Texte de Claude et Jacqueline Briot paru dans Neptunia n°167 septembre 1987 sous le titre  Les négriers du Havre-de-Grâce (iconographie légendée enrichie, notes ajoutées en fin de texte remanié)

 

     Quelle fut au juste la part du Havre dans la déportation de plusieurs millions d'esclaves Noirs de leur savane africaine vers les plantations et les gisements du nouveau monde ? II est possible aujourd'hui, grâce au Répertoire des expéditions négrières françaises au XVIIIe de Jean Mettas, de mieux cerner cette question, ce qui n'était pas évident avant la publication de ce monument de recherches. S'il est indéniable que Nantes se tailla la part du lion, on peut dire que Le Havre-de-Grâce disputa à Bordeaux et à La Rochelle le rang, peu glorieux, de second port négrier de France. Le Mettas recense : 1 427 voyages triangulaires au départ de Nantes, 427 de La Rochelle, 399 de Bordeaux, 392 du Havre, 216 de Saint-Malo, 149 de Lorient, 125 d'Honfleur, 82 de Marseille, 44 de Dunkerque. En groupant Le Havre et Honfleur, ce sont donc plus d'un demi-millier de voyages  au  départ  de  l'estuaire  de  la  Seine  pour  les  colonies françaises d'Amérique Centrale qui  ne  s'effectuèrent  pas  en  droiture. 

Jean  Mettas  mentionne 95 230 esclaves traités par les navires du Havre-de-Grâce entre 1713 et 1792, au cours de 306 expéditions maritimes représentant 58 997 tonneaux de jauge, soit la moyenne de 1,6 esclave par tonneau, laissant à chacun un volume de 1,77 m3 ce qui n'était pas toujours le cas : la Seine de chez Foache, 260 tonneaux, traita 736 esclaves en 1778, ce qui leur laissait moins d'un mètre cube chacun. Les 86 voyages du Mettas pour lesquels ne figure pas le nombre de Noirs traités, ni au départ de la Côte d'Afrique, ni à l'arrivée aux îles d'Amérique  ou  à  la   Louisiane, correspondent à une capacité de transport de 13 433 tonneaux, ce qui permet d'avancer l'hypothèse qu'en réalité le nombre total d'esclaves traités par les navires du Havre au XVIIIe siècle  dépasse largement les 100 000 (1).

 

 

La Maison de l'Armateur au Havre, quai de l'Ile, est aujourd'hui, un des derniers  témoignages (5) des fortunes réalisées grâce au trafic colonial induit par la traite  des Noirs. Ce bel immeuble en pierre construit à la fin du XVIIIe  rappelle ceux de Nantes et de Bordeaux. Il possède la particularité rare d'être éclairé à l'intérieur par un magnifique puits de lumière octogonal. Résidence et bureaux de  l'armement Foache dans le premier tiers du XIXe, il est devenu un Musée des arts décoratifs avec évocation de l'histoire maritime commerciale havraise pour la période considérée. Photo numérique Claude Briot 2008.

 

Le Roy d'Angole

 

     Certains navires négriers du Havre-de-Grâce affichaient carrément leur destination par le nom même qu'ils portaient. Ainsi quand la Négresse, les Deux Négrillons, la Côte d'Angole, le Roi d'Akim, le Gorée ou le Prince Passadore, par exemple, partaient du Havre pour la côte d'Afrique et ne rentraient qu'un an ou plus après avec du morfil (6), de la poudre d'or et des produits des îles françaises d'Amérique ou de la Louisiane :  sucre, café, coton, indigo..., on est assuré de se trouver en présence d'un navire pratiquant la traite des Noirs. La durée du voyage n'est pas toujours le critère déterminant pour lever le doute sur la nature du trafic d'un navire suspect. Les rôles d'équipage permettent, pour un certain nombre d'entre eux, du moins après 1764, de lever ce doute. En effet sur ces rôles sont apostillés le nombre d'esclaves traités et le nom de leur réceptionnaire aux colonies françaises d'Amérique. C'est ainsi que grâce au rôle d'équipage et au registre d'immatriculation des navires conservés aux Archives Départementales de la Seine-Maritime (6P6-18 et 6P5-51) ainsi qu'au journal de navigation tenu par Augustin David Osmond, second capitaine à bord du Roy d'Angole, il est possible de reconstituer la carrière négrière de ce navire.

 

     Construit à Bayonne en 1784, le Roy d'Angole était un trois-mâts  à deux ponts et 14 canons, d'un port de 356 tonneaux, acheté par MM. Mangon et Laforest du Havre-de-Grâce. Armé pour la première fois en ce port et pour la côte d'Angole le 14 février 1789, son équipage était composé de 60 hommes.  Le Roy d'Angole quitta Le Havre le 1er  mars 1789 et arriva à la côte d'Afrique le 9 mai. Il mit longtemps pour effectuer sa traite puisqu'il n'en repartit que le 26 novembre avec 500 Noirs à l'adresse de MM. Pavillais et Longuemare de Lassal à Port-au-Prince, qu'il atteignit le 15 janvier 1790. À son retour au Havre, le 28 juin de cette même année, il n'y avait plus à bord que 43 membres d'équipage. Pourtant 8 hommes avaient été recrutés pendant le voyage, mais 6 étaient morts, 5 avaient déserté et 14 avaient été congédiés. La division, savamment entretenue à dose homéopathique au niveau de la solde, parmi l'équipage, n'était pas un élément de cohésion. Réarmé le 8 mai 1792 pour un second voyage de traite, le Roy d'Angole, capitaine Lamoisse, sous-lieutenant de vaisseau et chevalier de Saint-Louis, appareilla du Havre le 9 mai pour la côte d'Angole avec cette fois 52 hommes d'équipage.

