La Seyne-sur-Mer (Var) Histoire de La Seyne-sur-Mer (Var) La Seyne-sur-Mer (Var)
La Seyne-sur-Mer (Var) Récits, portraits, souvenirsLa Seyne-sur-Mer (Var)
 
Retour à la page d'accueil
du site
www.site-marius-autran.com
Retour à la biographie de Marius AUTRAN
Marius AUTRAN, une vie
Conférence en images de son fils Jean-Claude AUTRAN
au cours de la Journée Marius AUTRAN, samedi 19 Avril 2008
salle Apollinaire à La Seyne-sur-Mer
 
Organisée par les associations : Les Relais de la Mémoire, Les Amis de La Seyne Ancienne et Moderne et Histoire et Patrimoine Seynois (*)

(*) Une première conférence sur la vie de Marius AUTRAN avait été donnée le samedi 20 Octobre 2007, Bibliothèque du Clos Saint-Louis, dans le cadre de la manifestation Lire en Fête et du 350e anniversaire de la ville de La Seyne)

Plan de la conférence [voir aussi les annonces et les compte-rendus de presse]
Naissance et origines
Son parcours à La Seyne
Le séjour en Tunisie (1914-1915 et 1918-1920)
La guerre de 1914-1918
Marius chez ses grands-parents à Mar-Vivo (1915-1918 et 1920-1921)
Ses études à l'École Martini
A l'École normale d'instituteurs de Draguignan (1928-1931)
Le service militaire
Mariage avec Louise Gautier
Instituteur à Montmeyan (1932-1935)
Puis à Carcès (1935-1938)
La guerre de 1939-1940
La Résistance
Son engagement politique
A la municipalité de La Seyne (1950-1977)
1977-1985 : Retrait progressif des activités municipales et politiques
La carrière professionnelle
Vie familiale et loisirs
L'historien de La Seyne
La vie associative
Les dernières années

 

Naissance et origines

Marius AUTRAN voit le jour le 2 décembre 1910 à La Seyne-sur-Mer.

Naître un 2 décembre, c'est déjà « un clin d'œil à l'Histoire ». Marius AUTRAN se plaira souvent à rappeler qu'il était né à une date anniversaire du sacre de Napoléon Ier (2 décembre 1804) et de la bataille d'Austerlitz (2 décembre 1805).

Voici pour commencer quelques photos de Marius AUTRAN prises au cours de son enfance.

4 mois
18 mois
3 ans
6 ans
8 ans

Une première anecdote : On ne s'en rend pas compte sur ces photos noir et blanc, et peu de gens le savent, mais dans ses premières années Marius AUTRAN était très rouquin. Et comme le prénom Marius était assez répandu à l'époque - il y avait parfois plusieurs Marius dans une classe - lui, pour le distinguer des autres Marius, on le surnommait « Carotte ».

Voici maintenant une copie de l'acte de naissance de Marius AUTRAN à La Seyne. Acte signé par le Maire de l'époque, Jean JUÈS. Jean JUÈS, qui fut maire seulement 2 ans, de 1910 à 1912, succéda au pharmacien Louis ARMAND et fut suivi par Baptistin PAUL.

Acte de naissance de Marius AUTRAN, avec signature du Maire Jean JUÈS

 

Ses parents

Son père, Simon AUTRAN, était âgé de 23 ans lorsque Marius est né. Il était un simple matelot-mécanicien. Né à Marseille en 1887, il avait perdu sa mère à l'âge de 4 ans et fut ensuite maltraité par une marâtre. Homme très courageux, Simon AUTRAN avait dû travailler très tôt. Dès son certificat d'études passé, il aidait son père qui était forgeron aux Forges et Chantiers de La Seyne. A 14 ans, bien que de santé fragile, il écrasait des rivets dans les coques des navires en construction. Mais il avait eu la volonté de s'élever en suivant notamment les cours du soir à la Bourse du Travail dès 1904. Il avait appris les mathématiques et le dessin industriel. Il progressa alors rapidement, obtint son diplôme de Maistrance, devint agent technique à l'Arsenal de Toulon et termina sa carrière comme agent technique principal, faisant fonction de chef du Bureau des Marchés de la Marine. C'était un homme extrêmement autoritaire [Marius AUTRAN a avoué avoir, même à l'âge de 50 ans, toujours tremblé devant lui], inflexible, exigeant avec les autres et avec lui-même. Simon AUTRAN ne fut jamais membre d'un parti politique mais était cependant sympathisant « Rouge » (socialiste) à l'époque où Pierre RENAUDEL était député du Var. Le 12 Février 1934, Simon AUTRAN fut le seul gréviste parmi les cadres de l'Arsenal de Toulon (grève déclenchée par les partis de gauche pour répondre au coup de force fasciste du 6 Février). A partir de ce jour, son avancement sera bloqué et certains de ses amis amiraux ne lui adresseront plus la parole. Il décidera alors de s'en aller et il prendra sa retraite l'année suivante, en 1935, âgé alors de seulement 47 ans. Il mourra en 1962, après avoir totalisé davantage d'années de retraite que d'années d'activité...

Simon AUTRAN, père de Marius AUTRAN
Matelot, vers 1907
Vers 1915
Vers 1935

Sa mère, Victorine AUBERT, était seulement âgée de 20 ans en 1910. Avant son mariage, elle était apprentie modiste. Elle ne travaillera plus par la suite, se consacrant uniquement à son foyer et à l'éducation de leur fils unique Marius.

Victorine AUBERT, mère de Marius AUTRAN
Vers 1915
Vers 1917
Vers 1940

 

Ses grands parents

Du côté paternel, son grand-père était Auguste AUTRAN, forgeron, originaire de Barjols (Var). D'ailleurs, aussi loin qu'on remonte, tous les AUTRAN de cette branche étaient forgerons, chaudronniers, ferronniers, maréchaux-ferrants, etc. Tous étaient ce qu'on appelait des "mandjo-fer". Ils avaient travaillé le métal ou écrasé des rivets toute leur vie. A 17 ans, Auguste AUTRAN et son jeune frère Edouard, quittent Barjols (où leur famille ne pouvait plus leur assurer une subsistance suffisante) et descendent à pied à Marseille pour y trouver quelque travail. Ils travaillent ainsi dans la construction navale et dans les ateliers de Menpenti. [A noter que le jeune frère d'Auguste, Edouard, eut par la suite un fils unique, Edouard Marius AUTRAN, lui aussi chaudronnier à ses débuts, mais qui deviendra ensuite acteur de théâtre et de cinéma (sous le pseudonyme d'Edouard DELMONT) et jouera dans plus de 80 films, dont presque tous ceux de Marcel PAGNOL. C'était donc un cousin germain de Simon AUTRAN]. A 18 ans (printemps 1871) Auguste AUTRAN participe aux évènements de la Commune de Marseille (on rappelle qu'à côté de la célèbre Commune de Paris, il y eut aussi des mouvements similaires dans quelques autres grandes villes comme Marseille). Comme sanction de cette attitude révolutionnaire, il devra accomplir 5 ans de service militaire en Algérie, dans un régiment de zouaves. La seule photo que l'on possède de lui a été prise à Alger et il y apparaît en uniforme de zouave. Il travaillera ensuite à Marseille, sera licencié pour activités syndicales, viendra alors s'établir à La Seyne (comme forgeron aux Forges et Chantiers), y sera également licencié (pour avoir chômé le 1er mai - qui n'était pas encore reconnu comme jour férié). Il fera cet aller et retour plusieurs fois, avec femme et enfants.

Il n'a pas connu sa grand-mère paternelle Marie-Louise PIOLET, née à Paris en 1859 (mais originaire d'une famille de la Drôme), décédée à Marseille en 1891 à l'âge de 32 ans, après avoir eu 6 enfants, dont seul Simon AUTRAN atteindra l'âge adulte. Même Simon AUTRAN n'eut aucun souvenir de sa mère, décédée lorsqu'il avait 4 ans. A l'exception de son état-civil, il ne reste aucune trace d'elle, aucune photo. Son époux s'étant remarié en 1894, tout ce qui restait de la première épouse ayant été vraisemblablement détruit par la seconde.

Du côté maternel, son grand-père était Marius AUBERT, né à Six-Fours, descendant de vieilles familles six-fournaises : les AUBERT, SAGE, BLANC. Marius AUBERT fit sa carrière dans la marine marchande où il était officier subalterne. Il voyagea beaucoup en Extrême-Orient et prit sa retraite de la Marine vers 1910. Après quoi, il occupa divers petits emplois (dessinateur aux chantiers, libraire). Il n'était pas engagé politiquement, mais était profondément pacifiste et homme de progrès. Personnage calme, patient et d'une grande bonté, s'exprimant essentiellement en langue provençale, il influença beaucoup Marius AUTRAN en lui communiquant son goût pour les loisirs de la lecture, de la pêche en mer, de la chasse, du jardinage, de la cueillette des champignons, etc.

Sa grand-mère Joséphine HERMITTE, née à La Seyne, descendait de vieilles familles seynoises : les Hermitte, les Mabily, les Laurent, qui comprenaient quelques notables et de nombreux petits commerçants. Il y a eu ainsi un Sauveur HERMITTE qui fut intendant aux Messageries Impériales, le boulanger Jean-Louis MABILY qui fut adjoint au Maire de La Seyne au début de la IIIe République (et dont une longue rue de la vieille ville porte le nom), un Florent MABILY qui fut Directeur de l'Octroi. Par ailleurs, il y eut un Victor HERMITTE boucher, un Victor MABILY boulanger, une Victoire MABILY épicière, dont le père Esprit Bonaventure MABILY était meunier et possédait l'un (le plus au sud) des 4 moulins à vent situés alors sur la colline des 4 Moulins.

Marius AUTRAN est donc issu d'une famille de rudes travailleurs, avec un grand-père militant syndicaliste et révolutionnaire, d'autres toujours plus ou moins acquis à des idées de paix et de progrès, une famille où l'on a jamais gaspillé l'argent, et où régnait une forte autorité paternelle.

 

Son parcours à La Seyne

Marius AUTRAN voit le jour le 2 décembre 1910 à La Seyne-sur-Mer, au n° 3 de la rue Philippine Daumas. Peu de gens ici doivent savoir où se situe la rue Philippine Daumas. C'est une petite rue située derrière la poste de l'avenue Garibaldi. En fait, quand on se trouve au rond-point Kennedy et qu'on prend l'avenue Frédéric Mistral en direction des Sablettes, c'est la première traverse à droite (avant la rue Blaise Pascal et la rue de Lodi), qui rejoint la rue Voltaire.

Voici la photo de la maison natale de Marius AUTRAN, au premier étage du n° 3 de cette rue Philippine Daumas. C'est du moins l'emplacement [car j'ignore si la configuration de la rue et des maisons en 1910 était exactement celle d'aujourd'hui, compte tenu des bombardements et des reconstructions qui ont pu affecter ce quartier].

Marius AUTRAN et ses parents ne vont rester qu'environ 2 ans dans cette maison. La famille va avoir un certain nombre d'adresses successives sur la commune de La Seyne et j'ai tenté d'en retracer le parcours sur le plan ci-dessous.

