La Commune

 

 

1

 

Paris. Jeunes bourgeois, des gardes nationaux du poste de l'Hôtel de Ville.

Jeune bourgeois.- Peuple de Paris, vous demandez au peuple allemand, d'unir ses forces aux vôtres, pour exiger de vos gouvernements qu'ils fassent la paix.. ...Voulez-vous rester les miséreux et les obscurs que vous êtes ?.. .. De Sedan, où il est, Napoléon le 3, sur les traces de Napoléon le 1, de sa puissante armée, va repousser d'une poussée formidable le Prussien envahisseur hors de nos frontières, dans l'élan conquérir toute l'Europe. Ce que l'Empereur conquiert, est-ce que le peuple ne le conquiert pas avec lui ? Que voulez-vous être, un géant français magnifié par la guerre, ou un nain rapetissé par la paix ? Que vaut-il mieux, être les premiers en Europe avec votre Empereur, ou dans vos quartiers être ce que vous êtes, les derniers des derniers ? Valmy a été le prélude à la première invasion, que Sedan soit le prélude à la deuxième. (essayant de les entraîner à crier avec lui) Vive l'Empereur.

 

Paraît un vendeur de journaux.

Un vendeur de journaux.-(vendant le Cri du Peuple) L'Empereur a capitulé. Sedan s'est rendu. Demandez le Cri du Peuple.

 

Un fonctionnaire colle une affiche. Tous s'y réunissent.

Un garde national.- (lisant l'affiche)

 

Assemblée Nationale.

 

A la nation.

L'Empereur Napoléon III, après une bataille acharnée,

a fait reddition à l'ennemi de la place de Sedan, et s'est constitué prisonnier.

 

Le vendeur de journaux.-L'Empereur a capitulé, avec lui, le Ministre de la Guerre le général Leboeuf, 39 généraux, 100 000 soldats, 10 000 chevaux, 600 canons. Demandez le Cri du peuple.

1° garde national.- 100 000, qui se rendent d'un coup. Belle discipline.

 

2° garde national.- 39 généraux. Qui se rendent en paquet. Belle stratégie.

3° garde national.- Leboeuf aux belles cornes a tourné en tête de veau sauce vinaigrette.

 

1° garde national.- (aux jeunes bourgeois) Ceux-là, qui rêvaient d'en découdre avec le Prussien, sont les premiers à tomber en loques.

Un Parisien.- (suivis par des gamins; frappant du tambour, chantant)

V'là le sire de Fisch-ton-camp

Qui s'en va-t-en guerre

Deux temps, trois mouvements

Sens devant derrière

V'là le sire de Fisch-ton-camp

Qui s'en va-t-en guerre

Sortent les jeunes bourgeois.

 

 

Nouvelle affiche.

Un garde national.- (la lisant)

Assemblée nationale.

 

A la nation.

Sur proposition de Jules Favre, chef de l'opposition,

l'Assemblée Nationale déchoit l'Empereur Napoléon III de sa souveraineté .

 

Le garde national.- Et maintenant ? A l'Assemblée.

Ils sortent, en courant.

 

 

Palais Bourbon. L'Assemblée, en tumulte. Les gardes nationaux, bousculant les zouaves, occupent les tribunes. Jules Favre monte à la tribune. Le Président frappe de son marteau. Le silence se fait.

Jules Favre.- L''opposition, Messieurs les Députés, propose que la nation élise une Assemblée Constituante, qui statuera sur une nouvelle constitution française, qui décidera quel régime gouvernera la France désormais.

Un garde national.- (fort) C'est tout statué. La République.

Les gardes nationaux.- (levant la main, comme s'ils votaient) La République.

Huées dans les rangs de l'Assemblée.

Jules Favre.- Ce n'est pas le ruisseau qui choisira le régime qui gouvernera la France, c'est l'Assemblée élue par la nation. Gardes, évacuez les tribunes.

Les gardes évacuent les tribunes. Tumulte.

 

 

Devant l'Hôtel de Ville, groupes de gardes nationaux. Paraît un vendeur de journaux.

Un vendeur de journaux.-(vendant le Cri du Peuple) Metz s'est rendu, Bazaine s'est constitué prisonnier. Demandez le cri du Peuple.

Un colleur d'affiches, colle une affiche.

Un garde national.-(lisant l'affiche) (fort)

Au peuple français.

 

Le Gouvernement vient d'apprendre la douloureuse nouvelle de la reddition de Metz.

Le Maréchal Bazaine et son armée ont dû se rendre après d'héroïques efforts.

Pleine de reconnaissance pour les courageux soldats qui ont combattu pied à pied pour la Patrie,

la Ville de Paris voudra être digne d'eux.

 

Le vendeur de journaux.- (fort) A Metz se sont rendus 3 maréchaux, 6 000 officiers, 180 000 soldats, 6 000 canons, 300 000 fusils, 3 millions d'obus, 23 millions de cartouches.

Un garde national.- 3 maréchaux, 6000 officiers, 180 000 soldats. Mais qu'est ce que c'est que ces maréchaux qui s'enferment dans des places ? Ne savent-ils pas que ce qui fait fort le Prussien, ce sont ses canons ? Ne cherchez plus. Coucou, c'est nous. On est tous là, groupés. Vous pouvez faire sur nous des cartons. Prenez votre temps. Pointez, visez, tirez. Vous ne pouvez pas nous manquer…Comme un bourgeois peureux, le maréchal se claquemure dans la place, verrouille les portes, guette tremblant derrière les volets fermés… ..Ces militaires de carrière, ils ne savent pas que le fort du Français, c'est le chassepot, qui tire plus vite que le fusil du Prussien ? Que le terrain du fusil, c'est le champ de bataille, le corps à corps ? Si c'est ce qu'ils ont appris à l'Ecole de Guerre, est-ce qu'il n'aurait pas mieux valu, qu'ils aient été laissés à l'école civile du bon sens?

Approbations.

 

D'autres affiches. Ouvriers et gardes nationaux vont d'une affiche à l'autre, l'un ou l'autre la lisant à voix haute.

1ère affiche.- Verdun, Amiens ont capitulé.

2ème affiche.- Rouen, Phalsbourg, Toul ont capitulé.

3ème affiche.- Sur la Marne, nos troupes ont été contraintes de battre en retraite.

4éme affiche.- L'ennemi a force l'armée de la Loire a été de se replier.

5éme affiche.- Les Prussiens assiègent Strasbourg. (commentant) Comme les Prussiens aiment Strasbourg d'un amour ravageur. Ils la canonnent jour et nuit.

8éme affiche.- Les Prussiens occupent Strasbourg en ruines de ses maisons et de ses habitants.

Le 1° garde national.- (levant le poing) Généraux bricoleurs. Désordre meurtrier. Pagaille criminelle.

Le 2° garde national.- .. .. Officier de métier, c'est devenu fonctionnaire. Logement de fonction, mess d'officier, ordonnance pour cirer ses chaussures, c'est assuré contre les accidents du travail, ça fait valoir ses droits à leur retraite… ...Les officiers sont faits pour tuer et être tués, c'est fini tout ça, c'est fait pour faire tuer et faire être tués les civils. De la guerre, qui seul en réchappe ? Le général. Où sont les Alexandre et les César, qui se battaient à la tête de leurs troupes.

 

Et soudain, on entend les canons.

Le garde national.- (montrant du doigt l'Est de Paris) Les Prussiens.

De l'Est Parisien, arrivent des familles chargées de bagages. On entend les canons prussiens au loin.

 

 

Le Comité Central de la Fédération de la Garde Nationale des 20 arrondissements de Paris se porte devant l'Hôtel de Ville, gardé par les Chouans au Cœur Sacré de Jésus, et les Zouaves pontificaux.

Ferré.- Le Comité Central de la Fédération des Gardes Nationaux des 20 arrondissements de Paris demande à parler au général Trochu.

Un officier se présente sur la terrasse.

Ferré.- Le Comité Central demande au général Trochu ce qu'il fait pour défendre Paris contre les Prussiens.

L'officier.- (montrant la troupe qui revient de la sortie) Le général Trochu a commandé une sortie vers Châtillon.

Rentrent des soldats, épuisés, de Châtillon, portant des blessés, tirant des charrettes chargés de soldats morts.

Un soldat.- (découragé à Ferré) On était en position de force, le capitaine a sonné la retraite.

L'officier.- Le général Trochu fait savoir, au Comité Central de la Garde Nationale, que la campagne de Paris obéit à un plan d'ensemble, que ce plan d'ensemble relève du secret militaire.

 

 

Un autre jour. On entend les canons prussiens au loin. Le Comité Central de la Fédération de la Garde Nationale des 20 arrondissements de Paris se porte devant l'Hôtel de Ville, gardé par les Chouans au Cœur Sacré de Jésus, et les Zouaves pontificaux.

Ferré.- (vivement) Le Comité Central de la Fédération des Gardes Nationaux des 20 arrondissements de Paris demande à parler au général Trochu.

Un officier se présente sur la terrasse.

Ferré.- Le Comité Central demande au général Trochu ce que cache cette inertie. Il ne cesse d'ordonner contre les Prussiens de petites sorties. Pourquoi n'ordonne-t-il pas une sortie en masse ?

L'officier indique au loin des soldats.Rentrent des soldats, de la Malmaison, épuisés, portant des blessés, tirant des charrettes chargés de soldats morts.

Un soldat.- (à Ferré) Ils ont sonné la retraite. On gagnait. C'est désespérant.

L'officier.- Le général Trochu rappelle au Comité Central, que ce que la tactique perd en détail, la stratégie le gagne en gros, que la défense de Paris obéit à un plan d'ensemble, qui relève du secret militaire.

Ferré.- Le député Jules Favre, chef de l'opposition, a été aperçu se dirigeant vers les lignes prussiennes.

L'officier.- Le député Jules Favre a dit que la France ne cèdera pas un pouce de son territoire, pas une pierre de ses forteresses, comme le général Trochu a dit que le gouverneur de Paris ne capitulera pas… ...Le général Trochu informe le Comité Central qu'il défèrera en conseil de guerre les citoyens qui incriminent les généraux d'impéritie et de trahison.

L'officier se retire.

Un Parisien.- (en même temps qu'il tape sur un tambour, chantant)

Savez-vous l' plan de Trochu

Plan plan

Mon Dieu quel beau plan

Grâce au plan de Trochu

Rien n'est fichu.

 

Le Comité Central sort en tumulte.

 

 

 

Hôtel de Ville. On entend les canons prussiens au loin. Trochu et les maires d'arrondissement.

Général Trochu.- (aux maires) Messieurs les Maires des arrondissements de Paris, je vous ai convoqués, parce qu'en tant qu'élus, c'est à vous de raisonner la population. Toute l'Allemagne assiège Paris : Royaume de Prusse, Confédération de l'Allemagne du Nord, Royaume de Bavière, Grand Duché de bade, Royaume de Wurtemberg. 1 200 000 Allemands s'opposent à 900 000 Français. Résister est une pure folie. La guerre est perdue. Il faut que la population se plie à l'idée.

Ferré.- La guerre, pour vous, est une affaire de balance ? La partie qui a le plus de masse et de poids est celle qui vaincra l'autre ? Il ne vous viendrait pas à l'esprit que la qualité pourrait vaincre la quantité ? Qu'un Français patriote pourrait vaincre 3 Prussiens pillards ?

Général Trochu.- A quoi bon des massacres ?L'histoire est faire de défaites et de victoires successives. Réservons-nous pour la prochaine guerre ce sera notre guerre de revanche.

Ferré.- Ne comptez pas sur les maires de Paris, pour annoncer au peuple de Paris, que le Gouverneur de Paris parle de capituler.

Général Trochu.- Ne comptez pas sur moi non plus. .. ..J'en ai assez de donner au public des représentations militaires, afin d'essayer de le raisonner. Je démissionne.

Un maire.- Que disait le général Trochu ? Que le gouverneur de Paris ne capitulera pas. Pour ne pas tenir parole que fait-il ? Il démissionne. Il ne capitulera pas, parce qu'il aura démissionné. Nos compliments pour sa conception de l'honneur.

Ferré et le Comite Central se retirent, parfaitement dégoûtés.

Un Parisien.-

Choir pour choir

Il a chu Trochu

Trochu a trop chu.

 

 

 

Sur la Place de l'Hôtel de Ville.

Un autre Fédéré.- (vers les lignes prussiennes) Prussiens, garçons d'écurie, langue faite pour hurler aux chevaux et aux chiens, Tonitruant, vociférant, vous déchirez l'air de vos vocables aux arêtes vives et coupantes. Je vous hais.

