Nous exerçons ainsi notre volonté individuelle partout où nous pouvons le faire directement et nous déléguons provisoirement nos pouvoirs à des députés [2] pour nous représenter dans une assemblée législative. Afin d'éviter tout débordement, le Conseil Constitutionnel a pour mission de vérifier la conformité des nouvelles lois à la Constitution.
Mais comment peut on affirmer que les grèves sont décidées démocratiquement alors que ce sont les minorités agissantes qui manipulent les assemblées générales ? Quel rapport peut-il y avoir entre la démocratie et le blocage des trains, des routes, des facs, ou du port de Marseille ? Si on peut voter la grève, peut on voter le blocage et l'occupation ?
Pourquoi n'y a-t-il eu aucune violence lors des grandes manifestions de juin 1968 pour mettre fin au mouvement, de 1984 pour l'école libre, de 2001 contre le PACS ? Pourquoi les opposants aux nationalisations ou aux 35 heures n'ont-ils pas bloqué les autotoutes, les voies ferrées, séquestré des élus ou des syndicalistes ? Les sondages , peut-être est-ce encore le cas aujourd'hui, indiquaient que les Français souhaitaient le maintien de la peine de mort : fallait-il les ignorer ?
De l'étymologie.
Contrairement à ce que l'on pense couramment démocratie ne signifie pas gouvernement du peuple : le suffixe -cratie vient de kratein ( kratein ), être fort, l'emporter sur. S'il s'agissait de gouverner nous devrions dire « démarchie » à l'exemple du mot « monarchie », construit à partir de -arkein ( arkein ), guider, gouverner.
Le mot exprime bien dans sa structure, non l' action de gouverner mais le fait de prendre le pouvoir.
Quant à démo - ( demoV) le dème, il peut aussi bien être une majorité, une minorité, un clan, une tribu, un prolétariat dans son ensemble ou plus simplement un prolétariat éclairé.
De l'idéologie.
Les marxistes sont souvent plus « savants » que nous : ils n'ont jamais cru à la définition de la démocratie communément acceptée par les partis « bourgeois ».
Pour eux, c'est d'abord une voie d'accès au pouvoir et ensuite un mode d'exercice de l'action politique.
1 Une voie d'accès au pouvoir.
Citant Engels, Lénine écrit : « Une chose absolument certaine, c'est que notre Parti et la classe ouvrière ne peuvent arriver à la domination que sous la forme d'une République démocratique. Cette dernière est même la forme spécifique de la dictature du prolétariat, comme l'a déjà montré la grande Révolution française... » [3]
Lénine ajoute : « Engels reprend ici, en la mettant particulièrement en relief, cette idée fondamentale qui marque comme d'un trait rouge toutes les oeuvres de Marx, à savoir que la république démocratique est le chemin le plus court conduisant à la dictature du prolétariat. »
Pour les marxistes, il y a un Etat parce qu'il y a « lutte des classes » et l'Etat est l'outil nécessaire au maintien de l'oppression. Pour supprimer la lutte des classes, il faut donc supprimer l'Etat.
Et il insiste : « On oublie constamment que la suppression de l'Etat est aussi la suppression de la démocratie, que l'extinction de l'Etat est l'extinction de la démocratie. »
La démocratie n'est donc pas une fin en soi,
c'est un moyen pour prendre le pouvoir.
2 Un mode d'exercice de l'action politique
« La démocratie et la soumission de la minorité à la majorité ne sont pas des choses identiques. La démocratie, c'est un Etat reconnaissant la soumission de la minorité à la majorité ; autrement dit, c'est une organisation destinée à assurer l'exercice systématique de la violence par une classe contre une autre, par une partie de la population contre l'autre partie. » [5]
Voici ce qu'écrit de manière concise Henri LEFEBVRE [4] :
La démocratie bourgeoise, formelle, libérale porte en elle-même « une crise de transformation ». Cette crise peut se résoudre « réactionnairement » ou « par un bond en avant vers les socialisme et le communisme. La démocratie change décidément de sens ; la classe dominante comme telle se voit éliminée ; l'Etat cesse d'être l'organe de la dictature déguisée en impartialité et camouflée idéologiquement. Les apparences et les illusions politiques tombent. Le peuple et son avant garde prolétarienne prennent ouvertement la direction des affaires, et les gèrent dans les sens de leurs intérêts qui se trouvent coïncider avec ceux de la nation, que ne représentent plus les grands capitalistes monopolisateurs. Est-ce la fin de la démocratie ? Oui et cependant non. C'est la fin de la démocratie bourgeoise, de son idéologie, de ses partis directement ou indirectement au service du capitalisme. C'est la liquidation plus ou moins rapide et violente ( suivant l'intensité de la « réaction ») d'une classe ( la bourgeoisie ) en même temps que d'un système économique ( le capitalisme ) et d'un Etat politique déterminé ( l'Etat bourgeois, avec son appareil, sa haute bureaucratie, son système policier et juridique, etc.).
Mais en même temps, c'est la gestion des affaires publiques de la nation dans le sens réclamé plus ou moins clairement par la grande majorité. » [...]
« Donc cette transformation est l'accomplissement de la démocratie.
Dictature du prolétariat ( sur la bourgeoisie ), - fin de la démocratie bourgeoise - , - épanouissement de la démocratie, - accomplissement des promesses faites par les démocrates bourgeois ou petits bourgeois, et jamais tenues, sont des termes équivalents. »
Cette phraséologie peut sembler dépassée : mais c'est l'exception culturelle française de garder une classe politique si imprégnée de l'idéologie marxiste, dans sa pratique.
C'est pourquoi après la capitulation du gouvernement, les meneurs demandaient la suppression intégrale de la loi sur l'égalité des chances et la poursuite des blocages.
Des conséquences.
Les Démocrates [6] s'obstinent à entendre dans le mot son acception humaniste, tolérante, active et positive.
Les réactionnaires et les révolutionnaires quant à eux en font ce qu' ils veulent : la C.G.T. du livre a pris le pouvoir dans les imprimeries parisiennes. Comme le syndicat représente les travailleurs, il serait antidémocratique de revenir sur l'avantage acquis du monopole de l'embauche. La simple évocation de cette éventualité exprime une « provocation intolérable ». [7]
L'apostrophe célèbre « Vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire » [8] , on le comprend maintenant, n'est pas un dérapage mais bien plutôt une attitude mentale, une position philosophique.