 

     Les 68 jours de traversée jusqu'à Malembé (Malimbé) s'effectuèrent sans incident majeur, si ce n'est que le 49e  jour, par vent variable du sud-sud-ouest, le grand mât de perroquet se rompit sous le chouque (7) et que le mât de misaine cassa le 56e jour. Mais cela faisait partie des aléas du métier. Malheureusement, le journal de navigation du Roy d'Angole conservé à la bibliothèque municipale du Havre (MS 517) a été amputé de ses feuillets les plus intéressants. Deux pages du manuscrit concernant la traite à Malembé et trois pages sur la vente des captifs à Antigua (îles au vent) ont été arrachées. Le navire quitta Malembé le 27 novembre 1792. Sa traite avait duré plus de quatre mois, laissant sur rade l'Actif du Havre, capitaine Fleury, le Bon Ménage, capitaine Bazin, la Bonne Henriette, capitaine Laperche et un bâtiment anglais l'Etiot. Quatre matelots, un novice et deux captifs moururent pendant la traite. Il n'a pas été possible de retrouver le rôle d'équipage de ce second voyage, mais si on en croit Augustin David Osmond qui écrivait dans son journal, le 7e  jour après le départ de Malembé «II se consomme journellement pour les nègres, 4 baquets et demi d'eau, 500 livres de fèves, 90 de riz et 20 de suif » on peut estimer à plus de 500, cette fois, le nombre d'esclaves traités. Le 9e jour de la traversée, le novice perruquier, un dénommé Haubert, décéda de fièvre maligne. Deux jours plus tard, le novice Déparquet, du Havre, mourut dans les mêmes conditions.

 

     Le 17e jour, soit le 14 décembre 1792, le Roy d'Angole prit connaissance de l'île de l'Ascension. Le capitaine Lamoisse décida d'y relâcher pour y capturer des tortues afin d'améliorer l'ordinaire. Il se rendit à terre, en reconnaissance, dans le petit canot, accompagné de quatre hommes et dans le plus grand silence. Ils virent au bord de la mer une grande quantité de tortues accouplées. Le capitaine Lamoisse se rendit ensuite à la caverne faisant office de boîte aux lettres pour les navires de passage. Il y trouva une missive dans une bouteille qu'il remit au capitaine de l'Illustre Président, venant de l'Ile-de-France, à destination de Dunkerque. De retour à bord, il expédia six escouades de quatre hommes chacune avec un chalut pour surprendre les tortues, mais la nuit était tombée, belle et fraîche, et elles s'étaient retirées au large. Bredouille, le capitaine  Lamoisse  poursuivit  sa  route  et  le 41e jour de la traversée, soit le 7 janvier 1793, la Désirade était en vue. Le mercredi 9 janvier, à 3 heures du matin, le Roy d'Angole mouilla sur la rade d'Antigua par 10 brasses d'eau, fond de sable et morceaux de coquilles. Le correspondant vint le vendredi effectuer l'inspection des captifs. Ce même jour le second capitaine se rendit à terre avec quelques blancs scorbutiques. On reçut des provisions que l'on distribua aux Blancs et aux Noirs. Le samedi 12 janvier 1793, Augustin David Osmond écrivait dans son journal : «Vu un navire anglais qui louvoyait pour la rade, le vent alors au nord-est. » A cet endroit s'intercalaient les trois pages arrachées, trois pages qui devaient décrire la vente des esclaves et la prise du Roy d'Angole par les Anglais, le 20 août 1793. Le journal reprend à la date du 3 juin 1794 et relate brièvement le rapatriement, à Saint-Malo, de l'équipage du négrier havrais qui foula les pavés de la cité des corsaires le 21 juillet 1794 dans une joie indescriptible provoquée par le soulagement d'avoir échappé aux sinistres pontons de la perfide Albion.

 

 

Page de titre des mémoires rédigées par Quesné d'après le manuscrit du Capitaine Landolphe et portrait dudit aventurier, capitaine de vaisseau, corsaire et négrier comme beaucoup de ses collègues à cette époque. Reproduction photographique Claude  Briot 1987 à partir de l'exemplaire conservé à la Bibliothèque municipale du Havre.

 

Carte du Golfe de Guinée par Blaeu. La flèche rouge ajoutée indique l'entrée de la rivière Bénin où le capitaine Landolphe voulait implanter sa factorerie. Il le fera finalement un peu plus au sud sur l'île Borodo à l'entrée de la rivière Formose dans le royaume d'Owhère. Antique Maps sur Internet. Usage pédagogique non commercial.

 

 

Plan de Fort Borodo, factorerie établie par le capitaine Landolphe, en 1783 avec l'accord des autorités africaines locales, en échange de cadeaux et contre redevances des droits coutumiers. Croquis extrait des mémoires du Capitaine Landolphe. Bibliothèque municipale Le Havre.

Instructions au capitaine négrier

Si pour les petits artisans de la traite, le voyage triangulaire représentait une véritable expédition maritime avec des aléas nombreux : malhonnêteté des rois nègres, maladies, naufrages, révoltes des esclaves... les compagnies organisées prévenaient, dans la mesure du possible, ces déconvenues en remettant à leurs capitaines, au départ de France, un mémoire détaillé de toutes les instructions utiles à suivre pendant Ie voyage. Les Archives municipales du Havre conservent le Mémoire de la Compagnie Française des Indes pour servir d'instructions au Sieur Prudhomme, Commandant la frégate le Maréchal d'Estrées destinée pour Ie Sénégal et Saint-Domingue si Monsieur de Saint-Robert, Directeur et Commandant Général au Sénégal, Ie juge à propos (14).

Ce navire est parti du Havre Ie 15 décembre 1720 pour le Sénégal sans escale, conformément aux instructions qui prescrivent en outre au Sieur Prudhomme de ne s'approcher d'un autre bâtiment de la Compagnie sans avoir fait les signaux de reconnaissance suivant le code prévu. Arrivé au mouillage dans la rivière du Sénégal, la consigne lui est donnée de remettre le paquet de la Compagnie à la première barque de barre(15) venue ainsi que son rapport de mer, le tout à 1'intention de Monsieur de Saint Robert qui devait décider si le Maréchal d'Estrées irait au cabotage interlope sur la côte d'Afrique, en dehors des concessions de la Compagnie ou effectuerait un voyage de traite pour Ie Cap Français (Saint-Domingue) ou la Louisiane. Jean Mettas nous indique qu'il embarqua ce voyage-là, 200 captifs à Gorée. Les instructions donnent la possibilité à certains hommes d'equipage, matelots, calfats, charpentiers, voiliers ... de débarquer au Sénégal pour être employés à terre au service de la Compagnie des Indes. Ces hommes pouvant être facilement remplacés à Saint-Domingue.

