La Seyne-sur-Mer (Var) Histoire de La Seyne-sur-Mer (Var)
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Marius AUTRAN
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Archives familiales :
Scolarité de Marius Autran à La Seyne (1914-1928)

 

Une année scolaire avec M. Aillaud

L'automne 1921 fut une date marquante dans ma vie scolaire. Ma mère m'avait fait inscrire à l'école primaire Martini, dirigée alors par M. Rouffié.

Je savais avant la rentrée d'octobre que j'étais affecté à la classe de M. Aillaud, classe préparatoire au Certificat d'Études Primaires. Cet instituteur d'élite était en fonction depuis plus de trente ans. Il avait la réputation d'un maître d'une sévérité exemplaire. Mon père et l'un de mes oncles, qui avaient été ses élèves à la fin du XIXe siècle, parlaient de lui avec beaucoup de respect. Ils aimaient rappeler ses exigences pour la discipline et sa rigueur pour le travail bien fait.

Je me donnais bien quelque importance à la pensée d'entrer la Grande école mais tout de même, confusément je ressentais quelque inquiétude.

Jusqu'ici, je n'avais fréquenté que de petites écoles : la maternelle de la Rue d'Alsace - ou plutôt l'asile comme disaient les parents - et la petite école des Sablettes, avec ses deux classes bâties sur l'isthme en 1903. Les institutrices y accueillaient les petits enfants avec une attention toute maternelle.

Ce ne serait certainement pas le cas dans cette école que fréquentaient des centaines d'élèves dont l'âge variait entre cinq et seize ans. Dans cette multitude, qui s'annonçait houleuse, comment ma nature paisible et plutôt sauvageonne allait-elle réagir ?

Aussi, dans cette matinée du 1er Octobre 1921, quand je pénétrai dans la grande cour grouillante d'enfants turbulents, courant dans tous les sens, bousculant les uns, insultant les autres, je rue sentis mal à l'aise. Cette prise de contact avec ce nouveau milieu où il me faudrait vivre, bon gré mal gré, fit naître en moi un sentiment d'insécurité manifeste.

N'ayant pas encore de petits camarades, je m'adossai au tronc de l'orme centenaire, tout près de la fontaine, à gauche de la porte d'entrée Est. Tout apoltroni, je serrais entre mes jambes mon cartable tout neuf qui renfermait un beau plumier verni, à incrustations de nacre, et j'attendis patiemment.

J'étais loin de penser, dans ces minutes palpitantes, que je passerais plus de cinquante ans de ma vie entre ces murs déjà vétustes, dans cette atmosphère d'agitation perpétuelle qui ne convenait pas du tout à mon tempérament.

Quand l'horloge de l'église annonça les huit heures, simultanément j'entendis une cloche tinter nerveusement dans la cour de l'école. Des élèves se disputaient le privilège d'agiter la chaîne suspendue à l'angle extérieur du bureau directorial, ce qui permit à la cloche de retentir si puissamment que les retardataires arrivèrent essoufflés, à la limite d'être sanctionnés.

Alors retentirent les appels des maîtres qui cherchaient à constituer leur classe. J'en vis bien une dizaine qui arpentaient le préau, leur feuille d'appel à la main et qui vociféraient pour dominer le tumulte.

Pour la première fois, j'entendis des noms qui devinrent bien vite familiers aux élèves et qui l'étaient déjà pour des milliers de Seynois :

- Les élèves de M. Guigou ! par ici
- Classe de M. Trotobas alignez-vous !
- Allons ! dépêchez-vous
- La classe de B, c'est par là !

J'entendis encore les noms de Forel, Michel, Olivier, Roux, Santucci, Rougier...

Mais, c'était la colonne attendue par M. Aillaud qui me préoccupait. C'était donc lui, Aillaud, cet homme plutôt petit, corpulent, à la tête absolument chauve, à la moustache tombante et aux petits yeux luisants dont le regard me glaça quand il se fixa sur moi. " Taisez-vous ! " lança-t-il d'un ton qui n'admettait pas de réplique. Sitôt dans le rang, je me tins immobile, mon cartable à la main. Mais il se trouva, dans la trentaine d'élèves qui composaient la classe, quelques agités qui ne tinrent aucun compte des admonestations du maître. Alors je vis M. Aillaud remonter le rang qu'il avait composé et distribuer quelques gifles si énergiques que le silence et l'ordre régnèrent instantanément.

Ça commençait bien !

" En rang par deux ! Avancez ! " dit-il en prenant lui-même la tête de la classe pour nous diriger.

Pour accéder à la classe qui nous était destinée, il fallait passer devant le bureau de Monsieur le Directeur, monter des escaliers étroits et obscurs qui donnaient accès à deux classes. Celle de M. Aillaud était à gauche. Elle était longue, mal éclairée par quatre fenêtres étroites qui donnaient sur la grande cour nord, côté ouest, ce qui veut dire qu'elle ne recevait que peu de soleil pendant l'hiver.

Le maître nous fit placer un à un sur des bancs à deux places, non sans nous avoir demandé si nous n'étions pas handicapés pour la vue, auquel cas, il nous aurait placé dans les premiers rangs. Par la suite, à la fin du premier mois de classe, il nous disposa à peu près dans l'ordre de notre classement mensuel.

Pendant les quelques minutes consacrées à nos affectations, j'eus le temps d'observer l'équipement de la classe qui se résumait à ceci : trois rangées de dix bancs, faisaient face à un bureau posé sur une estrade qui se trouvait dans le coin gauche quand on avait la porte d'entrée derrière soi. À droite du bureau, un tableau noir. Sur la face de la classe opposée aux fenêtres, s'alignaient des portemanteaux, des cartes de géographie, dont celle de la France Physique, un planisphère et un compendium qui renfermait tout le nécessaire à enseigner le système métrique (les mesures de poids, en fer blanc, en étain, une balance et une chaîne d'arpenteur). Au fond de la classe, un placard vitré contenait des objets nécessaires à l'enseignement des Sciences et des Mathématiques : volumes en bois (prisme, cône, pyramide, etc.) sur lesquels depuis longtemps sans doute, M. Aillaud avait inscrit les formules permettant de calculer les surfaces latérales, les surfaces totales et les volumes.

Enfin, des livres et des cahiers en réserve, une boîte de craie, quelques appareils de physique (baromètre, pyromètre à cadran, thermomètre, etc.) complétaient cet équipement qui correspondait au programme du Certificat d'Études que nous devions affronter en fin d'année.

La première matinée fut consacrée à l'organisation du travail. Le maître dicta l'emploi du temps de la semaine et nous donna toutes sortes de conseils pratiques. Dans l'après-midi, désireux de savoir si nous serions aptes à suivre sa classe, M. Aillaud nous fit faire une dictée et deux problèmes.

La correction de ces premières épreuves fut ponctuée d'avertissements péremptoires

" Si, avant la fin du mois, vous ne faites pas moins de cinq fautes à la dictée, vous serez renvoyés d'où vous venez ! "

" Il est inadmissible de commettre de pareilles erreurs dans vos calculs ! "

" Quand à toi, Autran, si tu n'écris pas mieux avant quinze jours, tu t'en retourneras aussi ".

C'était bien vrai que j'écrivais mal et pourtant, j'utilisais les plumes sergent-major...

Nous étions donc prévenus. Après toutes ces injonctions et les délais fixés, nous savions ce qui nous restait à faire ! Je n'eus pas le courage de répéter tout cela à mes parents, le soir de la rentrée. Aux menaces proférées par M. Aillaud, se seraient sans doute ajoutées celles de mon père.

Durant cette première journée, je fus tellement impressionné par cette cascade d'ordres, et de commandements impératifs, que je n'eus aucune envie de jouer pendant les récréations.

Il en fut ainsi pendant plusieurs jours.

Puis je fis quelques confidences à ma mère qui prit très aux sérieux les menaces de l'instituteur. Elle se mit en devoir de me faire travailler le jeudi. (En ce temps-là, on ne redoutait pas le surmenage scolaire). Elle me faisait réciter mes leçons, le matin avant mon départ pour l'école, elle veillait sur mon écriture quand je faisais mes devoirs du soir...

Quand arriva la fin du mois d'octobre, il y eut seulement deux élèves de la classe qui furent éliminés, ce qui réduisit l'effectif à vingt-huit.

J'avais sensiblement amélioré mon écriture. Mais ce sont mes progrès en calcul et en orthographe qui furent spectaculaires.

Néanmoins, je tremblais quand, à chaque fin de mois, arrivaient les compositions mensuelles.

Il y en avait pour les disciplines essentielles : rédaction, orthographe et grammaire, histoire et géographie, arithmétique. À ces notes de composition s'ajoutaient les notes courantes de lecture, de sciences, de dessin, d'écriture, d'instruction civique, de morale, de conduite... Nous recevions aussi des cours de chant, de gymnastique, mais je constatais que M. Aillaud négligeait volontairement certaines disciplines qu'il jugeait secondaires pour s'attacher davantage à l'enseignement du calcul et du français.

Le cahier de compositions mensuelles était tenu régulièrement à jour. À la fin de chaque mois, les élèves reproduisaient les notes et les moyennes calculées par le maître (au centième près, d'ailleurs !) et, dans les quarante-huit heures qui suivaient, le cahier devait être signé par le père et rangé dans le placard de l'école.

S'il y eut quelques retards à restituer ces documents, s'il y eut aussi une signature contrefaite, les choses rentrèrent vite dans l'ordre, par crainte d'une verte réprimande ou de sanctions beaucoup plus tangibles dont M. Aillaud ne se privait pas.

 

Les programmes scolaires

Par rapport à ce qu'ils furent en 1882, année décisive où furent mises en place les structures essentielles de l'École laïque, les programmes n'avaient pas tellement varié. Les méthodes d'enseignement n'avaient pas, non plus, beaucoup changé. Il faut dire que la guerre de 1914-1918 et l'après-guerre avaient donné aux gouvernants des préoccupations estimées beaucoup plus urgentes que l'instruction publique.

Les programmes de 1882 avaient été pensés pour former des citoyens et des soldats d'une République qui accordait un certain nombre de libertés aux Français, mais aussi qui était dirigée par les tenants de la Bourgeoisie française attachée à maintenir coûte que coûte ses privilèges de classe.

Les organisateurs de l'Enseignement insistaient de plus en plus, dans les circulaires ministérielles, pour que soit développé d'abord le goût pour l'observation précise, puis la faculté au raisonnement, afin d'obtenir une plus grande efficacité dans la culture de l'intelligence.

M. Aillaud, et sans doute aussi M. Guigou, qui dirigeaient les deux classes préparatoires au Certificat d'Études, comprenaient parfaitement ces choses. Mais leur objectif était de préparer des élèves à un examen de très bon niveau à l'époque. " C'est très bien disaient-ils, de faire manipuler la chaîne d'arpenteur par les élèves eux-mêmes, de leur faire mesurer la cour de l'école, de préparer des expériences, d'observer, de discuter, mais encore faut-il avoir le temps ! "

Animés du désir de très bien faire, de n'avoir aucun échec aux examens de fin d'année, ces bons maîtres avaient raison.

J'ai énuméré toutes les disciplines enseignées dans la classe de Certificat d'Études. Il y en avait une bonne douzaine. Voyons un peu plus en détail leur contenu.

