Valentin, moi, la vendeuse, et les crayons bleus.
Valentin.-Mademoiselle.
La vendeuse.-Monsieur.
Valentin. - Je voudrais 20 gros crayons bleus.
La vendeuse.- .. ..C’est pour quel usage ?
Valentin.- Voilà, je suis un écrivaillon. Quand j’ai un sujet, je jette sur le papier tout ce qui me passe par la tête. Bon. …Je me relis. Bon. …Ensuite, je barre tout ce qui est de trop, … …avec de gros crayons bleus.
La vendeuse.- .. .. Est-ce que de gros crayons noirs ne feraient pas l’affaire ?
Valentin.- Non. Ça me ferait trop mal. Le noir dénigrerait trop ce que j’ai fait. Même si je barre ces lignes, elles sortent tout de même de ma plume.
La vendeuse.- Et de gros crayons rouges ?
Valentin.- Ça me ferait plus mal encore. Ce serait trop sanglant, j’aurais l’air de décapiter mon texte. Même si je barre ces lignes, elles sortent tout de même de ma plume.
La vendeuse.- Et de petits crayons bleus ?
Valentin.- Les petits crayons bleus ne barreraient mon texte qu’à mi-hauteur. Ce que je verrais des lignes barrées me donneraient trop de remords. Ce qu’il me faut ce sont de gros crayons bleus… … 20.
Un silence.
La vendeuse.- Parce que nous n’avons plus de gros crayons bleus. Il faudrait que j’en commande.
Valentin.-Si vous les commandez, vous les recevrez dans combien de temps ?
La vendeuse.- Revenez dans huit jours.
Valentin.- Dans huit jours, ces gros crayons bleus seront arrivés ?
La vendeuse.- Peut-être.
Valentin.- Ce peut-être ne me va pas. Si je me déplace, je me déplace avec certitude, je voudrais trouver les crayons avec la même certitude.
La vendeuse.- Je suis désolée. Je ne peux pas vous certifier que dans huit jours, vos 20 gros crayons bleus seront là.
Valentin.- Vous comprenez que je veuille ne me déplacer, que si je suis certain que les 20 gros crayons bleus sont là.
La vendeuse.- Je le comprends… …Vous pouvez venir plus tard.
Valentin.- Quand est-ce que ça serait, ce plus tard ?
La vendeuse.- Disons dans 15 jours.
Valentin.- 15 jours, ça fait beaucoup pour une commande de 20 crayons bleus.
La vendeuse.- Vous pouvez venir aussi plus tôt.
Valentin.- Si je viens plus tôt, est-ce que mes 20 gros crayons bleus seront là ?
La vendeuse.- Si les 20 gros crayons bleus arrivent plus tôt, vous pourrez les avoir plus tôt. Si nous les avons.
Valentin.- Mais si je viens plus tôt, et que vous ne les avez pas, il faudra que je revienne plus tard.
La vendeuse.- Évidemment.
Valentin.- Quand sera ce plus tard ?
La vendeuse.- Je ne peux pas dire avec certitude.
Valentin.- Ce sera pour quand la certitude ?
La vendeuse.- La certitude, ce sera quand ils seront là vraiment.
Un silence.
Valentin.- Il y aura plus de certitude, si je reviens dans 15 jours ?
La vendeuse.-C’est certain.
Valentin.- Voyez-vous, ce que j’aurais aimé, c’est d’avoir ces 20 gros crayons bleus aujourd’hui, comme ça je ne me serais pas déplacé pour rien.
La vendeuse.- Moi aussi, j’aurais aimé que vous ne vous soyez pas déplacé pour rien.
Valentin.- Je ne vous cache pas que d’abord l’idée de revenir, ensuite pour rien tend à me faire perdre ma bonne humeur.
La vendeuse.- Pour que vous la gardiez,, il suffirait que vous reveniez, quand les 20 gros crayons bleus seront là.
Valentin.- Vous m’avez dit, qu’il n’était pas certain, qu’ils soient là dans 15 jours
La vendeuse.- D’une absolue certitude, non. Mais il y aurait plus de chances qu’ils soient là dans 15 jours que dans 8 jours.
Valentin.- Cette certitude est néanmoins douteuse.
La vendeuse. - Moins douteuse que dans 8 jours.
Valentin.- Si je revenais dans 15 jours, et que vous ne les aviez pas, ce serait la deuxième fois que je me serais déplacé pour rien, cette fois-là, et la fois présente. Vous comprenez que j’aurais tendance à une certaine exaspération.
La vendeuse.- Je comprends très bien.
Un silence.
Valentin.- Il y aurait une solution, bien sûr, c’est que j’aille en acheter ailleurs. A moins qu’ils n’en aient plus là-bas non plus, auquel cas je me serais déplacé deux fois pour rien, là-bas et ici, sans préjudice des fois où, 8 ou 15 jours après, je reviendrais ici et là-bas pour rien.
La vendeuse.- Tout à fait.
Un silence.
Valentin.- .. ..Pensez-vous que vous les aurez dans 3 semaines.
La vendeuse.- J’espère.
Valentin.- Là non plus il n’y a pas d’absolue certitude ,
La vendeuse.- Je vous dis, l’absolue certitude, c’est quand ils seront là vraiment.
Valentin.- Voyez-vous ce qui m’inclinerait à me faire perdre mon sang-froid, c’est qu’entre les crayons bleus et moi, il y a un net déséquilibre. Passe encore qu’il n’y ait pas d’égalité entre un homme et un homme, on commence à y être habitué, mais encore un homme et une chose, c’est vraiment fort de café.
La vendeuse . Je comprends ça très bien.
Un silence.
Valentin. Ecoutez. .. .. Pour sauver mon amour-propre, nous allons dire ceci : vous commandez les 20 gros crayons, ou vous ne les commandez pas. Si vous les commandez, où ils seront là, ou ils ne seront pas là. Moi, de mon côté, dans 8 ou dans 15 jours, ou je viendrai ou je ne viendrai pas. Ainsi, nous nous contentons ou nous nous mécontentons, les crayons et moi, comme vous voudrez, tous les deux, mais la balance est égale.
Valentin va pour s’en aller.
La vendeuse.- Monsieur. Que dois-je faire ? Je dois les commander ou ne pas les commander ?
Valentin.- (se retournant) Je vous laisse libre. Si ça se trouve, hasard sur hasard, qui sait, nous risquons de nous retrouver ensemble, les 20 gros crayons bleus et moi. Ça serait assez rigolo.
Valentin continue d’aller pour s’en aller.
La vendeuse.- (l’appelant) Monsieur
Valentin.- (s’en retournant) Ravi que le doute soit aussi dans votre camp.
La vendeuse.- (l’appelant) Monsieur.
Valentin. - (ne se retournant pas, faisant un geste de la main) A vous revoir ou à ne pas vous revoir… …Mademoiselle.
Valentin s’en va, la vendeuse, le suit des yeux, interrogative, les mains ouvertes.