Pendant la traversée aux iles d'Amérique, le mémoire ordonne au capitaine Prudhomme d'apporter un soin particulier aux esclaves, de leur donner deux repas par jour, un de fèves, l'autre de gru, pour les tenir en bon état et veiller aux maladies. Tous les matins, leur donner un petit coup d'eau de vie et les faire réjouir par quelqu'instrument. Arrivé à destination, il est tenu de communiquer les instructions aux directeurs porteurs des ordres de la Compagnie française des lndes, soit pour vendre les Noirs à Saint-Domingue ou pour les envoyer en tout ou partie à la Louisiane. Si tous ne peuvent être payés comptant, c'est­a-dire en échange de produits coloniaux, il doit faire établir des billets d'achat à terme à l'ordre de la Compagnie. De plus il doit se procurer obligatoirement des certificats, en double, triple ou quadruple exemplaires, du nombre de captifs transportés aux iles ou à la Louisiane ainsi que de la marchandise provenant de la vente des esclaves, et les faire parvenir par Ie premier navire de la Compagnie en partance pour la France.

 

Cette dernière instruction est capitale car au vu de ces certificats, la Compagnie française des lndes ne payait que la moitié des droits des marchandises qu'elle importait en France et percevait une gratification de 13 livres par tête d'esclave vendu, accordée par le roi. Sur cette prime royale destinée à développer ce commerce fort lucratif, trois livres par captif rendu vivant à destination étaient reversées au capitaine. Le capitaine Prudhomme empocha, ce voyage-là, 588 livres de gratification, en plus de sa solde mensuelle de 200 livres. En effet, le 11 août 1721, nous indique Jean Mettas, le Maréchal d'Estrees débarqua 196 Noirs à la Louisiane. Le pourcentage de perte avait été de 2%, ce qui tend à démontrer que Prudhomme, en serviteur zélé de la Compagnie des Indes, avait suivi les instructions à la lettre, car en moyenne, sur les navires négriers de l'époque de la traite légale et encouragée, la perte était trois fois supérieure. Pendant la première moitié du XIXe  siècle, la traite des Noirs continuant à se pratiquer de façon illégale, les pertes d'esclaves lors des traversées furent beaucoup plus importantes, notamment quand les navires négriers de l'Europe continentale étaient pris en chasse par les Anglais qui, prenant prétexte de l'abolition, se livraient à une véritable guerre commerciale sur mer.

 

ANNEXE

 

ARMEMENTS NÉGRIERS HAVRAIS AU XVIII SIÈCLE

d'après le Répertoire de Jean Mettas

 

classement par ordre décroissant des tonnages, regroupement par raison sociale et correction orthographique d'un certain nombre de noms propres.

Au total : environ 230 navires pour approximativement 38 500 tonneaux.

 

DAVID CHAUVEL & FILS  28 navires - 4 948 tonneaux :  le Prince d'Afrique, Ie Prince Glasse, la Louise, Ie Scipion l'Africain, le Joseph, Ie Jumilhac, I'Afriquain, le Réflèchi, l'Américaine, le Pacifique, I'Heureuse Jenny, la Mimi, l'Aimable Jeannette, Ie De Sartine,  Ie Postillon, l'Oromase, Ie Colibri, I'Officieuse, Ie Comte de Vergennes, le Télémaque, la Boussole, la Négresse,  l'Oiseau, Ie Génois, Ie Mann, la Jeune Flore, la Belle-Arsène, l'Alexandre.

FÉRAY & CONSORTS        Féray - Vve & Daniel Féray- Vve Féray  -  D. & ]. B. Féray & Dangirard  - J. B.  Féray & Cie 19 navires - 4 143 tonneaux : le Saint Jean d'Afrique, I'Heureux Retour, Ie Subtile, Ie Solide, Ie Duc d'Orléans, le Prince d'Angole, le Prince Noir, le Frère et la Soeur, l'Uranie, l'Hercule, la Diane, l'Aimable Pélagie, l'Actif, l'Aimable Henriette, la Jeune Caroline, le Jeune Eugène, la Jeune Eugénie, l'Espérance, le Jeune Auguste.

 FOACHE   Martin Foache,  Vve Foache & Fils Foache Frères & Fils : 18 navires - 3 650 tx :      le Phénix, la Flore, l'Aimable Françoise, I'Hirondelle, Ie Prince Glasse, la Diane, la Minerve, la Geneviève, la Tamise, la Mère de Famille, le Maringouin, le Stanislas, la Seine, l'Africain, le Roi d'Akim, le Hardi, le Jérémie, le Roy Grey.

 BEGOUEN-DEMEAUX  15 navires - 2 995 tonneaux : le Prince Henry, l'Aurore, le Jason, la Thésée, la Médée, l'Ajax, le Minotaure (ex-Jason), l'Andromède, la Diligente, l'Astyanax, l'Agamemnon, le Néréide, le Phoenix, l'Hermione,  le Pactole.

COMPAGNIE DU SENEGAL 13 navires - 2 607 tonneaux : le Gorée, les Deux Amis, le Ruby, le Ponchartrain, le Duc de Luxembourg, le Comte de Toulouse, le Neptune, le Saint Albin, le Duc d'Orléans, les Trois Sœurs, le Saint Roman, le Castries, le Bailli de Suffren, les Amis de la Constitution (ex- le Castries).

 MOUCHEL & BEAUFILS Beaufils Père et Fils - Beaufils et Pouchet  10 navires - 2 159 tx : l’Aimable-Henriette,  le Jupiter, le Saint-Charles Boronnée, le Prince Franc, la Vicomtesse de Castelanne, l’Apollon, la Biche.

 LOUIS LEGRAND & CIE 13 navires - 1945 tonneaux : la Mimi, la Finette, la Dame Cécile, la Thérèse, l'Arlequin, l'Ulysse, le Rolland, l'Alexandre (130 tx.) l'Alexandre (60 tx.), l'Aimable Ninette, le Pierre, le Roy d'Ambris, la Jeune Caroline.

