La Démocratie en question
Ce texte est né lors des manifestations issues de la calamiteuse gestion de la loi sur le Contrat Première Embauche (CPE) de 2006. La question que se posait beaucoup d'étudiants était : comment peut-on se dire Démocrates et refuser le vote des grèves, déclarer unilatéralement le blocage de facs ou de lycées et s'en prendre même physiquement à ceux qui s'opposaient timidement ?
Les réflexions qui suivent présentent l'hypothèse que le terme même de démocratie est ambigu, par sa construction et par la lecture qui en est faite.
Il y a un peu plus d'une trentaine d'années, j'ai participé à une AG dans un amphi bondé à Paris IX Dauphine : peu importe le prétexte de la grève de cette fois là, il fallait savoir si oui ou non « le combat devait continuer ».
La passionara de l'époque tient le micro avec autorité :
- Pour la poursuite du mouvement ?
Les mains se lèvent.
- Contre la reprise du travail ?
Les mains se lèvent. Les mêmes.
- La grève est reconduite !
Nous éclatons de rire : la démocratie est en marche.
« Le mot démocratie souffre d'un excès de signification » a écrit Georges Burdeau. C'est le moins que l'on puise en dire.
Nous verrons qu'il y a bien deux conceptions de la Démocratie, l'une commune, presque évidente, qui représente le Bien, une valeur indépassable et une autre lecture, non officielle même si tous les textes sont à notre disposition : c'est cette dernière version qui justifient blocages, séquestrations, dégradations, votes à mains levées dans des Assemblées Générales sans légitimité, bousculades et insultes. Et pourtant, ils se réclament, sans rire, de la démocratie.
Ces deux conceptions s'opposent car nous ne parlons pas du tout de la même chose. Et nous ne parlons pas de la même chose, car, ne craignons pas la sémantique, il y a une contradiction dans le mot même. Et c'est cette contradiction qui nourrit le totalitarisme au nom de la démocratie. Contrairement aux apparences , il n' y a pas incompatibilité.
Puisque crise du Contrat Première Embauche il y a eu , il faut bien en tirer les enseignements. Nous ne traiterons ci-dessous ni de la pertinence de cette disposition, ni de la méthode du premier ministre et de son gouvernement. C'est un bien autre débat.
Les « manifestants du Dimanche » qui se sont réunis malgré le mépris affiché par les médias, ne défendaient pas le CPE ni le gouvernement mais le droit de circuler, de ne pas faire grève, la liberté d'expression et le droit de travailler, en un mot le respect de la Démocratie.
Acception commune.
Dans son célèbre discours, quelques mois après la terrible bataille de Gettysburg [1] , Abraham Lincoln lance la formule à laquelle nous avons tôt fait d'associer la Démocratie : priant que tous ces soldats ne soient pas morts en vain et « que le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ne disparaisse pas de la terre. »
Pourtant, bien que chacun de nous souhaite l'entendre, il ne prononce pas le mot de Démocratie. Cette phrase a tant marqué notre histoire, que le cinquième alinéa de l'article 2 de notre constitution affirme que le principe de la République française est : « gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. »
Les dictionnaires s'accordent en général ( Littré, Flammarion ) pour définir la démocratie comme « un gouvernement où la souveraineté est exercée par le peuple. »
Dans la pratique, nous nous attendons donc à une société libre et à des pratiques permettant à chacun de s'exprimer, par des moyens garantissant des choix faits par des votes loyaux et excluant toute possibilité d'intimidation et de « droit du plus fort ».
La société à violence intégrée
A Ian PALACH
Introduction
Qui se souvient encore de Ian Palach ? Nous sommes le 16 janvier 1969. Au cours du mois d'août de l'année précédente, l'Union Soviétique a envahi la Tchécoslovaquie pour stopper les velléités d'indépendance, bien timides pourtant, du gouvernement. Un étudiant en philosophie s'immole place Wenceslas à Prague pour protester contre l'invasion et la « normalisation ». En 1963 déjà un bonze bouddhiste s'était de la même manière suicidé par le feu à Saïgon pour protester contre le régime en place.
A l'époque, leurs sacrifices ont eu des retentissements considérables dans l'opinion publique mondiale et beaucoup de personnes ont pris conscience grâce à Ian Palach de la nature réelle du régime soviétique et des pays satellites.
Vingt ans plus tard, le futur Président Vaclav Havel participe à une manifestation en commémoration de l'acte désespéré de l'étudiant. Arrêté à cette occasion, Havel est resté plusieurs mois en prison . [1] Le bonze viet-namien et le jeune tchèque ont montré courage et détermination pour protester contre des systèmes totalitaires. Ils se sont sacrifiés pour prendre le monde à témoin. Ils ont pris leurs responsabilités et ont conduit leur logique et leur engagement à terme. On peut être horrifié par ces sacrifices expiatoires, mais à aucun moment ces hommes ne s'en sont pris aux autres. Quel abîme avec l'attitude des poseurs de bombes et des soi-disants martyrs de l'Islam qui tuent pour tuer, pour faire le mal. Volontairement, avec la détermination de la haine. La mort de Ian Palach est une protestation d'amour. Personnellement, il n'avait rien à y gagner et certainement pas un fantasme de partouze avec 72 vierges ! [2]
Le poseur de bombe est un lâche et tout assassin est un salaud.
Qu'il soit islamiste, catholique, breton, corse, basque, irlandais ou de toute autre obédience ou origine, il perd tout droit de se réclamer de son engagement ou de sa foi : il reste et demeure un lâche et un salaud.
En Irak, les meurtriers qui se croient islamistes tuent avant tout des irakiens et des musulmans, des femmes et des enfants.
Quand bien même leur cause serait juste, ils perdent par leurs actes tout droit de s'en réclamer. Ou alors qu'ils imitent les bonzes et Ian Palach !
Risquons une définition de la violence : porter atteinte à l'intégrité physique et morale de quelqu'un. L'agression matérielle, le vol est une forme de violence : tous ceux qui ont subi un cambriolage le disent : ce n'est pas la valeur des biens dérobés qui choquent ( d'autant que l'on est assuré ) mais l'intrusion, les souvenirs qui disparaissent et la dégradation.
Dans l'échelle on trouve également l'émission de virus informatique et l'intrusion dans les ordinateurs. Passer par la grille, faire sauter un verrou, se glisser par les canalisations des égouts ou forcer les mots de passe d'un ordinateur pour obtenir des informations c'est la même chose. Avec simplement, une technologie différente. Le drame, c'est que l'on a intitulé les délinquants en question " génies de l'informatique ", simplement parce que jusque là cela échappait au commun des citoyens.
Lorsqu'un groupe de rap, Ministère Amer ne se contente pas de chanter ( ? ) des textes appelant au meurtre de « poulets » mais le revendique dans des interviews dans les journaux [3] , un cinéaste, Mathieu Kassovitz, demande aux juges « d'essayer de comprendre pourquoi ils disent ça » et un maître de conférence à l'université de Provence souligne « l'esthétique de la provocation ». On est prêt à tout comprendre, excuser non.
Imaginons un autre groupe s'en prenant avec les mêmes mots à n'importe quelle autre catégorie sociale, religieuse, ethnique - postiers, arabes, juifs, basques, pompiers, cinéastes... - faudra-il toujours « comprendre l'esthétique de la provocation » ?