Pour l'Instruction civique, il avait fallu acheter un cahier cent pages et chaque semaine, pendant trois quarts d'heure, le maître dictait un cours que nous prenions à toute vitesse. Le premier quart d'heure était consacré aux interrogations, car il fallait bien contrôler le travail des élèves.

Toute l'organisation de la IIIe République figurait sur ce cahier que j'ai gardé longtemps comme une relique. Les principes de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, la Constitution républicaine avec ses trois pouvoirs distincts : le législatif, l'exécutif et le judiciaire, les attributions du Président de la République, des Députés, des Sénateurs, l'organisation judiciaire de la France, l'Enseignement, l'Armée, les grades, l'organisation des départements, avec les arrondissements, les cantons, les communes, le rôle du Maire, du Conseil Municipal, etc... Tout ceci nous était expliqué.

Des expressions comme suffrage universel, suffrage restreint, majorité absolue et majorité relative, etc., nous étaient familières.

Si l'on voulait aujourd'hui inculquer tout cela aux élèves d'un cours moyen deuxième année, les protestations des familles fuseraient sans doute aussitôt. Mais à l'époque, l'autorité des maîtres était si grande que personne ne songeait à constituer des Associations de Parents d'élèves désireuses de s'occuper du travail scolaire. On faisait une confiance absolue, à l'instituteur que l'on appelait encore, au début du XXe siècle, le maître d'école. La liaison entre les parents et le maître ne se faisait alors que par le truchement du cahier mensuel, pour les classes primaires et du carnet individuel pour les grands élèves de l'école supérieure.

L'enseignement de la morale était aussi copieux, avec un programme considérable qui traitait de toutes les qualités humaines, de tous les devoirs envers ses proches, envers son maître et envers les Institutions.

Je revois ce livre de Poignet et Bernat aux illustrations suggestives, sur lesquelles le maître faisait des commentaires sur un ton tellement persuasif que les élèves en étaient saisis et fortement impressionnés. C'est ainsi que le soir, rentré chez moi, il m'arrivait, à la veillée, de reprendre mon livre et de lire tout haut à mes parents ce qu'il fallait savoir de ces personnages modèles qu'on nous avait donnés en exemple.

J'admirais le Lieutenant Louhaut qui, après un moment d'hésitation, s'était jeté dans la Seine malgré le froid pour sauver un naufragé qui demandait du secours. Il allait fuir, mais tout à coup, il avait entendu la voix de sa conscience qui l'avait ébranlé : " Lieutenant Louhaut ! Vous êtes un lâche ! "

J'étais plein de compassion pour le jeune Washington qui avait tailladé un arbuste dans le jardin de son père et qui, la tête basse, venait d'avouer son forfait. Son père l'avait pardonné et même félicité pour sa franchise.

Chaque fois que je feuilletais mon manuel scolaire, je m'arrêtais longuement sur la page où figurait le joueur ruiné qui sortait de la salle de jeu en appliquant sur sa tempe le canon d'un revolver. Le maître nous avait dit à ce propos : " Si vous pratiquez des jeux quels qu'ils soient, votre vie sera brisée, vous rendrez votre famille très malheureuse et vous serez peut-être conduits à la prison ".

Et nous ouvrions tout grands nos yeux et nous l'écoutions bien attentivement, lui qui savait tant de choses.

Que dirait-il aujourd'hui, ce brave homme, en voyant que les jeux sont encouragés et même devenus institution d'État, comme le tiercé, la loterie nationale ou le loto, pour ne citer que ceux-là.

Ainsi, chaque jour ou presque, pendant quelques minutes, nous recevions des conseils, de bons exemples à imiter.

J'entends quelquefois dire que cet enseignement de la Morale est dépassé que les enfants ne prennent plus au sérieux ces vieux préceptes que nous avons appris de nos pères et de nos mères, à savoir qu'on ne doit pas tuer, qu'on ne doit pas voler son semblable, qu'on doit obéissance aux parents, qu'on ne doit pas faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas qu'ils nous fissent, etc. En somme, ces recommandations que l'on trouve dans l'enseignement des morales religieuses. Si l'on ne veut plus de cette morale simple, accessible à tout être humain, que va-t-on nous proposer ? Il serait temps qu'on se rende compte des dangers mortels que court notre civilisation moderne avec son cortège de dégradations morales, de corruption, de dépravations montées en épingle, brefs de scandales de toutes natures.

Dans notre emploi du temps hebdomadaire, l'enseignement de l'Histoire nous prenait une heure, comme celui de la Géographie. Là encore il faut dénoncer la lourdeur des programmes d'alors. Dans les classes du Certificat d'Études, il fallait pouvoir répondre à des questions se rapportant à vingt siècles d'Histoire. Depuis les Gaulois jusqu'à la IIIe République, en passant par le Moyen Age, il fallait connaître toutes les dynasties de rois, toutes les guerres, tous les traités et toutes les révolutions qui avaient agité notre Pays. Cet enseignement, lié à celui de l'Instruction civique, se proposait, surtout après la défaite de 1870, de cultiver l'amour de la Patrie et l'attachement aux institutions républicaines que la Bourgeoisie avait données à la France.

C'était un Enseignement essentiellement livresque et M. Lavisse connut une pleine réussite en rédigeant son Histoire de France illustrée qui répondait exactement aux soucis des dirigeants de l'époque. Pendant près de cinquante ans, les petits Français apprendront rigoureusement et réciteront fidèlement le contenu de cet ouvrage qui était avant tout l'histoire des rois et des empereurs, des ministres et des hommes d'État, plutôt que celle des peuples. Naturellement, dans ce domaine comme dans d'autres, une évolution s'est produite.

À cette accumulation de faits qu'il fallait fixer dans sa mémoire s'est heureusement substitué le souci de dégager des lois de l'évolution historique. Aussi les programmes ont-ils été sensiblement allégés, surtout après les instructions de P. Lapie en 1923.

École Martini - Année 1926 - Le cours préparatoire

École Martini - Année 1926 - Les cours élémentaires

École Martini - Année 1926 - Le cours moyen

Les méthodes pédagogiques

Les maîtres de l'époque nous disaient : " les dates de l'histoire de France, c'est comme les tables de multiplication, il faut les avoir là ! ". Et en même temps, ils serraient leur menton entre le pouce et l'index de leur main droite, ce qui voulait dire qu'il fallait les avoir dans la mâchoire.

Que de phrases répétées par coeur pour retenir le contenu des traités de paix ou les successions de rois mérovingiens...

Et nous, pouvons aussi évoquer l'enseignement de la Géographie tel qu'il était préconisé par le manuel de MM. Gallouedec et Maurette qui a fait, lui aussi, une longue carrière dans les écoles françaises.

Pas question, à l'époque, de faire des classes promenades ou des enquêtes pour apprendre de façon concrète ce qu'était un mont, un col ou un promontoire. Dans ce domaine également l'enseignement était livresque et les élèves récitaient avec un ensemble parfait pour retenir le nom des plus hauts massifs du relief français avec leur altitude, des cours d'eau avec leur longueur respective, les chefs-lieux des départements et les sous-préfectures.

On répétait, on récitait, on rabâchait et il en restait forcément quelque chose.

Pour le calcul mental, la même pédagogie était en faveur. Nous avions un carnet de règles tenu à jour et que le maître contrôlait. Des règles que l'on chantait à tue-tête, et dont chaque syllabe se répercutait dans le quartier Cavaillon.

- Pour multiplier un nombre par cinq, on le multiplie par dix et on en prend la moitié.
- Pour multiplier un nombre par cinquante...
- Pour multiplier un nombre par cinq cents...

Et la chanson reprenait avec 0, 25, 2, 5, 25, 250, etc.

Pendant l'été, quand les fenêtres demeuraient grandes ouvertes, des phrases sonores lancées par de jeunes poitrines fusaient dans tous les azimuts.

Chez M. Aillaud c'était la leçon de géographie : " À Oran et à Alger, on vend des Bougies de Philippe-ville qui sont Bonnes ". Quand on avait cette phrase en mémoire, on savait le nom des cinq ports principaux de l'Algérie.

Des cours élémentaires s'envolaient les tables de multiplication. Chez M. Guigou, au cours moyen deux, on récitait par coeur la liste des conjonctions : " Mais ou et donc or ni car " On savait alors que chacun de ces mots donnait naissance à une proposition subordonnée.

On récitait tout : les règles de calcul, les règles de grammaire, les dates d'histoire, les prépositions, les conjonctions, le pluriel des noms, des adjectifs, etc. Chaque maître avait sa marotte et ses habitudes routinières, ses procédés pédagogiques.

Par exemple, mon maître faisait référence au Provençal encore très usité à l'époque : " Vous vous rappellerez - disait-il - que les mots de notre Provençal qui se terminent par -ado sont ceux qui expriment une contenance. Leur équivalent en Français se termine par -ée. Exemples : la boucado, la bouchée ; la carretado, la charretée... Alors que ceux qui se terminent par -a, comme liberta, égalita, ont leur équivalent français terminé par un -é accent aigu, comme liberté, égalité,... "

Si les instituteurs et même les professeurs usaient de citations provençales, c'est que la langue de nos aïeux était encore très répandue dans cette période. Je me souviens parfaitement que dans notre ville, les adultes s'exprimaient le plus souvent en Provençal. Il est probable que les enfants, jusque vers la fin du XIXe siècle, faisaient de même. La langue provençale régressa à partir du moment où les écoles d'enseignement public se multiplièrent. Cependant, il faut noter un décalage très net entre la ville et la campagne, entre la côte et l'arrière-pays : dans les années 1930, les enfants des écoles du Haut Var s'exprimaient toujours en Provençal pendant leurs jeux, alors que chez nous, on ne répétait plus guère que des expressions.

Les maîtres s'ingéniaient pour varier les procédés pédagogiques afin de nous transmettre ce qu'ils avaient appris eux-mêmes. Ils y parvenaient peu à peu, mais il faut bien reconnaître que leur tâche était des plus ardues car les programmes étaient vraiment trop lourds.

Et si nous parlions un peu de ces problèmes dont la solution était un véritable casse-tête !

Ah ! ces problèmes sur les alliages et les mélanges, ces monnaies de métal d'or et d'argent que nous n'avions jamais vues et dont il fallait déterminer les proportions de métal fin à la suite d'alliages savants ! Et ces robinets qui remplissaient des bassins par le sommet, alors que d'autres les vidaient par le bas et tout cela pendant des durées déterminées et avec des débits différents... Resterait-il de l'eau ? Et combien ? N'en resterait-il pas... ?

Et ces problèmes dits de fausse supposition à ne pas confondre avec les problèmes de fausse position ! Que d'énigmes à dénouer ! Que de mystères qui empoisonnaient nos soirées !

Quand nous quittions l'école, à seize heures, la mesure était déjà pleine - les écoliers d'aujourd'hui diraient qu'ils en ont ras le bol ! Six heures de bourrage de crâne. Après les interrogations, les leçons, les résumés à écrire, aucun répit n'était accordé aux élèves. En arrivant à la maison, il fallait faire les devoirs du soir qu'on corrigerait le lendemain matin à la première heure.