Un troisième fédéré.-…(Vers les lignes prussiennes) ..De vos bas quartiers, tourbes, sables, marais de Prusse Orientale, vous descendez, en hordes, piller et casser les beaux quartiers de l'Europe. Bandits.

Un fonctionnaire paraît sur la terrasse, suspend un écriteau :

 

Election de l'Assemblée Nationale Constituante.

Les bureaux électoraux sont ouverts.

 

Les gardes nationaux forment la file devant le bureau électoral.

 


 

 

2

 

 

Croisset. Maison de Flaubert. Son gueuloir.

Flaubert.- (agenouillé vers Paris, joignant les mains) S'il vous plaît, Assemblée Nationale Constituante, donnez-nous un roi. Aux rois couronnés, sacrés, oints, le pays entier portait foi et hommage. Les rois se succédaient de père en fils, faisaient du pays une seule tête. Ces soleils éclairaient et chauffaient toute la nation jusqu'à ses confins. Ces lustres étincelants du milieu de la salle, illuminaient le pays jusqu'au moindre recoin. Que nous gouverne à nouveau cette noblesse, pour qui travailler était une déchéance. Pour ces princes, les artistes étaient des princes. .. .. Sous une République, ne régne que l'utilité vulgaire. Plus de nobles sujets, plus de sujets du tout. Martyrs d'eux-mêmes, le supplice de l'artiste est la page blanche. Dérision cruelle, il ne reste plus à l'artiste qu'à écrire sur son impuissance. Un roi, par pitié. Donnez-nous un roi.

 

 

 

Assemblée Nationale. (On entend les canons prussiens au loin). Dans les tribunes du public, des gardes nationaux.

Le Président.- J'ai l'honneur d'ouvrir la 1ère session de l'Assemblée Nationale Constituante.

Entrent les députés, siéger à leur place.

Le Président.-645 sièges ont été pourvus. Ont été élus : - 400 monarchistes (qui se lèvent, et puis s'assiéent) - 30 bonapartistes (qui se lèvent et puis s'assiéent) - 200 républicains (qui se lèvent et puis s'assiéent)- 15 divers droite (qui se lèvent et puis s'assiéent). Après entente entre les partis, Adolphe Thiers est nommé chef de l'exécutif.

Adolphe Thiers monte à la tribune.

Adolphe Thiers.- Les 400 députés monarchistes majoritaires demandent à créer une commission, qui décidera qui de la famille royale des Bourbons, ou de la famille royale des D'Orléans gouvernera le pays. Il est donné droit à leur demande.

Des tribunes du public.

1° garde national.- (fort) On a fait son sort à Louis XVI en 1793, on a fait son sort à Charles X en 1830, on a fait son sort à Louis-Philippe en 1848, et on a droit à une resucée de rois.

2° garde national.- Nous avons beau décapiter les cent têtes de l'hydre despotique , elle ne finissent pas de repousser.

1° garde national.- Ces petits Thiers et bourgeois consorts qui entrent sans un sou en politique, et en sortent millionnaires, adorent cacher leurs trafics et leurs turpitudes sous un manteau de sacre. Avoir un maître oint donne droit à ces domestiques de piller la vaisselle.

Le Président.- (tapant frénétiquement du marteau) Si les tribunes ne cessent pas d'intervenir, je les ferai évacuer manu militari.

Les tribunes se taisent. Thiers redescend à son banc.

 

Un huissier va auprès du Président, lui apporter une feuille.

Le Président.- Le Comité Central de la garde nationale de Paris demande à être reçu par l'Assemblée. Qu'il soit donné droit à leur demande.

Entre le Comité Central.

Le Président.-L'Assemblée vous écoute.

Ferré.- Le Comité Central vient d'apprendre que la majorité monarchiste de l'Assemblée a créé une commission, qui décidera qui de la famille de Bourbon ou de la famille de D'Orléans gouvernera le pays.

Le Président.- C'est exact.

Ferré.- En réponse à cette quatrième restauration, le Comité Central décrète, qu'il sera procédé à Paris à l'élection d'une Commune de Paris, qui instituera à Paris la République.

Thiers, levant la main, monte à la tribune.

Thiers.- Le chef du pouvoir exécutif informe le Comité National, que l'Assemblée Nationale Constituante est seule habilitée à choisir le système politique qui gouvernera la France. Il déclare d'ores et déjà que l'élection d'une Commune, qui établirait la République à Paris, est illégale. Il considèrera cette Commune Républicaine, si elle venait à être élue, comme rebelle.

Ferré.- Le Comité National prend acte de la réponse du Chef de l'exécutif.

Il se retire.

Thiers.- La séance est levée. Monsieur Favre, voulez-vous me rejoindre.

Les députés sortent.

 

Jules Favre rejoint Thiers. Assemblée Nationale. Le bureau de Thiers. Entrent Thiers et Jules Favre.

Thiers.- .. (à Favre) Favre, allez trouver Bismarck… ... Lorsque le père de famille est loin de sa famille, le fils effronté, fier de sa jeune force, frappe la table du poing, lève la main contre la mère impuissante. Il faut de toute urgence que le père rentre à la maison, pour que l'ordre règne à nouveau dans la famille… ...Demandez à Bismarck, qu'il accepte de nous renvoyer nos soldats prisonniers, afin qu'ils nous aident à rétablir l'ordre. Troc pour troc, dites-lui qu'en échange, nous signerons la paix, aux conditions qu'il voudra. Pressez-vous. Si la Commune s'avisait à engager les hostilités aujourd'hui, nous serions perdus… .. Partez sans perdre une minute.

Favre et Thiers sortent.

 

 

 

Place de l'Hôtel de Ville. On entend les canons prussiens au loin.

Une grande affiche :

Election de la Commune de Paris.

 

Sur la place, foule d'homme et de femmes.

Sous la surveillance du Comité Central, les employés finissent d'établir les listes des élus des 20 arrondissements de Paris.

Le 1° fédéré. (dans l'attente) (à part)- Thiers a transféré L'Assemblée Nationale à Versailles. Sans gouvernants, qu'est ce qu'on va devenir ?

Le 2° fédéré.- Qu'est ce qui est le plus grave à manquer dans une pyramide ? Le sommet ou la base ?

Le 1° fédéré.-La base, bien sûr.

Le 2° fédéré.- Qu'est ce qui est le plus facile à faire, d'un homme politique un couvreur, ou d'un couvreur un homme politique ? Un inspecteur primaire d'un instituteur, ou un instituteur d'un inspecteur primaire ? Un inspecteur ne sait qu'inspecter, un instituteur, en plus d'inspecter, sait enseigner. Un homme politique n'a que sa langue, le couvreur en plus de sa langue, sait couvrir les toits. (montrant l'affiche) C'est le couvreur, qui aujourd'hui est élu.

Paraît sur la terrasse, le Comité central.

Son Président- (d'une voix forte, à tous) Mes amis, la Commune est élue.

Paraissent les élus de la Commune, avec à leur tête Ferré.

Le Président du Comité central.-(d'une voix forte) Camarades, la tâche que s'était fixée votre Comité Central, élire la Commune de Paris, est accomplie. L'enfant est né viable. Nous n'avons été qu'un régent : tout le pouvoir est désormais à l'enfant roi. Vive la Commune libre.

La foule.- (enthousiaste) Vive la Commune libre.

Ferré.- (à la foule) Paris m'a honoré en m'élisant membre de la Commune, la Commune m'a honoré, en m'élisant son Président. J'essaierai d'honorer Paris.

Applaudissements.

 

Un garde national apporte deux dépêches au Président de la Commune. Il ouvre la première, lit en silence, puis s'adresse à la foule.

Ferré.- Citoyens, Adolphe Thiers, chef du pouvoir exécutif, a signé à Francfort le traité de paix entre la France et l'Allemagne. La France abandonne l'Alsace et la Lorraine, qui sont cédées à l'Allemagne, à perpétuité en toute souveraineté et propriété, s'engage à verser une indemnité de guerre de 5 milliards de francs, dont le versement conditionnera l'évacuation des troupes d'occupation. Les députés alsaciens et lorrains ont signé une protestation, ils ont démissionné.

La canonnade prussienne s'arrête de tonner.

Une femme.- Ils ont arrêté de canonner.

Un 1° ouvrier.- (avec force) Paris avait tout accepté, le froid, la faim, sauf la capitulation.

Ferré.- (à la foule) La patrie, qu'est ce que ces bourgeois en ont à faire ? Les bourgeois ont coupé la France en parcelles, dont chacun se croit propriétaire : c'est cette parcelle, qui est sa patrie : ils réduisent leur petite âme à leur petit bien. Ce qu'ils ne savent pas, c'est qu'ils s'illusionnent : en deux générations leurs soit disantes propriétés bourgeoises auront passé à d'autres bourgeois. La France, les riches ne l'ont qu'en location, le peuple l'a en propriété. La France n'est une patrie que pour le peuple. Vive votre France.

La foule.- (enthousiaste) Vive notre France.

Ferré.- (aux élus de la Commune) Au travail.

Ils entrent dans l'Hôtel de Ville. La foule très gaie, se disperse.

 


 

 

3

 

 

Hôtel de Ville. La Commune en séance. Le greffier lisant.

Le greffier.- (lisant) La Commune procédant du peuple, voici les premières mesures qu'au nom du peuple, les membres de la Commune entendent décréter : Article 1. La République est instituée à Paris. Les élus de la Commune se lèvent et observent une minute de silence. Article 2. La Commune n'engagera pas contre Versailles les hostilités. Elle refuse de déclencher la guerre civile.

Tolain.- (se levant vivement, vibrant) Objection, permettez. Karl Marx et de Friedrich Engels, que je représente, trouvent votre naïveté criminelle. Versailles est désarmée : son armée régulière est prisonnière des Prussiens. Le moment est propice, pour faire au bénéfice du peuple, le coup d'Etat, que Napoléon III avait fait à son bénéfice. Investissons Versailles. Destituons la bourgeoisie de son pouvoir, et instaurons une dictature du prolétariat, dont nous, hommes éclairés, serons les dictateurs. Soyons les accoucheurs de la nouvelle ère, celle des démocraties populaires.

Ferré.- Dans votre dictature du prolétariat, Tolain, il y a dictature, et il y a prolétariat. Selon la Commune, le peuple n'a pas besoin de chefs, le peuple est lui-même son propre chef. La Commune n'usera pas de procédés impérialistes, et ne déclenchera la guerre civile. (Il lève la main, une large majorité des membres de la Commune lève la main avec lui) La proposition de Tolain est rejetée. (Tolain fait un geste méprisant de la main) (Le Président fait signe au greffier de poursuivre)

Le greffier.- (lisant) Article 3. Les fonds monétaires et les stocks d'or de la Banque de France seront remis à Versailles, qui est l'Etat. La Commune s'engage à ne tirer des traites, à la Banque de France, que sur le compte créditeur de la Ville de Paris.

Tolain.- (vibrant) Objection. Objection. Le pouvoir est d'abord le pouvoir financier. Profitons de ce que la Banque de France est dans vos murs. Saisir les fonds d'Etat et les stocks d'or, c'est désarmer Versailles, et armer la Commune.

Ferré.- La Commune n'usera pas des procédés bourgeois, et ne fera pas basse sur les fonds publics. (Il lève la main, une large majorité lève la main) La proposition de Tolain est rejetée.

Tolain.- Marx a raison quand il dit, que les Révolutionnaires français sont chauvins. Depuis 89, ils croient que la Révolution n'est que française. Mais chaque fois que les révolutionnaires français ont conduit une révolution, qu'ils ont libéré leur peuple, leur peuple, perdu, égaré, affolé par la liberté, s'est jeté dans les bras du 1er sabreur venu. Les révolutionnaires français sont les spécialistes de la révolution, oui, mais de la révolution manquée. (Il fait un geste méprisant vers le Président)

Un membre de la Commune.- (avec force, à Tolain) De quoi se mêle ce professeur allemand ? Il est ouvrier ? Il travaille de ses mains ? Ce philosophe allemand fait la révolution en chambre, à Londres. Qu'il laisse chaque nation faire sa révolution comme elle l'entend. Que cet Allemand conduise donc la révolution allemande, si du moins l'obéissante Allemagne est capable de se révolter.

Un silence.

Le Président fait signe au greffier de poursuivre.

Le greffier.- (poursuivant) Article 4. Les traitements de fonctionnaires sont abaissés au niveau des traitements d'ouvriers. Article 5. La Commune décrète la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Fin est mise à la mainmise de l'Etat sur les âmes par le goupillon. Article 6. L'église Ste Geneviève est excommuniée de la riche et puissante Eglise Catholique, et consacrée en Panthéon des Saints et des Martyrs laïcs de la République.