CARMICHAEL & Collow Frères - Béziers & Carmichael - Donovan & Carmichae 7 navires - 1 851 tonneaux : le Duc d'Orléans, l'Empereur, la Duchesse d'Orléans, le Rouen - le Lion, le Maréchal de Castries - la Bassa.

RUELLAN & CIE  5 navires - 1 428 tonneaux : les Cinq Cousines, le Duc de Normandie, le Passager du Roi, le Necke, l'Assemblée Nationale.

VEUVE HOMBERG - Homberg Frères & Cie  3 navires - 1 115 tonneaux : le Roi Maure, le Mangove, l'Atlas.

J. B. DUBUC  4 navires - 984 tonneaux : la Mère de Famille, les Trois Amis, le Don Royal, le Pallas.

MANGON LAFOREST & CIE 4 navires - 969 tonneaux : l'Adèle, le Conquérant, le Roy d'Angole, le Patriote.

 BAUDRY & BOULONGUE 6 navires - 865 tonneaux : le Pacifique, l'Amériquaine, le Réfléchi, la Dauphine, l'Aimable Jeannette, le Comte de Colbert.

 EYRIÈS LECOUVREUR  Lecouvreur & Guérard  Mesnager, Doullé & Lecouvreur  5 navires  760 tonneaux : l'Anonyme, le Juste, la Belle Bérénice - la Concorde -  la Danaé.

 DELAHAYE & CONSORTS  4 navires - 705 tonneaux : le Prince Glace, le Prince d'Angole, l'Aimable Sophie, le Jason.

CHARLES POULLET&  FILS  4 navires - 680 tonneaux : l'Homme Instruit, le Héros, le Mentor, le Comte de Bercy.

  BASSAC  ALLÈGRE & CIE 3 navires - 657 tonneaux :  la Marthe, la Rosalie, I'Augustine.

DELONGUEMARRE DELEZALLE FRÈRES  2 navires - 650 tonneaux : la Médée, l'Ultor.

 GRÉGOIRE  3 navires - 620 tonneaux : le Romieux, la Nérée, la Belle Arsène.

 DORANGE 3 navires - 600 tonneaux : la Jeune Émilie, le Prince Passadore, l'Ami de la Loi.

 MARTEL PÈRE  4 navires - 500 tonneaux : le Patriote, le Furet, l'Écureuil, le Saint Cyprien.

  DELANNOY ET DONOVAN 3 navires - 480 tonneaux : les Amis, l'Aimable Louise, le Héros.

  COMPAGNIE DES INDES  5 navires - 440 tonneaux : Le Courrier de Bourbon, la Bonaventure,       l'Expédition, la Sérieuse, le Maréchal d'Estrées.

 X... (armateurs camouflés sous le pseudo Pavillon Impérial) 3 navires - 381 tonneaux : le Piano Forte, le Néréide, le Frederik.

 RENAULT ET DUBOIS  2 navires - 380 tonneaux : la Princesse d'Angole, l'Infant d'Angole.

 LlMOZIN  2 navires - 360 tonneaux : la Marie Elizabeth, la Baronne d'Hyandevanne.

 DERREY  2 navires - 336 tonneaux : la Marie Victoire, le Superbe.

   DELARBRE & CIE 2 navires - 240 tonneaux : l 'Aimable Victoire, les Deux Cousins.

 COLLEVILLE FILS & CIE 2 navires - 220 tonneaux : l 'Arada, la Rose.

 JOSEPH ISABELLE  ISABELLE & COSTÉ  2 navires - 220 tonneaux : Les Deux Cousins, le Moine Ponaty (ex-Prince Noir).

 BACHELET & FAUBISSON  3 navires - 216 tonneaux : l 'Elizabeth, le Prince Noir, la Jeune Agathe.

 DUMESNIL & FILS  2 navires - 100 tonneaux : le Dauphin, la Résolution.

ARMATEURS AYANT AFFECTÉ UN SEUL NAVIRE À LA TRAITE

  DE BOISSEL & MOPELLET - le Cupidon - 500 tonneaux.

  JEAN BAPTISTE BONNET - le Saint Philippe - 350 tonneaux.

  COLOMBEL AINÉ - BARABÉ & BESONGNET - l'Alligator - 260 tonneaux.

  DECAEN & MORCHOINE  - le Neptune - 242 tonneaux.

  LAENT AINÉ - le Hazard - 220 tonneaux.

  LACOUDRAIS BAUDRY & LEPRÉVOST - le Stanislas - 218 tonneaux.

  LARTOIS & VIEILLOT - le Désir - 183 tonneaux.

  LESEIGNEUR & ALEXANDRE  - l'Abracadabra (ex-Aimable Françoise) - 180 tonneaux.

  LE MESLE  - les deux Négrillons - 180 tonneaux.

  PIGEON FILS AINÉ - le Jeune Mercure - 170 tonneaux.

  J. F. DESCHAMPS & CIE  - le Français - 161 tonneaux.

  FAMIN - le Laverdy (devenu Princesse d'Angole) - 150 tonneaux

  JACOB PAPILLON FILS & LARTOIS - le Jeune Jacob - 150 tonneaux.

  MASSIEU DE CLERVAL - la Jeune Caroline - 142 tonneaux.

 FAUCONNIER & BEAUVOISIN- le Ducrest - 135 tonneaux.

 CUISSO - le Franc Maçon - 135 tonneaux.

  BRUNAUD FRÈRES - les Jeunes Virginies - 133 tonneaux.

  CELLERY & LEMIRE - la Belle Provençale - 130 tonneaux.

  MESNAGER la Danaé - 120 tonneaux.

  BLANCHE & FILS - le Flesselles (devenus les Bons Amis) - 116 tonneaux.

 ÉTIENNE LEGUÉROUT - l'Espèrance - 105 tonneaux.

 LAMAIGNÈRE - le Prince Thom - 85 tonneaux.

  JEAN BONNEAU - le Fidèle - 30 tonneaux.

