. (On voit le garage tel qu’il le décrit) C’était à la fois son atelier, avec des toiles adossées tournées contre les parois, chevalet et escabeau ; son bureau, avec table en bois, étagère chargée de livres politiques ; une cuisine avec table en formica, deux escabeaux, réchaud à alcool, deux assiettes, deux verres, deux couverts ; une chambre à coucher, avec deux matelas par terre ; un cabinet de toilette avec cuvette et pot, il fallait chercher l’eau dans la cour, pour aller au WC, il fallait aller au fond du jardin. J’ai vécu là trois semaines une parfaite récollection, à l’écart du siècle.Le garage, en métal, genre conteneur. Jean Pinxit et l’Emile.Jean Pinxit.– Je vous demande de jurer sur votre tête de ne jamais jeter un œil sur une de mes toiles, même celle posée sur le chevalet. Je ne veux pas à avoir à affronter des yeux, des mimiques, des silences, des soupirs, des critiques, des compliments, Dieu sait quoi. Moi en retour, je ne vous questionnerai pas sur vos coups de pinceau Fréquentons-nous hors nos champs de bataille.L’Emile.– Je donne ma parole.L’Emile sort de sa poche de la poche de l’argent.Jean Pinxit.– (en colère) Pas un sou, vous me froisseriez. On m’a dit que vous êtes en rupture de ban, vous avez besoin de vos sous. Avec ce que je gagne, je vis dans l’aisance.Il lui fait les honneurs de son garage.Un soir. Dans le garage, l’Emile couché sur un transat, lisant un livre, une tasse de café sur un escabeau à côté de lui. Entre Jean Pinxit, porteur d’un seau d’eau, de courses, d’un journal, journal qu’il dépose sur l’escabeau, courses qu’il dépose sur la table en formica, seau qu’il dépose tout auprès.Il allume le réchaud, met à chauffer l’huile dans la poêle, lave une salade, râpe des carottes Puis met deux escalopes dans la poêle.L’Emile.- (se levant, montrant le livre qu’il a en main) Dites donc mais c’est une bombe, que vous avez là. Comment pouvez-vous garder ça chez vous ? Ça peut éclater à tout moment. (il lit) Proudhon. Qu’est ce que la propriété ? (il ouvre une page) (lisant ) La propriété, c’est le vol. (levant la tête) Mais si les propriétaires sont des voleurs, les voleurs, en volant les propriétaires, deviennent les justes propriétaires.Jean Pinxit.- (éclatant de rire) En quelque sorte.L’Emile met la table. Jean Pinxit fait la salade de carottes, la salade verte, sert. L’Emile va à l’étagère.L’Emile.- (montrant l’étagère) Il y a chez vous, toute une poudrière. Vous avez de quoi exploser tout le quartier. (montrant un livre : le Manifeste du parti communiste, un autre) Ce Blanqui, 43 années de prison, pour le seul crime de ses opinions, et à 73 ans, il écrit un papier Ni Dieu ni Maître. Il était fou.Jean Pinxit.- (éclatant de rire) Il était fou.Ils s’assiéent, dînent.Le même garage. Le soir, L’Emile lisant. Entre Jean Pinxit avec journal et courses.L’Emile.- Qu’est ce que vous faites toute la journée, on peut savoir ça ?Jean Pinxit.– Je gagne de quoi remplir la marmite, qu’est ce que vous croyez ? .. .. Ne me demandez pas quel est mon gagne-pain, je ne vous le dirai pas. C’est un travail qui est jugé honteux.L’Emile.– Qu’est ce que vous diriez du mien ?Jean Pinxit.– Pourquoi dessiner toujours les contours de tout ? Laissons les choses dans la brume. Un peu de mystère, de Paris, camarade.L’Emile.- (allant à Jean Pinxit, l’embrassant amicalement) Ah. Vous me plaisez, vous.Le même garage. Un soir. Jean Pinxit peignant, l’Emile lisant. Silence.L’Emile.– Vous vendez ? La question est permise ?Jean Pinxit.– Jusqu’à présent, je n’ai pas vendu une seule toile.L’Emile.– Vous exposez ?Jean Pinxit.– Dans la vitrine de mon cordonnier. Lorsque je vais dans son quartier, je fais un détour, pour l’éviter.Un silence.L’Emile.– Vous n’y allez jamais ?Jean Pinxit.– J’avoue. J’ai bien tort, je m’en mords chaque fois les doigts. Ça me met le moral dans le 36ème dessous. Et puis, je rentre chez moi, je fais un rétablissement, je reprends ma brosse, je me remets à peindre, et j’oublie tout… ...Il y a un avantage à ne pas vendre : je ne peins pas pour le marché, je peins ce qui me plaît.L’Emile.– J’ai le droit de vous demander ce qui vous plaît à peindre ?Jean Pinxit.