Entre 1912 et 1914, on va ainsi retrouver Marius AUTRAN au n° 2 de la rue Carvin, au 2e étage de la maison dont le rez-de-chaussée est depuis longtemps occupé par une boulangerie. On y a longtemps connu la boulangerie ERUTTI. Quand Marius AUTRAN y habitait, c'était la boulangerie de son oncle Victor MABILY. [A noter que pendant environ un siècle, jusqu'en 1847, cette même maison était celle de l'hôtel de ville de La Seyne - place du Marché]. Signalons aussi que, entre 1913 et 1914, Marius AUTRAN, fréquenta sa première école maternelle, celle de la rue d'Alsace, qui n'était en fait qu'une garderie, que l'on appelait alors "l'Asile".

On va retrouver ensuite successivement Marius AUTRAN à Mar-Vivo (chez ses grands-parents), puis sur le cours Louis Blanc (en face du marchand d'oranges GIL), puis au n° 6 de la rue Hoche, puis au quartier Touffany, puis au quartier Tortel (chemin Aimé Genoud), puis sur la route de la Colle d'Artaud, puis sur le boulevard Staline (actuellement boulevard de Stalingrad), enfin, à partir de 1961, chemin du Vieux-Reynier (quartier Châteaubanne). C'est là qu'il va se stabiliser avec sa famille puisqu'il va y passer plus de 45 ans, donc près de la moitié de sa vie. Ce sera "l'homme de Châteaubanne". On aurait pu aussi mentionner quelques adresses de courte durée comme celle du chemin de Mar-Vivo aux deux chênes, chez son père, ou celle du quartier Bastian.

Marius AUTRAN aura passé près de 90 % de sa longue existence sur la commune de La Seyne. Il a connu La Seyne et en a conservé des souvenirs dès avant la guerre de 1914-1918. Qui, mieux que lui, pouvait donc plus tard en écrire l'histoire, avec des récits fondés sur ses innombrables souvenirs ? Qui, mieux que lui, pouvait raconter la vie de La Seyne et des ses quartiers, puisque, depuis 1910, il avait habité aussi bien le nord que l'est, l'ouest, le centre ville ou les quartiers des plages ?

A l'inverse, on doit constater que Marius AUTRAN a relativement peu voyagé dans sa vie d'adulte et a rarement quitté sa ville de La Seyne. Sans doute aurait-il eu un esprit ouvert différemment s'il avait davantage parcouru le monde. Il disait ainsi à la fin de sa vie : « Je ne suis jamais allé en Espagne, ni en Italie, ni en Angleterre, ni en Amérique, etc. ». Mais cela ne l'empêchait pas de porter des jugements péremptoires sur tous ces pays, les Etats-Unis par ci, Israël par là... Et quand je lui disais : « Comment peux-tu ainsi juger et critiquer ? Tu n'y es jamais allé ! » (car de mon point de vue, ayant au contraire beaucoup voyagé, je soutenais que pour juger objectivement d'une situation, il faut y être ou y avoir été). Mais il répondait : « Je n'ai pas besoin d'y aller pour savoir très bien ce qui s'y passe ! » et la discussion n'était jamais possible.

 

Trois grands évènements vont alors marquer sa vie à partir de 1914

En outre, dès son enfance, à partir de 1914, il va connaître des évènements hors du commun pour une vie d'enfant, évènements qui vont avoir une grande influence sur son tempérament et sa manière de penser.

1) L'année 1914, c'est le début de la 1ère Guerre mondiale. Pendant quatre ans, on ne va parler que de ça à la maison. Marius AUTRAN n'oubliera jamais ces récits entendus dans sa jeune enfance.

2) Cette même année 1914, son père Simon, va accepter un poste à Ferryville (Tunisie) et Marius va donc y vivre quelques années et il en gardera toujours un souvenir ému de ce séjour.

3) Comme il ne pourra pas toujours rester en Tunisie en raison de problèmes de santé (paludisme), ses parents vont le confier plusieurs années à la garde des grands-parents AUBERT chez qui il habitera au quartier Mar-Vivo.

 

Le séjour en Tunisie (1914-1915 et 1918-1920)

Pourquoi ce séjour de la famille en Tunisie ? Quelques semaines avant le début de la guerre de 14, l'Arsenal de Toulon où travaillait alors Simon AUTRAN va décider de "délocaliser" ses ateliers de construction d'hydravions (à des fins militaires) sur une base qui existait alors en Tunisie, plus précisément dans la petite ville de Ferryville (nom actuel ; Menzel-Bourguiba) située au bord du lac de Bizerte. La proximité des eaux calmes de ce lac permettait d'effectuer facilement des essais de décollage et d'amerrissage de ces nouveaux engins. Simon AUTRAN, qui, à Toulon, était spécialisé dans le calcul, le dessin et la construction des coques de navires, va ainsi être sollicité pour travailler sur les coques d'hydravions à l'arsenal de Sidi-Abdallah. Certes, de petits hydravions pour l'époque : deux tonnes ! Mais c'était déjà un émerveillement pour Simon AUTRAN que de voir décoller et voler ces engins de deux tonnes !

Arsenal de Sidi-Abdallah à Ferryville - La Direction des mouvements du Port
Arsenal de Sidi-Abdallah à Ferryville - Porte de Tunis
Carte du nord-est de la Tunisie avec les différents sites visités par Marius AUTRAN et ses parents (Ferryville [act. Menzel Bourguiba], Bizerte, Tindja, Tunis, Carthage, etc.

En acceptant de partir pour la Tunisie, seul d'abord, puis rejoint par sa femme et le petit Marius quelques semaines plus tard, Simon AUTRAN va prendre une sage décision, car il va ainsi échapper à la mobilisation générale et ne sera personnellement impliqué dans aucun combat (sans quoi il aurait été mobilisé sur une unité de guerre et aurait peut-être péri comme tant d'autres aux Dardanelles ou en Méditerranée orientale). Au contraire, lui, sa famille et ses quelques amis seynois et toulonnais qui se sont trouvés à cette époque en Tunisie vont vivre pendant environ six ans une existence paisible et heureuse de « petits colonialistes ».

Marius AUTRAN avec ses parents Simon et Victorine (photo de studio, à Ferryville, vers 1915)

Marius AUTRAN va ainsi découvrir avec ses parents : Ferryville, Tindja, Bizerte, Tunis, Carthage, le "Tombeau de Saint-Louis"... Et quand, bien plus tard, il enseignera l'histoire de l'Antiquité au collège Martini, il ne manquera jamais de parler de ces aqueducs romains faits de toutes petites briques rouges, qu'il avait vus de ses propres yeux à Carthage... Il va aussi conserver d'innombrables souvenirs des scènes de la vie à Ferryville, des rues, du marché, des marchands ambulants, des parties de pêche et de chasse au gibier d'eau avec son père dans les marécages du lac de Bizerte.

Il va aussi fréquenter l'école de Ferryville, l'école maternelle lors de son premier séjour (photo ci-dessous), puis l'école primaire entre 1918 et 1920.

Marius AUTRAN (x) à l'école maternelle de Ferryville (1915)

Mais Marius AUTRAN se souviendra surtout des leçons de son père qui lui disait :

« Tu vois, ici, nous vivons heureux, nous ne manquons de rien. Et pourtant, nous ne sommes pas chez nous. Nous, nous avons le droit de chasser, alors que les Tunisiens, qui sont chez eux, n'ont pas le droit d'avoir des fusils, ils n'ont le droit de chasser qu'à coups de bâtons ou à coups de pierres ».
« Nous, nous avons le droit de cueillir des fruits de leurs arbres. Eux ne doivent rien dire, et s'ils se plaignent, on leur donnera toujours tort ».
« Et aussi, quand nous avons des travaux difficiles ou dangereux à l'Arsenal, nous ne les faisons pas nous-mêmes, nous disons : il n'y a qu'à envoyer le bicot... Autrement dit, si lui a des doigts écrasés ou un bras arraché, c'est moins grave... ».
« Et aussi, toi, tu peux aller à l'école, tandis que leurs enfants ne peuvent pas. Pourquoi ? Parce qu'ils sont trop pauvres pour leur payer des chaussures. Et, sans chaussures, la porte de l'école leur est fermée. etc. etc. ».
Et Simon d'ajouter : « C'est vrai qu'ici nous sommes bien, mais ce n'est quand même pas normal. Un jour, cela finira mal et cela se retournera peut-être contre nous ».

Et Marius AUTRAN conservera toujours un souvenir ému de cette vie en Tunisie, et il sera toute sa vie du côté des peuples colonisés. Il gardera toujours quelque indulgence ou bienveillance pour les Maghrébins, les Arabes ou les Africains en général. Et même beaucoup plus tard, lorsqu'on parlera de Ben Laden, il trouvera toujours quelques mots d'excuses, même à propos du terrorisme islamique : « Nous avons voulu les coloniser, alors il faut les comprendre... ». On avait beau lui rappeler qu'avant la conquête de l'Algérie par la France (1830), il y avait eu plus d'un millénaire de piraterie, d'invasions, d'occupations, de razzias sur nos côtes de la part des Arabes et autres peuples barbaresques. Mais, cette partie de l'Histoire, il ne l'entendait pas. Il n'avait retenu que le colonialisme et ses côtés négatifs.

 

La guerre de 1914-1918

Pendant quatre ans, on ne parlera que de ça à la maison. Même si Simon AUTRAN l'a évitée, plusieurs oncles, grands-oncles ou cousins sont mobilisés et ils vont raconter ce qu'ils ont vécu. Les horreurs de la guerre resteront gravées à jamais dans sa mémoire d'enfant. Verdun, les bombardements incessants, les entonnoirs créés par les explosions d'obus, les villages rasés, les forêts brûlées, Douaumont, le Chemin des Dames, la Cote 304, le Mort-Homme... Les conditions de vie dans les tranchées. Quatre années. Des centaines de milliers de morts. Alors même que beaucoup de ces jeunes soldats partirent pour la guerre, en août 1914, dans la confiance ou l'euphorie : « Grand-mère, nous serons vite de retour, nous allons seulement couper les moustaches de Guillaume pour vous en faire des boas... ».

Joseph AUGIAS (à gauche) à Verdun. Grièvement blessé, il survivra. Mais son père, Louis AUGIAS, mobilisé aussi, sera tué peu après dans le même secteur.

D'autres membres de la famille ne reviendront pas, disparus lors du naufrage de leur navire devant Salonique ou devant Beyrouth.

Enfant, Marius AUTRAN va ainsi connaître par cœur les noms des grosses unités de la Marine de guerre. Lorsqu'il joue sur les plages de Mar-Vivo ou de La Verne, il se fabrique des navires avec de petits morceaux de bois, il simule des batailles navales et ses morceaux de bois qu'il essaie de toucher avec des galets, il leur donne les noms des bâtiments de l'époque dont on parle sans cesse : République, Léon Gambetta, Bouvet, Amiral Charner, Jules Michelet, Gloire, La Provence...