 

Soudain, entre une mère de famille, enceinte, en tablier de ménage, ses cinq enfants courant partout dans la salle, poursuivis par des gardes nationaux. Toute la Commune est perturbée, les élus se lèvent à demi, jettent des regards de tous côtés.

La femme.- (aux gardes) Je vous préviens, si l'un d'eux attrape un de mes enfants, je le lui donnerai à garder jusqu'au soir. .. ..(se montrant) Pardonnez ma tenue. Nourriture, linge, ménage, soin des enfants, le jour ; la nuit, queue pour le lait à deux heures du matin, queue au boucher, queue au boulanger, j'ai tellement à m'occuper, que je n'ai jamais le temps de m'habiller.

Un membre de la Commune.- (se levant, lui montrant sa tenue) Marie-France.

La femme.- (présentant) Mon mari. Qu'il est propre et beau. Il a tout le temps, lui, de se raser, de se peigner, de brosser ses vêtements, de cirer ses bottes. .. (soudain, gênée, à Ferré).... Cette assemblée de messieurs m'impressionne trop. Je m'étais crue, je me renie. Je m'aperçois que je suis déplacée. (battant le rappel de ses enfants) Les enfants.

Elle va vers la porte.

Ferré.- Madame. Madame. (Il lui fait signe de la main de rester) Vous nous avez pris à notre propre piège. Nous vous écouterons, pour une seule bonne raison, c'est, que vous êtes seule, et femme, et nous, en nombre, et hommes. Parlez, je vous prie.

La femme revient.

La femme.- Mon mari se dit démocrate. Qu'est ce que c'est qu'un démocrate ? N'est-ce pas celui qui d'abord est démocrate chez lui ? Etonnez-vous que les femmes soient royalistes. Chez elles, règne un roi en maître absolu : leur mari. .. ...Je voudrais que vous preniez conscience de ceci cuisinière, lingère, nourrice, femme de chambre, femme de courses, à nous seules, nous sommes toute la domesticité de la maison, mais à faire tout cela, qui est essentiel, nous ne laissons aucune trace dans l'histoire, quand (montrant son mari) notre maître et seigneur, rien qu'à parler et voter seulement, laissera dans l'histoire une trace ineffaçable. …Je ne suis pas exigeante, je vous demande de nous ouvrir, à nous, femmes, des clubs de femmes, où nous irions le soir faire un peu nos jeunes femmes comme le jour, nos maris font les jeunes hommes. Nous aimerions tellement, hors biologie, déposer un peu nos rôles de femelle et de reproductrice, et être un peu des êtres humains.

Ferré.- (levant la main) Que la Commune décrète d'abord, que les hommes, prendront le relais de leur femme dans la garde des enfants, le soir à partir de huit heures, (tous les élus lèvent la main). Qu'il soit donc décrété par voie de conséquence que soient créés des clubs de femmes et d'hommes : à cet effet, nous réquisitionnons

Un membre de la Commune.- Les églises

Tous rient et applaudissent.

Ferré.- Qu'il soit décidé que les églises restent vouées au culte de 5 heures du matin à 8 heures du soir, et deviennent des clubs de femmes et d'hommes à partir de 8 heures du soir. .. ...Aux voix.

Majorité de voix.

Ferré.- Le décret est voté. Greffier, prenez note : ce sera le contenu de l'article 7. (aux gardes nationaux et à leur officier) Veuillez le notifier à MM. Les Curés de églises de Paris..… ..(à la femme) La Commune vous remercie pour votre intervention.

La femme, joyeuse, les enfants, sort dans le chahut et les rires.

Le Président.- (au greffier) Poursuivez.

Le greffier.- (lisant) Article 8. Les denrées et le charbon sont réquisitionnés. Il est établi pour tous un rationnement proportionnel, ainsi qu'un service d'assistance aux plus démunis. Article 9. Les trois derniers mois de loyer sont remis. Article 10. La prostitution et l'ivrognerie sur la voie publique sont interdites, et seront sanctionnées par la loi.

Ferré.- Que la Commune veuille confirmer leurs décrets par un vote. (tous lèvent la main) La séance est levée.

Tous sortent.

 

 

 

Assemblée de Versailles.Thiers à la tribune, le visage tourné vers Paris.

Thiers.- En réponse, aux décrets illégaux de la Commune, le décret de la Commune concernant le moratoire des loyers est abrogé : les loyers sont exigibles avec les intérêts de retard. Les journaux et les clubs sont interdits. La solde de 1,50 F des gardes nationaux est supprimé. Enfin, pour parachever notre œuvre, que le blocus est décrété. (Il lève la main) (Les députés lèvent la main)

Le Président.- Les décrets du chef de l'exécutif sont approuvés par l'Assemblée.

Thiers.- Le général Clément Thomas est nommé commandant de la Garde Nationale. Obéissant aux conditions du traité de paix, je lui donne ordre d'enlever à la Garde Nationale de Paris ses canons de Montmartre, et de les remettre à l'ennemi. (aux députés, levant la main) Veuillez commander au général Clément Thomas, d'exécuter cet ordre sur le champ. (les députés lèvent la main)

Thiers.- (au général Clément Thomas) Général Thomas, à la tête des bataillons de la Garde nationale qui nous sont fidèles, veuillez procéder à l'enlèvement des canons de Montmartre, au besoin par la force.

Général Thomas.-A vos ordres.

Il sort.

 

 

 

Montmartre. Les canons de la Garde Nationale. Devant les canons, femmes se tenant par les coudes, font des chaînes. Les gardes nationaux, suivis du général Thomas à cheval, arrivent au bout de la rue. Sur geste du général, les gardes vont aux femmes, essaient de rompre leur chaîne, n'y arrivent pas. Le Général, à ses gardes : En formation. Les gardes reviennent sur leurs rangs.

Général Thomas.- Par ordre du chef de l'exécutif, et en vertu du règlement des conventions d'armistice je procède à la saisie des canons de la Garde Nationale. .. ... … 1ère ligne en position du tireur à genoux. 2ème ligne en position du tireur debout. 3ème ligne prête à relayer la 2ème ligne. Gardes, armez vos fusils. En joue, doigt sur la détente, prêts à tirer. J'ordonne aux rebelles qui font obstacle à l'application de la loi de se disperser. 1ère sommation. 2ème sommation. 3ème sommation. Soldats en joue, prêts à tirer. A mon commandement.

Adjudant Vardaguerre.- (s'avançant et faisant face aux soldats, vibrant) Mais c'est qu'il ordonnerait vraiment de faire feu. Soldats, à mon commandement : crosse en l'air. Les soldats obéissent.

Général Thomas.- (froid) Adjudant, je vous accuse d'insoumission. L'insoumission, en temps de guerre, est assimilé à la désertion. Vous êtes passible du conseil de guerre, et de l'exécution capitale. Gardes, saisissez le traître.

L'adjudant.- (vibrant) Général, je vous accuse de double haute trahison envrs le Prussien, envers les Parisiens. Vous êtes coupable supérieurement, en officier supérieur. Vous êtes passible du jugement du peuple, et de l'exécution capitale. Gardes, saisissez le traître.

Les gardes font descendre le général de cheval sans ménagement, lui ôtent ses armes, lui ligotent ses mains.

 

Arrivent des gardes nationaux, tenant solidement en mains un civil.

Un garde national.- (agitant un carnet ouvert) Voyez un peu qui j'amène-là. Ce civil-là prenait note dans ce carnet des barricades, de leur hauteur, de leur largeur, du canon qui l'armait, de la garde nationale qui la défendait.. ... Apparemment, il n'avait pas pensé à une chose, c'est que les gens connus sont reconnus par des inconnus… .. Il y a 22 ans, alors que le peuple manifestait pour chasser le roi bourgeois, cet olibrius, costumé en général, ses soldats en avant, lui à cheval à l'arrière, avait fait sabrer le peuple sans pitié : le général Lecomte… … Les généraux, quand ils ont fait leur coup, s'arrangent toujours pour mettre entre eux et le peuple des soldats. Jamais on ne les voit se promener en ville, ils savent trop bien pourquoi. Celui-là s'est risqué : c'était imprudent.

Tous deux sont placés devant un mur. Un officier de la garde nationale place un peloton. Le général Lecomte est ferme.

Général Lecomte.- (fier, méprisant) Avant, le rat vieille moustache, n'osait pas risquer sa tête par un soupirail. Maintenant par les bouches d'égouts, par bandes, noirs, museau pointu, oreilles sans poils, longue queue écaillée, ils envahissent les rues. Vivement que l'armée dératise Paris.

L'officier.- Feu à volonté.

Le général Thomas, fuyant, supplie

Général Thomas.- J'ai 5 enfants, pour mes enfants, ayez pitié… .. Pour mes enfants, ayez pitié. J'ai 5 enfants… ... J'ai 5 enfants. Pour mes enfants, ayez pitié.

Le général Lecomte est abattu. Le général Thomas, fuyant, est atteint et abattu.

 

 

 

Paris. Devant un atelier de confection, les 8O ouvrières. Sophie Doctrinal sort de l'atelier.

Sophie.- Le patron nous a lâchées. Il est parti à Versailles.

La 1ère ouvrière.- Avec la caisse ?

Sophie.- Tu aurais imaginé sans ?

Silence.

La 2ème ouvrière.- (montrant l'atelier) On a les commandes, on a les étoffes, on a la passementerie, on a les machines, on a les ouvrières. Il y a de quoi fulminer.

Silence.

La 2ème ouvrière.- (y pensant tout à coup) Sophie. Tu étais le bras droit du patron.

La 1ère ouvrière.- Tu étais tellement son bras droit, qu'il n'était plus que gauche de l'autre.

La 2ème ouvrière.- Si tu prenais l'atelier en charge ? Fournisseurs, matériaux, machines, clients, comptabilité, il n'y a rien que tu ignores.

Toutes.-- Mais oui. C'est vrai. Sophie.

Sophie.- Ce n'est pas légal.

La 2ème ouvrière.- Faisons le légal. Allons voir la Commune.

Toutes.- Allons voir la Commune.

Telles qu'elles sont, elles se mettent marche vers la Commune.

 

Hôtel de Ville. Les ouvrières attendent. Sort Sophie Doctrinal, radieuse, deux feuilles en mains, qu'elle lit aux ouvrières.

Sophie.- (lisant) La Commune décrète que la gestion des fabriques abandonnées par les patrons sera confiée aux ouvriers, en association coopérative. Pertes et bénéfices seront partagés entre les ouvriers. (montrant la 2ème feuille) Le règlement des associations coopératives.

Toutes.- Hourrah.

La 1ère ouvrière.-A l'atelier.

Elles sortent, joyeuses.

 

 

 

Paris. Une mansarde, avec une vieille cheminée, et une glace en trumeau, qui ne réfléchit qu'en partie, le tain, derrière,noirci , s'étant piqué et effrité. Julien est en train de laver son linge dans un baquet. On frappe, Oui ? Entre Marie-Paule.

Julien.- (surpris, joyeux) Maman.

Marie-Paule.- (l'embrassant) Mon Julien.

Ils s'embrassent longuement.

Julien.- Qu'est-ce que tu fais à Paris ?

Marie-Paule.- (encore effrayée) … .. J'ai marché le plus vite que j'ai pu, tellement j'avais peur. Tu aurais dû voir leurs figures d'assassin. De quels yeux menaçants, ils me pointaient.

Julien.- (tranquillement) Ils étaient ébahis de voir une bourgeoise chez eux, Maman.

Marie-Paule.- Et comme ils riaient. Leurs rires éclatants m'écorchaient les oreilles.

Julien.-(tranquillement) Ils venaient de se raconter une bonne blague, Maman.

Marie-Paule.- Un a mis la main à sa poche, comme pour sortir un couteau.

Julien.-(tranquillement) Il a mis la main dans leur poche pour sortir son mouchoir, Maman.

Marie-Paule.- Un tapait du poing avec force dans la main, comme sur mon visage.

Julien.-(tranquillement) Ils tapait du poing dans sa main, comme on se gratte le nez, Maman.

Un silence.

Julien.- (entourant sa mère de ses bras, et la conduisant vers la porte) Ce n'est pas un lieu pour toi, Maman. S'ile te plaît, retourne à Versailles.

Un silence.

Julien.- Tu es trop fragile, trop délicate, tu es trop habituée aux belles manières. … Dans l'entourage de ton mari de ministre, tu es trop rompue aux politesses délicates, aux beaux compliments, aux charmants mensonges. On cultive, là-bas, trop l'art de parler, sans le poids des actes. Ici, ils sont rudes, carrés, muets, eux, au contraire, ne parlent que par actes. Tu ne t'y feras pas.