  LE PRÊTRE  - l'Américain du Havre - (tonnage non connu)

  J. B. PARAIRE & CIE - l'Aigle - (tonnage inconnu).

  X... (armateurs non identifiés) - la Comtesse d'Émery, la Côte d'Angole, la Gracieuse (tonnages non connus)

Sont par ailleurs suspectés d'avoir effectué des voyages triangulaires au départ du Havre au XVIIIe siècle : le Solide armé par Gauvain & Fils - la Jeune Agathe armée  par Eustache Frères - la Victoire par Etienne & Bonnaventure Lemoine... sans compter toux ceux pour lesquels Jean Mettas n'a pas trouvé les rôles d'équipage.

 

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Type de navire corsaire négrier sur rade du Havre au XVIIIe  siècle : Les Deux Sœurs, 280 tonneaux, 14 canons, construit à Honfleur en 1782 par André François Normand pour l'armement havrais Fauconnier et Beauvoisin qui affecta  le Ducrest à la traite  le 10 décembre 1785. Aquarelle non signée publiée dans Les Augustin Normand par La Varende en 1960. Bibliothèque personnelle.

 

Les armements havrais

     Au cours de ce XVIIIe siècle, quelques 68 maisons de négoce du Havre-de Grâce armèrent au moins 230 navires (environ 38 500 tonneaux) pour la Côte d'Afrique et les colonies d'Amérique. Quand on sait que pour un navire employé à la traite, il fallait parfois en envoyer un ou deux supplémentaires en droiture pour ramener au Havre les denrées coloniales acquises avec le produit de la vente  des esclaves ... c'est dire combien ce commerce de bois d'ébène, tètes d'Inde ou acquis de Guinée (2), était juteux. La moitié de ces armateurs du Havre l'effectuèrent cependant de façon artisanale avec un seul navire. La maison Bégouen-Demeaux qui affecta à ce trafic 15 navires jaugeant en tout 2 995 tonneaux est souvent citée comme ayant été le plus grand armateur négrier du Havre. II y eut cependant plus gros qu'elle. David Chauvel et fils armèrent 28 navires à la traite représentant prés de 5 000 tonneaux de jauge, Féray et consorts : 19 navires pour plus de 4 000 tonneaux, Foache : 18 navires pour environ 3 500 tonneaux. Puis venaient après Bégouen­Demeaux : la Compagnie du Sénégal avec 14 navires pour 2 870 tonneaux, Louis Legrand et Cie : 13 navires pour environ 2 000 tonneaux. Ces six principaux négociants armèrent 107 navires représentant 20 640 tonneaux, soit pratiquement la moitié de la flotte négrière havraise dont on trouvera la liste en annexe.

     Cette liste de navires havrais affectés au trafic triangulaire couvre la période de 1713 à 1792, aussi est-il normal de voir apparaître plusieurs fois le même nom. Les armateurs donnaient souvent, à leurs navires neufs ou nouvellement acquis, le nom d'un de leur bâtiment pris par les Anglais ou perdu par fortune de mer (3). Selon Louis Brindeau auteur du Havre de Grâce et ses navires (4), les armateurs du Havre auraient vendu 2 912 captifs en 1767 pour une somme de 3 137 000 livres. La livre ayant à cette époque une valeur inférieure au franc. Ces chiffres sont extraits des Almanachs de la Marine pour Le Havre-de-Grâce, on peut les considérer comme étant fiables. Partant d'un prix moyen de 1 430 F par esclave vendu, les armements négriers havrais au XVIIIe  siècle réalisèrent un profit d'au moins 170 millions de francs sur la seule vente des captifs. Bien entendu, les produits coloniaux étaient revendus avec bénéfice. Pour se faire une idée, à la veille de la Révolution, un capitaine de navire marchand était payé 200 livres par mois soit 264 F selon le taux de correspondance précédemment utilisé. Il n'est pas étonnant, dans ces conditions, que certains négociants havrais qui vivotaient avant l'institution de la traite des Noirs par Louis XIII firent fortune dans le commerce colonial et purent se faire construire de beaux immeubles en pierre proches du port où ils avaient leurs bureaux et de belles propriétés au calme à flanc de coteau d'Ingouville et au sommet de celui ci sur un vaste domaine dénommé le Parc d'Or. Les Havrais surnommèrent les Messieurs de la côte, ces bourgeois enrichis par ce commerce indigne autorisé et encouragé par la monarchie de l'Ancien Régime, aboli par la Révolution mais rétabli par Napoléon Ier en 1802 lors de sa visite au Havre.

 

 

 

En-tête du rôle d'équipage du Roy d'Angole à son premier voyage triangulaire  en 1789 mentionnant, en haut à gauche, le nombre de captifs traités : 500 à l'adresse de Messieurs Pavillais et Longuemare de Lassal à Port au Prince (Saint-Domingue). En plus de la composition de l'équipage, ce document d'archive incontestable indique la date et le lieu de construction du navire, son tonnage, son armateur (Mangon Laforest et Cie), son tirant d'eau (15 pieds en charge,  9 pieds à lège), le nombre de canons 14 , 2 ponts (dont un entrepont pour les captifs), le nom du capitaine (Lamoisse), sa destination première (Côte d'Angole), ses dates en haut à droite : parti du Port au Prince le 22 mai 1790, retour au Havre le 28 juin suivant. Source : Inscription maritime du Havre aux Archives départementales 76.

 

Traite au Bénin avec un monarque africain marchand d'esclaves.

     Si Ie journal de navigation du Roy d'Angole n'a pas laissé de détails sur ses opérations de traite, en revanche, les mémoires du capitaine Landolphe (8), commandant la Négresse, construit à Saint-Malo en 1776 pour Ie compte de la Compagnie de Guyane et armé au Havre par David Chauvel, sont prolixes en la matière. Mise à l'eau en septembre 1777, bénie Ie 4 octobre, la Négresse, 500 tonneaux et 20 canons, appareilla de Saint­Malo Ie 7 octobre pour Le Havre-de­Grâce en vue d'y prendre un supplément de cargaison expédiée de Paris et de Rouen ainsi qu'une provision de biscuits d'Honfleur, alors fort estimés.  Au début de novembre la Négresse était finie de charger et armée en lettres de marque (9). Appareillée du Havre le 7 novembre pour la côte d'Afrique, elle fit escale à Lisbonne pour y acheter 800 rôles (10) de tabac de 90 livres chacun. En fevrier 1778, après quatre mois de traversée la Négresse entra dans la rivière Bénin.  Descendu à terre au village de Gathon, le capitaine Landolphe y prit une maison à loyer afin de fonder une factorerie à l'embouchure de la rivière Bénin pour Ie compte de la Compagnie de la Guyane. II prévint Ie premier des phidors Danikan, qu'il souhaitait créer en ce lieu un vaste établissement propice aux Français avec la protection du roi du Bénin.