La guerre en Méditerranée, Marius AUTRAN va même la connaître de près puisque même les traversées Tunis-Marseille ou Bizerte-Toulon en paquebots étaient périlleuses. La Méditerranée était infestée de sous-marins allemands qui n'hésitaient pas à couler des navires civils. Marius AUTRAN se souviendra de traversées qui duraient parfois plus de cinquante heures, les navires étant obligés de se dérouter vers les Baléares et de procéder à d'incessants changements de cap pour déjouer la poursuite des sous-marins. Lorsque la vigie croyait apercevoir un périscope de sous-marin, tous les passagers devaient prendre place dans les embarcations de sauvetage, celles-ci descendues au ras de l'eau, des marins ayant la hache à la main pour couper les cordes et libérer les embarcations si une torpille avait touché le navire (car on avait vu de grosses unités couler en moins d'une minute à la suite d'un torpillage). Marius AUTRAN n'oubliera jamais ces scènes dramatiques, surtout lorsqu'une fois il avait été pris au bras d'un officier, séparé de sa mère qui hurlait, n'ayant pas été embarquée dans la même chaloupe que son petit...

« Voyage effectué par très mauvais temps le 30 Juin 1915 - Bizerte Marseille avec 10 heures de retard - Victorine et Marius étaient à bord »
(Phrases écrites au verso de la carte postale par Simon AUTRAN)

Une autre fois, il voyagera sur le Gallia, lors de l'une de ses dernières traversées, puisque ce navire sera coulé peu après (4 octobre 1916). Et lorsque, quelque 85 ans plus tard, Var-Matin publiera un article sur la tragédie du Gallia, Marius AUTRAN découpera l'article et y écrira : « J'y étais ! ».

Le paquebot Gallia sur lequel Marius AUTRAN se trouvait lors de l'une des dernières traversées de la Méditerranée par ce navire

Jusqu'à la fin de ses jours, Marius AUTRAN va donc conserver des souvenirs vivaces et extrêmement précis des évènements de cette période. Il racontera souvent ses souvenirs de la matinée du 11 novembre 1918 où fut signé l'armistice. Une matinée où il se trouvait avec ses grands-parents à chercher des safranés en forêt de Janas, sur le versant de Six-Fours. Et où il entendit son grand-père crier en patois que la guerre était finie. (On n'a jamais su comment, à cette époque, sans radio et sans téléphone, quelques dizaines de minutes après que l'armistice eut été signé à Rethondes, la nouvelle en parvint au cœur de la forêt de Janas...). Et même dans les années qui suivirent, les traumatismes de la guerre surgiront de nouveau lorsque les enfants des écoles seront tenus de participer aux cérémonies de rapatriement des corps de soldats, ces enfants qui se demanderont ce qu'il pouvait bien y avoir dans ces petits cercueils, et ce que pouvaient bien signifier ces termes de « cendres », ou de « restes mortels »...

 

Marius chez ses grands-parents à Mar-Vivo (1915-1918 et 1920-1921)

En 1915, après quelques mois en Tunisie, Marius AUTRAN eut quelques problèmes de santé (paludisme), et sa mère dut le ramener en France pour le confier à la garde des grands-parents AUBERT au quartier Mar-Vivo. Il va donc demeurer avec ses grands-parents entre 1915 et 1918, puis encore un peu en 1920-1921, alors que ses parents de retour en France, habitent provisoirement un tout petit logement du cours Louis Blanc.

Plage, château et pointe de Mar-Vivo (vers 1910)
Crique de la Vernette

Pour Marius AUTRAN, ce seront des « années de rêve ». Ses grands-parents sont gentils. Ils lui laissent une entière liberté. Durant toutes ces années, les jeudis, les dimanches et pendant les vacances, le jeune Marius va courir dans les bois, jouer sur les plages et dans les criques rocheuses, escalader des falaises, généralement seul. Il va mener une vie d'enfant à demi-sauvage, comme l'illustre l'anecdote suivante : lorsque des voisins ou amis venaient rendre visite à ses grands-parents, Marius disparaissait, il escaladait un pin, allait se cacher tout en haut, et ne redescendait que lorsque ces importuns étaient partis...

A l'âge de dix ans, toute la côte, depuis les Sablettes jusqu'au Jonquet n'aura plus de secret pour lui, pas plus que les bois et les forêts de Mar-Vivo jusqu'à Janas. Il va aussi souvent accompagner son grand-père AUBERT et son oncle Victor HERMITTE dans leurs parties de pêche entre Marégau et les Deux-Frères, et quelquefois dans leurs parties de chasse. Cette période heureuse de vie libre va grandement influencer ses goûts futurs et les choix qu'il fera dans sa vie : amour de la nature sauvage, attachement à son indépendance et à sa liberté d'action.

D'autres éléments sont encore à noter, qui vont l'influencer durablement. Par exemple, ses grands-parents ne parlent entre eux que le provençal, ils ne parlent guère le français que lorsqu'ils descendent en ville, et encore. Le jeune Marius va donc être très tôt initié à la langue de Mistral et il la parlera assez bien toute sa vie, en famille ou avec certains amis. Par ailleurs, ses grands-parents sont de grands amateurs d'opéra et, très jeune, Marius va être habitué aux spectacles du théâtre de Toulon auquel ses grands-parents sont abonnés. De nombreux airs de Faust, Carmen, Manon, Thaïs, Paillasse,... resteront gravés dans sa mémoire et cette initiation précoce influencera sans doute son goût et la grande sensibilité qu'il aura toute sa vie pour la musique classique et expliquera pourquoi, soixante ans plus tard, retraité avec pas mal de temps libre, il s'y passionnera de nouveau et se proposera d'écrire l'Histoire de la Philharmonique La Seynoise.

Pendant les années passées à Mar-Vivo, Marius AUTRAN va aussi fréquenter l'école des Sablettes, cette petite école, la seule de La Seyne qui soit mixte, construite en 1902 sur l'isthme, et qui sera détruite par les Allemands en 1943. Il y est assez bon élève, sans plus, car son esprit est souvent ailleurs, sur les rivages notamment. Il dira souvent que, ayant passé tous l'été à courir à pieds nus, le plus dur pour lui à chaque 1er octobre, ce n'était de retrouver l'école, c'était surtout la difficulté qu'il avait à faire entrer de nouveau ses pieds dans des chaussures de ville...

Marius AUTRAN (x) à l'école des Sablettes, en 1917

Carte envoyée par Marius AUTRAN à ses parents, qui se trouvaient alors encore en Tunisie

Ses études à l'École Martini

1er Octobre 1921, ses parents étant rentrés en France et désormais installés dans leur appartement du n°6 de la rue Hoche, Marius AUTRAN va de nouveau habiter avec eux et va entrer pour la première fois à l'école Martini.

Ecole Martini : la "Cour des grands", en 1928

Citons ce fameux passage qu'il écrira en 1981 dans le chapitre 6 de son Histoire de l'Ecole Martini : « ...Aussi, dans cette matinée du 1er Octobre 1921, quand je pénétrai dans la grande cour grouillante d'enfants turbulents, courant dans tous les sens, bousculant les uns, insultant les autres, je me sentis mal à l'aise. Cette prise de contact avec ce nouveau milieu où il me faudrait vivre, bon gré mal gré, fit naître en moi un sentiment d'insécurité manifeste. N'ayant pas encore de petits camarades, je m'adossai au tronc de l'orme centenaire, tout près de la fontaine, à gauche de la porte d'entrée Est. Tout apoltroni, je serrais entre mes jambes mon cartable tout neuf qui renfermait un beau plumier verni, à incrustations de nacre, et j'attendis patiemment. J'étais loin de penser, dans ces minutes palpitantes, que je passerais plus de cinquante ans de ma vie entre ces murs déjà vétustes, dans cette atmosphère d'agitation perpétuelle qui ne convenait pas du tout à mon tempérament ».

Il entre ainsi dans la classe de M. Marius AILLAUD, un maître particulièrement sévère et exigeant, qui va le préparer efficacement au Certificat d'études primaires. A noter que ce Monsieur AILLAUD avait déjà eu comme élève Simon AUTRAN, le père de Marius, quelque vingt ans plus tôt et que ce même Monsieur AILLAUD sera Président de La Seynoise de 1923 à 1943.

Monsieur Marius AILLAUD

Ayant obtenu son Certificat d'études en 1922, Marius AUTRAN entre alors dans la Section dite Ecole primaire supérieure de l'Ecole Martini. Il va y rester jusqu'en 1928 et va côtoyer, pendant toutes ses années, ses principaux camarades seront : Toussaint MERLE (qui sera Maire de La Seyne de 1947 à 1969), Gabriel JAUFFRET (le père de M. Gabriel JAUFFRET, notre Premier adjoint), Alexandre MIROY, Barthélemy BOTTERO, Denis GUIEU, etc.

Classe de l'Ecole primaire supérieure de l'Ecole Martini au début de l'année 1928. On reconnaît notamment, assis au premier rang, de gauche à droite : Marius AUTRAN, E. CARRIÈRE, Vincent FOURNIER, André JAUFFRET, Toussaint MERLE, MEISTER, BRÉANDON, Émile GUIEU

Marius AUTRAN à 15 ans, avec son premier costume

Pendant cette période, Marius habite avec ses parents, rue Hoche, et son père Simon travaille à l'Arsenal de Toulon. On parle un peu de politique à la maison. Simon n'a pas d'engagement politique très fort, mais il est sympathisant socialiste, à l'époque ou le député de la circonscription est Pierre RENAUDEL. A noter que Marius AUTRAN va parfois accompagner son père lors de meetings à la Bourse du Travail de La Seyne, par exemple lors de la campagne électorale de 1928. Marius entendra ainsi le jeune et brillant avocat communiste, Gabriel PERI, qui a alors 28 ans, venir porter la contradiction au vieux député Pierre RENAUDEL. Le souvenir de ce dernier meeting, où 3000 personnes se pressent dans et autour de la Bourse du Travail, ne le quittera jamais : Gabriel PERI, essayant de se faire entendre dans une salle qui lui était hostile dans sa grande majorité, et qui, par la puissance de son argumentation et le brio de son discours, arrivera à presque retourner la salle en sa faveur, du moins à recueillir autant d'applaudissements que RENAUDEL, qui ne comprend pas ce qui lui arrive.

A l'Ecole primaire supérieure, Marius et ses camarades vont bénéficier d'un enseignement de grande qualité, avec un "quatuor" de remarquables professeurs : M. ROMANET (lettres), M. AZIBERT (histoire, géographie, anglais), M. LEHOUX (sciences) et ce brave M. Etienne GUEIRARD (mathématiques). Tous les élèves de cette époque vont sortir de l'école avec des situations honorables.

Voici une célèbre photographie de la salle de sciences de l'École Martini en 1928 (amphithéâtre, dit "le Labo", que les élèves de ma génération connaîtront, inchangée, trente ans plus tard, jusqu'au début des années soixante).