Un silence.

Marie-Paule.- .. ..Ton père m'a dit que c'était par haine de lui, que tu avais été, pendant tes études, un tel cancre.

Julien.- Il n'a rien compris. J'ai été un cancre par haine des études. On pioche, on bûche, on force sa mémoire à emmagasiner des bibliothèques entières, pour rien, dans le seul but de s' assurer la meilleure place et le meilleur salaire possibles. C'est une idée que je n'ai jamais supportée.

Un silence.

Marie-Paule.- Je m'étais fait les trompettes de sa gloire. J'ai accompagné ton père dans son office, comme co-officiant de sa messe. Longtemps des taies avaient occulté ma vue. Puis tu es parti, et les taies, brusquement, sont tombées … C'est toi qui as raison. Toute sa vie, ton père a déployé son intelligence, qui est exceptionnelle, non pour faire quelque chose de bien ou d'utile, mais sous le couvert du bien et de l'utile, mais pour conquérir des places. A chaque échelon, je l'ai vu flatter ses supérieurs d'une double honteuse façon, en les élevant, eux, plus haut qu'ils n'étaient, - alors qu'il en disait pis que pendre -, et en s'humiliant, lui, plus bas qu'il n'était, - alors qu'il avait de lui-même, la plus haute idée. .. .. La presse a découvert ses malversations. Pour couronner le tout, elle a découvert ses dévergondages. Je me suis demandé à la fin ce que je faisais encore avec lui.

Julien.- Retourne à Versailles, Maman. La vie sera trop dure pour toi ici.

Marie-Paule.- Trop tard. Mon choix est fait.

Un silence.

Julien.- (embarrassé) J'ai quelqu'un.

Marie-Paule.- Je ne t'importunerai pas. Autorise-moi à te rendre visite de temps à autre.

Julien.- Je te le demande… ... Où tu vas aller ?

Marie-Paule.- C'est moi l'enfant, ou toi ?

Ils s'embrassent. Marie-Paule sort. Par la fenêtre, Julien fait un signe à sa mère.

 

 

 

 

Eglise Ste Eustache. Il est 8 heures du soir. Fin du service religieux. Des femmes entrent, en nombre, restent au fond de l'église, et attendent. Le curé, les voyant, monte en chaire.

Le curé.- (faisant un signe de croix ; les rares fidèles, et les femmes du fond de l'église font le signe de croix avec lui) Au nom du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Épître de Paul à Timothée. (Les fidèles rient sous cape, il lit) Chers frères et sœurs, le corps n'est pas fait pour la fornication : il est pour le Seigneur. Celui qui fornique pèche contre son propre corps. Cependant, à cause des débauches, que chaque homme ait sa femme, et chaque femme son mari. Ceux qui se marient connaissent la tribulation de la chair, et moi je voudrais vous l'épargner. .. .. Que ceux donc qui ont une femme vivent comme s'ils n'en avaient pas. Celui qui se marie ne fait pas mal, mais celui qui ne se marie pas fait mieux. Je voudrais vous voir exempt de troubles. La chair produit impureté, fornication, débauche, et je vous préviens, ceux qui commettent ces fautes n'hériteront pas du Royaume des Cieux.. … N'oubliez pas, mes sœurs, que ce n'est pas l'homme qui a été créé de la femme, mais la femme qui a été tirée de la côte de l'homme. Ce n'est pas non plus Adam, qui se laissa séduire, mais Eve, qui, séduite, a séduit Adam. C'est enfin la femme qui pèche et fait pécher. La femme est douze fois impure, dit ele livre. C'est pourquoi, dit l'apôtre, j'interdis aux femmes de prendre la parole dans les assemblées. Au nom du Père, du Fils, du Saint-Esprit.

Silence religieux. Le curé s'apprête à descendre de la chaire.

Dans le silence religieux, soudain, du fond de l'église

Une femme.- (d'une voix calme) Je suppose, Monsieur le Curé, que c'est pour nous que vous dites ça.

Le curé.- (ébahi, portant sa main à la bouche, pour lui dire de faire silence) Madame.

La femme.- Vous parlez bien, vous. (Le curé descend de trois degrés l'escalier de la chaire) L''habitude de MM les Curés, en chaire, c'est de faire, en procurateurs, le procès des femmes. En tant qu'accusée, je demande droit de réponse… … Votre Paul me reste en travers de la gorge, M. le Curé. Il dit que la femme est un être douze fois impur. C'est vrai, nous avons chaque mois nos règles.

Le curé.- (avec un haut le cœur) Madame.

Une fidèle.- (se levant, à la femme) Madame, vous devriez avoir honte.

La femme.- (à la fidèle) D'être une femme ? (au curé) Vous oubliez que c'est grâce à ce mécanisme que vous avez été un jour, conçu.

La fidèle.- (véhémente) M. le curé, n'acceptez pas qu'on vous insulte.

Le curé.- (aux fidèles) Mesdames, rentrez chez vous, je vous en supplie. C'est moi que cette dame interpelle.

Les fidèles, dans un grand bruit de chaises, se lèvent et sortent de l'église, en foudroyant du regard les femmes du fond de l'église. Les femmes du fond de l'église, viennent s'asseoir dans la nef.

La femme.- (se plaçant devant une chaise, mais restant debout) Direz-vous que vous êtes né tout fait à 20 ans ? Direz-vous que vous n'avez pas bavé quand vous avez fait vos dents, que vous n'avez pas fait dans vos culottes, que vous n'avez pas volé dans le porte-monnaie de votre maman, qu'à la puberté vous ne vous êtes pas touché ?

Sourires dans l'assistance.

Le curé.- Madame. (il veut descendre de chaire)

La femme.- Rien que dix minutes, Monsieur le Curé, on vous a écouté pendant deux siècles… … … Vous dites que la femme est née de la côte de l'homme. Permettez, je ne vois pas très bien comment ça a pu se faire. Selon moi, ce sont des contes de bonshommes. Par contre, il y a une chose que je réalise très bien, c'est comment l'homme naît de la femme..…Vous dites : que ceux qui ont une femme vivent comme s'ils n'en avaient pas. Direz-vous que la chasteté est bonne ? Non, parce que le monde finirait : plus de prêtres, vous vous rendez compte ?…Paul interdit à la femme de prendre la parole dans les assemblées, on le comprend, elle n'arrêterait pas de parler tellement elle a des choses à dire. (elle s'assied)

Une autre femme.- (se levant) Vous dénigrez les femmes, il y en a pourtant une, que vous portez au pinacle : votre (insistant) Moman. Vous adorez les Mères, (levant l'index) Vierges. La Vierge Mère, là haut, dans sa niche, en robe bleu pastel jusqu'aux pieds, les mains jointes, les yeux au ciel, vous adorez. Mais la femme, mère d'enfants, enceinte, ménagère, fatiguée, négligée à force de travaux, vous l'avez en exécration. (elle s'assied)

Silence. Certaines femmes pleurent.

Une autre femme.- (se levant) L'Eglise ? Paraît-il, est chrétienne ? A l'église, j'entends des chants, des glorias, des te deum, des psaumes, je vois des candélabres, des cierges, des chasubles brodées au fil d'or, des calices, des ciboires d'or, je vois des femmes en belle toilette s'agenouiller, communier, fermer les yeux, se signer, courber la tête, je sens de l'encens. ...Mais je croyais que la spécialité du christianisme, c'était Dieu fait homme ? Le Dieu, on l'entend, on le voit, on le sent, mais où est l'homme ? L'église devait être la maison du pauvre. De pauvres, on n'en voit plus, qu'à la porte de l'église.

La 1° femme.- (à la femme) Nous lui faisons souffrir le martyre à ce pauvre homme. Laissons-le aller, il ne fait que suivre les directives de ses supérieurs..

La 3° femme.- Il n'y est pour rien. Laissons-le aller.

Approbation générale. Le curé descend de la chaire et sort de l'église.

 

Une femme monte en chaire, d'un pas vigoureux.

La femme.- (en montant) Moi je vous ferai un sermon à ma manière. Savez-vous quel est notre mal à nous, les femelles ? Le mâle …De la carrure, du muscle, du poil, on se dit quand on fait la connaissance d'un, on va pouvoir s'appuyer dessus. Malheur. La première fois qu'on s'appuie dessus, ça vacille, comme de branlantes rambardes d'escalier, vite on retire la main, pour ne pas se retrouver dans la cage d'escalier 5 étages plus bas … .. Où sont les Amazones au sein coupé ? Pour se perpétuer, elles s'unissaient à de jeunes étrangers, faisaient avec eux leur affaire, et les chassaient à coup de cravache. Si elles avaient des filles, elles les gardaient, des garçons, elles les jetaient dans les décharges publiques… ... .. … …Hors la reproduction, je vous demande, un homme à quoi ça peut servir? .. .. Heureuses abeilles, une fois le vol nuptial achevé, elles refusent aux faux-bourdons l'entrée de la ruche, et les laissent mourir, dehors, de faim et de froid, dehors. Si vous m'écoutez, vous ferez à l'avenir comme elles. J'ai dit.

Elle descend, des femmes rient, d'autres applaudissent.

 

Une virago, un fouet autour du cou, monte en chaire.

La virago.- Moi, je m'adresse à ces femmes que je vois, aux lèvres scellées, qui baissent la tête. Osons parler de ces maris, qui boivent un coup de trop, et dont, de ce coup en trop, ils cognent leur femme. Ils titubent, ne savent plus où mettre leurs pieds, mais leurs poings, ils savent où les poser. Je donne avis à ces femmes : si vos maris sont avec vous trop bavards des pieds et des poings, nous sommes une petite équipe, qui nous chargeons de leur clouer le bec .. .. Une bonne petite grippe, et ces montagnes de viande, ces massifs de muscles sont au lit, suants, tremblants, sans forces… ... Que ces femmes ne craignent pas que leur homme, après, se venge, nous assurons le suivi. S'ils continuent d'afficher une trop belle santé, nous revenons leur donner un coup de chaud et froid, et les voilà de nouveau au lit, grelottants. .. ..(tendant son fouet) Chacune de nous n'est qu'un fil, que chacune de ces brutes romprait comme un rien, mais, assemblés, tordus, tressés, tous nos fils font une belle corde bien solide. Donc, ne craignez pas. Faites appel à nous. Nous tenons une permanence , tous les soirs, dans le premier confessionnal de gauche.

Rires, et applaudissements.

 

Un homme, avec un brassard noir au bras, se lève d'une chaise, lève timidement la main.

Le veuf.- Bien, que je ne sois qu'un homme, me permettrez vous de dire un mot ? Tous les hommes ne sont pas comme dites qu'ils sont. Sans vanité aucune, ma femme m'adorait.

Une femme.- On vous écoute.

Le veuf.- Entendez-moi. Je suis veuf.

Rires.

Le veuf.- Et veuf heureux. Je suis heureux que ma femme ait décédé avant moi.

La femme.- (riant) C'est net, carré. Il est franc.

Rires.

Le veuf.- Entendez-moi : je suis heureux pour elle, pas pour moi.. .. .. Si j'avais décédé avant elle, elle aurait été totalement démunie. Elle n'aurait pas su comment vivre. Elle m'était attachée, comme un fruit à l'arbre. Sans moi, elle aurait

La femme.-(riant) Chu. Trop chu.

Rires.

Le veuf.- Entendez-moi : j'étais sa vie. J'étais la fenêtre, par laquelle elle connaissait le monde. Sans moi, elle n'aurait pas su comment vivre.

La femme.- Avec vous, apparemment, non plus.

Rires.

Le veuf.- Entendez-moi : j'étais sa vie. Si je n'avais plus vécu, elle ne m'aurait guère survécu… .. Si j'avais décédé avant elle, elle aurait vécu pâlotement quelque temps des souvenirs de moi : lorsqu'ils auraient pâli et se seraient évanouis, elle aurait, comment dire, décédé d'inanition.

La femme.- Peut-être, justement, elle avait peut-être soupé de vous ?

Rires.

Le veuf.- (descendant de la chaire) Savez-vous que vous me froissez ?

La femme.- La femme est morte, le veuf est froissé.

Rires. Le veuf se rasseoit.

 

Dans la nef, une femme lève la main.

