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Retour sur 36 années de carrière à l'INRA (1968-2004)
Cher collègues et amis,
Je vais donc vous quitter.
Il y a un certain nombre d'années que j'imaginais cet instant et que je retournais dans ma tête les phrases que j'allais prononcer ce jour-là.
Ces phrases sont donc prêtes depuis longtemps. Je savais que j'allais vous dire :
1) je ne comprends pas ce qui s'est passé : il me semble bien que c'était hier que je soutenais ma thèse à Paris VI, que c'était avant-hier que je présentais mon DEA à l'ancienne Sorbonne ; et entre ces évènements et mon départ, 36 ans se sont écoulés. Et pourtant, il me semble que le début et la fin sont très proches, je ne comprends pas ce qui s'est passé (si vite) entre ces deux dates...
2) un départ à la retraite, c'est à la fois grisant et déstabilisant. Grisant, quand je pense aux innombrables problèmes qu'il a fallu résoudre pendant autant d'années, aux tracasseries administratives, aux formulaires optiques CEE, aux fiches de visa des contrats, au SDIA, Yole et Nabucco, CompAct, sans oublier les contrats B ou autres trouvailles de l'INRA,... Ainsi, depuis 2-3 ans, quand je vous vois vous débattre dans ces montages de programmes à financement multiples, les justificatifs à fournir, la gestion des congés, etc., je me dis : "Heureusement que je m'en vais ! Heureusement que je ne suis déjà plus là !"
Mais ce départ reste déstabilisant par son caractère irréversible. Ce départ n'est certes pas le passage dans l'autre monde, mais la difficulté vient du fait qu'on entre dans une période de la vie dont la durée ne nous est pas connue. Quand on entrait dans la vie professionnelle, on savait que ce serait en principe pour 37 ans et demi (même si vos générations vont devoir travailler un peu plus longtemps...). Quand on entre dans la période de la retraite, d'abord on est moins jeune, quelque part on se sent en fin de vie, on ne sait pas pour combien de temps on va y demeurer, et c'est sans retour. Même si je l'ai souvent pris en souriant ou dans une apparente euphorie, ce n'est donc pas une période si facile à gérer dans sa tête. On quitte ses collègues, on quitte le bureau qu'on avait aménagé à son goût des années durant, on quitte son labo, son campus, le contexte des étudiants, oui, c'est déstabilisant, même si depuis 3 ans je m'étais beaucoup désengagé en me mettant en CPA. D'ailleurs, j'encourage ceux qui ont 52-55 ans a y penser sérieusement, même si on y laisse quelques plumes financièrement. Cela facilite grandement la transition.
Ce départ est donc un moment de la vie très particulier, et je tenais donc à faire moi-même quelque chose de particulier. Habituellement, un départ à la retraite c'est quelques phrases d'un supérieur hiérarchique ou d'un collègue qui résume votre carrière, et l'intéressé répond par 2-3 phrases de remerciements, puis on va boire ou manger ensemble. Pour clôturer mes 36 ans de carrière, j'ai trouvé que c'était un peu court et (je ne sais pas ce qui m'a pris), mais j'ai eu envie, pour la dernière fois que cette occasion m'est donnée, de me livrer à un exercice très spécial, de m'exprimer plus longuement, par exemple en vous retraçant mon parcours depuis l'origine, en expliquant pourquoi et comment je suis entré dans le métier de la recherche, en revenant sur les bons et les moins bons moments et en concluant par : et si c'était à refaire ?
Je vais donc beaucoup utiliser le "je" et le "moi". Vous me pardonnerez. C'est la dernière fois que vous m'entendez dans un cadre professionnel. D'autant que, depuis que je suis parmi vous, je ne me suis jamais beaucoup exprimé, je me suis rarement mêlé aux grandes discussions, je suis resté discret ou souvent à l'écart, de sorte que, même après 27 ans passés avec vous à Montpellier, vous ne savez pas grand-chose de moi. Aujourd'hui, je vais vous en dire un peu plus, je vais peut-être vous surprendre, et peut-être direz-vous ce soir : "on ne le connaissait pas comme ça !"
Je vais donc revenir sur ma carrière, revisiter mon parcours, faire un retour sur ces 36 ans et demi passés à l'INRA, les aspects successifs et très variés du métier que j'ai exercé, les raisons pour lesquelles je l'avais choisi à l'origine, et les raisons pour lesquelles je décide aujourd'hui de le quitter sans plus attendre, au lendemain de mes 60 ans.
Je vais donc surtout vous parler du passé, et non de l'avenir. En effet, de l'avenir professionnel, je n'en ai plus. Depuis le 1er Juin 2004, je n'appartiens plus à la Maison INRA. Et puis, contrairement à plusieurs d'entre vous qui aiment constamment se projeter en avant, j'ai peut-être toujours eu quelque part une tendance à être "passéiste". Cela ne me gêne pas de reprendre à mon compte la célèbre phrase de Maupassant : « Le passé m'attire et le présent m'effraie, car le futur, c'est la mort ».
Et pourquoi 36 ans consacrés à la science et à la technologie des céréales ??
Voici la chronologie que je vais suivre :
Le développement du goût pour certaines sciences
En fait, la « thèse » que je vais essayer de développer et d'illustrer, c'est qu'un parcours professionnel - tout comme la qualité de nos céréales - me paraît résulter de la génétique, de l'environnement, et aussi de quelques hasards ou, du moins, d'opportunités qui vont se présenter tout au long de la vie et que l'on va parfois saisir, et parfois ne pas saisir.
Ce que j'appelle la génétique, ce sont les goûts innés qu'on a parfois pour : les voyages, les sciences, la curiosité scientifique, le bricolage, les animaux, la musique, la littérature, la plaidoirie,... En ce qui me concerne, ce fut très tôt un goût pour les sciences, la plupart des sciences : mathématiques, physique, chimie, sciences naturelles - on dit aujourd'hui SVT - (avec une préférence décroissante en passant des roches, aux plantes, aux animaux et à l'homme), et une bien meilleure aptitude pour l'écrit que pour la "tchatche" ou l'oral. Plus précisément, dans mes goûts scientifiques, il y avait aussi en moi une préférence innée, une manie, pour les données que j'appellerais "classifiables". Tout ce qui pouvait être listé, numéroté, mis en fiche, en collection, en équation - on dirait aujourd'hui discrétisé, digitalisé - avait ma préférence, le cas typique étant celui des flores botaniques. Et si, à 13 ou 14 ans j'avais disposé d'un outil comme FileMaker Pro, j'en aurais usé et abusé.
L'environnement, c'était pour moi des parents enseignants, beaucoup de livres, des montagnes de vieux livres, des encyclopédies, des atlas de géographie. C'était aussi le fait d'être fils unique [J'avais en réalité un frère aîné, mais il est mort très jeune, et j'ai donc de fait grandi fils unique], avec des parents qui étaient eux-mêmes fils unique et fille unique. Ce contexte a eu et continue d'avoir une influence majeure sur toute ma vie et ma carrière professionnelle. Je suis toujours apparu aux autres (trop) studieux, "intello", replié sur moi-même, et participant très peu aux jeux collectifs. Par la suite, j'ai toujours eu tendance à privilégier le travail et la réflexion personnelles par rapport aux discussions collectives, aux collaborations et à la pluridisciplinarité.
Quand on me demandais quel métier je voudrai exercer plus tard, je ne savais pas trop répondre. A 6 ans, j'ai dû dire : menuisier, puis fermier..., puis après avoir eu les premiers enseignements de sciences naturelles, de physique, de chimie, j'ai pensé que ce serait plutôt dans les sciences et les techniques (avoir un labo à moi !). En classe de 4e, mes camarades plaisantaient en me dépeignant déjà comme un futur vieux savant, avec de longs cheveux blancs, genre alchimiste...
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Mais un jour, plus sérieusement, ayant trouvé un organigramme des métiers, la seule issue susceptible de m'attirer fut celle d'« ingénieur spécialisé ». Dans ma tête, c'était déjà un pas en avant, que je confiai d'ailleurs pas à mes parents, lesquels l'apprirent par la suite en questionnant mes proches camarades de classe.
Spécialisé, oui, mais dans quoi ? La classe de 4e, c'était l'année d'une grande passion pour la géologie, les minéraux et les fossiles, auxquels je consacrais le plus clair de mon temps au détriment de l'étude des autres disciplines. Mon métier serait donc celui d'ingénieur géologue. Je commençai dès à présent à viser l'Ecole de Géologie de Nancy.
En classes de seconde et de première, il y eut naturellement quelques périodes de doute, et même d'égarements, par exemple des tentations pour aller vers la musique ou l'opéra :

Mais je repris finalement les études avec courage et je délaissai alors un peu les "sciences dures" au profit des sciences naturelles (dans une section du Bac dite à l'époque Moderne Prime).
Au niveau de la terminale, il fallut cependant suivre la section Mathématiques (on disait alors Math élem - le futur Bac C), qui était incontournable pour présenter des concours aux Grandes Ecoles scientifiques.