Salle de sciences de l'école Martini en 1928. Outre le grand M. LEHOUX, professeur de sciences, et M. MENDES, directeur de l'école, assis à droite, on reconnaît encore Toussaint MERLE, Marius AUTRAN, André JAUFFRET

A cette époque, la question d'orientation se pose. Que va faire Marius AUTRAN dans la vie ? Il n'en sait encore strictement rien. Un moment, son goût penche pour une carrière d'officier de Marine (un uniforme bleu marine avec des boutons dorés le tente...). Mais son père, qui a connu une carrière dans la Marine - et qui n'en parle pas toujours en termes élogieux, lui dit : « pas question ! ». « Tu vas présenter le concours de l'Ecole normale de Draguignan. Tu seras instituteur ! ». Sans savoir s'il avait la moindre aptitude à exercer ce métier, Marius AUTRAN va donc se préparer à entrer à l'Ecole normale d'instituteurs. Son père avait choisi pour lui. (On ne s'opposait pas alors aux décisions du père, surtout pas à celles de Simon AUTRAN !).

Il présente le concours en 1927. Il ne réussit pas du premier coup (il ne se trouve cette année-là que sur la liste complémentaire). Mais il réussit au concours l'année suivante, en 1928. Et l'on peut penser que, sans ce redoublement de la dernière année d'EPS à Martini, la vie de Marius AUTRAN aurait peut-être été complètement différente. En entrant à l'Ecole normale en 1928, il va en effet se trouver avec une majorité d'élèves nés un an après lui. C'est ainsi qu'il va rencontrer une jeune fille seynoise, également reçue élève-institutrice la même année, Louise GAUTIER, née en 1911, qui deviendra son épouse, et avec qui il vivra 64 ans. C'est ainsi qu'il va côtoyer de près, pendant 3 ans, Toussaint MERLE, né aussi en 1911, avec qui se créera une complicité durable, puisqu'ils ne cesseront de travailler ensuite en étroite collaboration, dans la Résistance, puis dans la Municipalité de La Seyne.

En tous cas, l'année 1928 est une année exceptionnelle pour l'Ecole Martini : Sur les 17 reçus qui vont constituer la promotion d'élèves instituteurs (17 pour l'ensemble du département du Var), 7 sont issus de l'Ecole Martini de La Seyne !). Et notre célèbre "quatuor" de professeurs fut certainement pour beaucoup dans cet immense succès.

 

Marius AUTRAN à l'École normale d'instituteurs de Draguignan (1928-1931)

Marius AUTRAN a réussi le concours d'entrée à l'École normale d'instituteurs de Draguignan ! A l'annonce de cette nouvelle, la grand-mère AUBERT va faire le tour des voisins en annonçant « Lou pichoun, sara mestre d'escolo ! ». Et il faut bien voir que, pour la famille, c'est un évènement majeur. Ainsi, pour la première fois, on va avoir un AUTRAN qui ne sera pas forgeron, qui ne sera plus un "manjo-fer". Et, en outre, dès l'âge de 18 ans, il est tiré d'affaire, son avenir est assuré. Il est rémunéré dès la première année d'Ecole normale, il n'est plus à la charge des parents, et il cotise déjà pour sa retraite... qu'il pourra prendre à 55 ans.

Marius AUTRAN à 18 ans. L'année de son entrée à l'Ecole Normale

Mais il faut d'abord passer par ces trois années d'études à Draguignan, dans ce bâtiment déjà vénérable de la IIIe République.

Le bâtiment de l'Ecole normale d'instituteurs de Draguignan

Trois années d'internat qui vont lui paraître interminables. En effet, le régime y est quasi militaire (réveil au clairon). Les conditions matérielles sont très médiocres : chauffage insuffisant, pas d'eau chaude, pas de personnel de service (ce sont les élèves qui font le ménage : ci-dessous, le "service du dortoir"). Les 50 élèves (les 3 promotions) partagent le même grand dortoir. On n'utilisait pas encore le mot bizutage, mais les brimades des nouveaux (les protos) par les deuxièmes (dotos) et troisièmes années (les vétérans) sont courantes et parfois sévères. La nourriture est plus que médiocre. Le Directeur, Monsieur Alphonse GILET, un homme remarquable, fait pourtant le maximum, mais ses crédits sont très limités. Toutefois, Marius ne s'en plaint pas trop car, de nature vorace, et partageant une table avec des camarades plutôt délicats qui, souvent, ne font pas honneur à la nourriture qui leur est proposée, lui va se charger de finir les assiettes des autres, la quantité compensant la faible qualité.

A un mois de la fin des trois années d'étude, les élèves ne chantaient-ils pas cette chanson que j'ai longtemps entendue dans la bouche de mes parents :

Dans un mois,
Et sans le moindre émoi,
Nous quitterons l'Ecole Normale
Emportant nos malles
Et dans nos cœurs,
Trois années de rancœur !
Le service du dortoir

En outre, tout est fait pour que les garçons ne puissent pas rencontrer les filles de l'Ecole Normale d'Institutrices, qui se trouve à quelque distance du bâtiment des garçons (mais ils arrivaient à se rencontrer quand même, notamment dans le train qui les amenaient à Draguignan...). Les créneaux horaires de sortie des garçons et des filles étaient décalés, les filles ne pouvaient sortir qu'en groupe, en uniforme, et encadrées par des surveillantes. Et même quand Marius sera officiellement fiancé à Louise GAUTIER, ils ne pourront se voir qu'au parloir de l'Ecole Normale, et à condition que le Directeur ait reçu une autorisation écrite des parents du garçon et de la fille ! Quelle époque !

Voici maintenant cette belle photo de la promotion 1928-1931, promotion « L'Avenir ». 

Promotion "L'Avenir" (1928-1931) de l'Ecole Normale d'Instituteurs de Draguignan.
De gauche à droite, debout : MM. F. LAMBERT (Draguignan), Marius AUTRAN (La Seyne), P. BERTORA (Fréjus), Toussaint MERLE (La Seyne), Alexandre MIROY (La Seyne), A. REVOL (Toulon), V. PASTORELLO (Lorgues), V. ESPANA (Lorgues), P. COUDENQ (Fréjus), Denis GUIEU (La Seyne), M. GUILHAMET (La Seyne), R. VERSE (Toulon).
Assis : MM. L. BERNARD (La Seyne), P. JALABERT (La Seyne), E. RAJAU (Toulon), P. BISSON (Toulon), F. MORVAN (Toulon)

Et voici une photo de Louise GAUTIER, devant l'entrée de l'Ecole Normale d'Institutrice.  

Louise GAUTIER

Au point de vue des enseignements, Marius AUTRAN va recevoir une assez bonne formation, de qualité variable selon les disciplines, mais qui est à l'époque suffisante pour enseigner toute une carrière dans les écoles primaires publiques. En ce temps-là, on ne parlait guère de changements de programmes, de recyclage, de formation continue, etc. On sortait de l'Ecole Normale avec un bagage intellectuel qui devait suffire pour toute sa carrière. Mais l'aspect le plus positif de la formation des maîtres de l'époque était l'apprentissage de la Pédagogie. C'était le Directeur, M. Alphonse GILET, qui enseignait lui-même la Pédagogie à ses élèves. Il leur disait notamment : « Vous devez en permanence captiver les enfants, vous devez retenir leur attention, vous devez les intéresser. Si,à un moment, vous en voyez un qui n'écoute plus, qui regarde en l'air, attention ! C'est peut-être sa faute, mais commencez par vous dire que c'est peut-être vous qui ne savez plus capter son attention et qui ne l'intéressez plus ! C'est peut-être vous et votre discours qu'il faut remettre en question ! ». Et Marius AUTRAN saura mettre à profit ces conseils. Au dire de ses élèves, il aura toujours su les intéresser et jamais il ne sera chahuté (ses anciens élèves s'en souviennent bien...).

Le Directeur, M. GILET, entend former ainsi des maîtres d'élite, mais sa mission est aussi de former des "Hussards de la République". Il n'hésite pas à conditionner ses futurs maîtres au contexte de l'époque et à leur enseigner, non seulement la laïcité, mais même l'anticléricalisme. Il dira ainsi à ses élèves (je cite textuellement les récits, maintes fois entendus, de mon père) : « L'Église et l'Etat ont été clairement séparés grâce à la Loi de 1905. C'est une affaire entendue. Et l'Église n'a plus à intervenir dans nos enseignements. Mais, faites attention car, ces curés, ces sales curés, ils feront tout pour reprendre les prérogatives qu'ils ont perdues. Alors, soyez vigilants ». (On n'imagine pas aujourd'hui un Directeur d'IUFM utiliser un tel langage devant ses élèves...). Marius AUTRAN retiendra aussi ces leçons. Déjà issu d'une famille un peu "rouge" et plutôt anticléricale, il sera jusqu'au bout un ardent défenseur de l'école laïque. Il sera de ceux qui diront à leurs élèves (dont certains, naturellement, allaient aux cours de catéchisme après la classe : « Je ne veux pas voir apparaître un livre de catéchisme dans ma classe. Si j'en vois un (que vous auriez sorti ou fait tomber par mégarde, il passe aussitôt dans le poêle à charbon ! ». Je ne crois pas que cela se soit produit, mais d'autres maîtres l'ont fait.

D'une façon générale, Marius AUTRAN sera l'archétype des instituteurs de la IIIe République. Il va d'ailleurs sortir major de sa promotion 1928-1931. Il y est entré septième, il va en sortir premier. Et sa place de major, il la doit avant tout à ses notes et ses appréciations en Pédagogie. Il faut dire qu'à l'époque, les élèves de l'Ecole Normale effectuaient plusieurs stages pratiques dans une école primaire de Draguignan, appelée l'Ecole d'Application. L'un de ses premiers maîtres de stage écrivit un jour : « J'ai l'impression que Monsieur AUTRAN a déjà exercé ce métier auparavant... », dans une vie antérieure en quelque sorte. Une autre fois, son maître de stage écrira (photo ci-dessous) : « Mr AUTRAN m'a donné l'impression de posséder à un degré assez élevé ce que ne donnent d'habitude que quelques années d'expérience : influence spontanée sur l'élève, emprise facile, tenue en respect de la classe sous le simple regard, et surtout un calme inaltérable. Etc. ».

Si, comme on l'a dit ci-dessus, lorsque son père lui avait demandé de se présenter au concours de l'Ecole Normale, il ne savait pas s'il avait la moindre aptitude pour ce métier, on peut dire a posteriori que, oui, il avait parfaitement les aptitudes requises pour l'exercer. Il était fait pour l'enseignement, pour captiver les élèves et faire passer son message, comme il sera jusqu'à l'âge de 80 ou de 90 ans, un remarquable conférencier.

Pourtant, à l'époque de l'Ecole Normale, le comportement de Marius AUTRAN est celui d'un jeune homme discret et modeste. Il ne semble pas qu'il s'occupe alors de politique. Mais,… bien que timide et peu expansif, ceux qui le connaissaient ont dit qu'il avait déjà, intérieurement, une sorte de tempérament de révolté. Révolté contre les injustices de toute nature. Et il sait qu'il a eu un grand-père syndicaliste et révolutionnaire, que son père est un sympathisant rouge, socialiste. Il n'est pas non plus indifférent à la gravité de la situation politique française et internationale de l'époque. Il n'oublie pas et il n'oubliera jamais les meetings auxquels son père l'avait amené à la Bourse du Travail de La Seyne, notamment celui où il avait entendu Gabriel PÉRI, remarquable orateur et avocat communiste, venir apporter la contradiction à Pierre RENAUDEL.