La femme.- (se levant) S'il vous plaît, revenons sur terre, spyp,s pratiques... ...On parle de tous côtés de pigeon, de chat, de rat : ça doit être un produit de luxe, parce que je n'en ai jamais vu la queue d'un seul… ..Nous avons droit à 120 g de viande pour 3 jours, elle va être réduite à 100. Le pain n'est plus du pain, on y trouve de la paille hachée et de l'écorce de châtaigne. La confiture est sans fruits, le beurre est sans lait, le pâté est sans viande. Nous sommes plusieurs à offrir des solutions au problème de la pénurie : il y a certains aliments auxquels on ne pense pas, les pâquerettes, les orties..

Une autre femme.- Nous aussi, nous avons des idées.

La femme.-(à l'autre) On se réunit autour de l'autel du chapelle de la Vierge ?

Avec des bruits de chaises, des femmes se lèvent et se dirigent vers la chapelle.

 

Une vieille femme.- (chantant)

Depuis que je mange du chien

J'suis vorace

J'ai d'l'audace.

Rires.

 

 

 

Eglise Saint Séverin. Club des hommes. Les hommes parlent véhémentement entre eux. Pierre d'Angle monte en chaire.

Pierre d'Angle.- Permettez. Permettez. Un simple citoyen. Un simple citoyen. Deux mots.(Le silence a de la difficulté à se faire) (parlant fort) Vouloir être célèbre, mes amis? Vouloir se faire un nom ? (le silence se fait) S'attacher le boulet de la célébrité au pied ? Etre sans cesse épié, guetté ? Me livrer moi-même à un public que je méprise, pour qu'il m'aime et m'embrasse, ou m'insulte m'injurie, selon ? … ...Ou vouloir rester inconnu ? Vouloir aimer qui j'aime ? Haïr qui je hais ? Aller vers qui me plait. Tourner le dos à qui me déplaît ? Pouvoir dire à haute voix ce que je pense ? Me taire si je veux ? Tourner ma veste si le besoin s'en fait sentir ? Un silence. Pierre d'Angle.-...… … Quel est celui qui refuse de partir d'un principe de vaine gloire ? Quel est le faiseur de sa propre opinion ? Se moque de l'opinion des autres ? Quel est celui qui n'accepte pas que quelqu'un pense à sa place ? Quel est celui qui ne veut qu'une chose, qu'on le laisse faire à son idée, ne s'honore que d'une chose, de bien faire ce qu'il fait ? Quel est celui qui veut être aimé de ceux qu'il aime : sa femme, ses enfants, ses amis, son travail, qui ignore ceux qu'il ne connaît pas ? .. ....(un silence) Qu'est ce qu'un homme obscur ? Un homme qui agit et pense, en toute liberté : puisqu'il est inconnu, qui prêterait attention à ce qu'il dit ? En bas, dit-on, il y a, paraît-il, les humbles : qui ne sait que c'est la classe fière entre toutes Pourquoi s'humilierait-elle, puisqu'elle n'attend la faveur de personne ? .. On appelle le peuple la racaille, comment peut-il être la racaille ? La misère lui ligote les mains, il est honnête par force. Quand on n'a que trois sous, on ne peut que voler trois sous. Pour être malhonnête, il faut être riche. La richesse fait la rapacité : elle a tout à gagner. La pauvreté fait la générosité : elle n'a rien à perdre. L'obscurité et la modestie ont toujours affaire avec l'admiration et l'amour, la célébrité et l'arrogance ont toujours affaire avec la jalousie et haine. C'est en fait, la classe des riches qui est la racaille.… .. .. Mes maîtres, célébrons les inconnus : ce sont les seuls, qui méritent la célébrité .... Quel est celui qui occupe le plus la pensée? Celui dont on parle le moins. Celui qui est toujours dans l'esprit, n'est jamais sur les lèvres. Qu'est ce qui est à découvrir ? Le nouveau. Quel est le nouveau ? L'inconnu. C'est ce qui est inconnu qui a de la saveur, c'est vers l'inconnu que tout le monde accourt. Vrais chefs d'œuvre sont inconnus, vrai auteur est inconnu. C'est à Paris que la Province monte, pour se faire un nom. Le peuple, de même, veut dans sa Commune, se faire un nom. Gloire dans cette Commune, donc, à cet illustre inconnu. Honneur à ces obscurs qui s'illustrent en tant qu'obscurs, et honneur, de même, par eux, aux obscurs de toute la terre. Vive le peuple, mes maîtres. Vive vous.

Silence religieux. Certains ouvriers pleurent. D'autres émus, tournent ou cachent leur visage.

 

 

 

 

Chez les Bocquin. Le mari prend sa valise de carton, y met du linge. Lucie, debout à côté de la porte, donnant la main à son garçon, le regarde faire

Son mari.- Je fais ce que je t'ai dit que je ferai. Sans doute ne m'as-tu pas cru. Crois-moi.

Lucie le regarde.

Son mari.- Ne t'imagine pas que tes yeux pourront me retenir.

Il sort. Lucie le suit, à une dizaine de mètres derrière lui, donnant la main à son garçon.

Son mari.- (se retournant) Tu as beau lancer sur moi le harpon de tes yeux, je ne me laisserai pas accrocher.

Il se dirige vers les fortifications, les escalade. Elle le regarde d'en bas.

Son mari.- (se retournant une dernière fois) Tu veux te faire le reproche vivant. (riant, levant les mains) Constate que je ne me sens coupable en rien.

Il disparaît. Elle escalade les fortifications, et voit son mari se diriger vers les lignes versaillaises, agiter vers les soldats versaillais un mouchoir blanc. Elle le suit des yeux, elle se dresse, jusqu'à ce qu'elle le voit disparaître. Puis attend un peu, pour être sûre tout à fait qu'il ne réapparaîtra pas.

 

Lucie revient sur ses pas, vers chez elle. Au passage, s'arrêtant à une maison, son garçon à la main, elle monte au 4ème étage, frappe, se retire sur le palier, loin devant la porte.

Marcellin.- (ému)Vous.

Lucie.- Mon mari vient de me quitter pour Versailles. Il m'a démariée… ..Autant que mes yeux ont pu le déduire des vôtres, Monsieur Marcellin, je ne vous déplaisais pas.

Marcellin.- (gêné) Je n'avais pas remarqué que vous l'aviez remarqué.

Lucie.- Peut-être êtes-vous fait comme bien des hommes. Vous jetez sur toutes les femmes les mêmes regards de convoitise, qu'elles soient de leur goût ou pas.

Marcellin.- (gêné) Non, non.

Lucie.- Je vous le reproche d'autant moins, qu'à la dérobée, bien que je sois femme, je vous jetais le même regard.

Silence.

Marcellin.- Que ne vous trahissiez-vous un peu. Vous m'auriez donné espérance.

Lucie.- Mariée, j'étais fidèle par devoir, par fierté. .. Croyez-vous que vous pourriez aimer un peu une femme qui a déjà servi ?

Marcellin.- Croyez-vous que vous pourriez aimer un peu un homme qui s'est usé à des bêtises ?

Lucie.- De vos restes, j'accepterais ce que vous voudrez bien me donner.

Un silence.

Marcellin.- J'ai pour vous une telle inclination, que si vous voulez bien m'aimer, j'accepterais qu'entre nous il ne se passe rien.

Lucie.- J'ai pour vous une telle inclination, que si vous voulez bien m'aimer, j'accepterais qu'il se passe, à l'aventure, quelque chose.

Tous deux reculent d'un pas.

Marcellin.- (les yeux ardents) Que je me réjouirai de penser à vous.

Lucie.- (les yeux baissés) Que je me réjouirai de penser que vous pensez à moi.

Elle descend à reculons, son garçon à la main. Marcellin la suit du regard.

 

 

 

 

Place Vendôme. La colonne, debout, sciée, une corde attachée à son haut, prête à être abattue.

Courbet.- Tant que Bonaparte a été porté par le peuple de la Révolution, il a été au plus haut. Du jour, où se croyant, il s'est couronné lui-même Empereur, s'est fait appeler Napoléon Premier, que le peuple s'étant ôté de dessous lui, il a essayé de se maintenir dans les hauteurs par sa seule police, ç'a été la chute… ... Cette colonne Vendôme, qu'il s'est érigé à sa gloire, où, au sommet, il s'est statufié en un César grand comme trois Bonapartes, est lourde et bête, vaniteuse et vulgaire. Elle dépare la place, comme une affreuse faute de goût. A bas la colonne.

Des gardes nationaux tirent la corde, La colonne s'abat en tronçons sur la paille.

 

Assemblée Nationale. Thiers à la tribune, tourné vers Paris.

Thiers.- Les Vandales ont démoli la colonne Vendôme. Paris la belle ville, aux beaux monuments, est aux mains des barbares. Paris est au pillage, la France court au tombeau.

 

De sur un tronçon de la colonne Vendôme, à terre, Ferré répond à Thiers, tourné vers Versailles.

Ferré.- Paris ville-musée. Paris, ville morte. Capitale de marbres, que la bourgeoisie réquisitionne pour y loger ses trafics et ses turpitudes. Paris, ville de pierres, d'où le peuple, qui l'a construite, est banni. Paris, cimetière de cénotaphes.

 


 

 

4

 

 

Versailles. Le bureau de Thiers. Son chef de cabinet entre et annonce : le général Galliffet. Thiers se lève, va à la porte accueillir le général.

Thiers.- Général Galliffet. Les Prussiens vous ont libéré.

Général Galliffet.- Avec 170 000 de l'armée régulière.

Thiers le serre dans ses bras.

Thiers.- Quelle fierté de vous avoir.. ..Vous êtes l'honneur de notre armée défaite. Vous seul, vous avez chargé les Prussiens jusqu'à ce que votre sabre vous soit arraché des mains. Au milieu de toute la boue militaire, vous êtes la paillette d'or, le doigt la saisit en tremblant, désireux de ne pas la laisser échapper. .. (un silence) Comment reprocher, cependant, à l'Empereur de s'être rendu ?

Général Galliffet.- (approuvant) Un pays déchiré fait une armée déchirée.

Thiers.- Depuis cette malheureuse révolution de 89, le pays est maladif, égrotant, valétudinaire. L'occasion s'offre enfin, pour lui faire subir un traitement de cheval, et le remettre enfin sur pied. .. ..Il s'est formé à Paris un abcès de fixation révolutionnaire : j'ai l'intention de l'ouvrir largement, de le curer à fond. Le pot au feu bout, de l'écumoire, je veux écumer cette sale écume et de la jeter. .. .... .. J'ai deux craintes, la première, c'est que nos 170 000 prisonniers libérés, déprimés par la défaite, fraternisent avec les Communards.

Général Galliffet.- (riant) Là, je vous tranquillise tout de suite. Vos 170 000 prisonniers ont réintégré leur caserne, ils sont aux mains des officiers..….. … Caserne c'est cloître. Comme un Père Abbé dans son monastère, l'officier est seul maître après Dieu. Pas même après Dieu, avant. Pas même avant, il est (insistant) Dieu… Pour le soldat, il est la Cause la première, le Grand Etre, l'Instance Suprême. Il est Dieu, sacré nom de Dieu. Ce Dieu ne doit pas même croire en Dieu, parce que cela le ferait croire en quelqu'un d'autre qu'en lui, et cela affaiblirait son pouvoir… . Apprenez ce que vous savez, qu'une méchante brute de chef est plus respectée et aimée, qu'un chef humain, qui est parfaitement méprisé.

Thiers.- (riant, lui serrant les mains) Vous me tranquillisez. … ... Mon 2ème sujet de crainte, c'est que la rébellion du peuple parisien trouve un écho dans le peuple du pays. Le problème du politique est de faire, pour le salut du pays, du peuple de la Commune un peuple dans lequel le peuple français aura de la honte à se reconnaître. Nous avons déjà amplement propagé par le pays, les cambriolages, les dégradations de monuments, les immondices dans les rues, l'ivrognerie, l'impudicité, la dilapidation des fonds publics, dont s'est rendue coupable la Commune. Nous avons maintenant l'assassinat des généraux Lecomte et Thomas. Je n'attends plus qu'une chose, que la Commune déclenche contre nous les hostilités. Déclencher la guerre civile, c'est une chose que lea pays ne lui pardonnera pas… .. Un peu de patience, général, cela ne saurait tarder. Vous pourrez donner bientôt votre pleine mesure.

Ils sortent tous les deux.

 

 

 

Porte de Neuilly. Les fédérés. Des lignes versaillaises, une voix se fait entendre.

La voix.- (appelant) Les Fédérés, un officier versaillais vous parle. Les piquants d'une coque de châtaigne blessent quand on les prend à pleine main, mais si de deux doigts délicats on l'ouvre, on accède aux brillantes châtaignes farineuses. Sous nos redoutables uniformes de zouaves, battent des cœurs fraternels.