En Math élem, avec à l'époque une classe à faible effectif, on se sens faire partie d'une élite, on "prend la grosse tête", on devient "polarisé", les maths deviennent une drogue. On ne peut pas survivre une heure sans qu'on se donne un exercice de maths à résoudre (quoi de plus noble que de calculer - de tête - l'intégrale d'une fraction rationnelle tout en marchant dans la rue ?). Et, au lieu d'envisager raisonnablement une préparation "Agro", on se dit que sa place est en "Taupe" (Math sup, puis Math spé), on se voit déjà à l'Ecole Polytechnique ou, à la rigueur, à l'Ecole Centrale. Exit les métiers de culs-terreux en agronomie, exit la perspective de l'Ecole de Géologie de Nancy. On se dit aussi qu'il suffit de présenter plusieurs concours et qu'on finira forcément pas entrer quelque part, comme si ça devait être automatique. Car on ignore encore la compétition qu'il va y avoir et on sous-estime de beaucoup la somme de travail qu'il va falloir fournir.
Les classes préparatoires aux Grandes Ecoles
En Septembre 1962, mon bac math élem en poche, me voilà donc bizuth Autran en classe préparatoire, Math sup, au Lycée Thiers de Marseille. Année terrible s'il en fut, non point pour le petit bizuthage subi les premiers jours, mais pour la pression ininterrompue du travail, et je crois en avoir "bavé" davantage cette année-là que pendant toutes les années précédentes de ma scolarité réunies.
Voilà une photo de classe de Math sup, 50 élèves, dont 5 filles, et une douzaine d'internes, dont j'étais, formant une sorte de caste reconnaissable au port de la blouse grise, une blouse qu'on se devait d'avoir la plus sale possible, et que l'on n'amenait au lavage que lorsqu'elle tenait debout.

Le professeur Louis Amar, qui figure en bas au centre de la photo, était notre professeur principal. Mais la fonction de ce monsieur était non seulement de nous enseigner les mathématiques (14 heures par semaine) mais aussi - si l'on faisait un zoom sur son visage, on reconnaîtrait l'archétype du "sadique" - de briser les individus, de décourager au maximum ceux qui ne font pas le poids, car ceux qui manquent de punch ou de personnalité à cette époque ne seront jamais des leaders dans la vie professionnelle. Ceux qui flanchent à ce stade ne seront jamais capables d'assurer la direction de grandes entreprises nationales ou privées auxquelles cette classe prépare.
Donc, une année de "bagne", surtout en étant interne, et surtout moi, fils unique, qui n'avait jamais connu de vie collective, dortoir, réfectoire, étude, etc. Pas de sorties, un minimum de minutes consacrées aux repas, courir du réfectoire à l'étude pour se remettre à travailler sans perdre de temps, aux mathématiques. Et dans des conditions souvent difficiles, car, après extinction des feux au dortoir, à 22 h 30, quel est le seul endroit d'un dortoir où il peut encore y avoir de la lumière pour travailler ? Le couloir d'accès aux chiottes, naturellement, où assis par terre on se retrouvait quelquefois une partie de la nuit à finir des exercices ou réviser la colle du lendemain. Des mathématiques, le jour, la nuit, même une grande partie des week-ends et des vacances, même dans le train qui nous qui nous ramenait dans notre famille le samedi midi et qui nous retournait au lycée le lundi matin.
Mais une année, au fond, extrêmement formatrice, où on avait acquis une puissance de travail que n'avaient pas nos camarades de l'Université. Et où on s'était endurci pour mieux affronter les futurs problèmes professionnels ou certains problèmes de la vie. Aussi, aujourd'hui encore, quand Yolande me dit, face à telle ou telle difficulté : mais comment fais-tu pour ne pas t'énerver, comment fais-tu pour garder ton calme ? Eh bien, la réponse, c'est lui, c'est ce professeur que l'on voit sur la photo qui la donne.
Et si, quelque 40 ans plus tard, je rencontrais ce professeur qui m'avait terrorisé et que je traitais de "sadique" il y a quelques instants, je crois que je me mettrais à genoux devant lui et que je lui dirais aujourd'hui très sincèrement : « Merci Monsieur, merci pour tout ce que vous avez fait pour nous ».
Mais une année d'insuccès car, presque à aucun moment, je n'avais pu garder la tête hors de l'eau et, moi qui était prix d'excellence et premier prix de mathématiques en terminale dans mon petit lycée de La Seyne-sur-Mer, je me retrouvai pratiquement le dernier de la classe dans cette Math sup.
En juin 1963, il fallut donc en tirer les conséquence, c'est-à-dire probablement recommencer les études en 1ère année d'Université à Marseille. Mais, suite à une visite que mon père fit au Proviseur du Lycée Thiers, mon sort fut décidé autrement : je reprennais les études en classe préparatoire Agro. Suprême humiliation que de se retrouver en Agro I, avec des bizuths, après une année de Math sup où l'on s'était bien souvent moqué des Agros en chantant : « Les agros, c'est de la merde ! » sur l'air de la célèbre Marche Lorraine ! Objet de sarcasmes et de "bzuttages" de la part de mes anciens camarades qui eux, en majorité, continuaient en Math spé.
Mais cette nouvelle orientation était raisonnable car je n'avais plus de problèmes en maths et que je renouais avec mes goûts naturels pour les sciences naturelles. Et je me retrouvais même en piste pour mon vieux rêve d'Ecole de Géologie de Nancy. Tout alla mieux cette année-là, bien que c'était encore le bagne, la terreur du professeur de mathématiques en moins.
Je passe sur cette année-là, aussi sur quelques horribles images de bizuthage (que je ne subissais plus puisque je n'étais plus bizuth mais 3/2 ou plutôt carré-moins-epsilon).
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Puis l'année d'Agro II
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où, sur la photo, je trouve entouré de quelques futurs cadres de l'industrie ou de l'enseignement que certains d'entre vous connaissent , comme Guy Ferrisse ou Jean-Luc Ilari, et quelques autres qui ont dirigé des branches de Moulinex, Jacques Vabre ou Du Pont de Nemours... |
Et nous voici au mois de mai 1965 (j'ignorais encore tout de l'INRA !), début de la saison des concours aux Grandes Ecoles. Les quatre semaines du mois de mai, du lundi matin au vendredi soir, furent consacrées aux épreives écrites : Agro-Agri-ENSIA, Géologie, Brasserie, et même Normale Sup (rue d'Ulm - groupe C, sciences naturelles) que j'avais présenté "pour le folklore" (car depuis bien des années le lycée Thiers d'avait plus eu d'admissible à cette Ecole). Et en juin, les oraux, qu'on espérait aller devoir passer à Paris ou à Nancy, dès les résultats des écrits connus.
Je ne savais donc absolument pas à cette époque si j'allais faire carrière en agronomie, génie rural, eaux et forêts, horticulture, géologie, brasserie, l'enseignement supérieur,... avec encore le risque de retourner à l'Université si je ne réussissais à aucun de ces concours.
Une chose fut claire très rapidement : Je n'entrerais pas à l'Ecole de Géologie de Nancy car mon concours fut catastrophique. Toutes les épreuves écrites avaient porté sur des sujets où je n'étais pas à l'aise : les rares "impasses" que j'avais pu faire en Agro I et Agro II étaient toutes sorties dans les sujets de ce concours. Je le pris comme une série de signes forts du destin qui semblaient me dire, épreuve après épreuve : « Non, tu n'entreras pas à Géologie ».
Heureusement, j'étais admissible à Brasserie et c'est pendant l'oral de Brasserie à Nancy [un concours que nous avions surtout passé pour nous entraîner aux autres concours car, avec une culture méridionale, on ne se voit pas trop dans ce milieu de la brasserie] que j'appris aussi mon admissibilité à l'ENSIA (on disait encore à l'époque l'école de Douai - et j'ignorais même que cette école était essentiellement localisée à Massy). Il fallut remonter à Paris, rue Claude Bernard, vers la mi-juin pour l'oral de l'ENSIA. En fait, le concours était commun pour Agro (Paris), les "Agri" de Grignon, Toulouse et Rennes, et l'ENSIA. Mais avec des coefficients différents. Ayant eu une bonne note en maths, j'étais admissible à l'ENSIA mais pas à l'Agro. Ça s'était joué à quelques centièmes de points près, et sans la mauvaise que j'avais eue en biologie animale (à cause des fameuses pièces buccales des insectes avec lesquelles j'ai toujours été fâché), j'aurais sans doute été Agro et non ENSIA - et je n'aurais peut-être pas fait carrière à l'INRA (?).