 

Le Service Militaire (1931-1932)

Le 15 Octobre 1931, Marius AUTRAN est incorporé à Hyères (caserne Vassoigne) dans le 3e Régiment d'Infanterie Alpine (3e R.I.A.) et il va accomplir ses 6 premiers mois de service militaire dans une école d'Officiers de Réserve : l'Ecole Militaire de l'Infanterie et des Chars de Combat de Saint-Maixent (Deux-Sèvres). De nombreux instituteurs de l'époque suivaient d'ailleurs cette voie. Pour Marius AUTRAN, c'était une sage décision car, vu l'aggravation de la situation internationale, avec le pouvoir fasciste en Italie et la montée du nazisme en Allemagne, chacun sentait qu'un nouveau conflit allait intervenir un jour ou l'autre et donc, tant qu'à faire la guerre, mieux valait la faire en tant qu'officier qu'en tant que simple troufion.

Marius AUTRAN (x) avec sa section de l'Ecole de Saint-Maixent, sous le commandement du lieutenant JONGLEZ DE LIGNE

Marius AUTRAN à l'Ecole de Saint-Maixent
A gauche, coiffé de la « tarte » de l'Infanterie Alpine
A droite, en manœuvre sur le terrain

Six mois vont se passer, l'automne et l'hiver 1931-1932, à apprendre les techniques de la guerre conventionnelle de l'époque : fusil, grenades, mitrailleuse Hotchkiss, mortier, canon de 75, etc. L'hiver va être froid et pluvieux dans cette région de la France. Marius AUTRAN gardera toujours le souvenir de ces nombreuses manœuvres sur le terrain, à ramper dans la boue pour déplacer une mitrailleuse sur son dos : un passage pour le canon (40 kg) et un autre passage pour le trépied (40 kg aussi)... Mais ils avaient 20 ans...

Finalement, il gardera un assez bon souvenir de ces 6 mois. Il avait notamment apprécié le courage et la « classe » de nombreux officiers supérieurs, certains issus de la Noblesse française. Et il apprendra aussi beaucoup de la mixité des cultures que l'armée pratiquait alors : on mélangeait systématiquement dans chaque section un breton, un alsacien, un provençal, un sénégalais, un algérien, un instituteur, un prêtre, etc. Ceux qu'il appréciera moins, ce sont certains vieux militaires, qui avaient participé à des conquêtes coloniales et qui se vantaient de leurs exploits dans ces pays.

Mars 1932, Marius AUTRAN est sous-lieutenant de réserve.  

La seconde partie du service militaire de Marius AUTRAN va s'accomplir à Sospel (Alpes-Maritimes), d'Avril à Septembre 1932, en tant que lieutenant, dans le 3e Régiment d'Infanterie Alpine (3e R.I.A.), qui sera toujours par la suite son Régiment d'affectation. Pendant ces 6 mois, il va se familiariser avec la mission de ce Régiment, qui est de se préparer à la guerre en haute montagne, dans les zones que les véhicules conventionnels ne peuvent pas atteindre, avec l'utilisation des mulets pour transporter armes, munitions, vivres, toiles de tente, etc. Il va ainsi participer à de nombreuses manœuvres dans les secteurs de Beuil, Brouis, Peïra-Cava, col de Turini, Cabanes Vieilles, etc.

Marius AUTRAN, à Peïra-Cava (Alpes-Maritimes)
Marius AUTRAN, à Sospel (Alpes-Maritimes), avec le capitaine GARRIGUES
Marius AUTRAN à Sospel, le dernier à gauche, monté sur un mulet

 

Mariage avec Louise GAUTIER

Entre les deux parties de son service militaire, le 26 mars 1932, Marius AUTRAN va épouser Louise GAUTIER à La Seyne-sur-Mer.

Marius AUTRAN et Louise GAUTIER, à l'époque de leur mariage

Qui était Louise GAUTIER ?

Ses parents étaient Louis GAUTIER et Joséphine MATHIEU.

Louis GAUTIER était un jeune sous-officier de Marine, né à Toulon, issu d'une famille originaire des Alpes-Maritimes et des Alpes de Haute-Provence.

Joséphine MATHIEU descendait d'un père, François MATHIEU, boulanger, puis patron pêcheur, originaire des Hautes-Alpes, et d'une mère, Madeleine MARTINENQ, appartenant à une vieille famille seynoise de 8 frères et sœurs, l'un de ses frères étant l'arrière grand-père de notre Conseiller Général Patrick MARTINENQ.

Joséphine MATHIEU connut plusieurs grands malheurs dès sa jeunesse : en quelques années, elle perdit son père, son grand-père, une petite sœur et un petit frère. Mariée au début de l'année 1911 avec Louis GAUTIER, un garçon brillant et plein d'avenir, elle va devenir veuve la même année : Louis GAUTIER, qui avait terminé son engagement dans la Marine et qui venait d'être affecté à la Direction du Port de Toulon, eut en effet le malheur d'être de service (en fait, il n'aurait pas dû y être, ce jour-là, il remplaçait un ami...) le matin du 25 Septembre 1911, lorsqu'un incendie se déclara à bord du cuirassé Liberté, ancré près du rivage seynois, devant le quartier Pin de Grune. Louis GAUTIER fut aussitôt envoyé avec 3 autres marins sur une chaloupe munie d'une petite pompe à incendie... Que pouvaient-ils faire ? Il y avait 6000 obus à bord du cuirassé ! Quand, à 5 h 55 du matin, l'explosion de la soute à munition déchiqueta le navire, Louis GAUTIER fut tué sur le coup, avec près de 300 autres marins du Liberté et des navires voisins. Or, fin Septembre 1911, Joséphine GAUTIER était enceinte de 8 mois 1/2. Sa petite fille, qui sera prénommée Louise, naquit le 5 Octobre, 10 jours après la mort tragique de son père et 2 jours après ses funérailles nationales. (Louis GAUTIER, 25 ans, fut la seule victime seynoise - la plupart des marins de ces navires étant des Bretons - il sera inhumé dans le caveau du Souvenir Français du cimetière de La Seyne). Et Joséphine GAUTIER va élever seule sa fille. Elle va devoir pour cela travailler à la Pyrotechnie pendant la guerre de 14-18, notamment à laver à l'acide les douilles d'obus ramenées du front. Elle ne se remariera jamais. Elle mourra à 97 ans, après être restée veuve 75 ans !

Louise GAUTIER et sa mère ne se quitteront jamais. Quand Louise va épouser Marius AUTRAN, il sera admis que la belle-mère vivrait avec le couple. Partout où le couple ira, elle suivra. Et il en sera ainsi jusqu'à la disparition de Joséphine GAUTIER en 1986, donc pendant près de 55 ans. Certes, ce dut être une contrainte pour Marius d'avoir en permanence sa belle-mère, et quelques petites frictions durent se produire parfois. Mais, dans le fond, Marius et sa belle-mère s'estimaient beaucoup. Et la belle-mère, tant qu'elle fut valide, se chargeait de la quasi-totalité des tâches ménagères pendant que Louise travaillait. Personnellement, j'ai sans doute été davantage élevé par ma grand-mère que par ma mère. Une conséquence fut que Marius n'eut jamais à s'occuper de tâches ménagères : je n'ai jamais vu mon père balayer ou passer l'aspirateur, faire la cuisine ou la vaisselle, ranger la table, etc. La seule chose qu'il devait faire, je crois, c'était de plier sa serviette à la fin du repas. Mais ce devrait être ainsi, à l'époque, dans un certain nombre de familles où l'on était sans doute plus macho qu'aujourd'hui.

Donc, le 26 Mars 1932, Marius AUTRAN épouse Louise GAUTIER. Un drame va malheureusement ternir ce jour qui aurait dû être un jour de fête. La veille, le 25 Mars, un petit cousin de Marius, Louis AUGIAS, 7 ans, va faire une banale chute de sa petite bicyclette dans le jardin de ses parents, sa tête va heurter une grosse pierre, un accident a priori sans gravité. Mais (traumatisme crânien, dirait-on aujourd'hui) l'enfant va avoir un comportement bizarre dans la soirée, et, dans la nuit, il va s'éteindre doucement. En raison de ce drame, toutes les festivités vont être annulées. Il n'y aura pas de photo de mariage et le banquet prévu chez VIDAL aux Sablettes va être décommandé. Le mariage de Marius et de Louise aura lieu, mais à la mairie, en présence des parents et des témoins seulement. Et Marius et Louise partiront en voyage de noces (à Marseille) en toute discrétion.

 

Instituteur à Montmeyan (1932-1935)

Le 1er Octobre 1932, Marius ayant terminé son Service Militaire, son activité professionnelle va débuter. Marius et Louise obtiennent leur premier double poste d'instituteurs dans le petit village de Montmeyan (canton de Tavernes). Naturellement, ils avaient postulé pour La Seyne où se trouvait toute leur famille. Mais la liste d'attente était longue et, comme beaucoup de jeunes instituteurs, ils durent faire leurs débuts dans un petit village éloigné en attendant de voir leur demande satisfaite. Les voilà partis pour Montmeyan, accompagnés naturellement par la belle-mère Joséphine GAUTIER. Montmeyan devait avoir à peine 350 habitants à l'époque. Et c'était le bout du monde. Ils n'avaient pas de voiture. Il fallait une bonne demi-journée en car pour s'y rendre, un car qui desservait tous les villages, apportait le courrier et les colis, transportait les villageois chargés de poules et de lapins... Et les hivers étaient longs et froids, le confort du logement attenant à l'école bien sommaire, pas d'eau courante, un chauffage médiocre, mais...

Le village de Montmeyan vers 1930 (?)

Ils vont pourtant rester 3 ans à Montmeyan. Et ce seront, à mon avis, leurs plus belles années.

Pourquoi ? Parce que, tout d'abord, ils étaient jeunes : ils avaient 23 et 22 ans ! Et puis, Montmeyan se révéla être un village agréable, un village surtout peuplé de petits agriculteurs et de petits commerçants et artisans, des gens simples, sans histoire, en admiration et pleins de confiance pour leur instituteur. Le Maire lui-même faisait quelquefois appel à l'instituteur pour lui préparer des discours un peu difficiles.

Les enfants, certes peu cultivés, étaient toujours très attachants par leur côté "nature" et par leur grande soif d'apprendre. A Montmeyan, Marius et Louise vont exercer ce métier d'instituteurs tel qu'ils viennent de l'apprendre à l'Ecole Normale. Ils adorent leurs élèves. Ils vont s'attacher à préparer leurs leçons à la perfection. Pour eux, c'est le métier le plus beau du monde et le plus respectable. A cette époque, on peut dire qu'ils y croient.