L'officier fédéré monte sur la barricade : une ligne de zouaves, la main droite devant le fusil, la main gauche levant la main en signe de fraternité. L'officier fédéré fait signe aux fédérés du fort, ils le redescendent, ouvrent les bras et avancent vers les Versaillais.

L'officier versaillais.- (ouvrant les bras) A la vie. (aux zouaves, sauvagement) A la mort. (aux Versaillais) Feu.

Les zouaves font feu, abattent les Fédérés, et montent sur le fort.

 

 

 

L'Assemblée de Versailles. A la tribune, Thiers, avec à côté de lui le général Galliffet.

Thiers.- A la hâte. J'apprends à l'instant qu'un bataillon de rebelles de la Commune a attaqué nos postes. La Commune a déclenchéla guerre civile. La guerre est déclarée entre la France légale et les hors-la-loi de Paris. Général Galliffet, à l'assaut.

L'Assemblée.- (se levant) A l'assaut.

Le général Galliffet sort. On entend des trompettes guerrières.

 

 

 

Fort de Neuilly. Le général Galliffet, à la tête de ses cuirassiers et un bataillon d'infanterie.

Galliffet.- L'épine insupportable de la défaite dans mon pied me fait souffrir à hurler. Je veux que ces hors-la-loi souffrent avec moi. Cuirassiers. (Il lève son sabre, les cuirassiers font comme lui) A l'assaut.

Le Général Galliffet et ses cuirassiers se lancent à l'assaut. Les fantassins suivent en courant. Fusillade de part et d'autre. Les Versaillais investissent le fort. Le Général Galliffet et ses cuirassiers cernent les fédérés.

Général Galliffet.- On soulève la pierre. Horreur, dessous, serrés les uns contre les autres, toute une colonie de cloportes gris. .. Vos pattes.

Les fédérés lèvent les mains.

Général Galliffet.- Je m'appelle Galliffet. Apprenez que devant des barbarismes comme vous, dans le beau texte de Paris, je n'ai qu'un réflexe, les barrer d'un trait rouge…(criant) ... Sur une ligne.

Le peloton se place. Les fantassins piquant les prisonniers les forcent à se mettre en ligne. Le général Galliffet les passe en revue.

Général Galliffet.-Peloton d'exécution. (Il montre le mur, le peloton se place) (à la file) Les cheveux gris et les cheveux blancs, incurables quarante-huitards,. En 48 déjà infectés, ce sont eux qui ont contaminé 70. Au mur. (les fantassins arrachent les casquettes, de la baïonnette poussent les hommes à cheveux gris et cheveux blancs vers le mur) (au peloton) Peloton, en joue. Feu. (Le peloton tire, les fédérés s'abattent. Le peloton réarme les fusils.)

Général Galliffet.- Les blessés, vous avez dû blesser les nôtres. Qu'ils n'imaginent pas que nous allons les remettre sur pied. Au mur (les blessés, graves comme légers sont poussés au mur) (au peloton) Peloton, en joue. Feu. (Le peloton tire, les fédérés s'abattent. Le peloton réarme les fusils).

Général Galliffet.- Ceux qui ont la figure éveillée. Ce sont ceux qui commettent le crime de réveiller le peuple de son naturel éternel sommei. (les indiquant) Toi. Toi. Toi. Toi. Au mur. Peloton, en joue. Feu. (Le peloton tire, les prisonniers s'abattent, le peloton réarme ses fusils ; le général Galliffet s'arrête devant un fédéré, d'une taille d'armoire à glace) Enfin. Un homme du peuple. Zéro cervelle, deux bras. Mettez le moi de côté. On va avoir besoin de son zéro de cervelle et de ses deux bras, pour l'industrie et l'agriculture.

Le garde national.- Désolé, ces deux bras sont en chômage de longue durée.

Général Galliffet.- Tiens, ces deux bras ont une langue.

Le garde national.- Tiens, ce sabre a une cervelle.

Général Galliffet.- (furieux, sortant son sabre) Qui commande au sabre d'ouvrir la cervelle. (Il le sabre)

Général Galliffet.- (montrant le reste des prisonniers) Toutes ces loques, qui déparent notre beau Paris, au feu. Au mur. (à tous les soldats) En joue. Feu (Les soldats tirent, les fédérés s'abattent.)

Général Galliffet.- (à la cantonade) Que notre réputation de cruauté leur corrompe le moral, nous reviendrons pourrir le reste. En formation pour la retraite.

Les soldats se retirent en formation de retraite, le général Galliffet, se retirant le dernier.

 

 

 

La Place de l'Hôtel de Ville. Bataillons de la Garde Nationale, prêts pour le combat. Des membres de la Commune paraissent sur la terrasse.

Ferré.- L'heure de la guerre révolutionnaire a sonné. L'ennemi est entré dans Paris. Que la garde nationale de Paris sorte en masse. .. .. Vers Versailles. Pour la République.

Les bataillons.- Pour la République.

Les fédérés se lancent à l'attaque de la rive gauche. Les combats sont furieux. Les fédérés parviennent à percer les lignes versaillaises.

 

Le soir. On voit ces mêmes fédérés, repoussés, franchir à nouveau le pont, portant les blessés, traînant dans des charrettes les morts. La Commune désolée les accueille sur la place. De la terrasse, Tolain les apostrophe.

Tolain.-Que vous avait dit Karl Marx ? Vous n'avez pas voulu déclencher la guerre civile : la guerre civile a eu raison de votre honnêteté criminelle. Votre naïveté est coupable. Le peuple aurait raison de vous demander des comptes.

 

 

 

 

Porte de Saint Cloud. Côté Versaillais : des batteries de canons tirent sans arrêt sur le fort, les canons des fédérés sont cloués les uns après les autres. Du fort, enfin, il n'y a plus qu'un seul canon qui tire, et qui chaque fois qu'il tire, fait mouche. Le général versaillais donne ordre aux batteries de canons de pilonner le canon, mais à chaque fois, après un silence, le canon reprend son tir, et fait mouche. Le général : En voilà assez. (à un capitaine) Faites le taire.. Le capitaine envoie deux escouades contourner le fort. Après bien des précautions, une escouade débouche derrière le canon. Entouré de cratère d'obus, un haut mur de sacs de sable protège le canon de 7 et son tireur, un adolescent de 14 ans, qui charge le canon.

L'officier.-(criant) Haut les mains.

L'adolescent.- (riant jusqu'aux oreilles) Je me suis vengé d'avance.

Le capitaine, rageur,tire et l'abat. Le capitaine fait signe en bas au général que la voie est libre.

 

 

 

 

Versailles. L'Assemblée. Thiers à la tribune.

Thiers.- La porte St Cloud vient d'être abattue. Les généraux Douay, Lamirault se sont précipités et sont entrés dans Paris. La bataille de Paris a commencé.

 


 

 

5

 

 

 

 

Fort de Vanves. Le Général Galliffet et ses cuirassiers.

Général Galliffet.- (de loin, à la garde nationale, qui défend la barricade) Fédérés du fort de Vanves. Depuis quand la queue prétend-elle servir de tête ? La queue bande ses forces non pas pour produire, mais pour reproduire. Usez de vos queues pour ce pour quoi elles sont faites, copuler. Soyez des prolétaires dignes de ce nom. Faites-nous de la chair à canon. Multipliez-vous, a dit le Seigneur. (à ses cuirassiers) A l'assaut. Coupez leur leur kiki.

Les fédérés tirent, et abattant des cuirassiers. Le général Galliffet, furieux, sabre au clair, et ses cuirassiers investissent le fort.

Général Galliffet.- (voyant l'officier qui commandait la barricade) A moi l'officier.

L'officier.-(n'ayant plus de balles, il jette son pistolet, attend le général, ferme).- Le Prussien t'a épargné prisonnier, toi, tu nous abats prisonniers. Honneur d'officier.

Général Galliffet.- Le civilisé m'a épargné, pour abattre le barbare. (Il sort son pistolet et l'abat) (Il fait planter un drapeau tricolore sur le fort) (à un éclaireur) Va dire à l'amibe, que le drapeau tricolore flotte sur le fort de Vanves.

 

 

 

 

Hôpital de fortune, en avant le place de la Bastille. Médecins et Religieuses. A la porte, des prostituées. Arrive Ferré, avec un officier et deux gardes nationaux.

Ferré.-(aux religieuses) Qu'est ce que j'entends ? Vous refusez à ces prostituées, qui ont fait serment de s'amender, de vous assister, en aides soignantes et en ambulancières ? Parce que vous, vous avez mis votre petit capital d'entre vos fesses de côté, qu'elles, elles ont distribué le leur, en aumônes aux indigents d'amour, vous leur interdisez ce que vous vous permettez ? Il leur sera pardonné, parce qu'elles ont beaucoup aimé. Ça vous dit quelque chose ? Sachez que si vous ne leur faites pas place, c'est vous que je chasserai de la vôtre…

Ferré.- (aux chirurgiens) Vous. J'apprends que dans vos soins, vous donnez priorité aux officiers. Où est votre serment d'Hippocrate ? A l'avenir, j'entends que vous donniez priorité aux blessures.

Ferré met en faction l'officier et deux gardes nationaux.

Ferré.- Veillez à ce que tout le monde obéisse à mes ordres.

L'officier.- Ils obéiront, soyez en sûr.

Il sort.

 

 

 

 

Buttes Chaumont. Le général Lamiraut, à cheval, et des tirailleurs faisant des prisonniers, qui jettent leurs fusils, faute de munitions.

Général Lamiraut.- Plus de munitions ? Quels ânes. (à l'officier de la garde nationale) Ane. Tu vas braire, âne ? Brais. (il le cravache) Si l'âne brait, l'âne sauve sa peau. Brais. Hihan. (L'officier brait Hihan) Tu es un vrai âne, parce que tu m'as cru. (Il sort son pistolet et l'abat) (Il fait planter un drapeau tricolore sur la bute) (à un de ses éclaireurs) Va dire au microbe, que les Buttes Chaumont ont été prises.

Sort l'éclaireur. Le général fait signe aux tirailleurs de descendre vers le centre.

 

Assemblée Nationale. Thiers à la tribune. Thiers.-Le général Galliffet et Lamiraut sauvent l'honneur de nos armées. Le drapeau tricolore flotte à nouveau, au sud sur le fort de Vanves, au nord sur les Buttes Chaumont. La majorité applaudit.

Un député monarchiste.- (applaudissant) Acclamons l'indomptable vieillard.

Un député républicain.- Il se bat depuis son bureau, n'exagérons rien.

Rires des députés républicains, huées des députés monarchistes.

 

 

 

 

Archevêché de Paris. Un membre de la Commune surgit avec une escouade de fédérés, qui entoure 5 jésuites, dans le bureau de Mgr Darboy.

Le membre de la Commune.- (lisant une feuille) Par arrêté de la Commune de Paris, Mgr Darboy, archevêque de Paris, ainsi que son secrétariat, est arrêté en tant qu'otage. Mgr Darboy est avisé que toute exécution par les Versaillais, d'un prisonnier partisan de la Commune par les Versaillais sera suivi sur le champ de l'exécution d'un otage.

L'escouade emmène Mgr Darboy.

Le 1° garde national.- (à un second) Menace en l'air. Coup d'épée dans l'eau. Jamais ils n'oseront exécuter un otage.

 

 

 

 

Place Blanche. Nathalie Lemiel, brandissant un fusil, dans la rue, à la tête de femmes armées, raccolant d'autres femmes.

 

Nathalie.- Femmes de Paris et de Province, toutes à la barricade de la Place Blanche… .Plutôt ne pas vivre que retourner à l'esclavage. Six mois de souffrances et de trahisons, six semaines de guerre sanglante pour la cause de la liberté sont nos titres de gloire. Peuple du peuple, c'est femme. Femmes, pour la Commune et la liberté. (Elles se postent sur la barricade)

Le bataillon du général de Cissey paraît au bout de la rue. Fusillade des deux côtés ; Nathalie tire du canon. Les Versaillais installent trois canons de campagne, postent des mitrailleuses, canonnent et tirent. Les femmes tombent les unes après les autres. Le silence se fait. Les Versaillais avancent prudemment, finissent par découvrir les femmes à terre.

Un soldat.- Des femmes. Ils les regardent stupéfaits.

Général de Cissey.- (à un éclaireur) Va dire au pou que la barricade de la Place Blanche a été prise.

Sort l'éclaireur. La troupe continue son avancée.

 

Sur le trottoir, une vieille la suit. Elle est à la hauteur d'un tout jeune officier, qui a un pistolet en main.