Le dernier jour de mon oral de l'ENSIA à Paris (alors que j'avais déjà mon billet de train pour rentrer dans ma famille le lendemain), un évènement inattendu se produisit. Alors que je me promenais dans le quartier de l'Agro avec l'épouse d'un de mes amis d'enfance de La Seyne-sur-Mer, et qui, étudiante à Paris, avait prévu de me faire visiter le quartier Latin, nous passons rue Gay-Lussac, au carrefour avec la rue d'Ulm. Elle me désigne alors, à quelques dizaines de mètres, l'entrée de l'Ecole Normale Supérieure, et je lui dit : « j'en ai entendu parler, j'ai même présenté le concours d'entrée le mois dernier ». Elle me dit : « mais tu as eu les résultats ? ». Je me mets à rire en disant : « je les connais d'avance, même s'ils étaient affichés sur le portail de l'école, je ne ferais pas le détour pour aller regarder ! ». C'est alors que, quelques secondes plus tard, au carrefour avec la rue Royer-Collard, un hasard extraordinaire fait que nous rencontrons un groupe de 3-4 élèves du lycée Thiers qui me reconnaissent et me disent immédiatement : « Autran, quelle chance de te trouver, tu es alpha à Normale Sup ». Et moi de rire, refusant de croire à la plaisanterie. Il fallut qu'ils me traînent ou qu'ils me poussent jusque devant le portail du 25 de la rue d'Ulm pour me faire constater de visu que mon nom s'y trouvait et que même, sur les 20 admissibles en Sciences Naturelles pour toute la France, nous étions 4 élèves du Lycée Thiers ! Et les oraux commençaient le lendemain ! Sans le hasard incroyable de cette rencontre, je reprenais le train le lendemain et je ratais les oraux.
Mais sur les 20 admissibles, il ne devrait y avoir que 6 admis. Etre admissible ça m'avait été possible grâce à de très bonnes notes en botanique et géologie (comme quoi mes passions d'adolescent avaient fini par payer un jour), mais quant à être dans les 6 admis, c'était une autre affaire, surtout après une seule année d'Agro II), et un 2/20 en oral de chimie (la dernière de mes "impasses" sur les halogènes était encore tombée) me fut fatal. Je n'entrerai pas à Normale Sup, et il faudrait me contenter de l'ENSIA (si j'y étais admis, car comme beaucoup d'autres, je ne figurais encore que sur la liste supplémentaire).
Mais l'admissibilité à Normale Sup venait encore bouleverser mes perspectives, car les textes officiels de l'Ecole Géologie de Nancy indiquaient qu'on pouvait y entrer « sur titre » en ayant été simplement admissible à Normale Sup (sous réserve de l'accord du conseil des professeurs de l'Ecole). Géologie de Nancy revenait providentiellement dans la ligne de mire, malgré le signe du destin de mon concours écrit. Ma candidature resta cependant plusieurs semaines sans réponse en raison des congés, et ce n'est que vers la mi-septembre que me parvint une réponse négative du Directeur de l'Ecole. Pourquoi ? Parce que mon écrit du mois de mai avait été très mauvais et qu'ils ne pouvaient pas admettre un élève ayant eu de telles notes alors qu'ils en avaient déjà refusé plusieurs de la liste supplémentaire qui avaient de bien meilleures notes. Paradoxalement, si je n'avais pas présenté le concours de géologie en mai, je n'aurais pas eu de dossier chez eux, et j'aurais été certainement admis dans cette Ecole.
Heureusement, la même semaine, mon admission définitive à l'ENSIA m'était notifiée. Par le jeu des démissions entre Agro, Agri, Géologie, etc., la barre de la liste supplémentaire était descendue jusqu'à moi. Evidemment, j'aurais pu demander à faire une 4e année de prépa, disons de bagne, pour retenter Agro ou Normale Sup. Mais je n'hésitai pas une seule seconde : j'allais accepter d'entrer dans cette école de Douai-ENSIA, dont je ne savais pratiquement rien, ni des programmes, ni de la nature des débouchés qu'elle offrait. Et un matin de fin septembre 1965, après une nuit de train, je débarquai à Paris, à la Maison des I.A.A., 5 boulevard Jourdan. Et j'y retrouvai qualques camarades de la prépa de Marseille, comme Ferrisse, et Limozin.
L'entrée à l'ENSIA

L'ENSIA, à l'époque, était un milieu totalement différent de celui de la prépa à l'agro. Finies les plaisanteries lourdes, les beuveries, les chansons paillardes, et naturellement plus de bizuthage. Au contraire, l'élève-ingénieur ENSIA de l'époque est très BCBG. Il lui est recommandé de participer aux "mardis habillés" de la Comédie Française. Il porte obligatoirement le smoking à son gala annuel... Et l'école est dirigée par M. André Bonastre, un monsieur très distingué, d'une parfaite éducation et dont ses proches disaient qu'on ne l'avait jamais entendu prononcer dans toute sa vie un seul mot grossier ou vulgaire.

Je découvris en arrivant à l'ENSIA que la scolarité se déroulait à Massy pour les deux premières années, puis soit à Massy, soit à Douai (selon l'option choisie) pour la troisième année.
C'est au cours du dernier trimestre 1965 que je découvris pour la première fois l'existence de l'INRA, puisque le bâtiment de l'ENSIA, au CERDIA, à Massy, hébergeait aussi des laboratoires de recherche, et notamment la "Station de Biochimie et Physico-chimie des Céréales" de l'INRA, dirigée à l'époque par MM. André Guilbot et Léon Petit. Nous avions aussi entendu parler de l'INRA lors du premier voyage d'études de la promotion qui eut lieu en octobre 1965 dans la région de Dijon, avec notamment notre première visite de laboratoires de recherche, ceux de l'IBANA (devenu ENSBANA) et ceux de la station INRA de Dijon qui était encore en cours de construction et d'aménagement.


Peu de choses à dire sur la première année à l'ENSIA. On approfondit des disciplines scolaires classiques comme chimie minérale, chimie structurale, électricité, mécanique, thermodynamique, résistance des matériaux, statistiques, économie politique, etc., chaque discipline donnant lieu à 1 ou 2 examens, partiels ou génraux, au cours de l'année. Mais l'ambiance de travail n'est plus celle de la prépa : on "décompresse" des 3 années précédentes. Certes, on assiste aux cours - l'absentéisme est pratiquement nul à l'époque. L'appel est fait à chaque "amphi", et "on a droit" à 6 amphis d'absences non justifiées par mois. Mais en dehors d'assister aux cours (ce qui ne signifie pas écouter), on ne fait pratiquement rien (c'est-à-dire qu'on travaille moins d'une heure par jour à revoir ou remettre en ordre ses cours). Il n'y a aucun devoir, aucun exercice, aucun problème d'imposé dans aucune discipline. En fait, on ne travaille un peu, on ne fait que quelques révisions, les 1-2 jours précédant un examen important. On surveille sa moyenne, et l'effort est inversement proportionnel aux notes obtenues aux examens précédents, car il s'agit de terminer les 3 années avec son diplôme d'ingénieur, sans plus. Le reste du temps, certains font du sport, d'autres jouent au bridge des nuits entières ; on lit, on visite beaucoup Paris et sa région le week-end, on améliore sa culture générale, on fait des mots croisés, etc. Il me semble donc que nos promotions d'Agros actuelles sont beaucoup plus studieuses que ce que nous étions à l'époque.
En septembre 1966, j'entrai en seconde année. Un changement s'était produit dans ma vie puisque j'étais maintenant marié et j'avais quitté ma chambre de la Cité Internationale pour un petit appartement de la Cité Universitaire d'Antony, et j'étais d'ailleurs voisin de Guy Ferrisse, lui aussi marié depuis peu. Au cours de cette seconde année, on avait travaillé un peu plus dur que l'année précédente car on abordait une discipline nouvelle et majeure pour les I.A.A., qui était la biochimie, avec aussi des cours sur la mécanique des fluides, les machines frigorifiques, la comptabilité des entreprises, et on entrait seulement un peu dans les industries agro-alimentaires proprement dites avec des cours de G.I.A. (M. Loncin, J.-J. Bimbenet), de sucrerie, distillation, rhéologie, cuisson, séchage, etc. C'est avec les cours du professeur Jean Buré que je découvris les bases du monde des céréales, produits céréaliers et des industries céréalières. Mais je ne ressentis pas d'engouement immédiat pour cette branche.