Et puis, la région de Montmeyan est extrêmement giboyeuse à cette époque. Marius va se prendre de passion pour la chasse. Il avait déjà un peu chassé dans son adolescence à La Seyne avec son père, ses oncles et son grand-père AUBERT, mais à Montmeyan, il va pouvoir s'y donner à fond. Les jeudis et les dimanches, le voilà parti, seul, avec fusil, cartouches, carnier et ses cages à grives dans le dos, comme appelants. Comme il dormait peu, il va quelquefois partir à 3 heures du matin, l'hiver, marcher des kilomètres dans la neige, jusqu'aux points de passage des grives et attendre alors que le jour se lève en se réchauffant les doigts au foyer de sa pipe. Marius AUTRAN deviendra un expert en matière de connaissance du gibier, il écrira même un recueil décrivant tous les oiseaux de la région et les spécificités de leurs chants. Et pendant 3 ans, la belle-mère va se régaler de plumer des grives et des perdreaux, de cuisiner des lapins et des lièvres...

Et puis, le 7 septembre 1933, un enfant va naître. Il s'appelle Robert. Certes, il va naître dans des conditions difficiles, par césarienne. Et, à l'époque, une césarienne était encore une opération rarement pratiquée et de laquelle la mère ne sortait pas toujours vivante. Et il leur sera vivement conseillé de ne plus avoir d'autre enfant sous peine de mettre la vie de la mère en danger. Mais Robert est un enfant superbe, blond, bouclé. Et toute la famille voit l'avenir en rose.

Louise et Robert AUTRAN à Montmeyan
Robert AUTRAN à Montmeyan, avec ses deux grands-mères

Mais, finalement, après 3 ans passés à Montmeyan, ils se lassent un peu de l'éloignement, de l'absence de distraction, du confort sommaire, des hivers froids et longs. Et ils demandent à se rapprocher de La Seyne. Il n'y a toujours pas de poste qui se soit libéré à La Seyne. Alors, on leur propose Cotignac ou Carcès. Ils choisissent Carcès, qui est un peu mieux desservi question transports vers Toulon et La Seyne. Ils quittent Montmeyan, où ils seront remplacés pendant les trois années suivantes par un autre couple d'instituteurs seynois... Toussaint MERLE et sa jeune épouse Marie-Louise.

Ils ne reviendront par la suite à Montmeyan que très peu de fois. Ils vont encore y passer quelques semaines pendant l'été 1944 pour s'y réfugier après les bombardements de La Seyne. Puis une autre fois vers 1955 lorsqu'ils auront leur première voiture. Beaucoup de gens les reconnaîtront alors comme les anciens instituteurs qu'ils avaient eus au village 20 ans plus tôt. Et une dernière fois, beaucoup plus tard, en 1989 (photo ci-dessous). Je me souviens que mon père dit alors à un passant incrédule : « Vous voyez, cette école, derrière moi, eh bien, il y a 65 ans, j'en étais le Directeur ! ».

Louise et Marius AUTRAN devant leur ancienne école de Montmeyan, en Août 1989

Puis à Carcès (1935-1938)

Le 1er Octobre 1935, la famille AUTRAN (Marius, son épouse Louise, leur jeune fils de 2 ans, Robert, ainsi que la belle-mère Joséphine GAUTIER) s'installe donc Carcès. Carcès était déjà un village plus important que Montmeyan (l'école primaire avait 3 classes de garçons et 2 ou 3 classes de filles), et ils s'étaient aussi un peu rapprochés de La Seyne.

Marius et Louise AUTRAN passeront 3 ans à enseigner à Carcès, Marius AUTRAN étant directeur de l'école de garçons, avec 2 adjoints, MM. GRAVIER et BALLANDRAS ; et Louise AUTRAN enseignante à l'école de filles, dirigée par Madame TROIN.

Marius AUTRAN, directeur, entouré de ses deux collaborateurs à l'école primaire de Carcès (1937) : M. GRAVIER à gauche et M. BALLANDRAS à droite

Classe de Marius AUTRAN à Carcès (1937)

Mais la famille AUTRAN va trouver à Carcès une ambiance différente de celle de Montmeyan (où dominaient les agriculteurs et les petits commerçants). A Carcès, il y avait, en plus, des ouvriers, notamment avec les mines de bauxite proches du village. Contrairement à Montmeyan, Carcès connaissait donc des luttes sociales, des clivages politiques, les rapports entre habitants n'étaient pas toujours fraternels. On sentait qu'il y avait des "patrons" et un "prolétariat". Il y avait des gens qui faisaient facilement "des histoires". Marius AUTRAN eut aussi des conflits avec le curé du village à propos des horaires de catéchisme après la classe... Cinq ans plus tard, lorsque Marius AUTRAN fut arrêté pour ses activités dans la Résistance, il s'était d'ailleurs trouvé des habitants de Carcès pour témoigner à charge contre lui, prétendant que lorsqu'il était en poste à Carcès « il faisait chanter l'Internationale aux élèves de sa classe » !! Accusation calomnieuse tellement grossière que même le juge d'instruction ne la prit pas en compte.

La famille AUTRAN ne conservera que peu de souvenirs de son passage à Carcès, et surtout peu de bons souvenirs.

Mais c'est à Carcès que Marius AUTRAN commença à réellement entrer dans la politique et l'action syndicale. Il devint ainsi secrétaire de l'Amicale Laïque vers 1935. Cette même année, il est contacté par des communistes de Carcès et il est invité à une réunion de la Section communiste. C'est l'époque où se constitue le Front Populaire en France. Marius AUTRAN va également assister au grand meeting de Brignoles avec la venue de Maurice THOREZ en 1938. Il va être subjugué par la force de conviction et l'argumentation du jeune leader communiste. Il n'oubliera jamais cette voix de Maurice THOREZ, pas plus qu'il n'avait oublié celle de Gabriel PÉRI quelques années plus tôt. Mais Marius AUTRAN, qui va désormais être électeur communiste, ne va cependant pas encore adhérer au P.C.F. Il faut voir que le Parti Communiste de l'époque était un mouvement très "ouvriériste". On y trouvait beaucoup de bagarreurs et même des va-nu-pieds. Et un instituteur n'y était pas forcément bien perçu. Mais Marius AUTRAN va pourtant prendre un engagement politique significatif puisqu'il va accepter de devenir le premier secrétaire départemental du Secours Rouge International [Association d'aide et de solidarité des militants de tous les pays qui sont tombés pour la cause de prolétariat].

Le 3 Mai 1936, c'est la victoire du Front Populaire aux élections législatives. Pour Marius AUTRAN, c'est l'enthousiasme et on imagine qu'il s'apprête à s'engager à fond dans les luttes politiques lorsqu'un épouvantable drame familial survient : le 7 Juin 1936, leur petit Robert, 3 ans, va mourir.

Voici le petit Robert AUTRAN, quelques semaines avant sa mort, dans le jardin de son grand-père Simon, à Mar-Vivo.

Que s'était-il passé ? L'enfant fut pris de violentes douleurs abdominales à Carcès. Le médecin du village décèle une occlusion intestinale et conseille l'opération immédiate. Mais il fallait se rendre à Toulon. Ils n'avaient pas de voiture. C'est un parent d'élève qui va les descendre à toute vitesse dans sa camionnette à Saint-Jean-du-Var où le Dr. X de la clinique va décider de mettre l'enfant "en observation" et d'attendre pour voir... Après deux jours où l'état de l'enfant n'a fait qu'empirer, il se décide à l'opérer. Mais il est alors trop tard. L'enfant est déclaré perdu lorsqu'il est rendu à la famille après son opération. Il ne survivra que quelques minutes et mourra dans les bras de ses parents, sans qu'aucun médecin ni infirmier ne vienne s'en inquiéter. Le désespoir est total, d'autant que le chirurgien ne reviendra que pour leur dire en substance : « C'est l'heure où je ferme... Je ne peux plus rien pour vous. Si vous voulez, je vous appelle un taxi, mais à vous de vous débrouiller maintenant avec le corps de votre enfant... ». Et voilà Marius, Louise, et la grand-mère, emportant le corps du petit Robert enveloppé dans une couverture, dans le taxi, direction La Seyne, quartier Touffany où habitait le reste de la famille, y compris l'arrière grand-mère Madeleine MARTINENQ. Ils arrivent dans la soirée, ils n'étaient pas attendus. A l'époque, il n'y avait pas de téléphone pour prévenir. « On vous ramène le petit, mort ! ». Et Marius AUTRAN va repartir ensuite à bicyclette dans la nuit, réveiller ses parents Simon et Victorine, ainsi que l'autre arrière grand-mère Joséphine AUBERT, à Mar-Vivo pour leur annoncer la nouvelle... Une catastrophe pour la famille, d'autant plus qu'il leur avait été déconseillé d'avoir un autre enfant, vu les problèmes d'accouchement rencontrés avec le premier.

Et il faut savoir que ce sera Marius AUTRAN lui-même qui va coucher le corps de son enfant dans son petit cercueil blanc. Il fallait le faire. Oui, mon père c'était quelqu'un ! Mais ce n'est que récemment que j'ai eu connaissance de ceci, en lisant une autobiographie que mon père avait écrite vers 2001-2002, texte inédit, mais dont il avait prévu qu'il serait diffusé un jour puisqu'il s'exprime en disant : « Amis lecteurs,... ce fut bien là le geste le plus cruel qu'il m'ait été donné d'accomplir de toute ma vie... ».

Et Marius AUTRAN dira souvent que, de ce jour, il n'eut plus jamais peur de la mort. Il se disait : « Qu'est-ce que tu vaux maintenant ? Tu n'as pas pu garder ton propre enfant ! Tu ne vaux plus rien ! A quoi bon continuer ? ». Et pendant la guerre de 1939-40 qui va suivre, Marius n'aura peur de rien. Il prendra parfois de gros risques. Il fera un jour une inspection du terrain, en uniforme d'officier, le long de l'Oise, sachant les Allemands postés sur l'autre rive. Tour le monde lui dit : « Mon lieutenant, n'y allez pas, vous allez vous faire tuer ! ». Il y alla quand même et en revint. Ce jour-là, les Allemands n'avaient pas dû avoir l'ordre de tirer...

Marius et Louise ne se remettront jamais totalement de la perte du petit Robert, comme ce doit être le cas de tous les parents qui perdent un enfant. Et ils vont devoir reprendre le travail à Carcès, à la rentrée d'Octobre 1936, pour encore deux années, pendant lesquelles ils vont devoir faire la classe aux enfants des autres, alors qu'ils viennent de perdre le leur.

Nous tournons la page de ce pénible épisode et nous allons maintenant retrouver Marius et Louise AUTRAN à la rentrée scolaire d'Octobre 1938. Leur demande de mutation de à La Seyne-sur-Mer vient d'être acceptée. Ils reviennent habiter et enseigner dans leur cité d'origine, qu'ils ne quitteront plus désormais. Marius va enseigner à Martini pendant plus de vingt ans, dont 14 ans sous la direction de Monsieur MALSERT. Les dernières années le verront à Beaussier puis à Curie. Louise enseignera presque uniquement à Curie de 1938 à 1965.