Le maître était rarement assis. M. Aillaud n'était à son bureau que lorsqu'il interrogeait. Alors les élèves, à tour de rôle - il n'en passait pas plus de quatre ou cinq chaque fois - venaient devant le tableau réciter leur leçon. Pendant qu'il recopiait des notes et des appréciations sur son cahier, M. Aillaud écoutait l'élève. Quand les questions restaient sans réponse précise et qu'il surprenait son élève les yeux tournés vers le plafond, simulant une amnésie passagère, ou bien, pis encore, implorant du regard le secours de ses camarades sous forme de gestes ou de mimiques, alors le maître entrait dans une colère redoutable. Sarcastique, il s'écriait : " Est-il possible que des parents aillent travailler pour nourrir des enfants pareils ! Tu pourras courir après ton certificat, cancre ! " Et, au paroxysme de la fureur, il lançait devant la classe consternée : " Pas un élève de reçu, cette année, avec tous les imbéciles qu'on m'a donnés ! "

Et l'élève était renvoyé à sa place qu'il rejoignait, tête basse. Il lui arrivait aussi, par surcroît de recevoir son cahier en pleine figure s'il se trouvait que, pour aggraver son cas, il eût une écriture défectueuse.

Généralement, ceux qui n'avaient pas su leur leçon passaient la récréation en classe pour recopier la dictée sans faute ou refaire les problèmes.

Il n'arrivait jamais que tous les élèves de la classe se retrouvent ensemble pour jouer pendant les récréations.

 

La récréation, les jeux

Néanmoins, il s'en trouvait toujours assez pour organiser des jeux. Quels étaient nos jeux préférés ?

Nous jouions beaucoup aux billes : billes au trou, en lignes, en triangles, que sais-je encore ? Nous aimions aussi le bilboquet et la toupie - en Provençal, la bordufle -, mais nous ne négligions pas d'organiser de grands jeux collectifs, comme l'as délivré ou les semelles. Ce dernier était peut-être celui qui nous amusait le plus.

Un élève, que le sort avait désigné en faisant la poire, se baissait, les mains sur les genoux, comme au jeu de saute-mouton.

Son pied gauche coïncidait avec une ligne droite tracée sur le sol. Tous les autres, et il pouvait y en avoir huit ou dix, sautaient par-dessus le mouton en file indienne. Après quoi, l'élève accroupi s'éloignait de la ligne d'une longueur de la semelle de son soulier, puis de deux, puis de trois, etc.

Les élèves qui sautaient à tour de rôle devaient le faire sans mordre de leur pied sur la ligne tracée au sol. La distance qui la séparait du mouton augmentant à chaque fois, il arrivait forcément que quelqu'un vienne à rater son saut, soit pour avoir empiété sur la ligne, soit pour avoir bousculé le mouton et roulé avec lui dans la poussière.

C'était évidemment au fautif de prendre la place du mouton et le jeu reprenait de plus belle, ne se terminant qu'avec la fin de la récréation.

On jouait aussi à Sèbe (1), qui soumettait à une épreuve d'endurance des élèves jouant le rôle de chevaux placés en file et au repos, le premier face à un obstacle, généralement un mur. Trois, rarement quatre élèves participaient à ce jeu. Prenant leur élan, les cavaliers devaient enfourcher leur monture et rester à cheval jusqu'à ce que la fatigue faisant plier ses genoux, la monture crie " sébo ! " signifiant qu'elle demandait grâce. Et l'on recommençait. Toutefois, si un cavalier avait raté son saut ou perdu son équilibre, les rôles étaient alors inversés.

(1) Sèbe - En Provençal, sèbo ! est une interjection qui signifie assez, je me rends. Cela vient, non pas du Latin ceba qui veut dire oignon (en Provençal cèbo), mais de l'Arabe seibou : laisse aller, lâche. Jouga à sèbo, nous dit Frédéric Mistral dans le Trésor du Félibrige, signifie jouer au cheval fondu. Il ajoute : " Dans la Flandre française, le jeu du cheval fondu est appelé " jeu de l'ognon ", traduction du Provençal sèbo qu'on a pris pour cèbo ". T2, p. 863, Ed. Edisud.

On jouait quelquefois aux billes avec une monnaie d'échange qui n'était autre que des noyaux de cerises teints de différentes couleurs.

Ceux qui étaient trempés dans l'encre violette n'avaient que peu de valeur - dix points, peut être ; ceux que l'on avait teintés en vert valaient vingt ou trente points, et ceux teints en rouge valaient cinquante points, car à l'époque, l'encre rouge était rare et chère.

Que de noyaux - on disait alors des pignons - sont restés au fond des encriers, sans qu'on puisse les en extraire, au grand désespoir du maître qui avait personnellement en charge de fabriquer l'encre liquide avec la poudre distribuée par Monsieur le Directeur, et de garnir les encriers des élèves. Rappelez-vous, les anciens ! ces encriers tronc-coniques, en porcelaine, largement évasés et qui s'enfonçaient dans les trous des bureaux.

Nos jeux étaient donc variés, mais certains, causes d'accidents sérieux, furent interdits par la suite.

Ainsi, lorsqu'il assura la Direction de l'école, Monsieur Malsert prohiba-t-il, dans les années 1935, le jeu de la semelle et l'usage de la bordufle.

Dans les années 1920-1930, la cour de l'École Martini était déjà trop petite. On l'avait divisée en deux parties.

Celle qui faisait face aux ateliers était réservée à l'école primaire supérieure ; les élèves de l'école primaire n'avaient pour jouer, que la partie qui faisait face au préau. On s'y bousculait et le maître de service avait fort à faire pour freiner l'ardeur excessive des enfants turbulents et brutaux.

École Martini - Année 1926
La cour Nord - Entrée du côté de l'église
On reconnaît le grand portail en fer forgé

Les jours de pluie, contraints de rester sous le préau métallique, des centaines d'enfants se heurtaient. Les maîtres eux-mêmes qui avaient l'habitude d'aller et venir en bavardant, ne pouvaient circuler librement.

Certains d'entre eux préféraient ne pas sortir de leur classe. Ils occupaient les quelque dix minutes de la récréation écourtée, à garnir le poêle de la classe, à ranger le bois ou le charbon, à nettoyer l'ampoule qui éclairait leur bureau et sur laquelle les mouches avaient laissé trace de leur digestion. Ou bien ils corrigeaient des cahiers, ils préparaient des croquis, etc. Il y avait tant de choses à faire pour les maîtresses et les maîtres !

Aucune tâche, même les plus matérielles, ne leur était épargnée. Celle qu'ils redoutaient sans doute le plus, et c'est probablement, aussi vrai aujourd'hui, c'était la surveillance de la cour et de la cantine.

Mais voyons comment se passait l'interclasse de onze à treize heures.

 

La cantine

La cantine de l'École Martini n'avait que des rapports très lointains avec les véritables restaurants scolaires de nos écoles d'aujourd'hui.

Située dans la partie Est du bâtiment principal, on y accédait par une porte étroite et un couloir obscur.

Elle comportait un réfectoire et dans le prolongement de celui-ci, la cuisine. Équipé d'une dizaine de tables lourdes, couvertes de zinc, ce réfectoire pouvait recevoir une soixantaine d'enfants. Mais les jours de pluie, il fallait en entasser une centaine.

Ne pouvaient bénéficier de ce service que les élèves éloignés de l'école. Le Directeur en établissait la liste en début d'année.

La cuisine, attenante au réfectoire, était équipée du strict nécessaire pour la préparation des repas. Encore faut-il préciser que ce ne fut qu'après la seconde guerre mondiale que des repas complets y furent préparés. Auparavant, c'est-à-dire pendant plus d'un siècle, on ne servit que la soupe, les écoliers apportant le complément du repas. Puis, vint une période plus courte où l'on servit une soupe et un dessert. Ce ne fut qu'avec les Municipalités d'après-guerre que fut institué le repas complet, la gestion de la cantine étant généralement assurée par le chef d'établissement.

Au fil des années, il fallut perfectionner le matériel. Le fourneau qui fonctionnait au bois ou au charbon fut complété peu à peu par des ustensiles modernes : éplucheuse, friteuse, etc. De grands placards enfermaient des marmites, des plats, des gamelles, des gobelets, etc. Un local servant de resserre touchait au réfectoire.

Quand on pénétrait dans la cantine, une odeur concentrée de soupe, de corps gras rancis et de plats réchauffés vous prenait à la gorge. Son âcreté avait dû s'incruster dans les tables et les bancs de bois et il fallait un bon moment pour s'y accoutumer. Cela n'excitait vraiment pas l'appétit. Mais les enfants qui fréquentaient régulièrement la cantine étaient devenus insensibles à ces désagréments.

Avec les chaleurs de l'été, attirées par les relents de nourriture, les mouches envahissaient le local, cherchant leur pitance sur le bord des gamelles ou des verres. Quel abominable fléau !

Si on entrebâillait les volets pour les faire ressortir à la lumière, la pénombre favorisait le chahut des élèves. Alors, pour limiter les désagréments, on suspendait quelques papiers attrape-mouches, hors de portée des loustics. Ces pièges à mouches étaient un papier englué qui se déroulait d'un carton cylindrique rappelant la cartouche d'un fusil de chasse. Les longs rubans à couleur et consistance de miel ne tardaient pas à recevoir ces maudits insectes par dizaines et qui grésillaient dans leur interminable agonie.

Chaque jour ou presque, il fallait changer ces pièges. Il semblait bien que ce fût un travail inutile parce que ces redoutables diptères étaient toujours aussi nombreux.

Les attrape-mouches faisaient donc partie du décor et quand un garnement réussissait subrepticement à en décrocher un, inutile de décrire les farces qui pouvaient s'ensuivre.

Aussi, les passants de la rue Martini souriaient-ils en percevant par les étroites fenêtres de la cantine, les vociférations et les invectives du maître de service.

C'était vraiment une corvée pour les maîtres ou les maîtresses de service, que de surveiller le local pendant l'interclasse.

Pour rendre cela plus supportable, les directeurs l'avaient scindé en deux moitiés. Un maître surveillait de onze heures à douze heures et l'autre prenait la relève jusqu'à treize heures.

Comment, durant cette surveillance, alors que tintaient les gamelles en fer sur les tables zinguées, que les enfants ayant apporté des plats à réchauffer s'en allaient à la cuisine et en revenaient, tandis que d'autres déballaient bruyamment bouteilles, cuillères et fourchettes, sorties de leur panier, comment pouvait-on obtenir un silence même relatif ?

Quand la soupe était distribuée, une accalmie se faisait, mais elle était de courte durée. Les repas n'avaient pas en effet la même durée pour chacun des commensaux.

Ceux dont la famille vivait dans l'indigence n'avaient emporté souvent qu'un reste de ragoût de la veille ou un morceau de fromage qu'ils dévoraient avec de gros morceaux de pain. Ils avaient enveloppé leur maigre ration dans un carré d'étoffe noire dont les coins opposés s attachaient solidement.

D'autres, mieux nantis, sortaient d'un grand panier d'osier, de forme oblongue, dont le couvercle tenait au moyen d'une tringle de fer, des papiers gras qui fleuraient bon la charcuterie, une tranche de rôti, ou une omelette appétissante ; ils terminaient leur repas par des fruits et l'arrosaient même parfois d'une petite bouteille de vin.