C'est au cours de cette seconde année que la perspective d'une carrière de chercheur à l'INRA se présenta à moi. Il faut dire que dans ces années 62-68 l'INRA était en pleine croissance. Un grand nombre de postes étaient mis au concours et, certaines années, il y eut davantage de postes que de candidats. J'ai un peu honte de dire qu'il n'y avait alors pas grand mérite d'y entrer. Pour trouver des candidats, les chercheurs séniors allaient en quelque sorte démarcher les élèves-ingénieurs de seconde année dans les écoles telles que l'Agro ou l'ENSIA. C'est ainsi que M. Léon Petit, spécialiste des protéines de céréales, vint nous parler de l'INRA et nous encourager à postuler au concours d'Assistants. Je me sentis intéressé par le métier, mais les salaires étaient fort peu attrayants (1100 F par mois à l'embauche, 1400 F, une fois titularisé). Mon épouse n'en était pas ravie... compte-tenu des salaires auxquels pouvaient prétendre les jeunes cadres qui choisissaient le privé et, dans un premier temps, je n'avais pas donné suite à cette propostion d'entrée à l'INRA. Le hasard - encore le hasard - fit que mes parents nous rendirent visite à Antony cette même semaine et que mon père alla faire une visiste de politesse au Directeur de l'ENSIA, M. Bonastre, ainsi qu'à un autre ami ingénieur du Génie Rural, et que tous, connaissant mon tempérament pas vraiment taillé pour devenir cadre de l'industrie privée, me conseillèrent vivement de saisir cette opportunité d'une entrée à l'INRA. C'est ainsi que je me laissai persuader de signer ce contrat avec l'INRA. Nous étions d'ailleurs 5 de la promotion ENSIA à avoir choisi cette voie, notamment Jacques Nicolas et Jean-Pierre Dumont, qui feront de longues carrières à l'INRA, et Jean Praden et Jean-Michel Maquaire qui eux n'y resteront pas longtemps. Nous allions avoir le titre d'ACS (Agent Contractuel Scienctifique) et nous percevrions notre petit salaire dès la 3e année de l'ENSIA, ce qui était quand même appréciable. En fait la date de recrutement était fonction de la moyenne des notes obtenues en fin de seonde année. C'est ainsi que je fus recruté à l'INRA le 1er janvier 1968, et je ne réalisai sans doute pas ce jour-là que ne quitterai plus cette Maison INRA jusqu'à aujourd'hui, soit pendant 36 ans et demi.
Mais je n'avais encore aucune préférence pour l'un ou l'autre des domaines de recherche sur lesquels je serais susceptible de travailler dès ma sortie de l'ENSIA.
La troisième année à l'ENSIA et le stage d'ingénieur
La troisième année à l'ENSIA fut caractérisée par le choix d'une option, soit A (sucrerie, distillerie, boissons, fermentations, etc.) qui se déroulait à Douai, soit B (céréales, fruits et légumes, option restreinte à environ 1/4 de la promotion) qui se déroulait à Massy [sauf le premier mois que nous passions à Douai pour une formation intensive en microbiologie (Jacubczak, Claveau) et en Malterie-Brasserie (Scriban, Hébert)].
Ce choix de l'option B "céréales" fut naturellement déterminant pour toute la suite de ma carrière à l'INRA, mais je dois avouer que ce choix avait été peut-être davantage dicté par l'envie de rester à Massy (j'avais toujours mon appartement proche, à Antony) que pour l'amour des céréales.
Ce n'est qu'au cours de l'année 1967-68, avec les nombreux enseignements et travaux pratiques touchant aux céréales, notamment avec les Prof. Buré et Launay, avec les chercheurs de l'INRA (Guilbot : les glucides des céréales, Petit, les protéines des céréales, Multon) et plusieurs ingénieurs comme M. Munier (des GMP) ou Audidier (du CTU) que je trouvais un intérêt particulier aux céréales, aux produits céréaliers, aux industries céréalières. Il y avait aussi un aspect subjectif non négligeable que je ressentis au cours des visites d'usines. Nous avions en effet visité des usines de toutes les branches des IAA et, si je n'avais aucune attirance pour certaines d'entre elles, souvent en raison de l'odeur pénétrante, parfois épouvantable, qu'il faut supporter (abattoirs, charcuteries industrielles, sucreries, féculeries, chocolateries, etc), je trouvai toujours agréable l'atmosphère qui régnait dans les meuneries, les boulangeries, les biscuiteries. Il était clair que je ne me voyais pas faire une carrière sur les viandes, mais que
La voie des céréales se concrétisa encore lors du stage d'ingénieur qu'il nous fallait faire les 3 derniers mois de notre scolarité en avril-mai-juin 1968. Au cours des semaines précédentes j'avais été passionné par le cours que nous avait fait M. Munier (ingénieur GMP) sur la rhéologie des empois d'amidon. Ce monsieur, d'une nature effacée et terne, n'avait rien de charismatique et je ne sais pas pourquoi son cours m'avait subjugué au point qu'un jour, je me décidai d'aller le voir pour lui dire : « je voudrais faire mon stage chez vous ». Et je fis effectivement mon stage aux Grands Moulins de Paris, alors situés au 65 quai de la Gare, Paris 13e, plus exactement dans les laboratoires ARIA, dirigés par M. et dont les principaux cadres étaient MM. Colas, Munier, Pratx et Vignes. Mon sujet de stage : développer un pilote de laboratoire permettant la dextrinisation enzymatique des amidons, en vue d'une application aux farines turboséparées (à 7 % de protéines) pour valoriser celles-ci dans l'industrie papetière. [Les initiés se trouvant parmi vous auront naturellement noté que ce sera, au mot près, le sujet d'un programme européen EUREKA auquel le labo participera en 1998-2000, soit 30 ans plus tard. Comme quoi...].
Malgré quelques avatars (fermeture de l'usine pendant les grèves de mai 1968), ce stage fut très positif à tous points de vue, très formateur, et il m'avait permis d'approfondir ma culture scientifique et technique sur les amidons de céréales. Mais la vision que j'en avais eue était davantage celle du laboratoire que celle de l'industrie. Avec mon diplôme d'ingénieur (juillet 1968), et au moment de débuter ma carrière à l'INRA, je me sentais être devenu un spécialiste de l'amidon.
Les débuts à l'INRA
Mais, aussi extraordinaire que cela paraisse aujourd'hui, je ne savais pas en juillet 1968 où l'INRA allait m'affecter, et pour faire quoi ?
On rappelle qu'aujourd'hui, les chercheurs INRA sont recrutés sur des profils de postes affichés officiellement, souvent très pointus, avec une localisation géographique déterminée. A mon époque, on recrutait un pool de 5 ou 6 ACS par an pour le Département de Technologie Végétale et on ne discutait de leur affectation qu'après. C'est ainsi qu'en juillet 1968, je me permis d'écrire à M. Guilbot, directeur de la Station "Céréales" de Massy, pour lui demander quel serait mon lieu d'affectation, à quelle date je devrais me présenter, et quel serait mon thème de recherches (je rappelai au passage que j'avais fait mon stage d'ingénieurs sur les amidons - et que, en quelque sorte, il me semblait naturel de poursuivre des recherches à l'INRA sur ce thème, donc avec lui à Massy...).
En août 1968, A. Guilbot étant en vacances, je reçois de L. Petit , l'incroyable réponse ci-dessous :

Ainsi, à quelques jours de ma prise de fonctions, l'INRA n'avait encore rien décidé me concernant. On me conseillait de me présenter début septembre à Massy et là, on verrait... J'appris alors que mon affectation ne serait peut-être pas Massy, mais plutôt l'Ecole de Meunerie, Paris 13°, où un directeur de recherches, M. Bourdet, était depuis quelques temps "sans assistant". [Je savais que le Professeur Buré avait travaillé à cette Ecole de Meunerie, mais j'ignorais alors qu'il y avait des labos INRA travaillant sur les céréales sur ce site - Or il y avait encore le Laboratoire d'Etudes des Blés Français, ou se trouvaient avant 1961 la plupart des chercheurs actuels de Massy : Mlle C. Mercier, MM. A. Guilbot, L. Petit, R. Drapron, et seul A. Bourdet, qui n'avait pas voulu migrer à Massy, y était resté, mais dans une structure bicéphale, le labo étant en fait dirigé par H. Nuret, avec qui A. Bourdet était à couteaux tirés...]. La situation de ce M. Bourdet, chercheur isolé, me paraissait suspecte et mystérieuse. Ma mère me disait : « c'est peut-être une peau-de-vache, qui ne peut s'entendre avec personne et qui n'a pu garder aucun collaborateur durablement... ». Et en plus, ce M. Bourdet travaillait sur les protéines, alors que moi, à l'époque, c'était plutôt l'amidon qui m'intéressait.
En septembre 1968, j'étais donc allé pour la première fois à l'Ecole de Meunerie pour rencontrer ce M. Bourdet. Je fus d'abord frappé par l'odeur de farine et de germe de blé qui régnait en tous points de ce bâtiment, et qui me le rendit sympathique, malgré son caractère vieillot et poussiéreux, dans tous les sens du terme. Je rencontrai A. Bourdet dans un couloir un peu obscur du sous-sol. Il attendait ma visite et se montra chaleureux. C'était un homme de 51 ans, qui ne quittait jamais sa blouse blanche, plutôt corpulent, au teint rougeaud et fumeur invêtéré. Il me résuma la situation ainsi :
1) Il n'avait actuellement plus d'assistant (à noter qu'il avait encore, pour lui tout seul, 3 techniciennes et un ouvrier d'entretien) car son principal collaborateur, Pierre Feillet, se trouvait actuellement en année sabbatique aux USA, et qu'à son retour en mai 1969, il allait être affecté à la direction d'un autre laboratoire (à Montpellie)r.
2) Il était intéressé que je vienne travailler chez lui (quoi que ce n'était pas d'un A.C.S. qu'il aurait eu besoin, mais d'un vrai assistant...), mais il n'avait pas de place pour me recevoir. Ses locaux étaient trop exigus pour me loger - alors qu'il y avait un autre grand laboratoire tout à côté [où se trouvait l'équipe de H. Nuret] « dans lequel on ne faisait plus rien depuis 7 ans ». Mais il espérait que la Direction de l'INRA allait mettre fin à cette situation « scandaleuse » et qu'il allait, lui, être enfin nommé directeur de l'ensemble des deux laboratoires. Il attendait cette décision d'un jour à l'autre et alors, là, il aurait la place de m'accueillir.