 

Trois jours plus tard, deux passadors (ambassadeurs royaux) vinrent Ie complimenter pour son voyage et lui demandèrent quel moyen de transport ils devaient mettre à sa disposition pour se rendre à Bénin, Ie cheval ou Ie hamac.  Après avoir choisi ce dernier mode de locomotion, le capitaine Landolphe remit ses cadeaux aux phidors : chapeaux bordés d'or, pièces de mouchoir de Cholet, pièce de Perse, trois brasses de tabac à fumer, une douzaine de pipes de Hollande. On lui fournit une escorte de trente hommes armés. Des haltes étaient prévues a 1'ombre des grands arbres pendant lesquelles il put se restaurer d'ignames cuites, de figues, bananes, de coco et de vin de palme, le tout offert par le roi. Après cinq heures de chemin, le convoi arrivé à la ville fut reçu par Ie capitaine général des Guerres, nommé Jabou, dans une grande salle aux murs incrustés de cauris, petits coquillages des Indes qui servaient de monnaie au Bengale et dans Ie Centre Afrique. Mais avant son entrevue avec Ie capitaine Jabou, le commandant de la Négresse dut se laisser laver Ies pieds par des esclaves dans de grands bassins de cuivre jaune. On lui servit ensuite un repas abondant en volaille cuite, mouton rôti, ragouts assaisonnés d'huile de palme et de beaucoup de piment. Jabou possédait plus de dix mille esclaves mais n'en vendait pas. II commandait une troupe de cinquante à soixante mille hommes. II reçut en présent du Français un manteau d'écarlate galonné, un chapeau bordé d'or, un collier de corail d'une valeur de cinq cents francs. Le capitaine général des Guerres se déclara très content et promit de protéger les Français dans l'Etat du Bénin.

 

Le roi du Bénin fit apporter au capitaine Landolphe des vivres de toutes espèces dans de grands plats d'étain très propres, couverts d'un linge excessivement blanc, quelques volailles, du mouton cuit, une centaine d'excellents ignames de trois livres chacun, douze poules et douze moutons vivants, quatre gros régimes de figues bananes d'un gout fin et sucré. À l'heure convenue, deux passadors vinrent chercher le capitaine du négrier pour 1'introduire auprès du roi. Vingt cinq Noirs armés de sagaies l'accompagnaient. Arrivés à l'enceinte du palais, ils traversèrent plusieurs cours spacieuses dont une renfermait les tombes des rois du Bénin. Un jeune Noir nommé Cupidon servait d'interprète. Le roi apparut au bout d'une demi-heure accompagné de deux jeunes sujets entièrement nus, armés d'un damas. Ils firent signe aux passadors de se retirer. Le roi était enveloppé de riches mousselines blanches des Indes. Contrairement au Sénégal et sur les rivages de Juda où se portaient les guinées bleues, au Bénin, la mode était au blanc. On s'y défaisait donc avec avantage des bafetas, calicots, toiles de Bretagne étroites, toiles de Rouen et de Cholet. On y vendait aussi avec Ie même profit le fer en barre, les fusils, pistolets, poudres a feu, pierres à fusils, eaux de vie, tabac à fumer, quincaillerie, couteaux f1amands, ciseaux, rasoirs, miroirs et chapeaux bordés d' or.

 

Le souverain Béninois fit dire par Cupidon qu'il était, satisfait de voir les Français dans ses Etats, qu'il avait 1'intention, non seulement de les protéger, mais encore de leur donner la préférence sur les autres nations. Le capitaine Landolphe lui fit part  de son intention d'élever un fort à l'entrée de la rivière pour protéger un établissement qui serait également profitable à la France et au Bénin, qui ne serait jamais ainsi, privé de marchandises de toutes qualités. Le Roi frappé par cette détermination, décida d'assembler son conseil composé de soixante vieillards appelés "hommes grands". Le capitaine Landolphe offrit quatre pièces de Perse et quatre de mouchoirs des Indes, deux colliers de corail, une robe de satin blanc à fleurs d'or et d'argent et une paire de sandales de même étoffe, ces deux objets provenant, prétendait-il, de la garde-robe de Louis XV, le tout évalué à cent Louis. Le roi du Bénin tomba en extase devant la robe. Une fête fut organisée suite à la décision du conseil d'accèder à la demande du capitaine Landolphe à qui il etait accordé autant de terrain que nécessaire pour élever un fort au bord de la riviere dans Ie village de Gathon, mais que cette concession ne pouvait s'étendre à l'entrée du f1euve Formose, les terres situées sur ces deux rives appartenaient au souverain d'Owhere, independant de celui du Bénin (11).

 

Après la fête, au cours de laquelle Ie capitaine Landolphe tenta en vain d'empécher un sacrifice humain, le roi emmena son invité dans une salle où étaient entassèes plus de trois mille dents d' éléphants et lui dit de choisir celle qui lui ferait plaisir. Le lendemain de son retour a Gathon, Ie commandant de la Négresse reçut la visite de deux passadors qui lui annoncèrent qu'il devait faire une déclaration de toutes les marchandises embarquées à bord de son navire, et que quarante phidors viendraient de Bénin dans deux jours pour évaluer chaque article et qu'une fois le prix fixé par eux, lui capitaine français n'avait plus la possibilité de l'augmenter. Cette évaluation servait de base aux droits d'entrée, exigés par la coutume, qui se prélevaient en faveur du roi et des grands de son royaume. Ces droits étaient élevés : un navire à trois mâts payait en pagnes, monnaie de deux francs : pour Ie Roi, neuf cents pagnes : 1 800 F - pour Ie capitaine général des guerres, trois cents pagnes :  600 F pour vingt hommes grands, chacun cent pagnes : 4 000 F - pour quarante phidors, chacun vingt pagnes : 1 600 F pour six saladors (interprêtes) chacun vingt pagnes : 240 F - pour quarante carcadors (porteurs) chacun dix pagnes :  800 F pour trois phidors de Gathon, chacun vingt pagnes : 120 F - plus les divers présents qui s'élevaient à près de 6 000 F soit au total : 15 160 F (12)