On se doute que même des enfants ne pouvaient pas rester insensibles à ces signes d'inégalité sociale.

Ceux dont les repas avaient été consommés en quelques minutes manifestaient leur impatience d'aller jouer dans la cour. Alors les conversations bruyantes repartaient et les clameurs intempestives fusaient. D'une manière ou d'une autre, le maître ou la maîtresse de service s'évertuait à réfréner le chahut. Pour ce faire, ils n'avaient pas tous le même style.

Il est bien connu des Seynois que l'on pouvait se permettre certaines libertés avec M. Michel, alors qu'avec M. Aillaud, une extrême prudence était de règle.

Mais au bout d'une demi-heure, le signal de la sortie retentissait. Des maîtres indulgents permettaient à des lambins dont la mastication était laborieuse, de prolonger leur repas de quelques minutes. Les jeux reprenaient alors dans la cour, en attendant la reprise des classes.

 

La conciergerie

Généralement, la préposée municipale à la cantine faisait fonction de concierge.

Elle avait à sa disposition une loge servant à la fois de bureau de renseignements et de cuisine. À gauche, en entrant, un grand tableau recevait les clefs des classes, des bureaux et des ateliers, que les femmes de service suspendaient quand la propreté était faite et que les maîtres et les maîtresses reprenaient le matin.

Pendant la saison d'hiver, le personnel de service ouvrait les locaux parce que le poêle devait être allumé et ravitaillé en combustibles.

Au-dessus de la loge, au premier étage, deux chambres exiguës qui, à cette époque, n'étaient même pas chauffées, ne possédaient aucune installation sanitaire.

La concierge ne pouvait utiliser que les latrines de la cour. Tout le confort se résumait à l'existence d'un robinet qui recevait l'eau de la ville et d'un évier dont l'écoulement se faisait par une rigole cimentée qui longeait le mur de la rue Martini. L'évier de la grande cuisine de la cantine rejoignait, quelques mètres plus loin, le même écoulement. Quand la vaisselle était terminée, la rigole n'ayant pu emporter tous les déchets, les animaux du quartier venaient fureter à la recherche de quelques macaronis ou autre nourriture providentielle.

La concierge ne percevait qu'un maigre salaire. Quand elle revendiquait une augmentation, la Municipalité lui rétorquait tout d'abord qu'elle était logée gratuitement et que d'autre part l'état des finances communales n'autorisait aucune largesse.

" Si au moins - disait-elle - on nous faisait un peu de propreté ! " Mais pour avoir des murs blanchis à la chaux, il fallait parlementer longtemps avec les autorités locales et souvent sans résultats. La concierge qui faisait les récriminations ci-dessus évoquées était en poste dans la période 1920-1930. L'appartement-taudis de la conciergerie ne recevra d'améliorations sensibles que TRENTE ANS plus tard.

Patience et longueur de temps...

Pour améliorer quelque peu ses conditions d'existence, cette honorable employée de la ville se livrait à un petit négoce qui lui procurait quelques subsides. Pendant les récréations, elle vendait aux élèves des pains au chocolat, des croissants, des berlingots, etc. Sa clientèle était fidèle car, parmi les élèves, il y avait quelques privilégiés qui étaient toujours munis d'argent de poche.

De l'argent, mes parents m'en donnaient quelquefois, le jeudi, pour aller au cinéma appelé Kursal, où je retrouvais quelques camarades de classe. Mais point d'argent pour le déjeuner ou le goûter. Ma mère prenait soin chaque jour de me préparer un sandwich avec quelques rondelles minces de saucisson, ou un reste d'omelette froide de la veille. Chez nous, comme chez la plupart des familles aux revenus modestes, on ne gaspillait rien.

Après avoir dévoré notre pain ou notre brioche, on allait se désaltérer au lavabo, près de la porte d'entrée, un lavabo de forme semi-cylindrique en zinc, qui ressemblait à un abreuvoir pour bestiaux.

Il était desservi par une rampe métallique percée de nombreux trous. La tête penchée nous tentions d'atteindre les minces filets d'eau qui manquaient souvent leur destination du fait des bousculades. Et il y avait toujours des loustics pour faire des giclées et arroser leurs camarades. Alors, le maître de service intervenait et, souvent, distribuait des soufflets, généreusement à droite et à gauche.

Pendant les récréations, on pouvait observer des élèves plus soucieux que d'autres. Ceux-là ne jouaient pas, ne chahutaient pas, ne se pressaient pas autour de la fontaine. Ils révisaient leurs leçons dans un coin tranquille de la cour. Pour eux, approchait l'examen du Certificat d'Études.

 

Le Certificat d'Études Primaires

L'année scolaire 1920-1921 se termina pour les classes de préparation au Certificat d'Études Primaires assurées par MM. Aillaud et Guigou, par un succès complet aux épreuves. Au total, cinquante-six élèves furent reçus.

Depuis des années, ces deux instituteurs d'élite préparaient leurs élèves d'une manière si intense qu'ils ne pouvaient tolérer aucun échec. Deux générations de Seynois ont reçu leur enseignement de ces deux maîtres. C'est en 1898 que mon père fut admis au C.E.P., préparé par M. Aillaud et certains de mes oncles, vers la même époque, connurent également ce maître.

M. Guigou, de son côté, a laissé des traces très profondes dans l'éducation des petits Seynois.

Le Certificat d'Études, à cette époque, était un examen très valable et très sérieux. Les maîtres opéraient une véritable sélection. Ils se refusaient à présenter des élèves dont ils n'étaient pas certains du succès. Naturellement, ils ne pouvaient empêcher les familles de présenter leurs enfants. Mais dans ce cas, il était bien précisé sur les demandes d'inscription à l'examen, en face du nom de l'intéressé : Présenté par la famille. À ce titre, les maîtres ne prenaient pas la responsabilité d'un échec.

Cependant, l'autorité des maîtres était si grande que généralement les familles suivaient leurs conseils et les enfants peu assurés d'un résultat positif étaient présentés à la session de l'année suivante.

Examen très valable, avons-nous écrit. Certes, on peut critiquer les méthodes d'enseignement de nos anciens, mais il n'en reste pas moins vrai que les enfants entrant dans la vie active, nantis de leur diplôme, rédigeaient correctement une lettre, écrivaient sans fautes graves, connaissaient tous les calculs usuels nécessaires à la vie courante : volumes, surfaces, intérêts mesure de temps, etc. Ils pouvaient parler de l'Histoire et de la Géographie de leur pays. Enfin, l'enseignement qu'ils avaient reçu était une base solide pour continuer leurs études.

L'année où je fus présenté, l'examen se passa dans les tout premiers jours de juillet. Mais il faut le dire et insister sur le fait que depuis le premier juin, donc pendant un mois, M. Aillaud nous fit venir à l'école tous les matins à sept heures.

 

Sur les chemins de l'école

J'empruntais l'itinéraire habituel une heure plus tôt.

Mes parents demeuraient alors sur le Cours Louis Blanc, face au vendeur d'oranges, M. Gil, dans la gorge duquel le mot Mayorque revenait sans cesse.

Inquiet des épreuves qui m'attendaient à l'école, je marchais vite, la tête pensive. D'ordinaire, je m'attardais à regarder la vitrine de la pharmacie Armand où étaient exposés des objets curieux : bandages dont je ne comprenais pas bien l'usage, réclames comme celle du Dépuratif Richelet, de la Jouvence de l'Abbé Soury ou encore la silhouette noire qui appliquait de l'ouate sur sa poitrine et qui crachait un jet de flamme traduisant l'effet du thermogène.

À ce moment-là, les odeurs de pain chaud que le tonton Mabily sortait de son four parvenaient jusqu'à mes narines. Un four qu'il avait chauffé depuis la veille avec des fagots de brindilles bien sèches qu'on lui livrait chaque semaine depuis la forêt de Janas.

Immanquablement, cette odeur divine me donnait envie de dévorer mon déjeuner avant l'heure de la récréation.

À ce moment-là, des sons à la fois gutturaux et nasillards m'obligeaient à tourner la tête à droite : c'étaient les appels du perroquet de Marguerite Marro, l'épicière de la rue Carvin, la grand-mère d'Henri Tisot.

J'étais bien tenté de m'arrêter quelques instants pour le taquiner, ce que faisaient nombre de garnements qui passaient par là, mais je n'avais pas du temps de reste pour rejoindre ma classe et puis l'odeur des fromages les plus divers qui s'exhalait de la boutique était tellement concentrée que je préférais oublier le Jacquot.

Quand je tournais à l'angle du bureau de tabac de la rue Carvin, mon attention était parfois attirée par le préposé aux becs de gaz qui faisait sa tournée avec une longue perche pour fermer le robinet de commande de la lumière. Eh oui ! les rues étaient encore éclairées au gaz dans cet après-guerre qui vit la vulgarisation de l'électricité.

Ce préposé, je le regardais avec plus de curiosité le soir quand il allumait les réverbères. Il disposait d'une longue perche au bout de laquelle se consumait un morceau de corde. Il devait ouvrir d'abord la petite porte du fanal, ouvrir également le robinet de gaz, attendre la flamme et refermer la petite porte vitrée. À vrai dire, il lui fallait beaucoup d'adresse pour faire cet exercice à plusieurs mètres au-dessus de lui.

Quelquefois, devant l'église, je croisais Georgette, la marchande de lait, vieille figure seynoise qui laissera beaucoup de souvenirs dans la population. J'admirais son cheval qui avançait doucement dans la rue et qui, pendant que sa maîtresse vidait son bidon de lait dans les bouteilles ou les toupins, allait se placer de lui-même devant la maison des clients attitrés. Il connaissait toutes les adresses comme il connaissait bien les invectives de sa patronne plutôt mal embouchée.

Toutes ces scènes de la rue captivaient mon attention juvénile et celle de mes camarades que je rencontrais toujours au bas de la rue Martini.

Mais il nous fallait penser avant tout à la préparation de notre Certificat d'Études. À l'heure exacte, nous franchissions la porte de l'école où M. Aillaud, toujours aussi sévère, nous attendait. Entre sept heures et huit heures, nous faisions une dictée et deux problèmes de révision sur le programme de l'année et nous étions interrogés sur toutes les formules de géométrie, sur l'histoire et sur la géographie. Nous étions, comme on dit, chauffés à blanc pour l'examen.

 

Le grand jour

Enfin, le grand jour arriva !

Je trouvai, sous l'immense préau tous mes camarades de classe : Audinet, Bernard, Renoux, Massello, Toche, Bonturi, Barzacchini, Silvy, Gillet, Zatara, Ritano, Vallarino, Paul, Filidéi,... Vespéro et Albini, élèves-musiciens de l'Avenir Seynois me paraissaient plus optimistes que les autres, généralement inquiets. Vignone, unijambiste depuis sa plus tendre enfance, jouait comme à l'accoutumée, infatigablement à poursuivre d'autres camarades en faisant des bonds prodigieux, s'aidant d'une seule béquille, et ne semblait nullement inquiet des épreuves qu'il faudrait affronter dans quelques minutes.

Je tenais sous mon bras gauche un beau sous-main que m'avais prêté le cousin Mabily pour la circonstance et, dans ma main droite, le plumier à incrustations de nacre renfermant porte-plume et crayons, mais aussi ces fameux cachets de cire rose qui serviraient à fixer l'angle droit de la feuille de papier cloche de manière à cacher mes nom et prénom au correcteur.