3) Il me fallait donc retourner à Massy chez A. Guilbot et de patienter jusqu'à ce que la décision intervienne.
Sans autre avis sur la question, j'admis volontiers ces paroles convaincantes et je ne réalisai pas immédiatement dans quelle situation de chantage et de rivalités, ou dans quelle guerre de chefs, j'étais tombé.

Mes premiers mois d'INRA furent alors consacrés à une sorte de parcours initiatique dans les différentes équipes de la station de Massy. Je rencontrais les gens, je recopiais les principaux protocoles expérimentaux et je regardais faire (et reproduisais parfois ensuite) quelques dosages ou expériences diverses. Je passai ainsi 15 jours avec MM. Godon et Lefebvre, sur les protéines des céréales, 15 jours chez MM. Drapron, Caillat et Beaux sur les lipides, lipases et lipoxygénases, une semaine chez M. Guilbot, une semaine chez M. Multon (où travaillaient alors à l'époque MM. Guy Martin et Etienne Trentesaux), etc. A temps perdu, L. Petit m'utilisait aussi pour encadrer les TP de physique des élèves-ingénieurs de 1ère année ENSIA. Ce qui ne me passionnait pas car j'étais déjà peu doué pour réaliser certains montages électriques étant élève-ingénieur, et donc mal placé pour les enseigner.
Je connaissais ainsi la Station de Massy dans ses moindres recoins, cela me passionnait de vivre dans ces labos à l'ancienne et j'avais d'ailleurs tracé dans mon cahier les plans de toutes les salles de la Station avec le nom et la position de tous les appareils de laboratoire de l'époque.
Le passage dans l'équipe "protéines" mérite un développement particulier. En effet, étant en principe destiné à travailler chez Bourdet, j'avais davantage creusé la bibliographie sur les protéines des céréales. J'avais déjà réétudié le cours de L. petit que j'avais eu à l'ENSIA, et, parmi les documents mis à ma disposition par B. Godon, je lus en détail la thèse de P. Feillet qui avait fait une étude des protéines du blé. Les travaux de P. Feillet paraissaient incontournables pour tout chercheur s'intéressant aux protéines du blé, mais ce P. Feillet m'apparaissait un peu comme l'Arlésienne, car je ne l'avais encore jamais rencontré (il était, disait-on, aux USA), et surtout, les gens de Massy (Godon, Lefebvre, Beaux, etc.) en parlaient un peu comme quelqu'un qui n'appartenait pas à leur cercle, comme quelqu'un qui était positionné différemment, ou qui avait une autre dimension.
Mais les semaines passaient et il y avait toujours beaucoup de flou au sujet de mon affectation. Le parcours normal du chercheur aurait été de commencer immédiatement la préparation d'une thèse de Doctorat (mon diplôme d'ingénieur ENSIA me donnait l'équivalence du DEA et me permettait théoriquement de m'inscrire en thèse), et de franchir simultanément les concours d'Assistant, puis de Chargé de recherches. Mais M. Guilbot, qui ne me connaissait pas vraiment, ne voulut prendre aucun risque avec moi, et il me demanda de refaire mes preuves en une année de DEA avant de s'engager à me confier à un directeur de thèse. Mais quel DEA ? Pour M. Petit, je devais faire de la physique à Orsay, mais M. Guilbot, me voyait plutôt chez le Prof. Ulrich en Physiologie Végétale Appliquée à la Sorbonne, et il y avait aussi le Prof. Chouard chez qui était passé P. Feillet.
Finalement, et après avoir revu M. Bourdet, j'allai m'inscrire au DEA de Physiologie Végétale Appliquée. Je n'y fus admis qu'avec réticence de la part de M. Louguet, assistant du Prof. Ulrich, car j'avais eu beaucoup de peine à le convaincre qu'il y avait certains liens entre les thèmes de recherches du labo Bourdet et la Physiologie Végétale... Mais le Prof. Ulrich connaissait bien Bourdet, et je pus commencer à suivre les cours de ce DEA, dans les locaux de l'ancienne Sorbonne (il n'y avait pas encore de Paris VI, car on n'était guère que 4 mois après les évènements de mai 68). Les cours de ce DEA (nous étions une petite dizaine d'étudiants) étaient regroupés les lundis après-midi de 14 à 18 h, d'octobre à mai, ce qui permettait à l'époque de réaliser son stage en laboratoire à quasi plein temps sur près de 9 mois. Cette année, M. Ulrich - remarquable pédagogue - avait choisi pour thème général de l'enseignement : le fruit, ce qui incluait naturellement le caryopse de blé sur lequel je serais amené à travailler. Mais la série de cours portait beaucoup sur l'exemple de la pomme avec les lipides (P. Mazliak), des TP sur les lipides de la pomme (Louguet, J.-J. Macheix), les éléments minéraux (Heller), Côme, et Ulrich.
Parallèlement, M. Bourdet m'avait trouvé un sujet de stage de DEA : "l'étude de la répartition histologique des acides nucléiques dans le rgain de blé". Pourquoi ce sujet inattendu ? Simplement parce que M. Bourdet, avant ses travaux historiques sur "les protides des céréales", avait aussi travaillé sur les acides nucléiques des levures et avait adapté certaines techniques de dosage de l'ADN et de l'ARN aux blés et aux farines. Et ce sujet de "répartition histologique" constituait un bon compromis avec la Physiologie Végétale. Mais, d'octobre à janvier, sans laboratoire d'accueil, je ne pouvais faire que de la biblioraphie. Entre deux TP de physique de M. Petit, je me mis donc à rédiger une étude bibliographique sur les acides nucléiques et les "nucléoprotéines" végétales grâce aux documents que j'empruntais à M. Bourdet à qui je rendais compte une fois par demaine de l'avancement de mon travail.
Mais, en janvier 1969, le problème devenait grave pour moi car, après plus de 4 mois passés à Massy, je n'avais encore commencé aucun travail expérimental (alors que je devais en principe soutenir mon mémoire de DEA en juin 1969), rien de nouveau ne s'étant produit concernant la nomination attendue par M. Bourdet. Le pire était que j'avais recontré chez M. Bourdet, un autre étudiant stagiaire, Jean Studer, travaillant sur les bêta-amylases, et qui suivait les cours du même DEA. Ce camarade, qui avait déjà passé quelques semaines à l'Ecole de Meunerie, avait lui compris la situation : « cette restructuation des laboratoires, qu'attendait M. Bourdet d'un jour à l'autre, avec sa nomination, il l'attendait en fait depuis des années, et cela n'interveindrait vraisemblablement jamais... ».
A la fois impatient et inquiet, j'allais donc voir M. Guilbot qui, sur un simple échange téléphonique avec M. Bourdet, obtint que je commence mon travail expérimental à l'Ecole de Meunerie, dès le 1er février 1969, même à l'étroit dans les locaux tels qu'ils étaient.
A l'Ecole de Meunerie, Paris 13° (Février 1969 - Septembre 1976)
Les débuts dans l'équipe de A. Bourdet
Le 1er février 1969, je quittai donc la station de Massy, pour n'y pratiquement plus jamais revenir, et commençai une nouvelle étape de ma carrière dans cette petite équipe du Laboratoire d'Etudes des Blés Français de M. Bourdet, au rez-de-chaussée de l'Ecole de Meunerie, dans laquelle je devais rester 7 ans et demi.
Sur le moment, j'enviais mes camarades de Massy qui avaient eu la possibilité de travailler dans leurs laboratoires relativements modernes, d'autant plus que j'habitais moi-même à proximité (Antony, puis Igny, puis Massy à partir de 1971) et que ce fut un gros sacrifice, pendant ces 7 ans et demi, d'aller tous les matins à Paris (RER, métro, ou voiture, par la N20 ou par l'autoroute, sans jamais trouver lequel de ces moyens ou de ces trajets était le moins pire), d'en revenir le soir, et de se contenter d'un casse-croûte sur un coin de bureau ou de paillasse le midi.
Mais au fond, ces sacrifices n'ont pas été inutiles. Car ce relatif isolement, et le fait d'avoir "tenu" sept ans avec Bourdet, si cela m'a handicapé en matière d'habitude du travail en équipe et de difficulté de prise de décision collective, cela a certainement contribué à ma rapide progression de carrière, que je n'aurais jamais eue si j'étais resté perdu dans la masse des gens de Massy.