Une classe de cours élémentaire de l'école Martini et Monsieur MALSERT, directeur de 1932 à 1952

Nous traiterons un peu plus loin la carrière d'enseignant à La Seyne de Marius AUTRAN, depuis l'année 1938 jusqu'à son départ à la retraite en 1966. En effet, comme on s'en doute, ses débuts à La Seyne vont être interrompus au bout d'un an par la mobilisation générale et son départ à la guerre.

 

La guerre de 1939-1940

Comme l'écrira souvent plus tard Marius AUTRAN, c'est « encore la guerre ! ». Mobilisé le 31 Août 1939, il rejoint son unité du 3e R.I.A. à Hyères, caserne Vassoignes. Il est affecté dans les Alpes-Maritimes et se retrouve donc, 7 ans après son Service Militaire, au même endroit, à Sospel. La mission de son Régiment : surveiller la frontière italienne. Pendant 3 mois, ils vont notamment parcourir les secteurs de Beuil, Vignols, Le Sellier, Portes de Longon. On peut voir ces différents sites et l'itinéraire parcouru sur les cartes qu'il a tracées ensuite. Rien ne se passe. On sait que cette période sera appelée la « drôle de guerre ». Et pourtant, un profond malaise s'installe. Le moral n'y est pas. Aucun courrier ni aucun colis ne leur parvient. La nourriture est infecte : jamais de fruits ni de légumes pendant plusieurs semaines (et pourtant, ils ne sont qu'à deux heures de la Côte d'Azur où tout pousse en abondance en cet automne 1939). Les quartiers de viande qui leur parviennent ont été transportés à dos de mulet, quatre heures de marche en plein soleil. De sorte que les œufs que les mouches ont pondus au départ ont eu le temps de se transformer en asticots lorsque la viande arrive. Et pour Marius AUTRAN il semble que tout soit mis en œuvre pour les démoraliser.

En rouge foncé, itinéraires parcourus par Marius AUTRAN pendant la « drôle de guerre » (automne 1939) dans les Alpes-Maritimes
Marius AUTRAN (au centre) à Sospel (1939)

Le 20 Novembre 1939, le Régiment reçoit un ordre de départ. Destination top-secrète, seul l'état-major de l'armée la connaît. Mais, avant même qu'ils ne soient arrivés, la radio allemande annonce : « Le 3e R.I.A. français est en mouvement en direction de Chaumont ! ». Les Allemands, eux, sont au courant.

L'automne et le début de l'hiver vont se passer dans la Marne (Givry-en-Argonne, Charmont), avec des températures descendant jusqu'à -25°. Mais rien ne se passe encore. On occupe les soldats à creuser des tranchées.

Le 21 Janvier 1940, direction La Moselle : Hagondage, Château-Bréhain, Vahl-Ebersing, Folkling, Cocheren. Et même une incursion au-delà de la frontière allemande, à Naßweiler. Ils ont les Allemands à portée de fusil, mais les ordres sont de ne pas tirer. Les Allemands sont en train de préparer posément leur grande offensive. Il semble presque que les ordres soient de ne pas les déranger....

Puis, Marienthal, Biding (30 Mars), Vaxy, Château-Salins, Allevilliers (8 Avril). Puis, les Vosges et la Haute-Saône, toujours avec leurs braves mulets... Anjeux, Epinal, Jasney, Mélincourt...

En rouge foncé, itinéraires parcourus par Marius AUTRAN pendant la guerre de 1939-1940 dans l'Est, le Nord et le Centre

Lieutenants ANDRÉ et AUTRAN à Charmont (Marne)
Lieutenants AUTRAN et Barthélemy POGGIO à Charmont (Marne)

Soudainement, le 19 Mai 1940, c'est l'offensive allemande. Le 3e R.I.A. est déplacé en urgence vers l'Aisne, puis la Somme. 700 autobus parisiens sont réquisitionnés. Une colonne de 700 autobus sur les routes de France ! Quelle belle cible pour les Messerschmitt et les Stukas allemands ! Pour des unités formées pour se battre en haute montagne, là où aucun véhicule ne passe, avec une logistique reposant sur les mulets, on les envoie dans les plaines du nord de la France, faire face au panzers allemands. Comme il l'écrira plus tard : « faut-il pleurer, faut-il en rire ? ». C'est sur la route de Beauvais à Amiens va se situer le fameux épisode du mitrailleur miraculé qu'il racontera maintes fois dans sa vie : celui du soldat qui va recevoir 3 balles dans la tête, tirées par la mitrailleuse d'un avion allemand, l'une traverse son casque de part en part en effleurant le cuir chevelu, le deuxième ricoche sur le casque et la troisième lui écorche légèrement le cartilage inférieur du nez...

Dessin de Marius AUTRAN : Le mitrailleur miraculé

Ils sont à Chauny, Cuy, Bois-sud de Lassigny, Frémontiers, Conty, Plachy, Beauvais, Carrépuits (21 Mai). Les combats sont alors très durs. Il va voir les premiers morts de la guerre. Son petit sergent VIAL, un Toulonnais, va être tué à côté de lui, d'une balle traçante dans le ventre. Il va agoniser toute une nuit. Et ils ne pouvaient rien faire pour le soulager. Aucun médecin, aucune trousse à pharmacie à leur disposition. Mais malgré leur handicap, ils ont le sentiment de bien se battre et ils font plusieurs fois reculer les Allemands avec leurs canons de 75 et leurs mitrailleuses Hotchkiss. Marius AUTRAN aura ainsi deux citations à l'ordre de l'Armée. Mais à chacune de leurs avancées, suit comme par hasard un ordre de "repli stratégique", en quelque sorte, le temps de laisser les Allemands reconstituer leurs forces et réattaquer... On va ensuite à Carrepuits, Voyennes, Quiquery (5 Juin), Bois de Libermont, Campagne, Plessis-le Roy, Gournay, Fleurines (10 Juin). C'est là que sa section va abattre un avion d'observation allemand avec une simple mitrailleuse.

Puis, Verneuil (10 juin), Chantilly, Livry-Gargan... et tout va alors aller très vite. Tout est balayé par l'offensive allemande. On recule : Boissy-Saint-Léger, Orléans, Sandillon. Des images épouvantables de la débâcle. Des milliers de civils, hommes, femmes et enfants, fuyant, emportant ce qu'ils avaient pu sauver, et ce, sous les bombes et la mitraille de l'aviation allemande. A Sandillon (17 Juin), se rendant au rendez-vous donné par son Commandant, il tombe dans une embuscade : une rafale de mitraillette lui passe à quelques centimètres au dessus de la tête alors qu'il marchait en tête de ses hommes. C'étaient les Allemands qui étaient au rendez-vous !

Ce cas de figure s'était déjà produit plusieurs fois. Aux points de rendez-vous donnés par leurs supérieurs, ils tombaient sur les Allemands. On n'enlèvera plus jamais à Marius AUTRAN la certitude que la trahison existait au plus haut niveau. Et pourquoi cela ? Je cite la pensée de Marius AUTRAN : « Pour que les Allemands ne perdent que le minimum de temps et d'hommes avec la campagne de France, de manière à se concentrer au plus vite sur l'objectif principal de la Seconde guerre mondiale : l'anéantissement de l'Union Soviétique ».

Le 19 Juin 1940, sa compagnie est rejointe par un régiment de panzers. Il sont faits prisonniers à Lamotte-Beuvron (Loir-et-Cher). C'est la première fois qu'il voit les Allemands de près. Cette image ne le quittera jamais. Il dira : « ils avaient une barbe rousse et les yeux injectés de sang ». [Peut-être, ces jeunes soldats, vu la rapidité de leur avancée n'avaient-ils pas dormi depuis plusieurs nuits. Mais, pour Marius AUTRAN, de tels yeux ne pouvaient être que le signe de la barbarie]. Tous ses hommes jettent leurs armes au sol et se tiennent mains en l'air, lorsqu'un officier allemand se met à hurler en le désignant, lui en particulier. Il réalise qu'il a levé les mains en gardant son pistolet d'officier sur lui... Il dégrafe alors son ceinturon et jette le tout par terre.

Le voici prisonnier, avec ses camarades. Ils sont dirigés vers Orléans, puis dans le camp de prisonniers pour officiers (un "Oflag") de Pithiviers (21 Juin), un camp probablement semblable à celui de l'image ci-dessous.

Epris de liberté et d'indépendance, surtout après avoir vu ce qu'il a vu, connu les horreurs de la guerre et l'invasion de son pays par les hordes allemandes, il ne supporte pas de rester derrière les barbelés. Très rapidement, il pense à s'évader.

Mais ce n'est pas facile. Il commence alors à surveiller les mouvements, les habitudes du camp, les va-et-vient, les changements de garde. Une anecdote, au passage : il pense un jour reconnaître dans le camp, l'officier allemand qui lui avait fait enlever son pistolet lorsqu'il fut fait prisonnier. Cet officier se déplaçait avec une belle paire de jumelles, qu'il posa un instant sur le marchepied d'un camion. Marius, s'assurant que personne ne l'observait et que l'attention de l'officier était ailleurs, déroba promptement les jumelles et les mit dans son sac. Ces jumelles, il put les ramener comme trophée à La Seyne, elles lui servirent toute sa vie, et il disait qu'il en avait certainement fait un meilleur usage que le pistolet qu'on lui avait pris à Lamotte-Beuvron...

Revenons à son projet d'évasion. Il fallait qu'il trouve des amis sûrs, car il y a des espions allemands qui sont mêlés aux prisonniers français et qui écoutent les conversations. Et on sait qu'un prisonnier qui est surpris en cours d'évasion est fusillé sur-le-champ. S'il est repris plus tard, il est alors renvoyé dans un camp de prisonniers plus loin en arrière des lignes. Dans ces conditions, beaucoup ne voudront pas prendre le risque d'une évasion. Certains refuseront l'idée même de s'évader, ayant « donné aux Allemands leur parole d'officier qu'ils ne s'évaderaient pas ». Mais Marius AUTRAN leur dit : « Votre parole d'officier ! Mais est-ce que ça compte, ma parole d'officier face à ces barbares ! ». (Et beaucoup de ceux qui ne s'évadèrent pas passèrent jusqu'à cinq ans en Allemagne). Finalement, il s'entend avec un camarade de confiance, le lieutenant COSTE, ainsi qu'avec leur chef cuisinier, le lieutenant AUGIAS (celui qui par la suite, jusque dans les années 60, tiendra un restaurant, l'auberge AUGIAS, sur la route de Toulon à Hyères, à hauteur de La Crau).