– Je vous demande ce qui vous plaît à faire dans la vie ? Restons dans le civil, Monsieur Emile.L’Emile hoche la tête, en contemplant Jean Pinxit.9Rue des Saussaies. L’Emile attaché par une menotte à un radiateur, l’Inspecteur Borniche.L’Emile.– .. ..Un jour, Le Bombé m’a fait savoir, qu’un truand, qui avait partagé la cellule de Caillaux, et que Caillaux me recommandait, voulait me voir. C’est là que vous intervenez dans mon existence.L’Inspecteur Borniche.– (lisant) Pardon, Vous vous êtes livré, en temps à quelques activités.… ...Vous faisiez le mal si bien, que vous avez été assiégé de propositions malhonnêtes. Nous avons inscrit pour cette époque, à votre actif, 5 affaires, qui sont très visiblement signées de votre griffe.L’Emile.– Encore vous faut-il prouver que cette griffe n’est pas un faux.Un silence. L’Inspecteur Borniche fait un geste des mains, qui dit qu’il ne le peut pas.L’Emile.– Donc, je fais connaissance, de cette balance de Robillard. Si je attrape un jour ce ver, je le scie en tronçons avec une scie à métaux. De temps en temps je ferai une pause, je fumerai une cigarette, je jouirai du spectacle.V
1Dans l’arrière salle d’un bistrot, Robillard, soigné, élégant, sur une banquette, attend l’Emile. L’Emile entre, fait le tour, main dans la poche, les yeux de tous côtés, finit par s’asseoir en face de Robillard. Robillard ôte sa veste, avec un couteau, découd l’épaulette, sort un papier plié, le tend à l’Emile.L’Emile le déplie c’est une lettre, qu’il lit.
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Mon cher Emile, L’ami que je te recommande est sûre, très sûre même. Je l’ai juger, tu peux avoir confiance. C’est
un farouche libertaire. Il a donné méchamment du poing et du pied contre
la chiourme et la garde-chiourme. Il va être libérer. Il désire qu’une chose, c’est t’aider en
tout. Attention au Normand, ça fait plusieurs fois qu’il est extrait
de sa cellule.. Je t’embrasse. Francis
Caillaux
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L’Emile.– (lui tendant la main) Sur foi de Caillaux, je te fais foi.Robillard.– C’est un honneur pour Robillard d’obliger L’Emile. Argent, armes, voiture, planque, je peux tout t’ avoir.L’Emile.– J’aimerais une brique, un pistolet Mauser, un chargeur, une grenade française, une planque à la campagne.Robillard.– Tu auras tout. Donne-moi huit jours.L’Emile.– Je te contacte dans huit jours. ... Pars le premier.Robillard sort. L’Emile attend un peu, surveille l’intérieur du bistrot, par la baie la rue, se lève et sort par derrière.2Huit jours après. Robillard attend dans une traction-avant noire. Arrive l’Emile, qui monte à l’avant. Robillard démarre, sort de Paris, prend l’autoroute de l’Ouest, l’Emile fait signe de s’arrêter sur une aire.Robillard.- (lui donne l’argent, le pistolet, le chargeur, la grenade ; Emile charge le pistolet, met le tout dans sa poche) Nous allons à l’Auberge de la Mère Odue, près d’Evreux, dont le propriétaire, Mr. Grignaud, accepte d’héberger un ami, qui a besoin de calme.L’Emile.– On s’arrête en route. Il faut que je m’achète des effets et une valise.Ils reprennent la route.3L’Auberge de la Mère Odue, qui, à l’avant, fait aussi station d’essence. Robillard s’arrête le long de l’Auberge. Tous deux descendent, Mr Grignaud sort, Robillard présente l’Emile. Ils disparaissent dans l’Auberge. L’Auberge est déserte de tout client. Inscription au comptoir, montée dans la chambre, où l’Emile dépose sa valise, descente, l’Emile raccompagne Robillard à la voiture, le serre dans ses bras : Je te revaudrai ça. Robillard s’en va. L’Emile fait le tour des lieux.Il entend s’arrêter une voiture à la pompe. Il sort sur le pas de la porte, la main dans ses poches de droite. D’une belle Delahaye, un jeune homme élégant, genre cadre descend. La patronne sert d’essence. Echange entre le jeune cadre et la patronne. La patronne, de la main, indique au jeune cadre, la façon de se garer dans le parking de l’Auberge, derrière l’Auberge.L’Emile entre, sort de l’Auberge à l’arrière sur le jardin, d’où il voit le parking de l’Auberge. Il avance dans le jardin, saisit une corbeille, et cueille des fraises, tout en surveillant la Delahaye.Du devant la Delahaye sortent le jeune cadre, une jeune femme, de l’arrière, une autre jeune homme. Le jeune cadre, du coffre de la voiture sort une valise, l’autre