Le stage de DEA - premiers travaux à la paillasse
Pendant plus de six mois, de février à octobre 1969, sans quitter ma blouse blanche, j'allais alors « me défoncer » en travail à la paillasse pour faire avancer mon sujet de DEA sur les acides nucléiques du grain de blé. J'acquis rapidement les quelques techniques qui se pratiquaient à l'époque pour doser les acides nucléiques. Car on était bien loin de la biologie moléculaire des années 80 ou 90. On ne se souciait pas de préserver l'intégrité ou la fonctionnalité des structures vivantes. Ce qui frappe aujourd'hui c'est qu'à la fin des années 60 dans nos labos INRA de Technologie, on travaillait sur les acides nucléiques, et d'ailleurs aussi sur les protéines ou les pentosanes, en utilisant des techniques de la chimie minérale : on utilisait des agents d'extraction acides (acides perchlorique, chlorhydrique, trichloracétique, etc.), on minéralisait pour doser le phosphore ou l'azote, ou on utilisait des réactions colorimétriques dans le visible ou dans l'UV.
À quoi ressemblait un laboratoire de l'époque ? Pas d'ordinateurs, évidemment : on ne vit entrer les premiers Apple IIe, TO7 ou Bull Micral (de 16 Ko de mémoire vive !) que 15 ans plus tard. Même pas de calculette de poche (le labo n'avait qu'une grosse calculatrice qui effectuait les 4 opérations, qu'on déplaçait sur un meuble à roulettes). On utilisait encore beaucoup les règles à calcul (dites bites à Q-n - puisque Q-n, comme chacun sait, signifie calcul-numérique), de différentes longueurs, selon la précision de calcul recherchée. Pas de photocopieur, sauf une sorte de machine à papiers spéciaux (où il fallait successivement faire un négatif, puis un positif - ce qui demandait 1 à 2 minutes par page à reproduire). Et dans le labo proprement dit on n'avait pas de balance électronique : on avait des balances monoplateaux semi-automatiques, bien que certains seniors préféraient encore utiliser les balances avec masses en laiton et aluminium, en faisant la "double pesée". On n'avait évidemment pas de pipette automatique. Tout se pipetait à la bouche (chacun avait goûté un jour ou l'autre à l'HCl ou l'HClO4) et on avait sur des râteliers un nombre considérable de pipettes en verre, de toutes les formes, de toutes les tailles, avec tous les types de graduation, qu'il fallait régulièrement nettoyer au mélange sulfochromique, aujourd'hui interdit, sans parler d'armoires pleines de verrerie, notamment de fioles graduées, indispensables aux dilutions utilisés pour les divers dosages.
Le budget de ce petit labo était modeste (peut-être entre 10 000 et 15 000 F de fonctionnement par an), mais les prix de la verrerie et des produits chimiques étaient aussi extrêmement faibles (avec 2 000 F, on pouvait s'acheter un lot de verrerie graduée, de quoi remplir toute une armoire), et on n'avait pratiquement aucun frais de déplacement en France car le nombre annuel de réunions (généralement à Paris) d'un chercheur senior comme A. Bourdet devait se compter sur les doigts d'une main. Ce maigre budget (et cela paraît incroyable aujourd'hui) permettait aussi de maintenir des abonnements à pas mal de revues comme Cereal Chem., Cereal Science Today, IAA, La Meunerie Française, les Bulletins des anciens élèves de l'Ecole de Meunerie, et même les Chemical Abstracts (section Biochemistry), ceci pour le seul usage de A. Bourdet, qui les dépouillait consciencieusement et les stockait après avoir fait taper le titre et photocopier et coller le résumé des références contenant les mot wheat ou protein sur une fiche cartonnée.
On était également bien équipé pour l'époque (peut-être mieux que Massy) en matière de matériel moderne d'étude des protéines : spectrophotomètres, chromatographie sur colonne, et déjà électrophorèses en gel d'amidon (que P. Feillet avait développé dès 1962), puis de polyacrylamide (1970), et densitométrie des gels.
En matière de personnel, le ratio techniciens/chercheur était incroyablement élevé puisque, quand j'arrivai, A. Bourdet disposait de 3 techniciennes à lui tout seul, plus un poste « ouvrier » pour l'entretien des équipements et la confection ou la réparation des petits matériels, plus une demi-secrétaire qui était celle de H. Nuret - que ce dernier utilisait aussi pour l'Association des Anciens Elèves de l'EFM - et qui servait de liaison entre A. Bourdet et H. Nuret lesquels ne s'adressaient plus la parole. A ce personnel s'ajoutait aussi une dame âgée pour l'entretien des locaux, sols, paillasses, et même une partie de la vaisselle, qui partageait son temps entre les deux moitiés du laboratoire. Pour moi, tout nouveau à l'INRA, je croyais ce ratio techniciens/chercheurs normal, puisque je dis un jour, presque honteux, à un collègue de la Sorbonne : « nous n'avons que 3 techniciennes », ce qui le sidéra car, eux, n'en avaient aucune !
Dès le premier jour, A. Bourdet me mit en garde contre les mauvaises influences que je pourrais subir de la part des personnes de "l'autre laboratoire". Il m'était défendu de dépasser certaines limites, d'adresser la paroles à certaines personnes, et surtout d'aller à la cantine des PTT où plusieurs membres de "l'autre équipe" prenaient leurs repas. Ainsi, les premières semaines, quand je saluais dans un couloir une personne qui m'était encore inconnue (exemple MM. Willm, Chasseray, Laniesse, Sarrasin, etc.), je restais évasif sur le nom de l'équipe dans laquelle je travaillais, car ce me demandais : est ce un ami ou un ennemi (auquel je n'avais pas le droit de parler) ? Il faut dire que A. Bourdet voulait me confiner à ses seuls locaux pour me garder plus sûrement, car quelques mois avant mon arrivée, on lui avait déjà affecté un jeune chercheur qui était parti après seulement quelques jours, après qu'il eut parlé avec "l'autre équipe" et qu'on lui eut conté des choses épouvantables sur la laboratoire Bourdet.
J'eus droit aussi à quelques lavages de cerveaux concernant certains autres chercheurs de Massy ou d'ailleurs qui "intriguaient" en haut lieu pour avoir des contrats, des crédits et des postes. Pour A. Bourdet, toujours véhément à ce sujet, le seul vrai chercheur était celui qui, comme lui, ne quittait jamais la blouse blanche. Ceux qui quittaient la blouse au profit du costume-cravate et qui allaient par exemple à la DGRST, ceux-là étaient des magouilleurs et n'étaient dignes que de mépris, car lui seul avait de bonnes idées que les autres cherchaient à lui piquer.
A. Bourdet m'informa aussi de la carrière de P. Feillet, qui avait été son collaborateur entre 1961 (recruté sur le Contrat DGRST des Blés Américains) et 1968, et de ses rapports avec lui. Bien que A. Bourdet disait fréquemment : « J'ai formé Feillet... », « C'est moi qui ai formé Feillet... », il était clair que les deux personnages n'avaient pas la même nature, ni la même stature. P. Feillet avait très vite pris ses distances, décidé de ses propres orientations et de ses publications. Et lorsque, dans le Département, un poste de directeur devint vacant (celui du Laboratoire de Technologie des Blés Durs et du Riz à Montpellier, dirigé par M. Matweef), la Direction pensa à P. Feillet pour ce poste, ce qu'A. Bourdet, prit très mal, puisqu'il pensait garder longtemps P. Feillet sous sa direction et développer son équipe en absorbant celle de H. Nuret et constituer un pôle de même taille que la station de Massy. Le départ de Feillet accentuait son isolement et l'obligeait à recommencer à recruter
Après environ 7 années passées sur l'étude des protéines du blé, notamment une thèse qui, suivie de plusieurs recherches sur le fractionnement et la purification de protéines, notamment d'albumines-globulines, P. Feillet était donc parti en année sabbatique dans l'équipe de J.W. Pence à l'USDA de Berkeley, où travaillaient plusieurs grands spécialistes (Mecham, Nimmo, Kasarda). Etant entendu qu'à son retour en France, il serait nommé à la Direction du Laboratoire de Technologie des Blés Durs et du Riz de Montpellier, qui n'était alors qu'une petite unité avec 5-6 personnes, mais .
Première rencontre avec P. FEILLET : Mai 1969
Pierre Feillet rentra de son année sabbatique à Berkeley en Mai 1969 et devait prendre très rapidement son poste de Directeur du Laboratoire de Technologie des Blés Durs et du Riz à Montpellier. Il fit donc quelques brefs passages dans son ex-laboratoire et je le rencontrai ainsi pour la première fois, un jour que j'étais devant mon spectrophotomètre en train de faire des doages colorimétriques de protéines avec le réactif de Folin. Il me posa beaucoup de questions sur mon programme de recherches et cette première conversation dura bien 30 ou 40 minutes. J'eus immédiatement la conviction que P. Feillet n'était pas du même calibre que la plupart des collègues rencontrés jusqu'ici. Je fus frappé par son ascendant, sa curiosité scientifique, sa capacité à poser les bonnes questions et sa rapidité à appréhender les problèmes. Comme j'assistai aussi le lendemain à Massy à son compte-rendu de mission d'une année aux USA, je fus très impressionné par ces premiers contacts avec P. Feillet et il me sembla être attiré par ce personnage, comme si je pressentais déjà que mon destin allait être de travailler à ses côtés pendant la majeure partie de ma carrière.