Après l'appel, nous fûmes répartis dans des salles qui n'étaient pas celles qui nous recevaient d'ordinaire. Je perdis de vue la plupart de mes camarades et me trouvai mêlé à des élèves en provenance d'autres écoles du canton.

La Seyne ne possédait à cette époque que trois écoles préparatoires au Certificat d'Études Primaires : l'École Martini et l'école François Durand pour les garçons et, pour les filles, l'école de la rue Clément Daniel.

La petite école mixte des Sablettes préparait exceptionnellement quelques bons élèves.

La matinée vit se dérouler les épreuves principales : rédaction, dictée et grammaire, problèmes d arithmétique.

Tout cela dura de huit heures à midi.

L'après-midi, la Commission d'examen nous interrogea sur l'Histoire, la Géographie et les Sciences. Je crois bien qu'il y eut aussi une épreuve de dessin et de chant.

Des dizaines d'instituteurs avaient été mobilisés pour toutes ces épreuves. Par souci d'équité, on pratiquait alors la double correction.

Dans cette période, il ne me semble pas avoir vu des institutrices dans le jury d'examen pour les garçons. Vers 1925-1930, des institutrices furent admises à l'École Martini, mais seulement pour les cours préparatoires et élémentaires.

Le soir, vers six heures, la commission ayant totalisé toutes les notes, les résultats furent proclamés sous le préau dans un chahut indescriptible. Je n'entendis pas mon nom et il me fallut consulter une liste affichée à l'entrée pour savoir la nouvelle.

Il y avait grand monde qui s'y pressait. En jouant des coudes, j'approchais péniblement. Un camarade avait déjà lu mon nom et, de loin, m'interpella : " T'y es, Autran ! "

Je me sentis quelque peu soulagé.

Il me semblait avoir passé un bon examen, mais sait-on jamais ? J'allais tout de même quand la cohue se fut dispersée, me rendre compte de visu des résultats.

Je vis alors de petits élèves venus des écoles extérieures s'éloigner en pleurnichant, consolés par des parents chagrinés eux aussi. Ils avaient raté leur certificat.

Égoïstement, je ressentis une plus grande satisfaction personnelle en constatant, pour la première fois peut-être, que d'autres étaient plus malheureux que moi.

Quand la multitude grouillante et hurlante se fut dispersée, je courus à ma mère qui me serra tendrement sur sa poitrine en m'embrassant. Comme elle était heureuse de mes premiers succès scolaires ! Elle y avait contribué elle aussi, qui m'avait fait réciter mes leçons chaque jour.

Puis je courus à la rencontre de mon père qui rentrait de son travail. Il fut satisfait, lui aussi, mais son enthousiasme fut plus nuancé. Il me dit : " C'est bien, mais ce n'est qu'un début ".

Le lendemain, M. Aillaud nous reçut dans la classe et nous félicita chaleureusement. Tous les pensums, toutes les sanctions, toutes les remontrances furent oubliés sur-le-champ. Ce qui nous fit encore plus plaisir, c'est de l'entendre dire : " Et maintenant, vous pourrez rester chez vous ! "

La coutume voulait que les classes d'examen qui avaient travaillé si durement pendant les deux derniers mois ne soient pas tenues de fréquenter l'école jusqu'au 31 Juillet comme les maîtres pouvaient l'exiger des autres classes.

Cependant, nos parents se consultèrent pour offrir à notre maître un souvenir.

À quelques jours de là, nous avions fait une collecte suffisante pour offrir à M. Aillaud un service à café. Alors, par un après-midi de juillet assez torride, nous prîmes le chemin du quartier Domergue, près des Quatre Moulins, où habitait M. Aillaud, pour lui apporter notre cadeau.

Avant d'ouvrir le portail de sa petite propriété, notre camarade Albini, élève-musicien de l'Avenir Seynois joua avec son cornet à piston une sonnerie militaire qui donna l'alerte dans tout le quartier.

Alors M. Aillaud, de son pas pesant, vint à notre rencontre et essuya quelques larmes de reconnaissance en nous voyant. Il nous fit asseoir autour de la véranda, nous offrit des biscuits et du vin blanc. Nous étions un peu confus de voir et d'entendre cet homme dont la sévérité et l'austérité nous avaient tenus en respect toute l'année, se répandre à présent en propos aussi courtois. " Et que feras-tu l'année prochaine ? Et toi ? Ce serait dommage de ne pas poursuivre les études. Tu m'as bien fait enrager, Bernard, mais enfin, je ne t'en veux pas, tu sais ? J'en ai tellement vu dans ma carrière ! "

Et les conversations se poursuivirent un bon moment.

Enfin, notre maître toujours ému nous remercia encore et il fallut prendre congé. C'est nous qui aurions dû le remercier, mais nous ne pouvions pas alors nous rendre compte de ce que son travail pouvait avoir d'ingrat et de la somme de dévouement dont il avait été capable toute l'année durant et particulièrement pendant le dernier mois de préparation.

Les maîtres, dans ce temps-là, faisaient bien des heures supplémentaires sans toucher la moindre rétribution.

Il est vrai que la foi laïque du début du siècle les animait toujours intensément.

 

De 1922 à 1924

Arrivé à ce point de notre histoire locale, il convient d'apporter une précision quant à la dénomination de l'école. Depuis le début, nous avons désigné la première école publique née sous le règne de Louis-Philippe, par le nom de son premier directeur, M. Martini.

Mais les documents administratifs qui s'y rapportaient parlaient alors de l'école de garçons d'Enseignement mutuel et de l'École primaire supérieure.

Ce ne fut que le 4 janvier 1922 que le Conseil Municipal délibéra pour rendre un hommage à M. Martini et décider que l'école dont il fut le premier directeur porterait son nom. Il fut également décidé par la même délibération, que la rue Grune, qui donnait accès à l'école, porterait également le nom de Martini. Le nom de Grune était celui d'un ancien propriétaire de terrains qui avait permis la création de la rue et probablement d'une partie de la cour.

Depuis cette époque, les Seynois se sont familiarisés avec cette plaque qui porte cette inscription : Rue J.-B. Martini - 1794-1852. Mais interrogez des centaines de nos concitoyens sur son origine, très rares sont ceux qui la connaissent.

Et maintenant, voyons de plus près le développement de l'école et de l'enseignement qu'elle a dispensé aux générations d'après la guerre de 1914-1918.

Il y avait certes beaucoup à faire, des retards à rattraper, imputables, évidemment, aux conséquences néfastes de la guerre.

Ma première année à Martini s'était donc terminée dans l'allégresse d'un premier succès scolaire. Après deux mois de vacances dans l'exaltation des baignades et des parties de pêche à Mar-Vivo, chez mes grands-parents, il me fallut reprendre le chemin de l'école.

Je ne tardais pas à comprendre ce que mon père m'avait dit. Le Certificat d'Études, ce n'était vraiment qu'un début. Pendant plus de dix ans, je devrais affronter des examens et des concours afin de me faire une situation stable.

 

Le Cours Supérieur

J'entrais au cours supérieur dirigé par M. Lions à l'automne 1922.

C'était une classe préparatoire à l'école primaire supérieure qui existait depuis le début du siècle. On y recevait un enseignement général d'un niveau un peu plus élevé que celui de la classe de préparation au Certificat d'Études.

Elle avait été installée au-dessus de la classe de troisième année de l'école primaire supérieure et, pour y accéder, il fallait gravir un escalier aménagé dans le milieu du bâtiment Nord, prendre à droite au premier étage et traverser une salle qui fut ultérieurement aménagée en salle spécialisée pour le dessin.

Éclairée au nord et au sud par de grandes fenêtres à petits carreaux, elle était plus gaie que les classes de l'école primaire généralement sombres. Son mobilier était également plus récent et rien ne laissait à désirer car M. Lions, excellent maître lui aussi, était extrêmement méticuleux.

Les bancs étaient installés de telle sorte qu'on découvrait vers la droite une partie du quartier Cavaillon et vers la gauche, le presbytère, son jardin et son clocher. L'environnement était donc tout à fait différent de celui des autres classes de l'école : on voyait davantage de choses et les bruits les plus divers parvenaient jusqu'à nos oreilles.

L'attention des élèves aurait été encore plus dispersée si les deux rangées de vitres les plus basses n'avaient été rendues opaques par une couche de chaux. Assis, les élèves ne pouvaient voir ce qui se passait dans les jardins de l'église, mais le grand clocher prismatique, avec ses quatre faces évidées vers le sommet pour permettre aux grandes cloches de se balancer, dressait sa fière silhouette au-dessus de la ville. Lui, on l'observait souvent et il était la cause de maints rappels à l'ordre.

Il était surtout vivant par les sons qu'il lançait aux quatre vents. Au sommet de la tour, dans une superstructure que l'on peut encore découvrir aujourd'hui, était logée une horloge achetée par la Municipalité en 1913 et qu'un horloger de la ville, depuis cette époque, entretenait régulièrement. De cette horloge, dont le mécanisme n'était pas visible, se détachaient vers l'extérieur un bras de levier et un battant qui frappait une cloche toutes les heures et les demi-heures.

Elle rendait des services appréciables à la population surtout à une époque où les montres et les bracelets-montres étaient encore considérés comme des objets de luxe.

Les écoliers, qui comptaient les heures et les demi-heures, soupiraient parfois en estimant trop long le temps qui les séparait de l'heure de sortir, mais se lamentaient, par contre, les jours de compositions, devant la fuite accélérée des minutes qui restaient pour terminer l'épreuve.

Si, quand le clocher de l'église avait sonné onze heures, la cloche de l'école restait muette, des murmures plus au moins discrets se répandaient dans la classe. Alors la voix du maître s'élevait avec fermeté : " Ah ! Vous êtes pressés de partir ? Eh bien, vous resterez cinq minutes de plus ! ".

À la sortie, il y avait toujours des démêlés avec les responsables de ces retards dont tout le monde était victime.

Alors, soucieux de ne pas créer d'injustices, désireux d'éviter les querelles à la sortie, le maître déclarait : " Vous sortirez quand votre tenue sera irréprochable ". Cela signifiait : observer le silence absolu, avoir ses affaires en ordre parfait, ne pas remuer, ne pas buter de ses pieds la traverse du banc, ne pas rire ou sourire, etc...

Si l'attention du maître se relâchait un peu, il y avait toujours un farceur en mal de gloriole qui faisait des grimaces ou même des gestes obscènes. Alors des rires s'étouffaient et le calme devenait relatif. " Audigier, Silvy, Bernard, vous pouvez partir ! " disait M. Lions. Ne sortaient que les irréprochables. Les autres, peu à peu, rectifiaient la position. La sortie s'échelonnait sur un quart d'heure et quand les responsables de cette retenue sortaient, les irréprochables étaient déjà loin. C'était là un procédé de M. Lions pour exercer la discipline qui ne s'est jamais manifestée avec brutalité dans sa classe.

Mais le grand clocher livrait aussi d'autres sonneries tout au long de la journée, les unes annonçant des messes, les autres des cérémonies funèbres.