jeune homme une autre. Tous trois, accueillis par la patronne disparaissent dans l’auberge.L’Emile va dans la cuisine, où s’affairent le patron et un cuisinier, pose les fraises à côté de l’évier. Par la porte ouverte de la cuisine, il voit descendre de l’étage la patronne et ses trois clients. Les trois clients s’assiéent à une table du restaurant, dans la ligne de mire de l’Emile. La jeune femme s’assied face à la cuisine, le jeune cadre dos à la cuisine, le jeune homme, de profil. La patronne leur donne les menus, qu’ils consultent, revient à la cuisine. L’Emile, à une table de la cuisine, met trois couverts. Il se réserve la place, d’où en enfilade, il voit la table des trois clients.La patronne va aux trois clients, ils commandent, la patronne note, revient, donne la note à son mari, qui la consulte, la donne au cuisinier.La patronne, prenant au passage dans le présentoir, une bouteille de St Emilion, va à la tablée, ouvre la bouteille, les sert, revient. De même, prenant au passage une autre bouteille de St Emilion, elle la pose sur la table devant l’Emile, l’ouvre. L’Emile verse dans leurs trois verres. Les trois, là-bas, et l’Emile dégustent leur vin d’un même geste.A un moment, le jeune cadre se lève, va au piana, joue un blues. Puis il détache une trompette, l’embouche et souffle : A la soupe. L’Emile fronce le sourcil. Les mains dans les poches, de ses yeux en oblique, il ne quitte pas la salle.Quand les plats sont prêts, la patronne va servir les trois clients, le jeune cadre se rassied. A la cuisine, le patron s’assied à la table d’Emile, la patronne les sert tous trois, s’assied à son tour.Au dessert, le jeune cadre se lève, va vers la cuisine. L’Emile met ses mains dans les poches de sa veste, tourne la tête de profil, ne le quitte pas des yeux.Le jeune cadre.– Pardonnez-moi de vous importuner, est-ce que je peux téléphoner à Deauville ?La patronne.– Bien sûr. (Elle va au téléphone mural derrière L’Emile) Quel numéro demandez-vous ?Le jeune cadre.– Le 432.La patronne décroche, demande le 432Le jeune cadre retourne à sa place. L’Emile sort ses mains de ses poches, et mange.Au bout d’un moment, le téléphone sonne. Le jeune cadre se lève, revient. L’Emile remet ses mains dans ses poches.La patronne.- (au téléphone) Elle dit que ce n° n’existe pas.Le jeune cadre.– Elle plaisante. Insistez, dites que c’est urgent.La patronne insiste, raccroche. Le jeune cadre s’adosse au montant de la porte, attend. Le téléphone sonne.La patronne.- (au téléphone, au jeune cadre) La standardiste s’était trompée de numéro. Vous avez le 432.Elle passe le téléphone au jeune cadre.Le jeune cadre.– Allo. .. ..La Clinique des Roses ? Le Docteur André. J’ai un peu de retard Je suis sur la route de Deauville. Je n’arriverai pas avant 1 heure et demie… ...Prenez note : pour le 6, le primo-tuberculeux, continuez la streptomycine.On entend à l’autre bout une voix étonnée, inaudible.Le jeune cadre.– .. Que voulez-vous. .. ..Pour le 27, attendez ma venue : que le labo ait fini, pour mon arrivée, les analyses que j’ai demandées…(L’Emile sort ses mains de ses poches, et mange) .. Pour le 13, commencez à lui administrer la morphine. (On entend à l’autre bout une voix forte, distincte : Le cimetière.) Le cimetière. C’est notre destination à tous, ma belle.Il repose le téléphone, avec rapidité, va à l’Emile, entoure ses bras et son torse avec force, le soulève de sa chaise, crie : Gillard, les menottes.Le jeune homme bondit de la table, sortant ses menottes de sa poche, accourt, avec violence, met les menottes aux mains de L’Emile, Le jeune cadre Fais-lui les poches. Le jeune homme sort des poches de l’Emile le pistolet et la grenade. Le jeune cadre lâche l’Emile.L’Emile.- Mes compliments, Inspecteur.Le jeune cadre.- (à l’Emile) Pour vous faire compliment à mon tour.Il lui montre comme il est pris de tremblements, se tourne et montre son pantalon souillé.Le jeune cadre.– J’ai foiré.L’Emile.– Mais vous avez réussi… ... Patron, trois cognacs, pour remettre tout le monde de ses émotions.Le patron, stupéfait, reprend ses esprits et les sert.Le jeune homme va à la porte d’entrée, sort de sa poche un sifflet, siffle à tue-tête. On entend sirènes et pneus hurlants.4Sur le trajet, L’Emile, derrière entre le jeune homme et l’Inspecteur Borniche.L’Emile.