 

Les quarante phidors de Bénin se réunirent dans Ie comptoir du capitaine Landolphe et lui réclamèrent chacun un verre d'eau de vie, une pipe et une brasse de tabac. Et tandis qu'ils fumaient, le capitaine de la Négresse fit disposer, dans de grands bassins, toutes les marchandises apportées afin qu'ils puissent établir Ie compte en traite. Il y avait des pièces de mouchoirs de Cholet, d'indiennes, de toiles de Bretagne, de cotonnades de Rouen, de bafetas blanc, de Cholet à robe, de soie satin galet (moitié soie, moitie fil) de Nimes, de perses des lndes, des rôles de tabac à fumer, des bassins de cuivre, des armes et des munitions, de l'eau de vie, des colliers ... Les estimations terminées, plusieurs coups de fusil furent tirés en l'air pour annoncer l'ouverture de la traite. Les phidors fixèrent à 120 pagnes le prix du Noir sans défaut et à 100 pagnes celui de la négresse bien faite. Après d'interminables palabres, le capitaine Landolphe parvint à ramener ces prix respectifs à 100 et 95 pagnes. La traite fut abondante : 15 à 18 captifs embarquèrent journellement à bord de la Négresse, de telle sorte qu'en trois mois la cargaison de 410 Noirs des deux sexes était complète. Le navire pouvait en contenir cinq à six cents, mais Landolphe appréhendait les maladies causées par un entassement excessif.  II acheta par ailleurs soixante mille dents d'ivoire de diverses grandeurs et grosseurs qu'il paya 15 sous la livre en moyenne, puis prépara son départ avant le retour de la mauvaise saison.

C'est à son retour au Bénin à bord de la Charmante Louise, en 1783, qu'il établit son comptoir dans 1'lIe de Borodo sur la rive gauche de l'embouchure de la rivière Formose, dans le royaume d'Owhere. Puis, s'associant avec Ie négociant Marion Brillantais, il créa avec lui la compagnie d'Owhere et de Bénin à laquelle Louis XVI accorda le privilège exclusif du commerce sur les rivieres Forcados et Bénin et dans les terres adjacentes. Sa majesté mit alors à leur disposition Ie vaisseau de 400 tonneaux, le Pérou et deux corvettes (13), l'Afrique et la Jeune Charlotte destinées a remonter les rivières et à commercer à 1'interieur du pays. Le comptoir de cette compagnie prospèra en achetant les cargaisons des vaisseaux portugais, anglais et danois qui fréquentaient les parages, en échange d'esclaves, d'huile de palme et d'approvisionnement en eau, bois et vivres frais. Mais la petite colonie ne survècut pas aux guerres de la Révolution et les Anglais s' emparèrent de Fort Borodo en 1792. Blessé à la jambe, Jean-François Landolphe fut d'abord recueilli par Ie roi d'Owhere jusqu'à 1'arrivée d'une goélette française de commerce, l'Amitié, à bord de laquelle il rentra en France.

NOTES

(1) - 13 433  tonneaux x 1,6  captif/tonneau  + 95 230  = 116 723. Toujours  selon  Ie  Mettas, 89 981 esclaves sur les 95 230 recensés survécurent à l'épreuve, soit une perte d'environ 6 %. II est intéressant aussi d' examiner Ie nombre moyen   par voyage. Pour les navires du Havre il serait donc de: 116 723 : 392 voyages = 298. Si on applique ce résultat aux navires de Nantes, pour la même période, Ie premier port négrier de France aurait traité: 298 captifs x 1 427 voyages = 425 246 esclaves, ce qui est une moyenne entre Ie demi-million des Demiers Négriers du captaine historien de la Marine marchande à voile, Louis Lacroix et les chiffres cités par ailleurs.

(2) - appellations utilisées pour désigner les captifs et tromper l'administration.

    (3) - en réalité infortune de mer : naufrage, incendie, échouement et bris à la côte...

(4)-catalogue de sa collection  personnelle de tableaux, gravures, maquettes, dioramas...déposée à la Chambre de Commerce du Havre pour être montrée aux Havrais dans un musée de la Ville (à l'origine 900 pièces installées dans l'ancien sémaphore détruit en 1940 - aujourd'hui 800 pièces  qui sommeillent  dans des placards de la Chambre après avoir été restaurées et représentées au public par les Officiers de Port en 1991 à l'occasion du bicentenaire de leur profession).

 

(5) - en dehors de cette Maison de l'Armateur et de quelques archives, les rares  témoignages identifiés subsistant de nos jours au Havre sont des plaques de rues dédiées aux négociants Bégouen,, Lestorey de Boulongue, Jules Masurier. Des immeubles en pierre, de l'ex-rue de la Convention (aujourd'hui rue Dauphine) dans le quartier Saint-François, construits au XVIIIe  siècle et rescapés  des bombardements de la deuxième guerre mondiale, méritent attention. Certains d'entre eux ont probablement été habités par des armateurs impliqués dans la traite. Le terrier de 1760 mentionne les noms des négociants Foache (acheteur d'un ensemble de bâtiments dans cette rue en 1734, 1738 et 1744), Boulongue, Faubuisson, Bouis Delahaye, Eustache, Papillon, Féray, Beaufils. Par ailleurs, de rares vestiges existent encore notamment à Ingouville et au Parc d'Or.

   (6) - la présence de  morfil ou ivoire provenant de défenses et de dents d'éléphant sur un navire arrivant des Antilles est une preuve de trafic triangulaire car il n'y a pas d'éléphants aux Antilles..

(7)  - chouque : pièce d'assemblage des parties de mât 

 

(8) - Bibliothèque municipale Le Havre

 

(9) - commission officielle pour faire la chasse aux navires ennemis

 

(10) - pelote de tabac roulée en boudin.