Plusieurs fois par jour, il arrivait que retentisse le glas que marquaient trois notes successives : bang ! bang ! bang ! suivies de trois autres notes plus élevées de deux tons : bang ! bang ! bang !

L'effet produit était vraiment lugubre.

On pouvait suivre alors par la pensée le prêtre vêtu de ses habits de cérémonie, aux ornements sacerdotaux qui m'apparaissaient bien complexes, suivi de deux enfants de choeur portant la calotte et la robe de dalmatique rouge. L'un tenait bien haut la croix, l'autre balançait l'encensoir au bout de sa main droite. Ils s'en allaient au domicile du défunt dire les dernières prières. La coutume le voulait ainsi à l'époque.

Puis, au moment où le cortège pénétrait dans l'église, le glas retentissait une deuxième fois. À la sortie de l'office, le cortège se reformait et il arrivait que les petites filles de l'Orphelinat de Saint-Vincent-de-Paul viennent en rang par deux se placer devant le char funèbre. Même si elles étaient en classe ce jour-là, l'institutrice devait les libérer pour accomplir le service qui leur était demandé généralement par des familles très croyantes.

Avec toutes ces images qui défilaient devant nos yeux, il est bien certain que nos pensées étaient loin de la solution de nos problèmes d'arithmétique ou des règles d'accord du participe passé.

Dans les périodes de grandes cérémonies, pendant les communions ou les fêtes de Pâques, quand les grandes cloches sonnaient à toute volée, notre curiosité n'y tenait plus, leur balancement interminable captivait totalement notre attention. Mon voisin Filidéi me disait : " Ce sont les cloches qui arrivent de Rome ".

Il avait l'air de croire sérieusement à ce qu'il disait. Je souriais et lui répondais discrètement : " Tu me prends pour un imbécile ? Va raconter ailleurs tes balivernes ! "

Pendant la récréation, il m'exprima son amertume ; je l'avais certainement vexé. Sa famille, pratiquante assidue de l'Église catholique, lui donnait une éducation religieuse. Il me revient d'ailleurs une mésaventure qui lui arriva l'année précédente dans la classe de M. Aillaud.

En retirant un livre de son cartable, Filidéi avait fait tomber son manuel de catéchisme par terre au moment même où le maître passait dans la travée.

Furieux M. Aillaud l'avait tancé vertement en hurlant : " Je ne veux pas voir cette littérature dans ma classe ! Vous m'entendez ! La prochaine fois, je mettrai votre catéchisme dans le poêle ! Tu as bien compris, Filidéi ? "

Mon camarade, rouge de honte, se fit tout petit, abattu sur son pupitre. Mais il n'allait pas pour autant renoncer à sa religion familiale.

Aussi, dans la classe du cours supérieur, quand les cloches s'agitaient lourdement autour de leur anse, accrochées aux solides moutons de bois, les regardait-il avec attendrissement.

Un jour, il m'apporta un document qu'il avait emprunté aux archives de son père : c'était une sorte de tract que le Curé de la Seyne avait fait éditer à l'occasion du cinquantenaire de la pose des cloches de l'église. Je le trouvais intéressant, car il m'apporta des éléments d'histoire locale auxquels je ne fus pas insensible.

Il disait, par exemple, que le poids des cloches dépassait quatre tonnes, qu'elles furent mises en place pour la Noël 1862 en remplacement d'autres cloches beaucoup plus petites :

La plus grosse, disposée côté Nord, était chargée de sonner l'Angélus et les offices. Elle fut consacrée sous le vocable de la Bienheureuse Vierge Marie. Son parrain fut le Maire d'alors, M. Marius Estienne et sa marraine, Anne-Marie Arnaud.

Du côté sud, une cloche de taille inférieure à la première avait été dédiée aux apôtres Pierre et Paul. Son parrain avait été Pierre Combal et sa marraine Madeleine Lombard-Daniel.

À l'est, une cloche inférieure en poids aux deux précédentes avait été consacrée sous le vocable de Saint-Joseph, protecteur des mourants. Son parrain était François-Noël Verlaque, Conseiller municipal et Conseiller général et sa marraine se nommait Louise-Jeanne Pelletier-Ricard.

Quant à la dernière, fixée sur la face ouest, elle était chargée d'annoncer les enterrements et les messes de sortie de deuil. Le document ajoutait qu'elle avait été dédiée à la Bienheureuse Marie-Madeleine, avec pour parrain Alexandre Charge et Charlotte Daniel pour marraine.

Il existe une cinquième cloche, celle qui domine le clocher, la plus ancienne, aussi, et qui n'avait pas été renouvelée en 1862. Elle porte d'ailleurs le millésime de 1689 avec l'inscription suivante : " Des orages et des tempêtes délivrez-nous, Seigneur ! Marie, mère de la Grâce, priez pour nous ! Sébastien Cevenal m'a faite &endash; 1689 ".

J'admirais mon camarade d'être en possession de documents d'une valeur aussi rare et j'étais littéralement stupéfait d'entendre ses commentaires. En effet, le tract donnait la traduction des inscriptions. En réalité, elles étaient gravées en latin et mon ami savait que " Marie, mère de la Grâce, priez pour nous ", cela se disait en latin : " Maria, mater gratiae, ora pro nobis ".

Ces trois derniers mots, je les avais entendu dans la bouche de M. Aillaud, peu après mon entrée dans sa classe. Pourtant, ses sentiments étaient loin de pencher vers le cléricalisme... Comment expliquer l'usage qu'il en faisait ?

Quand il surprenait un élève en train de bavarder, il arrêtait son cours, fixait sévèrement le fautif qui relevait la tête et lui disait avec un air narquois " Ora pro nobis ! " Et comme le bavard écarquillait les yeux pour exprimer son impuissance à comprendre, le maître ajoutait : " C'est ainsi que le prêtre, à l'église, termine son sermon ". Implicitement, cela signifiait : " Arrête le tien ! "

Ah ! Ces cloches de Notre-Dame du Bon Voyage ! De combien de réprimandes, de combien de punitions n'ont-elles pas été la cause ! Plusieurs générations de Seynois pourraient sans doute en témoigner.

Malgré cela, toutes les fois qu'elles se remettaient en branle, j'essayais de comprendre comment il avait été possible, pour des hommes, de hisser au sommet du clocher des poids de plusieurs tonnes. Mon imagination tombait en extase à la pensée de ceux qui avaient dessiné, coulé, gravé, transporté, hissé ces instruments d'airain dont les sons retentissaient à plusieurs lieues à la ronde, et rappelaient les devoirs, les joies et les peines des uns et des autres.

Ma pensée s'en allait aussi vers le sonneur qui, d'en bas, tirait sur les cordes de toutes ses forces pour obtenir l'amplitude suffisante, génératrice des sons qu'exigeait la nature des cérémonies. Je le voyais même suspendu assez haut, ses jambes ballantes au-dessus du sol, puis redescendre lourdement sur ses jarrets, quand il voulait atteindre l'effet maximum de ses chères cloches.

Dans ces moments de vacarme assourdissant, on n'entendait même plus la voix du maître, au point qu'à la belle saison, on ne pouvait laisser ouvertes les fenêtres de la classe orientées vers le clocher. La leçon était alors interrompue et le maître nous donnait à faire un travail écrit.

Effectivement, ces sonneries multipliées gênaient considérablement le travail scolaire.

Et ce n'était pas tout ! Que dire, alors, des fenêtres orientées au Sud, par où nous arrivaient les bruits métalliques des marteaux sur les enclumes et les mandrins de la chaudronnerie, les hurlements de la scie circulaire de la menuiserie, ou les commandements à haute voix du moniteur de gymnastique qui faisait sa leçon dans la cour, quand ce n'était pas le grincement de la machine du tailleur de pierres, M. Carle, qui découpait, dans des blocs de marbre, des pierres tombales.

Et si l'on parlait des bruits de la rue Jacques Laurent ou de la rue Cavaillon : la trompette glapissante du marchand de brousses, pendant que le marchand de poissons allait au-devant de sa clientèle avec des sardines fraîchement débarquées en criant : " A l'aubo ! A l'aubo ! " (2). Très souvent, c'était le tondeur de chiens, homme basané à l'énorme cisaille, qu'il agitait d'un mouvement incessant, égrenant des notes métalliques sur son passage. Ou alors le collecteur de peaux, criait : " Pèu dé lèbro, pèu dé lapin ! " Ou encore, parlons du rémouleur qui attendait ses clients, le matin, au bas du marché et qui, dans l'après-midi, visitait les rues de la ville et des quartiers en vociférant un appel à peine intelligible, où l'on pouvait distinguer les mots de ciseaux et de couteaux.

(2) Aubo : Les sardines d'aube, sont les sardines pêchées au lever du jour. Les sardines pêchées le soir, sont des sardines de primo.

Autant de sons divers qui arrivaient jusqu'à nous, autant d'images vivantes qui défilaient devant nos yeux. Il fallait vraiment de gros efforts d'attention pour faire correctement notre travail.

Et encore, nous n'avons pas parlé du choc inlassable des marteaux-pilons des Chantiers, des jets de vapeur qui s'échappaient bruyamment des navires en réparation, des sirènes de la rade, du ronron des hydravions, etc.

On imagine donc sans peine que les conditions de travail n'étaient pas des meilleures et cependant, les jours s'écoulaient et les semaines et les mois, avec des satisfactions, des déconvenues, des moments heureux et des heures grises.

 

Encore des images de guerre

De cette année scolaire 1922-1923, j'ai gardé des souvenirs pénibles. La guerre était finie depuis quatre ans, mais on en parlait toujours autour de moi.

On avait bien organisé la Société des Nations (3) pour assurer le maintien de la paix, mais les traces de la guerre étaient loin de s'effacer. Des interventions armées avaient eu lieu en Russie, on parlait de la guerre du Rif (4), de la naissance du fascisme (5) et de la Marche sur Rome avec Mussolini (6).

(3) Société des Nations : Organisation internationale créée en 1920 pour le maintien de la paix et le développement de la coopération entre les peuples. Elle avait son siège à Genève. Bien que le président américain Wilson en ait été l'inspirateur, les Etats-Unis n'en firent pas partie. Mais elle fut loin de répondre aux espoirs qu'elle avait suscités. Si elle fut à l'origine de la création du Bureau International du Travail, elle se montra impuissante à résoudre des problèmes graves : réarmement allemand, guerre civile espagnole, Anschluss, etc. Elle disparut officiellement en 1946 et fut remplacée par l'organisation des Nations Unies [O.N.U.]

(4) Guerre du Rif - Le Rif est une chaîne plissée du Maroc septentrional bordant la Méditerranée du détroit de Gibraltar à l'embouchure de la Moulouya. Sa population essentiellement composée de Berbères mena toujours une opposition farouche à la pénétration européenne. Après la défaite espagnole d'Anoual en 1921 l'offensive coordonnée des forces françaises et espagnoles contraignit en 1926, Abd-El-Krim à se rendre.

(5) Fascisme - de l'italien fascio, faisceau - Mouvement fondé en 1919 en Italie par Bénito Mussolini qui rassemblait des petits groupes d'anciens combattants et d'anciens syndicalistes.