Le "Tour de France" des A.C.S. : Septembre 1969
C'est au cours de ma première année à l'INRA qu'eut lieu ce traditionnel voyage des chercheurs récemment recrutés. On nous amenait à visiter (presque) toutes les stations du Département de Technologie Végétale, dont le chef était à l'époque Michel Flanzy, basé à Narbonne. Nous partîmes à 5 (4 ACS, qui allaient se présenter au concours d'assistants quelques semaines plus tard (Jean-Claude Autran, Jacques Nicolas, Durand, et ?), plus 1 qui était déjà assistant, Jean-François Drilleau, et qui n'avait pu effectuer le voyage l'année précédente), dans une Renault 4L à bout de souffle, qui était une vieille voiture de fonction de Massy, pour faire plus de 3000 km. Massy - Paris - Dijon - Beaune - Avignon - Montpellier - Narbonne - Toulouse - Cognac - Angers - Massy. A l'exception de la station de Massy, et des deux petits labos de A. Bourdet à Paris et de P. Feillet à Montpellier, qui travaillaient eux sur les céréales, la majorité des chercheurs étaient donc des "pinardiers", et les visites et discussions portèrent presque uniquement sur la vinification, les levures et leur génétique, la fermentation, la distillation, la dégustation, etc.
Le concours d'assistants
Le retard pris dans le démarrage de mon stage de DEA m'amena à ne soutenir mon rapport qu'en novembre 1969, in extremis pour présenter le concours d'assistants qui avait lieu en décembre (j'avais déjà passé mes écrits avec succès en juin). Car à l'époque, il n'y avait pas réellement de session fixe de soutenance. On soutenait quand on était prêt, devant un jury de 3 personnes qu'il suffisait de réunir : le professeur, un rapporteur, et le maître de stage, qui furent dans mon cas respectivement le professeur René Ulrich, M. ---, maître-assistant en physiologie, et A. Bourdet.
Quelques jours plus tard, ce fut le concours d'assistants, passé à l'INRA, rue de Grenelle. Nous étions 6 candidats pour 4 postes à pourvoir dans le département... Cette situation de recrutement de futures hauts fonctionnaires de l'Etat paraîtrait incroyable aujourd'hui (elle était même encore plus avantageuse dans les années 1965-1968 où il y eut parfois davantage de postes budgétaires ouverts que de candidats). Le concours se passait sur une journée : deux épreuves écrites le matin et deux épreuves orales l'après-midi, les résultats étant donnés le soir même après délibaration du jury. Les écrits consistaient en une épreuve de langues d'une heure, et une sorte de dissertation scientifique et technique de trois heures sur un sujet général du genre : "comment pensez-vous que la technologie puisse contribuer à améliorer la qualité de vie des citoyens de votre pays ?". L'oral comportait deux épreuves. Comme les moyens en photocopies étaient inexistants et que tous les membres du jury devaient avoir rapidement connaissance de notre dissertation, l'INRA n'avait rien trouvé de mieux que de faire repasser les candidats un par un pour relire intégralement leur copie du matin devant tous les membres du jury. Horrible épreuve s'il en fut car on réalisait alors pleinement les âneries qu'on avait pu parfois écrire le matin . Et on devait les dire à voix haute ! (sans pouvoir changer son texte). Heureusement, l'autre épreuve orale où l'on était questionné sur son mémoire de DEA et sur les bases scientifiques des méthodologies utilisées (mon rapporteur était Jacques Mossé) était bien plus intéressante et je crois que je ne m'en tirai pas trop mal malgré le stress et ma grande timidité.
Au soir de cette journée, j'étais reçu assistant INRA en seconde position après Jacques Nicolas. Deux des six avaient cependant été refusés et étaient inconsolables, d'autant que l'un d'eux en était à son troisième concours.
Les années de thèse de Doctorat
La suite logique était la préparation d'une thèse de doctorat et, dans la suite du DEA, je m'inscrivis en thèse de Sciences Naturelles chez le Professeur Ulrich à la Sorbonne. Etant ingénieur ENSIA, ma thèse allait être tout naturellement une thèse de Docteur-Ingénieur. Il fut convenu avec M. Bourdet que le sujet serait en continuité avec le DEA, mais en s'intéressant maintenant aux « protéines associées aux acides nucléiques », telles que les histones, qui formaient, d'après ce qu'on croyait à l'époque, des « nucléoprotéines ». Mais l'objectif appliqué que voyait M. Bourdet (puisqu'on était tout de même dans un Départment de Technologie et que c'était une thèse de Docteur-Ingénieur) était l'utilisation de ces protéines (de leur profil électrophorétique) pour l'identification des variétés de blé. Cet objectif ne manquait pas de clairvoyance car le problème de l'identification des variétés allait se poser au milieu des années 70 avec l'apparition des premiers blés impanifiables qu'il allait falloir à tout prix séparer des autres qualités de blés dans les lots commerciaux. Mais au moment où je commençai ma thèse, la question ne paraissait pourtant que purement intellectuelle.
Pourquoi avoir lancé une recherche sur les histones dans le but d'identifier les variétés de blé, alors que (les travaux de Pierre Feillet l'avaient montré) les électrophorégrammes de gliadines étaient déjà connus pour avoir ce potentiel à discriminer les variétés ? Pourquoi ce choix des histones, qui s'avéra rapidement être une erreur stratégique ?
Il faut rappeler que, en 1970, des travaux sur les histones n'avaient été menés que par quelques équipes dans le monde, principalement à partir d'organes comme le thymus de veau et le foie de rat, tissus riches en histones et facilement disponibles, et que les publications mentionnant une histone végétale se comptaient à peine sur les doigts des deux mains. Dans le contexte de l'époque, il n'était donc pas interdit de penser que les histones, qui touchaient au plus près l'ADN, porteur du patrimoine génétique de l'individu, auraient pu contenir également une information spécifique de l'individu et que leur électrophorégramme aurait pu permettre, par exemple, l'identification des variétés de blé. La suite prouva rapidement le contraire, à savoir que les histones présentaient une stabilité remarquable au cours de l'évolution : les premières séquences d'acides aminés des histones démontrèrent par exemple, dès 1971, qu'il y avait une quasi identité de structure primaire entre l'histone IV de thymus de veau et celle de la racine du pois ! L'histone était donc le pire candidat possible pour distinguer des variétés ! Je dus donc donner à la thèse une toute autre orientation, plus fondamentale, avec des aspects biochimiques (purification, fractionnements, électrophorégrammes) et physiologiques (maturation et germination du grain, répartition histologique), ce qui m'amena au passage à demander la transformation de ma thèse, de Docteur-Ingénieur et Doctorat-d'Etat.
La caractérisation des histones de germes et de farine de blé fut aussi le titre de ma première publication, une Note à l'Académie des Sciences, dès la fin de l'année 1970 :
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Mais, comme avec mes histones et mes recherches fondamentales, je me sentais très isolé dans le Départment de Technologie, il me parut essentiel de boucler cette thèse rapidement pour passer à autre chose de plus appliqué (notamment cette question de l'identification variétale).
C'est ainsi que - la partie expérimentale de ma thèse étant pratiquement terminée mi-1972 - je consacrai, tout en terminant mon manuscrit sur les histones, une partie croissante de mon temps à travailler sur les électrophorégrammes de gliadines et à m'informer plus complètement de la technologie des céréales et des méthodes d'analyse. Car, après trois ans à l'Ecole de Meunerie, dans un Laboratoire d'Etudes de la Qualité des Blés, je ne savais toujours pas ce qu'était un moulin, ni à quoi pouvaient respectivement servir un alvéographe ou un farinographe. Je ne savais parler que de biochimie des acides nucléiques ou des histones, mais il n'y avait quasiment personne à l'INRA avec qui j'aurais pu en parler.
Je présentai en juin 1972 le concours de CR, où je ne fus pas retenu
La soutenance de thèse et le concours de Chargés de Recherches
20 Juin 1973 : Thèse de Doctorat d'État à Paris VI
Prof. René ULRICH
Sujet : Les désoxyribonucléoprotéines et les histones du blé : Aspects physico-chimique et physiologique.

Arrivée de Joudrier : bêta-maylases
Une brève parenthèse dans ma carrière, qui eut néanmoins le grand avantage d'avoir, à 29 ans, bouclé mes préoccupations universitaires (alors que plusieurs de mes collègues traîneront leur thèse beaucoup plus longtemps, ou ne la passeront jamais) et aussi de me donner le titre de "Doctorat d'Etat ancienne formule", qui me permettra par la suite d'encadrer des thésards en étant dispendé de présenter une HDR.
A partir de 1973, et pendant 3 ans,
Participation au groupe Biochimie-Génétique du blé animé par P. Feillet
Mission en URSS, début d'une amitié et d'une certaine complicité avec P. Feillet, qui ne se rompra jamais.
Réalisé l'isolement qui était le mien chez Bourdet, et qu'il fallait en sortir pour ne pas ruiner ma carrière. Que faire ? Rejoindre l'équipe de Massy ? Mais la plupart des collègues de Massy allaient migrer vers Nantes
Rumeurs de départ de Bourdet, écuré de ses conflits avec Guilbot et autres, pour se rapprocher de sa région d'origine (la Vendée) et prendre la direction d'une école à Nantes ??