 

(11) - ce témoignage du Capitaine Landolphe montre bien que le commerce des esclaves était encouragé par les potentats Africains qui avaient alors le pouvoir d'empêcher les comptoirs européens de s'établir sur leur territoire.   

 

(12) -  prix de 75 esclaves sans défaut achetés sur ce marché à cette époque.

 

(13) - des navires de guerre négriers ? La pratique fut courante notamment au XVIIe

 

(14) - AMH EE 73. Ce navire fera naufrage à Saint Domingue en 1736. Le Havrais d'Après de Mannevillette se trouvait embarqué à son bord comme second enseigne.

 

(15) - forte embarcati on destinée à franchir les vagues déferlantes qui se forment à l'entrée des rivières et des lagunes, notamment en Afrique.

 

 

Annonce réclame de mise en vente ou en affrètement, à Honfleur, du navire négrier les Trois Frères par ses propriétaires Beaufils père & fils du Havre avec de la publicité pour des marchandises et de la pacotille de traite. Journal du Havre du 22 juillet 1789. Bibliothèque municipale Le Havre. Reproduction photographique Claude Briot 1987. Cette réclame nous enseigne que le navire fin voilier les Trois Frères avait été construit pour le commerce de la traite des Noirs. En général équipés de canons pour armer en corsaire avec lettre de marque ou autorisation royale de faire sus à l'ennemi qu'il fallait prendre de vitesse (d'où ces fins voiliers rapides annonciateurs des clippers de la seconde moitié du XIXe siècle), les navires négriers présentaient en outre des aménagements spéciaux pour empiler  les esclaves sur des bat-flanc installés à plat à mi-hauteur de l'entrepont, le long de la coque.  Des fourneaux et ustensiles de cuisine pour les Noirs étaient prévus ; une forte barricade en bois montée devant la dunette permettait à l'équipage de se réfugier et de riposter à coups d'armes à feu en cas de révolte des esclaves. Quand la traite fut définitivement interdite en 1817 mais que des navires s'y livraient encore et qu'ils  étaient pourchassés par les navires de guerre notamment Anglais, afin de ne pas être pris en flagrant délit de commerce illégal, tous ces aménagements spéciaux étaient jetés par dessus bord...avec parfois, malheureusement, la cargaison humaine. La période 1820-1835 est la plus dramatique, les potentats africains et les armateurs européens qui s'y adonnaient encore par esprit le lucre, sont effectivement coupables de "crime contre l'humanité" mais leurs descendants actuels n'y sont pour rien.

Avis de vente, au Havre,  de pacotille pour la traite des Noirs (et de marchandises diverses), paru dans le Journal du Havre du 4 mars 1789. Bibliothèque municipale Le Havre. Reproduction photographique Claude Briot 1987. A la dernière ligne (coupée), il convient de lire : ...& bassins d'étain propres pour la traite des Noirs. À noter que les fusils de différents modèles étaient très demandés par les roitelets africains trafiquants d'esclaves. La raison sociale exacte des marchands de figues est Baudry & Boulongue & fils (et non Boulogne).

Nouvelles d'arrivée de navires, dont des négriers havrais, au Cap Français (Saint-Domingue),  parue dans le Journal du Havre du 20 mai 1789. Bibliothèque municipale Le Havre. Reproduction photographique Claude Briot 1987. Le Journal du Havre n'indiquait pas toujours le nombre exact d'esclaves arrivés vivants à destination, d'où les approximations. En revanche les chiffres de Jean Mettas extraits des rôles des équipages des navires sont fiables, s'agissant d'archives officielles de l'administration chargée de la Marine Marchande de commerce : l'Inscription Maritime créée par Colbert. (aujourd'hui Affaires Maritimes). À noter également l'homonymie des noms des capitaines de l'Aimable Antoinette et du  Castries (Cie du Sénégal), ce dernier navire devenant les Amis de la Constitution.

 

En-tête du rôle d'équipage du navire négrier  les Amis de la Constitution (ex-Castries) appartenant à la Compagnie du Sénégal armé au Havre par le Sieur Chèvremont, commandé par Jean Baptiste Le Loup. Archives de l'Inscription Maritime du Havre conservés aux Archives76. Reproduction photographique Claude Briot 1987. Ce document est riche de renseignements :   Construit au Havre en 1787, ce navire  de 257 tonneaux est armé en corsaire négrier avec  6 canons  pour la Côte d'Or (Afrique de l'Ouest) en 1791. Parti du Havre le 4 février, il arrive au Sénégal le 16 mars suivant. Du 6 au 16 avril, il est à Gorée où il embarque 154 Noirs pour Saint Domingue. (Le rôle d'équipage indique que les marins français sont au nombre de 33).   Le 17 mai, il fait escale à Saint Marc (côte Ouest de Saint Domingue, actuelle Haïti) où il débarque 32 Noirs vivants et 4 morts. Il y a eu 2 décès dans l'équipage ce qui montre qu'en pourcentage la perte d'hommes dans ces expéditions était plus forte chez les Européens que chez les Africains captifs, en moyenne deux fois plus selon les chiffres du Mettas. Le 23 mai les Amis de la Constitution est à Léogane  (côte ouest de Saint Domingue)  avec  les  118  Noirs  restant  (des Bambaras)  qu'il  vend à terre au marché des esclaves. Six membres de l'équipage sont déserteurs. De retour au Havre le 10 octobre 1791, le voyage triangulaire a duré 8 mois et une semaine.  La traite des Noirs ayant été abolie par la Révolution, le nom du navire semble paradoxal. ; en réalité ce n'est qu'en 1794 que ce trafic a été interdit. Bonaparte l'a rétabli en 1802 lors de sa visite au port du Havre, ce qui montre l'influence des négociants havrais sur le pouvoir politique. Devenu Napoléon 1er, il l'abolira à la Paix d'Amiens en 1815 mais son successeur Louis XVIII ne reconnaitra cette abolition que deux ans plus tard. Cette valse hésitation engendra la plus dramatique période de la Traite des Noirs qui va se poursuivre de façon illégale jusqu'en 1848.