La vieille.- Belle mâchoire, beau port, belle coupe de cheveu. Dans son bel uniforme, avec ses beaux gants blancs, quand il défile, on dirait un demi-dieu. (L'officier l'ignore, mais il ne cache pas qu'il est flatté) ...… …Dommage qu'il soit obligé de se salir à la guerre. Heureusement qu'il prend ses précautions. Les Prussiens étaient trop bien armés, ils étaient trop nombreux, le bel officier a l'intelligence de se rendre.

L'officier.- (le sourcil froncé) Madame.

La vieille.-…Je plaisante. Je plaisante … Heureusement, aussi, en Afrique, contre des nègres armés de lances, au Tonkin contre des jaunes armés de sarbacanes, au Mexique contre des Mexicains armés de tromblons, avec ses fusils ses mitrailleuses, ses canons, en toute sécurité, il peut se battre, en toute sécurité.

L'officier.- (qui commence à se fâcher) Madame, s'il vous plaît.

La vieille.- .. .. Je plaisante. Je plaisante. .. .. (montrant la barricade) Heureusement là aussi, contre des femmes, il ne risque pas grand chose..

L'officier.- (furieux) Madame, taisez-vous.

La vieille.- (allant droit sur l'officier, le poing en avant, comme si elle allait lui écraser le nez) Assassin.

Pris de peur, il la tue. La troupe s'écarte de l'officier. La vieille meurt.

 

 

 

 

Belleville. Rossel, devant un bataillon de gardes nationaux.

Rossel.- (criant) Gardes nationaux, connaissez les règles de la discipline militaire. Il est interdit, de continuer le feu après que l'ordre de le cesser a été donné. Il est interdit de continuer de se porter en avant quand il a été ordonné de s'arrêter. Il est interdit de rester en arrière, quand il a été ordonné d'avancer. Ceux qui refuseront d'obéir seront sabrés par la cavalerie. S'ils sont trop nombreux, ils seront canonnés. Ces règles ont-elles été entendues ?

Silence. Soudain, osant :

Un garde national.- (d'une voix normale, décontracté) Vous n'avez rien compris, mon petit père.

Rossel.- (furieux, criant) Qui parle ?

Le garde national.- (levant le bras) Nous ne sommes pas des pailles d'un paillon, dont un général colmate une fuite. Nous sommes des combattants.

Rossel.- Soumission totale, obéissance entière sont requises des troupes, si elles veulent avoir quelque chance de gagner la guerre.

Le fédéré.- Soumission totale,obéissance entière, sont requises de 180 000 hommes, et ils se rendent d'un seul coup, au pas.

Rossel.- Je suis justement passé du côté de la Commune, pour me battre.

Lé fédéré.- Je refuse de me soumettre et d'obéir. Je vivrai libre peu de temps, mais j'aurai vécu libre.

Rossel.- (froid) Garde, je vous traduis devant le conseil de guerre pour haute trahison.

Le fédéré.- (vibrant) Général, je porte plainte contre vous devant la Commune pour abus de pouvoir.

Rossel.- (froid) Ou verra qui du général ou du soldat, devant le conseil de guerre, aura raison.

Le fédéré.- (vibrant) On verra qui, de l'égal et de l'inégal devant la Commune, aura raison.

Tous deux sortent.

 

Le Commune de Paris. Sur la terrasse, apparaît Rossel, Ferré, Delescluze.

Le Président.- Le général Rossel est démis de son poste de délégué à la guerre, pour abus de pouvoir. Le citoyen Delescluze est nommé délégué à sa place.

Rossel, furieux, donne sa veste de délégué à Delescluze, sort son sabre, le brise en deux, et s'en va. Delescluze et le Président s'apprêtent à rentrer dans l'Hôtel de Ville, quand de la foule, l'interpelle Pierre d'Angle.

 

Pierre d'Angle.- Président. ..(Ferré revient sur ses pas) ...Qu'est ce que c'est que ce huis clos de ses séances que la Commune a décrété ? Qu'est ce que c'est que ces indemnités exceptionnelles que les membres de la Commune se sont votés ? Le pouvoir répand-il une si douce chaleur que toute viande, même communarde, s'y corrompt, et s'y décompose ?

Ferré, embarrassé, rentre dans l'Hôtel de Ville, sans mot dire. Pierre d'Angle fait un geste de dégoût, et sort.

 

 

 

 

 

La mansarde de Julien. Lointaines fusillades. Julien, couché. Entre Marie-Paule, un fusil à la main.

Julien, se levant, : Maman, l'embrasse.

Marie-Paule.- Tu étais avec quelqu'un ?

Julien.- Je ne suis plus.

Maire-Paule.- Deux minutes en passant. Comment vas-tu ?

Julien.- Maman ? Le menuisier qui t'héberge ?

Marie-Paule.- Ecoute, je découvre un monde. .. .. A l'atelier, je ne le quitte pas du regard, tellement il me fascine. Il regarde ses planches,son croquis, mesure, pèse, soupèse, et fait. Quand il a fini quelque chose, il jette un dernier regard sur ce qu'il a fait, pour voir si tout a été bien fait, l'abandonne, et passe à la chose suivante. Jamais, je ne le voix inactif.. ...Il sait tout faire : il est couvreur, charpentier, sculpteur, maçon, plombier, je ne crois pas qu'il y ait un seul métier qu'il ne sache exercer. Il n'y a pas de main plus subtile, plus savante, plus intelligente que celle de cet homme. Et il n'y a d'intelligence que de la main. Ton père, tout ministre qu'il est, quand il prend un marteau dans les mains, il ne tape pas sur le clou, il tape sur son doigt…. .. La famille est pauvre, Dieu sait : je ne l'ai jamais entendu pousser un seul gémissement, ou un seul cri de rage contre leur pauvreté. Les pauvres, pour lui, ce sont d'autres qu'eux. Je découvre la vraie vie.… Toi, mon Julien, que deviens-tu ?

Silence.

Julien.- Je me pose des questions. Je ne sais pas où est ma place. Quel lieu est pour moi ? Versailles n'est pas mon lieu. Versailles, c'est concours et examens, argent et pouvoir, places et salaires, haines et jalousies, rivalités et guerres, humiliation et arrogance.… ...Mais la Commune, non plus, n'est pas mon lieu. Actifs, chaleureux, pleins d'honneur, comme je les aime, mais muets, hélas : tout ce que j'aime, philosophie, art, culture, lettres, qui comptent tellement pour moi, ils leur tournent le dos, ils n'en ont rien à faire. Ma place n'est ni à la Commune, ni à Versailles. Où est-elle ?

Marie-Laure.- Entre les deux. Tu as un regard sur l'un et sur l'autre.

Julien.- Tout seul ?

Marie-Laure.- Seul, c'est d'autant plus ta place .. ..Seul, tu l'as toujours été, sois-le en le voulant ... .. Ne désespère pas, mon Julien, n'oublie pas que c'est toi qui m'as donné espoir. (Les fusillades se rapprochent) Ma barricade m'attend. A bientôt.

Julien.- A bientôt. Ils s'embrassent avec effusion.

Marie-Laure sort.

Julien.- (ouvre la fenêtre, pour dire au revoir à sa mère) (puis il va devant sa glace) Adieu. On ne se verra plus.

Il court et se jette par la fenêtre. On entend un hurlement. Puis on entend un coup de feu.

 

 

 

 

 

Place de la Bastille. Le Général Vinoy, et une armée arrivent devant la barricade, installent les canons. Le canon de la barricade tire, mais de la barricade ne se tirent que peu de coups de fusil. Les fantassins de Vinoy courent le long des murs, investissent les maisons de part et d'autre de la barricade, en sortent de l'autre côté, sautent sur la douzaine de gardes nationaux, et de femmes, les désarment, les ligotent, défont le côté de la barricade, pour que les soldats puissent passer.

Le général Vinoy (à un éclaireur).-Va dire au puceron que la barricade de la place de la Bastille a été prise, et que je me dirige vers l'Hôtel de Ville.

Le général Vinoy, fait signe à un officier d'abattre les prisonniers et les prisonnières, et continue d'avancer. De leurs baïonnettes, les soldats poussent les prisonniers devant la barricade, l'officier dispose un peloton, quand l'officier et le peloton aperçoivent, dans le rang des prisonniers une belle et fraîche jeune fille.

L'officier.- Peloton à moi.

Il appelle le peloton à lui, à voix basse, il leur parle ; les soldats se tournent, voient la jeune fille. Ils approuvent l'officier. Le peloton se range face aux prisonniers.

L'officier.- (au peloton) Soldats, fusils en joue. Prêts à tirer. Feu.

Les prisonniers sont abattus, sauf la jeune fille. Le peloton et l'officier lui tournent le dos, affectant de recharger leur arme. La jeune fille, regardant autour d'elle, étonnée de se voir épargnée, va à l'officier, sort un revolver de sa jupe, vise en plein front, tire, et va se replacer devant la barricade.

Les soldats.- La garce.

Les soldats du peloton tirent sur elle, pêle-mêle, avec rage. Elle tombe à terre. Ils la contemplent, et puis suivent l'armée.

 

 

 

 

 

Le Général Galliffet, à ses troupes :

Général Galliffet.- .. ..Ces Parisiens sont les couilles du peuple français. Castrons le taureau furieux. Que le taureau redevienne le bœuf patient, assidu à la charrue, pacifique, travailleur, qu'il a toujours été.… ... Tout doit y passer : hommes, femmes, enfants, vieillards : hommes sont communards, femmes en feront, enfants en seront, vieillards l'ont été. … Ils n'obéissent qu'à l'état de cadavres. Liquidez-les, qu'ils se liquéfient.

Ils sabrent.

 

Une femme à genoux. - Pitié, mon général, j'ai 4 enfants, laissez-moi vivre.

Général Galliffet.-Levez-vous voir.

Elle se lève.

Général Galliffet.- Tournez-vous.

Elle se tourne.

Général Galliffet.- Désolé, vous êtes sans émouvoir ma concupiscence assez pour que je vous en fasse un cinquième. A suspendre, au cabinet..

Ils la tuent.

 

Une autre femme, pleurant : Pitié mon général, laissez-moi vivre.

Général Galliffet.- Trop de trémolos. Vous surjouez. Recalée. Représentez au concours, là-haut.

Ils la tuent.

 

 

 

 

Rue du Temple. Une barricade prise. Les Versaillais placent un corps de fédéré dans le caniveau, contre la bordure du trottoir, et, par-dessus, hissent sur le trottoir un petit canon, que son tireur arme. Le commandant assis, des prisonniers en file, gardés par des soldats, qui passent devant le commandant.

Le commandant.- (au premier) Tes mains. Des traces de poudre. Enquête achevée. Déféré devant le juge.

Les soldats attachent le prisonnier sur la bouche du petit canon.

Le commandant.- Qui prononce la sentence.

Le canonnier met à feu.

Le commandant.- Au suivant.

 

 

 

 

 

Place de l'Hôtel de Ville. Des fédérés combattent sur la barricade, rue de Rivoli. Ils voient sortant de l'Hôtel de Ville, les membres de la Commune, qui, à la hâte se rasent moustaches et barbes, se dévêtent de leur habit de membre de la Commune, s'habillent de guenilles, et, suivant un guide en civil, se baissant, prennent la fuite.

Un fédéré.- (à voix haute, les montrant) Nos élus de la Commune vont mettre à l'abri leurs précieuses personnes. Ils fuient la digne mort, pour une survie honteuse. Peut-on mieux se dénoncer étrangers au peuple ? Heureux sommes-nous ; nous finissons seuls, comme seuls nous avons commencé. Honneur au peuple.

Ferré sort de l'Hôtel de Ville, un fusil à la main, et les rejoint. Ils se jettent à l'assaut de la ligne versaillaise, visant et abattant des soldats.

 

 

 

 

 

La prison de l'Hôtel de Ville. Un officier et des gardes nationaux en sort Mgr Darboy et les 5 Jésuites. Il fait aligner Mgr Darboy et les 5 Jésuites, le peloton d'exécution. Il lève son sabre.

L'officier.- Les prêtres bénissent les Versaillais. Les Communards bénissent les prêtres. Gardes, fusils en joue. Feu.

Les soldats tirent. Les otages sont abattus. L'officier leur donne le coup de grâce.

 

 

 

 

 

Des fédérés, torches en main, passant devant les Tuileries et y mettant le feu.

Un fédéré.- Ce beau Paris qui l'a construit, rajeuni, restauré, entretenu ? Et qui, en bourgeois gentilshommes l'usurpe ? Ces Tuileries, Ministère des Finances, Palais Mazarin, Palais Royal, Conseil d'Etat, Quai d'Orsay, Cours des Comptes, Palais de la Légion d'Honneur, œuvres anonymes du peuple, que les politiques prostituent, au feu. Au feu. Au feu. Au feu.