Mais ce mouvement se transforma surtout avec la Marche sur Rome, en un véritable régime politique dont la doctrine , tout à fait empirique, se dessina au gré des événements, en vue de la conquête du pouvoir total. Né de l'impuissance du régime parlementaire et de la déception des nationalistes humiliés par les traités de 1919-1920, le fascisme est défini par Mussolini comme " réactionnaire, antiparlementaire ; anti démo-libéral, anti socialiste ". Il a été un refus total de l'individualisme libéral issu des philosophes français du XVIIIe siècle. L'individu s'effaçait devant l'État totalitaire et centralisateur et, selon une tradition proprement italienne, trouvait son idéal dans la grandeur romaine. Au service de l'Etat, il y avait le duce, le chef, et le Parti. Le duce cumulait les pouvoirs exécutif et législatif, et sa volonté n'avait pas de limites ; le parti fasciste, fondé en 1921, jouait le rôle d'une élite parmi laquelle étaient choisis les fonctionnaires et les membres des formations paramilitaires. Par son intermédiaire, le fascisme encadrait l'individu pour annihiler tout esprit critique et, par un système corporatiste, réduire les antagonismes sociaux. Les corporations, regroupant patrons et ouvriers, prétendaient supprimer la lutte des classes. L'embrigadement des Italiens commençait dès l'enfance et se poursuivait de façon à fondre tout individualisme dans une mystique du Chef de l'Etat.

(6) Mussolini (Benito, Amilcare, Andréa) - 1883- 1945 - Né en Romagne, d'un père forgeron, il devint instituteur et enseigna deux ans, s'inscrivit au Parti Socialiste et, pour se soustraire au service militaire émigra à Genève. Il y vécut de 1902 à 1904, se liant avec les milieux socialistes cosmopolites. En 1904, il se décida à faire son service militaire et rentra en Italie. Il obtint un poste de professeur de Français puis devint journaliste à Trente. Appelé en 1912 à Milan par les leaders socialistes pour diriger l'Avanti, journal du parti, il se montra jusqu'en 1914 un socialiste intransigeant et résolument neutralisé. Mais il fit une brusque volte-face et fut accusé d'avoir été acheté, ce qui l'obligea à démissionner du parti socialiste. Il créa alors des mouvements de soutien aux interventionnistes et, quand l'Italie entra en guerre en 1915, il dut partir au front. Grièvement blessé en 1917 au cours d'un exercice, il fut réformé et continua à soutenir une politique nationaliste et annexionniste. En 1919, avec quelques anciens soldats des corps d'élite, les arditi, il fonda le premier mouvement fasciste qui connut de grands succès après la guerre et prit une existence officielle en 1921. Son nombre d'adhérents passa de 31 000 en 1921 à 720 900 en 1922. Il gagna la confiance de la bourgeoisie, des milieux industriels, de l'armée et de la Police, par la violence avec laquelle ses fasci matèrent les révoltes ouvrières. C'est au cours de la Marche sur Rome où 126 000 hommes convergèrent vers la capitale quand lui-même fit le voyage de Milan en wagon-lit, qu'avec la complicité des notabilités locales et des officiers antiparlementaires, il obtint du roi Victor-Emmanuel III de prendre la tête d'un gouvernement. Peu après, en novembre 1922, après un discours d'intimidation, il obtint les pleins pouvoirs, pour douze mois, de la Chambre. Après le meurtre du député Matteotti, les partis de l'opposition, notamment les communistes, se retirèrent en signe de protestation, ce qui laissa le champ libre à Mussolini. Les lois de décembre 1925 et de janvier 1926 établirent la dictature. Il établit alors le système de la liste unique et du parti unique, responsable uniquement devant le roi. A partir de 1936, avec l'affaire d'Ethiopie, il se lança dans des entreprises de conquêtes qui l'éloignèrent des démocraties occidentales, tandis qu'il se rapprochait d'Hitler. [Création de l'axe Rome-Berlin en 1936 et du Pacte d'acier en 1939. Il sentit qu'il perdait toute initiative au profit d'Hitler et cependant, proclama en 1939, la non-bélligérance de l'Italie.
Mais devant les rapides victoires de l'Allemagne, ayant peur de ne pouvoir " s'asseoir à la table de la Paix comme belligérant " et malgré les avis contraires de son entourage, il lança le pays dans la guerre avec l'assentiment du Roi. [Juin 1940] Il attaqua la France. Mais une succession de défaites en Grèce, dans les Balkans, en Afrique du Nord le poussèrent à durcir la dictature et il fut bientôt déposé par le Grand Conseil fasciste qu'il avait créé lui-même. Il fut arrêté le 25 juillet 1943. Interné dans les Abruzzes, il fut délivré sur ordre d'Hitler par un commando SS. I1 accepta d'être placé à la tête d'un gouvernement fantoche qui siégeait à Salô, sur le lac de Garde. Il fit alors fusiller quelques membres du Grand Conseil, dont son gendre Ciano. Lors de l'effondrement du Reich, Mussolini tenta de fuir en uniforme allemand, mais fut reconnu et arrêté par un détachement de partisans communistes le 26 Avril 1945 qui le fusillèrent le 28 Avril, avec sa maîtresse Clara Petacci. Leurs cadavres furent suspendus à Milan, par les pieds à des réverbères et insultés par la foule.

Les enfants des écoles étaient associés quelquefois aux cérémonies de restitution des corps. Le Ministre des anciens combattants, répondant aux voeux des familles durement éprouvées, voulut rendre à chacune d'elles les restes mortels de leurs enfants, dans la mesure où fut possible l'identification car, hélas ! il y eut un nombre important de disparus.

Je me souviens d'avoir participé une fois au moins à ces cérémonies funèbres. Des scènes déchirantes se déroulaient dans la Bourse du Travail où, depuis la veille, on avait rassemblé les petits cercueils portant une plaque d'identité en cuivre. Le service d'ordre avait de la peine à contenir la foule sur l'avenue Gambetta. Les enfants des écoles, sous la conduite de leur maître, étaient aux premiers rangs.

Chacun ayant reconnu ses morts, les familles se rangeaient silencieusement derrière des chars de l'armée tirés par des chevaux. Huit à dix petits cercueils couverts d'un drapeau tricolore étaient groupés sur chaque char. Après la bénédiction donnée par le clergé, un long cortège accompagné de militaires en armes et en tête duquel marchaient les écoliers, s'ébranlait lentement vers le cimetière.

Là, c'étaient des discours officiels où les expressions victimes du devoir, sacrifice suprême, mort au champ d'honneur, revenaient souvent. De nouvelles prières étaient chantées par les prêtres venus ce jour-là en plus grand nombre.

À la vue des petits cercueils de bois blanc, j'essayais d'imaginer ce qu'ils pouvaient contenir. Certains camarades disaient qu'ils renfermaient des cadavres, d'autres des squelettes seulement.

Je n'avais jamais vu, jusque-là, que des squelettes d'animaux dans la campagne ou dans les bois. Était-il donc possible que des hommes puissent se transformer dans un état semblable ?

Je me faisais donc sur la mort des idées bien confuses, d'autant que dans les comptes-rendus de la presse, on parlait de transfert des cendres ou de dépouilles mortelles.

Au soir de ces cérémonies funèbres, j'étais si impressionné que j'avais beaucoup de mal à trouver le sommeil réparateur. Mon père, pessimiste par nature, expliquait dans son entourage que les dangers de la guerre n'étaient pas éteints. Il avait sur ces questions des idées très justes : " Tant que les profiteurs de la guerre, les spéculateurs, les marchands de canons n'auront pas été mis à la raison, toutes les conférences sur la Paix, toutes les Sociétés des Nations ne serviront strictement à rien ".

Il prophétisait vrai car, hélas, vingt-cinq ans plus tard, avec les accords de Munich (7), je connus ma première mobilisation et, un an plus tard, nous entrions dans la seconde guerre mondiale.

(7) Accords de Munich - Conférence tenue à Munich en septembre 1938 et qui réunit les représentants de la France (Daladier), de la Grande-Bretagne (Chamberlain), de l'Italie (Mussolini) et de l'Allemagne (Hitler). Les accords qui en résultèrent marquèrent le recul des démocraties occidentales qui, par crainte d'un conflit, laissèrent Hitler annexer le territoire des Sudètes.

À la maison, dans la rue, on parlait toujours de la guerre. La presse locale continuait de publier des statistiques effrayantes. Dans un article intitulé La guerre continue, je lus que des centaines de combattants s'éteignaient encore chaque jour des suites de leurs blessures. J'appris que la guerre avait fait 3 500 aveugles et que des dizaines de milliers de gazés offraient une proie facile à la maladie.

Dans ces années d'après-guerre, des maladies vaincues aujourd'hui faisaient des ravages dans la population. On mourait encore des fièvres typhoïdes et de la tuberculose. Certes, la médecine avait fait des progrès, tendant à limiter la mortalité, mais les dangers demeuraient immenses et le taux de mortalité infantile restait très élevé.

 

Douloureux souvenirs

C'est dans cette période que nous eûmes la douleur de perdre deux bons camarades de classe, Jubin et Picca.

Le premier fut terrassé par une forme de tuberculose à évolution rapide, nommée phtisie galopante. Il fut emporté en quelques jours.

Le second, d'une santé débile depuis sa plus tendre enfance, s'éteignit lentement de la tuberculose.

Quand j'annonçai la triste nouvelle à mes parents, le soir, ma mère se répandit en lamentations et plaignit de grand coeur la pauvre Madame Picca déjà terriblement éprouvée par la disparition de son mari, tué au cours de la guerre.

" Quel malheur, disait-elle, comment de telles choses peuvent-elles être possibles ? "

Tous ces événements de la guerre et de l'après-guerre me causaient du chagrin. Je prenais peu à peu conscience de l'importance des injustices dont l'humanité souffrait et de l'impuissance des hommes devant les grands fléaux qui nous menaçaient.

Pour accompagner notre camarade Picca à sa dernière demeure, le maître nous avait demandé de revêtir notre costume du dimanche.

Je revois encore ce char funèbre tiré par deux chevaux ornés d'un drap blanc bordé d'un galon doré touchant presque à terre et coiffés d'un chapeau percé de deux trous, sur le dessus, pour laisser pointer vers le ciel les petites oreilles droites des bêtes. De part et d'autre, on voyait de grands trous noirs dans lesquels on devinait la présence des yeux globuleux, impassibles à la tristesse de l'assistance.

Mon regard ne pouvait se détacher du petit cercueil couvert d'un linceul blanc, lui aussi. J'imaginais les traits de mon bon camarade, pris dans le sommeil de l'Éternité.

Au sortir de l'église où la classe entière avait attendu dans un silence impressionnant, le maître nous fit placer en tête du cortège puis, lentement, la colonne s'ébranla. La psalmodie du prêtre s'éleva doucement, entrecoupée par le bruit des sabots de l'attelage dont les fers tintaient sur le pavé de la rue.

Quand les dernières prières furent dites et que le petit cercueil disparut pour toujours dans sa sépulture, toute la classe atterrée resta figée un bon moment. Puis, sous la conduite du maître, nous reprîmes le chemin de l'école.

Nous venions de recevoir une leçon, une terrible leçon de la vie.

L'année scolaire 1922-1923 touchait à sa fin, M. Lions était satisfait dans l'ensemble de notre travail. Il y aurait certainement quelques redoublants. Peut-être, aussi, enregistrerait-on quelques départs, mais limités, cependant, car la sélection avait été opérée l'année précédente.