—Expliquez-moi Robillard.L’Inspecteur Borniche.– Robillard est un petit truand, qui avait été arrêté, pour un casse au Havre. Il était menacé de deux ans de prison. Or il a une femme gravement malade. Je lui ai mis le marché en main : s’il nous aidait, le juge lui donnerait un non-lieu, il toucherait la prime promise pour votre arrestation. Ainsi, il soignerait et sauverait sa femme. Je lui ai donné 24 heures de réflexion, il a accepté. Je l’ai fait enfermer dans la prison dans une cellule à côté de Caillaux, et il a fait son libertaire. .. ..Votre forteresse était imprenable, la police ne pouvait avoir raison de vous, qu’en ayant des intelligences dans la place. Je sais que ce sont des précédés de basse police. Mais la police n’a pas le choix… … Il n’y a pas lieu d’en être fier.5La prison de la Santé. La nuit. Dans sa cellule, l’Emile dort. Endormi, soudain, dans son sommeil il hurle.La scène rêvée est vue. L’Emile va au-devant de Russac, debout, tendant les bras.L’Emile.– Russac, je t’avais accusé à tort. Tu n’avais pas volé le diamant. Je t’en prie, renouons. .. Je t’en supplie, ne m’oppose pas ce visage de bois. Pourquoi ton visage évite-t-il le mien ? Tes yeux sont de glace, je t’en prie, réchauffe-les. Russac.Il s’avance vers Russac, Russac tombe en avant d’une pièce, L’Emile voit la nuque de Russavc pleine de sang, il crie..L’Emile.- Russac. Qui t’a fait ça ?Il se réveille, se dresse, hébété.6Rue des Saussaies. L’Emile attaché à un radiateur par une menotte, l’Inspecteur Borniche.L’Inspecteur Borniche.- (lisant dans ses dossier, tournant les pages au fur et à mesure) : 80ème casse : La Banque Régionale d’escompte et de dépôt de Champigny. (Il jette des yeux sur l’Emile, qui ne dit mot) 81ème : Le Garage Municipal de Boulogne-Billancourt, (Il jette des yeux sur l’Emile, qui ne dit mot) 82ème : Les Etablissements Salavin, (Il jette des yeux sur l’Emile, qui ne dit mot) 83ème : La Sécurité Sociale de Neuilly, Il jette des yeux sur l’Emile, qui ne dit mot) 85ème et dernier recensé : Les Allocations Familiales route d’Etampes, (Il jette des yeux sur l’Emile, qui ne dit mot). Vous êtes accusé, lors de ces casses, de 12 assassinats de convoyeurs, caissiers, guichetiers, directeur de banque. Vous avouez ?L’Emile.– Je n’ai jamais balancé personne, Inspecteur, jugez si je me balancerai moi-même.7La prison de la Santé. La nuit. Dans sa cellule, l’Emile dort. Soudain, dans son sommeil il hurle.La scène rêvée est vue. La forêt d’Andrézy. L’Emile est devant Russac, qui ferme sa braguette. On voit derrière Russac, l’Emile, qui quitte son arbre, se rebraguette, prend son pistolet dans sa poche.L’Emile.– Russac, attention. Ne lui tourne pas le dos. Ton assassin sort son pistolet de la poche. Tourne-toi, présente-toi de face. Si tes yeux se plantent dans les siens, il n’osera pas. Russac. Fais demi-tour avant qu’il soit trop tard. Russac, il approche son pistolet de la nuque. Russac, malheureux. (criant) Russac. (on entend un coup de feu)Il se réveille, se dresse, hébété.8Rue des Saussaies. L’Inspecteur Borniche. Entre l’Emile, menottes aux mains, encadré.L’Emile.– Ils m’ont condamné à mort deux fois. S’ils échouent la première fois, ils réussiront la deuxième…(L’inspecteur Borniche, apitoyé) ...N’ayez pas de remords à mon sujet, j’ai moi aussi commis une mauvaise action, qui me hante. .. ..(se retournant avant de sortir) Ce qui est injuste dans l’affaire, c’est que vous, homme honnête, vous avez tout pour attraper cancer, diabète, toutes les maladies sociales que vous voudrez, et mourir de mille morts, tandis que moi, criminel, je finis en pleine santé, dans un souffle. C’est tout de même fort de café, avouez.Il rit, laissant l’Inspecteur Borniche pensif.9Dans la salle, d’où de la porte ouverte, on voit l’échafaud. L’Emile, à qui le bourreau a préparé le cou se lève.Le juge.– L’Inspecteur Borniche me dit de vous dire adieu de sa part.L’Emile.– Soyez assez gentil pour lui dire de ma part .. .. au revoir.Il se tourne une dernière fois.L’Emilie.- La société pourrie peut être contente de ses crétins d’honnêtes serviteurs.Il va vers la guillotine.Le jour suivant l’Emile est enterré dans le cimetière de Thiais.