D'où une période de rencontre secrètes avec le Chef de Département (P. Dupuy), le Directeur Scientifique (G. Fauconneau), de manuvres souterraines, également avec P. Joudrier, pour quitter l'équipe de Bourdet. Et comme je souhaitais aussi me rapprocher de ma région d'origine, le Midi, je n'envisageai nullement de partir pour Nantes et j'annonçais clairement (en accord avec P. Feillet) mon souhait de rejoindre ce dernier à Montpellier.
Une période de conflits avec Bourdet, qui refusait de nous voir partir, du moins, pas avant l'horizon 80 (où il voyait son départ à la retraite). Mais, finalement, l'accord se fit sur mon départ en année sabbatique en 1976-1977, avec une mutation à Montpellier dès mon retour en France.
Quelques personnages rencontrés à de l'Ecole de Meunerie
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Quelques distances d'avec Bourdet : Installation au 3e étage de l'EFM (devenue ENSMIC)
Les techniciennes
Les remaniements de laboratoires INRA : Nomination de Godon
Arrivée de P. Joudrier
Cohabitation avec les microbiologistes : Mme Poisson, Cahanier, Dessserme, arrivée de Richard-Molard
Premières missions à l'étranger
Ces années furent aussi celle de mes premières missions à l'étranger. Il faut rappeler qu'à l'époque, les laboratoires ne pouvaient prendre aucune décision en matière de missions à l'étranger, même s'ils avaient les moyens de les financer. Seul le Chef de Département les attribuait (et les finançait sur l'une de ses lignes budgétaires) à partir des demandes faites une fois par an, pour l'année suivante, décisions généralement prises lors d'une réunion du Conseil de Département.
Je tirai quelque avantage de la mésentente d'A. Bourdet avec des gens comme Guilbot, Buré et d'autres, qui l'amenait souvent à claquer la porte
C'est ainsi que je pus assister au 5e Congrès Mondial des Céréales et du Pain à Dresde en 1970. Ce fut mon premier voyage en avion (Paris-Le Bourget - Bruxelles - Berlin Est), le jour de mes 26 ans. Mission rocambolesque puisque nous n'avions pas d'ordre de mission [l'Allemagne de l'Est n'étant alors pas encore reconnue par la France] donc pas de couverture diplômatique dans le pays. (Le pire était pour les collègues de l'ENSMIC qui avaient même vu leurs salaires suspendus pendant la durée de leur mission !). De plus, remplaçant Bourdet, je me retrouvai dans le grand hôtel qui lui était destiné, et dont le prix des chambres était très au dessus de mes moyens [j'étais d'ailleurs parti sans avoir idée du coût de la mission, croyant naïvement que l'inscription au Congrès avait été payée d'avance par l'INRA (!)], et je fus, comme tous les autres, victime de l'arnaque des autorités de l'Est qui nous obligeaient à tout payer d'avance et uniquement en devises fortes - tout sauf le mark de l'Est, leur propre monnaie !]. Je me trouvai ainsi sans argent dès le premier soir. Et ce fut A. Guilbot qui dut m'en prêter suffisamment pour que je puisse terminer la mission. Et je me trouvai le dernier soir seul à Berlin-Est [sans ordre de mission] avec 30 F en poche pour rentrer chez moi.
En Novembre 1972, je remplaçai aussi A. Bourdet pour la première mission en URSS des chercheurs français du groupe de travail franco-soviétique Biochimie et Génétique des Protéines du Blé".

Et, à deux reprises (1974 et 1976), je participai au Congrès de l'Association Internationale de Chimie Céréalière à Vienne
ICC à Vienne, Mai 1974

Toujours à Paris : L'extension des travaux sur l'identification des variétés de blé par électrophorèse des gliadines (1975-1976)
La technique en gel d'amidon existait. Elle ne donnait cependant pas des résultats de qualité égale, faute de savoir maîtriser plusieurs paramètres (préparation de l'empois d'amidon, cinétique de refroidissement, coloration du gel, etc.). Or, il fallait la rendre reproductible pour qu'elle soit transmissible aux différents laboratoires qui devraient l'utiliser et qu'elle puisse être rédigée en tant que norme AFNOR
Si la technique semblait avoir le potentiel de distinguer visuellement (pour une personne bien entraînée) les principales variétés de l'époque, il fallait aussi construire un système d'identification rationnel et pouvoir l'expliquer clairement.
C'est ici que mon ancienne passion pour la botanique et mon goût prononcé pour les données scientifiques « classifiables », me rendirent un grand service. En m'inspirant des flores botaniques qui m'étaient familières, je pus construire dès 1973, un début de classification des variétés fondé non pas sur des caractères botaniques, mais sur les caractéristiques de mobilité et d'intensité des bandes électrophorétiques des gliadines. C'était une chimiotaxonomie fondée sur le décodage des électrophorégrammes. Le diagramme de chaque variété fut ainsi transformé et simplifié en un tableau de nombres (mobilités relatives) et de croix (intensité de chacune des bandes), ce qui permit dans un second temps de construire des clés de détermination.



furent étendues à la totalité du catalogue français et publiées dans I.A.A. en 1975.
Et, hasards de l'histoire, c'est précisément cette année-là que les deux premières variétés de blés à haute productivité, mais impanifiables (Maris Huntsmann et Clement), connurent un développement considérable chez les producteurs français, semant l'inquiétude des meuniers et des boulangers pour qui la survie exigeait que l'on sache repérer ces variétés dans les lots commerciaux, et si possible estimer leur pourcentage. Et la méthode d'électrophorèse des gliadines que je venais de publier était réellement la seule en mesure de le faire.
Ce fut un tournant majeur dans ma carrière, très positif sur le court terme, peut être moins positif sur le long terme. Je fus en effet extrêmement sollicité pendant les années 1975-1976 pour organiser des stages de formation avec l'AFPI-Céréales, présenter la méthode à toutes les occasions possibles (réunions INRA, AGPB, ANMF, ICF, BIPEA, Fraudes, etc.), rédiger des manuels d'instruction, rédiger des publications, d'ailleurs redondantes, dans chacune des revues de la filière céréalière française, mettre en place les premiers circuits d'électrophorèse au BIPEA, etc.. Il fallut aussi très rapidement étudier les diagrammes des principaux blés du catalogue européen pour convaincre les professionnels anglais, hollandais, allemands, etc. de la validité de la "méthode Autran" lors d'un colloque de la Meunerie Européenne.
Ce furent des années folles, où je devins certes "célèbre", mais où je n'accomplis aucun progrès en matière de recherche scientifique, ni sur la connaissance fondamentale des protéines, ni sur la théorie de l'électrophorèse. Le fait de s'occuper exclusivement des diagrammes gliadines en gel d'amidon et d'avoir une approche uniquement pragmatique pour leur exploitation en matière de distinction des variétés, devait m'handicaper par la suite lorsqu'il fallut faire évoluer la méthode sur d'autres supports et lorsqu'il me fallut plus tard attaquer des problèmes de physico-chimie et de structure du gluten. Il est vrai que j'avais une formation d'ingénieur, assez généraliste, et que je n'ai jamais réellement dominé ces questions, même lorsqu'il me fallut encadrer des thésards
Passage au gel de polyacrylamide pour l'identification des variétés de blé par électrophorèse des gliadines


1973-1976 : L'identification des variétés par électrophorèse des gliadines
Le GEVES, l'AFNOR, les circuits BIPEA, la formation de techniciens, beaucoup de publications techniques, pas de réelle recherche (sauf aspects génétique, taxonomie, hérédité, espèces sauvages, avec l'Amélioration des Plantes)
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Bilan des années 1969-1976
Ces sept premières années, qui sont bien loin aujourd'hui, et qui apaprtiennent à l'époque "héroïque" où les moyens matériels des chercheurs étaient très faibles de faibles moyens matériels des chercheurs, sans parler des déplacements banlieueParis, constituent pour moi une époque très positive de ma carrière. Je le vois peut-être ainsi parce que c'était ma jeunesse : j'étais arrivé à 25 ans à l'Ecole de Meunerie, j'en suis parti à 32 ans. Mais aussi, les conditions et le mode de travail que j'ai rencontrés correspondaient bien à ma conception de la recherche scientifique : du travail à la paillasse, le plus souvent solitaire, une grande liberté d'action, pas encore de contraintes administratives. Et un travail le plus souvent solitaire, une petite équipe où chacun était autonome dans son programme, ses matériels, ses mètres carrés de paillasse.
Mais cette situation présentait aussi ses dangers : mon domaine était très étroit et très appliqué. Mon isolement
Et pas d'avenir à l'INRA de Paris
Envisagé dès 1974 une mutation à Montpellier, dans l'équipe de P. Feillet
Après une année sabbatique aux U.S.A.
Suite prévue
Départ de l'INRA-Paris en Septembre 1976
Année sabbatique en Californie
Au retour, affectation au labo « Blés durs » de Montpellier
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© Jean-Claude Autran 2010