On pouvait faire cette constatation que nombre d'écoliers nantis de leur Certificat d'Études quittaient l'école vers douze ou treize ans. Depuis le début de ce siècle, un courant d'immigration italienne s'était manifesté particulièrement à La Seyne où l'on notait une proportion de trente pour cent de noms à consonance étrangère.

Ces travailleurs italiens étaient venus chercher un emploi aux Forges et Chantiers. Apres au gain, remarquables par leur sobriété, exception faite pour le dimanche où ils vidaient volontiers quelques bouteilles de vin, ils eurent vite accumulé des économies suffisantes pour acquérir des terres et les cultiver en dehors de leurs heures de travail salarié. Certains réussirent même à s'installer comme artisans ou commerçants.

La plupart de leurs enfants avaient fait leurs études primaires, mais généralement, surtout après le Certificat d'Études, ils aidaient leurs parents à la maison, à l'atelier ou aux champs.

Certains de ces travailleurs immigrés, par leur labeur acharné, surent se créer des situations enviables, au grand dam de la population autochtone. Il s'ensuivait souvent des manifestations à caractère raciste ou, du moins, xénophobes. En fait, comme dans bien des cas semblables, c'étaient des manifestations de jalousie qui éclataient un peu partout, à la campagne comme à la ville.

Et la population seynoise ne voyait pas - ou ne voulait pas voir - que c'étaient ces travailleurs étrangers qui accomplissaient le plus souvent les travaux les plus pénibles. Mais assistons-nous à autre chose, aujourd'hui, avec les travailleurs nord-africains ?

Mais cela nous a quelque peu éloigné de notre École Martini où l'on put constater à cette époque qu'une bonne moitié des enfants, après leur certificat d'études primaires, s'en allaient, comme on dit, dans la production.

Répétons que les familles, d'une façon générale, ne poussaient pas tellement les enfants aux études, même s'ils avaient des aptitudes à les poursuivre avec succès. Il faut dire aussi qu'elles étaient coûteuses, et qu'on ne trouvait pas sur place les structures pédagogiques souhaitables, obligeant les Seynois qui voulaient étudier à se rendre à Toulon pour préparer des examens d'un niveau plus élevé, sinon à Aix ou à Marseille. Seules les familles aisées pouvaient envisager pour leurs enfants la préparation aux écoles de maistrance ou des Arts et Métiers. Quant aux grandes écoles, comme Polytechnique, Saint-Cyr, l'École de Santé, etc. il était rarissime qu'un de nos concitoyens puisse y accéder.

 

L'École Primaire Supérieure

Par rapport à ce que nous avons vu au début du siècle, pas de changements notables ne sont à signaler dans les structures pédagogiques.

L'École Primaire Supérieure comportait toujours trois années d'études qui conduisaient progressivement au certificat d'enseignement primaire supérieur, examen qui deviendra en 1930 le Brevet d'enseignement primaire supérieur (B.E.P.S.) puis, après la guerre de 1939-1945, le Brevet d'études du premier cycle (B.E.P.C.)

Dans la même période, le Certificat d'Études Pratiques Industrielles (C.E.P.I.) sera remplacé par le Brevet d'enseignement Industriel (B.E.I.). L'école préparait également au Brevet élémentaire (B.E.)

D'un niveau élevé que n'atteignent pas toujours les titulaires actuels d'un baccalauréat, ce Brevet élémentaire était une excellente base de départ pour affronter des concours divers : École normale d'instituteurs, Caisse d'Épargne, Contributions directes, P.T.T., Maistrance, c'est-à-dire des concours qui ouvraient la voie à des emplois de petits fonctionnaires.

Nous verrons par ailleurs qu'avec la naissance de l'Enseignement technique, d'autres possibilités s'offriront aux jeunes Seynois, mais il faudra encore beaucoup de temps, après le vote des lois d'organisation, pour que cet enseignement soit dispensé de façon concrète jusqu'à la base.

Une large part de cet ouvrage sera réservée plus loin au départ et au développement de l'Enseignement technique à La Seyne, tout en montrant les incompréhensions, les négligences, et même le mépris dont il fut l'objet.

Revenons à l'enseignement général.

La classe de première année fonctionnait au rez-de-chaussée d'un bâtiment récemment construit en bordure de la rue Jacques. Laurent. Elle était spacieuse et pouvait contenir vingt-quatre bancs à deux places, c'est-à-dire près de cinquante élèves.

Au-dessus, donc au premier étage, une salle pour l'enseignement des Sciences - physique, chimie et sciences naturelles - avait été aménagée avec une grande table carrelée, comme on en trouve dans les laboratoires, et de longs bancs disposés en gradins, pour que les expériences soient visibles à tous. Cette salle était réservée aux élèves de deuxième et de troisième années.

Dans les années 1927, la classe de quatrième année, classe spéciale de préparation à l'École normale d'instituteurs, viendra y travailler souvent.

Les classes de deuxième et de troisième années étaient installées au rez-de-chaussée du bâtiment nord, qui jouxtait l'école primaire (voir le plan). En somme, les bâtiments n'avaient pas subi de grandes transformations depuis vingt ans.

Celles qui interviendront par la suite ne seront que des ajouts à des bâtiments existants, nécessités par la croissance des effectifs.

À partir de l'année 1924, qui marque le départ de l'enseignement technique, des agrandissements s'imposeront pour tous les ateliers : menuiserie, ajustage, chaudronnerie. Une deuxième salle de dessin sera nécessaire et, de même, un bureau pour le chef de travaux.

Des constructions comme l'atelier de chaudronnerie seront surélevées pour l'aménagement de salles de cour destinées aux élèves du Technique.

La dernière transformation importante sera la construction du bâtiment implanté dans l'angle sud-ouest de la cour, en bordure de la rue Jacques Laurent. Avec ses cinq classes, cet ajout pris sur la cour de l'école, permit d'accueillir les effectifs croissants du Collège, car à partir de 1940, on ne parlera plus de l'École Primaire Supérieure, mais du Collège Martini.

Nous reviendrons sur ces problèmes d'accueil des élèves dans la période qui suivit la seconde guerre mondiale.

Pour l'instant, revenons à l'année 1924, dans cette classe de première année, spacieuse, où j'allais faire connaissance avec l'école primaire supérieure.

Je ne me doutais pas, quand j'y entrai pour la première fois, que vingt ans plus tard, j'y enseignerais toutes les disciplines, y compris les langues vivantes, dans la première classe de sixième de l'établissement transformé en collège. Je dis bien la première classe de sixième de la ville. Il y en a TRENTE HUIT aujourd'hui...

Les méthodes de travail y étaient toutes nouvelles. Toutes les heures, ou presque, un professeur différent arrivait, son cartable à la main. Je ne trouvais pas ça déplaisant, et mes camarades non plus, de n'avoir pas à entendre toujours la même voix qui prodiguait les mêmes conseils. Il nous fallut bien quelques semaines d'adaptation à cette nouvelle organisation. Chaque professeur avait son caractère, ses méthodes, ses exigences...

Tout aurait été parfait, si, dans les débuts, nous n'avions pas eu un professeur qui nous terrorisait littéralement.

Après la guerre et ses hécatombes, les cadres manquaient cruellement dans l'Enseignement.

Monsieur Gueirard, qui fut professeur de Sciences avant 1920, occupait alors la chaire de Mathématiques. Gravement malade depuis plusieurs mois car, disait-on, il avait subi l'ablation d'un rein, il fut remplacé par un lieutenant d'artillerie récemment démobilisé, lequel n'avait aucune notion de pédagogie.

Il alignait sur le tableau noir de longues suites de formules, croyait que nous étions suffisamment avancés pour comprendre l'algèbre et la géométrie, alors que nous n'en possédions même pas les rudiments.

Tous les exercices qu'il nous donnait se rapportaient à la balistique et il fut question à un certain moment, d'envoyer des projectiles sur la lune. Un véritable précurseur, ce professeur suppléant !

Comme nous ne comprenions absolument rien à ce qu'il nous disait, nous avions l'impression qu'il faisait des problèmes sur le tableau noir pour se faire plaisir à lui-même.

Quand un professeur ne connaît pas son métier, il s'ensuit immanquablement le désordre dans la classe. Il nous fallut cependant supporter pendant des mois la hargne de ce monsieur qui n'arrêtait pas de nous rudoyer - voire de nous insulter.

Il nous arriva même pour éviter les cours de l'Artilleur, ainsi que nous l'avions surnommé, de faire l'école buissonnière. Un certain jour, les trois quarts des élèves ayant manqué les cours de Mathématiques, le lieutenant porta plainte à la Direction. Appelés à tour de rôle chez M. Peyron qui dirigeait alors l'école, nous avions donné le véritable motif de notre absence. La sanction qui s'ensuivit fut minime : Monsieur le Directeur fut très compréhensif.

À quelque temps de là, le lieutenant fut relevé de ses fonctions à Martini et muté dans une autre école.

Fort heureusement pour nous, M. Gueirard rentra de son congé de maladie. Il nous proposa alors de rattraper le retard accumulé par des leçons qu'il nous donnerait le jeudi matin. La majeure partie de la classe accepta bien volontiers. Vers la fin de l'année scolaire, nous étions en possession des éléments essentiels de l'algèbre et de la géométrie et nous pûmes entrer en deuxième année d'école primaire supérieure.

Avec M. Gueirard, dont je reparlerai plus longuement, car il fut un professeur de talent, toute une génération de Seynois n'a pas oublié trois autres professeurs : MM. Romanet, Azibert et Lehoux.

Si l'on compte M. Peyron, qui lui aussi enseignait certaines disciplines, il y avait donc cinq professeurs qui se chargeaient d'appliquer les nouveaux programmes de l'Enseignement, modifiés et mis au point en 1923, sous le ministère Lapie.

Ces programmes comportaient une douzaine de disciplines. La spécialisation des professeurs n'ayant pas à cette époque, un caractère absolu, il arrivait que le professeur d'Histoire et de Géographie enseigne en même temps les langues.

Ce fut le cas de M. Azibert, qui nous enseignait l'Anglais ; ce fut également le cas de M. Romanet qui, avec l'enseignement du Français, se chargea de l'Éducation physique. Il en était d'ailleurs ravi, lui qui fut le premier président de l'Union Sportive Seynoise.

Ce fut le cas de M. Peyron, le Directeur qui en plus de sa charge enseigna en même temps la Morale et les Sciences naturelles.

If faut s'arrêter quelques instants sur les méthodes de M. Peyron qui, en 1924, enseignait la Botanique. Il ne faisait pas des cours ex-cathedra. Il commença par nous faire apporter toutes sortes de plantes, il nous fit classer des feuilles, des tiges, des racines et des fleurs suivant leur forme, nous fit observer attentivement le nombre et la forme des pièces florales, il nous fit dessiner, comparer, raisonner... En somme, il appliquait ce que l'on appelle aujourd'hui des méthodes actives.

Son enseignement très vivant captivait tout le monde. Il nous apprit ainsi à faire un herbier et sut si bien nous intéresser à la Botanique, que le jeudi, nous partions souvent en groupe dans la campagne pour enrichir nos collections.

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