Ils vont plus loin, mettant le feu.

 

 

 

 

 

L'Assemblée, à Versailles. Thiers à la tribune.

Thiers.- (se tournant vers Paris) Les sauvages assassinent les archevêques et les prêtres, incendient les palais de nos rois. Ils font ce qu'aucun peuple sauvage ne ferait, ils détruisent les monuments de la gloire nationale. Qu'ils sachent que leur châtiment sera à la mesure de leurs crimes.

Applaudissements.

 

 

 

 

 

Les marches du Panthéon. Les Versaillais, Millières.

Un officier.- De cette église consacrée à Sainte Geneviève, qui sauva Paris par 2 fois des Huns, tu as fait un Panthéon de grands hommes laïcs. Blasphémateur, confesse ton blasphème. A genoux. (Le Communard refuse de s'agenouiller) (Deux soldats, pesant sur ses épaules essaient de l'agenouiller de force, ils n'y parviennent pas) (Deux autres montent à la rescousse, et du tranchant de la main par un coup, l'agenouillent) Geneviève, patronne de la France, fille aînée de l'Eglise, pardonne son sacrilège. La France t'offre, Sainte Geneviève, le sacrilège, en victime expiatoire.

Il approche son revolver de la tempe de Millières, et le tue.

 

 

 

 

Les marches de l'église St Eustache. Les Versaillais forcent des fédérés à monter sur les marches.

Un officier.- A genoux. Vos parrain et vos marraine vous ont voué à Dieu, à votre baptême. Vous avez renouvelé vos vœux à votre 1ère communion vous avez renouvelé vos voeux à votre communion solennelle. Vous avez renoncé par 3 fois, solennellement à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et vous lui avez sacrifié. Le péché contre Dieu n'est pas remis, dit le livre. Ni viatique, ni extrême-onction. Que votre pénitence soit la damnation éternelle. (aux soldats) En joue. Feu.

Les soldats tirent et abattent les fédérés agenouillés.

 

 

 

 

A l'église Saint Séverin. Un officier versaillais donne ordre à ses soldats de forcer les fédérés prisonniers de s'agenouiller sur les marches.

L'officier.- Jésus a souffert et donné sa vie pour vous. Il a souffert, il s'est crucifié pour vous. Par vos sacrilèges, vous l'avez fait souffrir et mourir une deuxième fois. Son cœur sacré a saigné pour vous, par votre apostasie vous l'avez fait saigner plus encore. (à ses soldats) Pour votre ingratitude, soldats, baïonnette en avant. (baissant son épée)Au nom du Sacré-Cœur.

Les soldats transpercent les fédérés de leurs baïonnettes.

 

 

 

 

 

Cimetière du Père Lachaise. Combats acharné. Les Versaillais finissent par cerner les Fédérés. Les Fédérés épuisent l'un après l'autre leurs munitions. Les Versaillais les cernent de leurs baïonnettes.

L'officier.- Démocratie, débâcle de boyaux, foire, diarrhée, courante, qui souille tout Paris des murs au plafond.

Il fait signe d'aligner un premier rang contre le mur.

L'officier.- Pas de cercueil, pas de cortège funèbre, pas d'office des morts, pas d'absoute, dans le trou, comme des chiens. Crevez les moi. Fusils en joue.

Un fédéré.- Sang du peuple, semence de la démocratie.

L'officier.- (furieux) Au supplice. Feu.

Le rang est fusillé.

 

Nouveau rang.

L'officier.- Fusils en joue.

Un fédéré.- Vous tuez, vous obéissez, plus vous tuez, plus vous obéissez. Et quand vous ne tuerez plus, vous obéirez toujours. Est-ce que c'est une vie une vie d'obéissance ?

L'officier.- (furieux) Qui parle ? Faites-le taire, nom de Dieu. Feu.

Le rang est fusillé.

 

Nouveau rang.

L'officier.- Fusils en joue.

Un fédéré.- Ma capitale, mon île de la Cité, mon île de la liberté.

L'officier.- (furieux) Clouez l'esclave. Feu.

Le rang est fusillé.

 

Nouveau rang.

Un fédéré.- Une belle catastrophe pour finir. Nous donnons une tragédie que les peuples ne cesseront de se représenter.

L'officier.- (furieux) Vaudeville caleçonnade. A bas le peuple. A bas le bas peuple. Tirez lui le rideau. Feu. Feu. Feu. Qu'on ne les entende plus.

Le rang est fusillé.

 

L'officier.-(à un éclaireur) Va dire à la bactérie, que le dernier noeud de résistance a été tranché, au cimetière du Père Lachaise.

L'éclaireur sort. Les armes se sont tues. Le silence règne sur Paris.

L'officier.- (pour lui-même) Nous ont-ils fait assez peur, ces salopards.

 

 

 

 

 

Assemblée Nationale. Thiers à la tribune.

Thiers.-(Véhément, levant ses petits bras) Victoire, mes amis, victoire. Les généraux qui ont conduit l'investissement de Paris sont de grands hommes de guerre. Ils ont sauvé l'art, la culture, la civilisation. Que sonne l'heure de l'expiation. Elle sera totale.

Un député monarchiste à la tribune.

Le député.- (faisant le signe de croix) Remercions Dieu, mes frères. La majorité monarchiste et chrétienne, MM les Députés, demande que l'Assemblée Nationale de la Fille Aînée de l'Eglise vote des crédits pour l'érection d'une basilique du Sacré Cœur de Jésus, à l'endroit où la Commune a perpétré pour la première fois ses sacrilèges, sur la butte Montmartre. Que la basilique élève ses mains jointes vers le ciel, pour supplier Dieu de pardonner à la France, les sacrilèges de sa capitale. Aux votes.

Majorité de voix.

Le député.- L'érection d'une basilique du Sacré-Cœur à Montmartre est votée.

 

 

 

 

Bûchers de cadavres que l'on brûle au pétrole.

 

 

 

Caserne Lobau, en bordure de Seine.

A l'extérieur. Sous le porche roule un mince ruisseau continu de sang , qui coule dans la Seine, où il forme dans les flots une mince traînée continue ; un aumônier, sortant de la caserne ouvre la porte, la referme sur lui. Comme il se met à pleuvoir, ouvre son parapluie. Voyant que ses chaussures ont trempé dans le sang, il les nettoie soigneusement à des touffes d'herbe. Par le porche, des soldats versaillais font pénétrer une troupe de prisonniers, en les piquant de leurs baïonnettes, referment sur eux le porche. On entend, de derrière le porche, une mitraillade, et des coups de feu espacés.

A l'intérieur. Dans les monceaux de cadavres entassés, de plusieurs mètres de haut, on voit des bras, des jambes qui bougent ; une mitrailleuse juchée sur une estrade, mitraille les groupes de prisonniers qui entrent par le porche. Certains fuient, courent. Un peloton de Versaillais, de leur fusil les tirent, comme on tire des lapins.

Le mitrailleur.- (lâchant la mitrailleuse) Lieutenant, remplacez-moi.

Le lieutenant.- Qu'est-ce qui te prend ?

Le mitrailleur.- (mettant sa main sur sa poitrine) Au tissu, les coutures craquent.

Le lieutenant.- Ton cœur de lorette se laisse attendrir ?

Le mitrailleur.- Lieutenant, j'étais volontaire.

Lieutenant.- On charge pour toi les bandes. Tu as juste à appuyer sur la détente.

Le mitrailleur.- Je tombe en défaillance.

Le lieutenant.- Le mélodrame a fini par émouvoir Margot ? Fillette. (d'un geste méprisant, il fait signe à un des serveurs de la mitrailleuse, de prendre la place du tireur) Les tirs se poursuivent.

 

 

 

 

 

Files de prisonniers et de prisonniers, qui sont conduits à Versailles, entre deux rangs de bourgeois et de bourgeoises. Une bonne âme apporte un seau, ils se précipitent sur le seau, lapant, le seau d'eau se renverse, les prisonniers et prisonnières lapent l'eau sur le pavé.

Une bourgeoise.- Chassez le naturel, les revoilà à quatre pattes Les porcs retrouvent leur soue.

Certaines, avec méchanceté, se risquant, font trois pas en avant, frappent les prisonniers de leurs ombrelles, pour vite refaire trop pas à l'arrière.

 

Passe dans la file, Sylvie Bocquet, son garçon à la main. Une bourgeoise se précipite sur elle.

La bourgeoise.- Mais je la reconnais. C'est Sylvie Boquet. Elle avait plaqué son mari. C'est une adultère. (montrant Marcellin, menotté, plus loin, dans le groupe des hommes) Elle vit avec Marcellin, en concubinage.

Elle la bat, lui tire les cheveux , lui griffe le visage

La bourgeoise.- Tu n'as pas honte de souligner tes avantages ? Marie Salope. D'offrir tes attraits comme des appâts, tu n'as pas honte ? C'est toi et les tiennes, qui débauchez nos maris et nos fils. Traînée.

De sa file d'hommes, Marcellin essaie de rejoindre Lucie, il en est empêché par les soldats.

Une autre prisonnière.- (à la bourgeoise) Tu t'es déjà vue ? Buisson d'épines. Branche d'églantier. Sarments épineux. Ton mari, quand il sort de tes ronces doit être clouté d'aiguillons.

La bourgeoise, en fureur, veut se tourner vers celle qui l'insulte, un soldat essaie de la retenir.

Une troisième prisonnière.- (à la bourgeoise) Un parapluie. Une toile tendue à craquer sur une armature. Pour ton bourgeois, tu dois être juste bonne à t'ouvrir au-dessus de lui quand il pleut.

Rires.

Furieuse, la bourgeoise veut se tourner contre cette troisième prisonnière.

Un soldat aide le premier, tous deux réprimant mal leurs rires, repoussent la bourgeoise dans l'assistance.

 

 

 

Des fédérés morts. A l'un d'eux, le crâne ouvert a laissé échapper la cervelle.

Une bourgeoise.- (s'approchant, et remuant la cervelle) C'est avec ce fromage de tête qu'ils pensaient.

 

 

 

 

 

Passant parmi les cadavres, le général Galliffet et son aide de camp.

Général Galliffet.- Le Bourbon, le D'Orléans, le Bonaparte, tu les vois régnant ? Un obèse, un débile, un mouflet. Ils ne sont plus que les vestiges de leurs ancêtres… .. Un Thiers en plus ? Un épicier, un blaireau puant, qui n'a qu'un mot à la bouche ; l'argent. Faites de l'argent. Belle perspective pour une nation. Beau drapeau. N'être plus rien, avoir. Entasser. Belle aspiration. Haute Visée. Courcelles, qu'est ce que tu penses de tout ça ?

L'aide de camp.- Je n'ai pas d'opinion, mon général.

Général Galliffet.- Quand tu es tout nu dans ta salle de bains, ne dis pas que tu ne penses rien.

L'aide de camp.- A l'armée, jamais l'occasion depenser m'a été offerte : vous devez penser en bonne logique que je ne pense rien.

Général Galliffet.- Arrête de me mettre en boîte, comme un singe. Ton opinion politique. J'attends.

L'aide de camp.- Je suis Républicain, mon général.

Général Galliffet.- Foutu de putain de bordel de Dieu, Républicain.

L'aide de camp.- A force de se battre avec les Communards, est-ce qu'on n'a pas appris à les connaître ? Des inconnus, des Français tout nus, se sont révélés plus courageux, que nos généraux sanglés dans leur uniforme, bardés de médailles.

Un silence.

Général Galliffet.- … … Tu leur tendrais ta main en sang ?

L'aide de camp.- Comment aurais-je pu juger de leur valeur, si je ne m'étais pas battu avec eux ?

Un silence.

Général Galliffet.- .. ..Quel régime nous espères-tu ?

L'aide de camp.-Le socialisme, mon général.

Général Galliffet.- La chienlit. Le foutoir. Le bordel. La fin des haricots.

Un silence.

Général Galliffet.- … Avec qui ?

L'aide de camp.- Avec Gambetta, mon général.

Général Galliffet.- Gambetta ? Ce rouge ? Par les feux de l'enfer. Mon zob, tiens.

Un silence. Galliffet s'éloigne.

Général Galliffet.-(le dos tourné) Ce qu'un petit officier de flûte ose penser, pourquoi un général ne l'oserait pas ?

Galliffet s'éloigne, songeur.

 

 

 

 

Passent à travers les ruines et les cadavres, Thiers, et un groupe de députés

Thiers.- Que ce spectacle affreux leur serve de leçon. (à Paris) .. ..Au travail.