Ils procédèrent de la façon suivante. Il y avait chaque jour, sous la responsabilité du chef cuisinier, des groupes d'officiers de corvée qui pouvaient sortir du camp avec une charrette pour ramener de l'eau et des vivres au camp. Parfois, la garde était changée entre la sortie et le retour des hommes de corvée. Le 9 Juillet 1940, AUTRAN et COSTE firent partie d'une corvée de cinq hommes qui, lorsqu'elle rentra (après une relève de la garde) n'avait plus que trois hommes. La garde allemande ne vit rien d'anormal. Le lieutenant AUGIAS, qui était responsable de ses hommes auprès des Allemands, avait dit : « Je serai obligé de signaler que deux de mes hommes manquent à l'appel, mais il est entendu que je ne le signalerai que dans deux jours. Ce qui vous laissera le temps de prendre du champ ». C'est ce qu'il fit. Et quand les Allemands se mirent à la recherche d'AUTRAN et de COSTE, ceux-ci avaient déjà traversé presque tout un département.

Marchant uniquement de nuit et habillés en ouvriers agricoles, ils vont contourner Pithiviers par le nord-ouest : Givraines, Bois Commun, Les Bordes (12 Juillet), La Billardière (13 Juillet), Oizon, Marogues... Il vont parfois beaucoup souffrir de la faim et de la soif, car il était risqué de s'approcher d'un village, ne sachant pas a priori si les Allemands l'occupaient ou non, ou même d'une ferme, ne connaissant pas les opinions éventuellement pro- ou anti-allemandes du propriétaire... Le 15 Juillet, ils sont à Rians (Cher) et ils réussissent, de nuit, à passer la première ligne de démarcation. Mais c'est alors que, dans le no man's land entre la zone occupée et la zone libre, une patrouille allemande les intercepte ! Ils sont interrogés au poste allemand. On leur demande ce qu'ils font et où ils vont. Il ne s'agissait pas d'hésiter, car cela aurait attiré les soupçons des Allemands. C'est là que la chance intervient. Alors qu'il ne connaissait pas du tout la région, Marius AUTRAN avait jeté un coup d'œil à la carte du Cher, la veille, sur le calendrier des Postes d'un paysan. Et il avait mémorisé quelques noms de villages se trouvant, certains du côté occupé, d'autre du côté libre. Et, pour ne pas perdre la face, il cite au hasard l'un de ces noms : « Nous devons aller travailler à Baugy ». Et l'officier allemand leur répond : « Mais Baugy est en zone occupée, et je n'ai pas le droit de vous laisser passer ; il faudrait que vous ayez des papiers visés par le poste français vous y autorisant. Je vais donc vous faire conduire au poste français et, après, quand vous aurez vos papiers en règle, vous reviendrez et je vous laisserai passer... ». Et un soldat allemand, avec moto et side-car, les amène au poste français. Ils étaient en zone libre ! Ils ne reviendront évidemment pas se présenter au poste allemand ! Leur évasion était réussie. Et ce, grâce à cet officier allemand soucieux d'appliquer ses consignes à la lettre...

Le 18 Juillet, ils sont à Dun, Saint-Amant-Montrond, d'où ils prennent le train pour Montluçon, puis, Lyon et Toulon. Le 19 Juillet 1940, un mois jour pour jour après avoir été fait prisonnier, Marius AUTRAN est de retour dans sa famille au quartier Touffany ! Où l'on était sans nouvelles de lui depuis plusieurs semaines.

Et cette période dramatique et intensément vécue des combats et du camp de prisonnier, qui n'aura finalement duré que 2 mois, va alimenter pendant une bonne dizaine d'années les récits de Marius AUTRAN, notamment à la fin des repas de famille, dans les soirées et les veillées. Je me souviens, étant enfant, d'avoir entendu maintes fois raconter tous ces détails des combats, jusque vers le milieu des années 50. Il est dommage que le cahier où il avait consigné tous ces détails au jour le jour ait été perdu par la suite. Ses mémoires de guerre complètes ne seront jamais publiées et seuls quelques épisodes résumés (Le mitrailleur et le cheval miraculés, Verneuil-sur-Oise, Le Pont d'Orléans - Pithiviers, Évasion réussie) feront l'objet d'un chapitre intitulé Seynois au combat dans le Tome IV de sa série Images de la vie seynoise d'antan, en 1992.

La paire de jumelles que Marius AUTRAN déroba à un officier allemand
au camp de prisonniers de Pithiviers

 

La Résistance

De retour à La Seyne, il ne va pas facilement "digérer" ces images dramatiques de la guerre et de l'invasion de son pays. Il ne va pas rester inactif. Quelques semaines seulement après son évasion, il est contacté par un groupe de résistants et il entre dans leur réseau. En habitant le quartier Touffany, il est d'ailleurs tout près du lieu discret où ils se réunissent souvent : une maison du quartier Gavet.

Quelle va être son action jusqu'en 1944 ? Il ne va pas participer au maquis, ni attaquer des barrages allemands les armes à la mains, comme le fit par exemple son ami Paul PRATALI. Non, il va plutôt travailler dans l'ombre, il va multiplier des actions, souvent nocturnes, en vue de réveiller la conscience des Français et démoraliser l'occupant allemand et ses collaborateurs. Notamment par la rédaction, l'impression et la distribution de tracts anti-allemands et anti-régime de Vichy. Son jeune cousin Loulou MEUNIER, qui habite la même maison familiale du quartier Touffany, participe aussi activement à ces distributions de tracts dans le cadre de l'Arsenal de Toulon.

Quelques actions exemplaires de sa part, mais peu connues, se situent dès l'automne 1940 dans le cadre même de l'école Martini où il enseigne. Il faut rappeler que dans ses débuts, le régime de Vichy avait fait imprimer des reproductions en couleur du Maréchal Pétain, grandeur nature, qu'il était demandé d'apposer dans chacune des classes de toutes les écoles de France. C'est ce qui fut fait à l'école Martini, sauf dans une classe, celle de Marius AUTRAN. Du moins, le portrait fut suspendu au mur, mais il l'avait retourné, la face contre le plâtre... D'autre part, il était exigé que, chaque matin, les enfants soient rassemblés dans la cour et chantent le Maréchal nous voilà ! tandis que l'on « hissait les couleurs » à un mât, comme dans les casernes de l'armée. Marius AUTRAN dut se plier à cette cérémonie avec sa classe pendant quelques semaines (voir photo ci-dessous), mais il ne le supportait guère.

La cérémonie du salut aux couleurs, à l'école Martini

Une nuit, ayant pénétré dans la cour de l'école par le côté rue Martini, il déroba le drapeau tricolore qui servait aux cérémonies. Mais que faire de ce drapeau ? Sortir avec un tel objet dans les rues de La Seyne, c'était prendre un gros risque, avec les fréquentes patrouilles de la police. Alors, lorsqu'il grimpa de nouveau sur le mur pour quitter l'école, il s'aperçut que les piliers carrés du portail de la rue Martini étaient creux. Il put alors glisser le drapeau tricolore, enroulé, dans le trou de l'un des piliers et le faire glisser au fond. Le lendemain matin, on fut embarrassé en ne trouvant pas le drapeau et la cérémonie n'eut pas lieu. Mais quelques jours plus tard, on trouva un autre drapeau et les cérémonies reprirent avec cependant moins de conviction. Alors, une autre nuit, Marius AUTRAN effectua une autre expédition nocturne et déroba cette fois la corde du mât. De nouveau, les cérémonies et les chants furent interrompus, et furent ensuite abandonnés. L'objectif était atteint.

Mais qu'était devenu ce fameux drapeau tricolore que Marius AUTRAN avait subtilisé ? Il suffit, pour le savoir, de lire entre les lignes l'Histoire de l'Ecole Martini qu'il écrira quelque 40 ans plus tard.

On y trouve, en effet, à la page 213 du chapitre VII, la phrase suivante « La personne qui subtilisa le drapeau tricolore, et dont nous tairons le nom pour épargner sa modestie, l'avait caché dans un pilier du portail qui était creux et dont le sommet n'était pas bouché. Lors de la démolition de l'école, 35 ans plus tard, le hasard voulut qu'elle se trouvât là au moment où des décombres du portail, un ouvrier sortit un morceau d'étoffe moisie où apparaissaient encore vaguement les couleurs nationales ». La personne dont nous tairons le nom... c'était lui, Marius AUTRAN, et effectivement il se trouva là lors de la démolition des piliers de l'école Martini en 1976 et revit les restes de "son" drapeau !

Exemples de tracts que l'on distribuait à l'époque

En mars 1942, un mouchard s'est glissé parmi les ouvriers de l'arsenal et Loulou MEUNIER est arrêté. On se doute très rapidement que c'est son parent Marius AUTRAN qui a fourni la plaque à polycopier permettant de multiplier les tracts. Le 17 mars, Marius AUTRAN est arrêté à son tour, par deux policiers, dans sa classe, à l'école Martini. Les élèves de cette année-là en conservent encore le souvenir.

Cahier de notes 1941-1942 de la classe de 6e de Marius AUTRAN, interrompu par son emprisonnement en mars 1942

Conduit à la Prison Maritime de Toulon, il va y rester près de 2 mois dans l'attente de son jugement.

La sinistre Prison Maritime de Toulon, au début du XXe siècle

Pendant son séjour à la prison, il va tenir un cahier dans lequel il va consigner, au jour le jour, tous les évènements, tout ce qu'il ressent. Le contenu de ce cahier est tellement chargé d'émotion que je n'ai encore jamais pu le lire en entier. Y sont annexées les lettres qu'il a reçues de son père et de son épouse (vers la fin de son séjour seulement car, pendant les premières semaines, la famille ne sera au courant de rien sur son sort). Voici un bref extrait de ce cahier :

 

... Ainsi s'écoule péniblement la matinée. Le carillon le plus proche a sonné 9 h 30. Les matelots d'un même groupe s'agitent encore dans la cour. Les isolés ont repris leur va-et-vient dans la cellule. Combien d'autres avant eux ne l'ont-ils arpentée des centaines, que dis-je, des milliers de fois. A une cadence normale, j'ai constaté qu'en faisant 360 fois le va-et-vient il s'écoule 1/2 heure environ. C'est une manière d'apprécier le temps qui s'écoule et donc de connaître l'heure approximative. Savoir l'heure qu'il est, voilà la préoccupation constante du détenu en cellule. Certes, il a pu observer la position de l'ombre d'un barreau au moment même où le carillon avoisinant sonnait une heure entière, mais le soleil ne se montre pas tous les jours. Ce gnomon improvisé ne peut pas toujours renseigner. Alors ! On questionne certains camarades qui remontent. Dix heures sont passées ! Tant mieux ! L'heure de la soupe approche. Comme on voudrait les voir fuir les heures ! Vivement ce soir, qu'on se couche, entend-on souvent.

Le jour s'est fait suffisamment dans la cellule pour qu'on puisse écrire. Ecrire une lettre ? Oui, cela fera passer un bon moment. Mais tous ne peuvent pas écrire tous les jours. Les "disciplinaires" n'ont droit qu'à une lettre par semaine...

Extrait du cahier de Marius AUTRAN, écrit au cours de son séjour à la Prison Maritime entre Mars et Mai 1942.

Mais la police ne trouvera jamais la réserve de tracts qui auraient prouvé la culpabilité de Marius AUTRAN. Bien défendu lors de son procès par l'avocat Me Edouard LE BELLEGOU (qui sera par l