DESTIN D'UNE AMMONITE

 

 

Dominic ORBETTE

Illustrations de Marie-Line ORBETTE

 

 Société Des Naturalistes d’Oyonnax

 

 achevé en octobre 1998

 

 

 

 

Remerciements

Je remercie tout ceux qui m’ont aidé en relisant mon travail, l’améliorant ainsi sensiblement. Je remercie particulièrement le Professeur ENAY qui a pris le temps de s’intéresser à cette petite nouvelle.

Merci à ma femme pour ses illustrations qui correspondent si bien au récit.

 

Préface

Dominic Orbette est sûrement un amoureux des fossiles. Je le savais déjà, mais cela transparaît dans sa façon d’en parler dans " Destin d’une ammonite ". Certes, il n’ignore pas ce qu’ils représentent pour le scientifique qui, à partir de restes souvent fragmentaires, veut reconstruire, imaginer les mondes disparus. Mais l’imagination, que doit posséder tout scientifique naturaliste, est alors bridée par la nécessité de rester vrai ou vraisemblable.

Au contraire, Dominic Orbette n’hésite pas à dépasser cette vraisemblance pour nous faire pénétrer dans son imaginaire et le destin singulier de cette ammonite exceptionnelle, réfléchie et consciente au delà du réel, nous révèle toute la poésie de l’auteur. Conscient, comme son héroïne, de l’invraisemblance du récit, nous nous laissons prendre à ses aventures au point d’en oublier les libertés prises avec la " vérité " scientifique.

Mais, si elle nous fait rêver, cette fiction n’est pas seulement le prétexte à un récit imagé sur le passé de la Terre, elle renferme aussi une réflexion, parfois un peu amère ou désabusée, sur les interrogations que l’Homme est appelé à se poser sur lui-même, sa place sur la Terre et le Monde qui l’entoure.

R. ENAY

Professeur à l’Université Claude Bernard à Villeurbanne.

AVANT-PROPOS

Pourquoi s'intéresser à de vulgaires cailloux ? C'est mort et stérile. Ca n'a aucun intérêt et ça n'ouvre aucun horizon. Ces remarques, je les ai souvent entendues et elles m'ont toujours choquées tant le message des pierres est riche. Les fossiles, nous entraînent dans un fabuleux voyage à travers le temps et l'espace. Le travail du paléontologue et du paléoécologiste s'apparente à celui d'un détective. L'imagination la plus fertile a du mal à nous faire toucher du doigt ne serait-ce qu'une parcelle de cette réalité qui nous dépasse tant. Essayez simplement d'imaginer un million d'années ... dix mille siècles! C'est impossible, et pourtant, nous parlons en dizaines ou en centaines de millions d'années!

Lorsqu'un fossile croise ma route alors que j’arpente les sentiers du Jura, je suis toujours stupéfait par l'absurdité de cette rencontre : un animal qui vivait il y a plus de cent millions d'années dans un océan aujourd'hui disparu, dont le cadavre a pu être miraculeusement conservé, puis a été transporté au sommet d'une montagne alors que l'érosion commençait son action destructrice.

Quelle est la probabilité pour qu'un homme, un être complètement différent, qui appartient a un tout autre monde, arrive juste au bon moment pour recueillir le fossile? Aussi, un fossile est-il pour moi un cadeau fantastique que nous fait la Nature et je le vois comme l'émouvant témoignage d'un être vivant, d'un monde d'avant les hommes. La complexité du monde dépasse l'imagination et le fameux rationalisme ne doit être utilisé que comme outil car s'il devient une philosophie, il risque de ressembler à de la bêtise.

C'est cette improbable histoire que j'ai essayé de vous faire partager par ce petit texte.

Les ammonites sont les fossiles les plus représentatifs de l'ère Secondaire. Ces coquillages que l'on me décrit souvent comme de gros escargots, sont des cousins éloignés des pieuvres et des calmars. Les ammonites ainsi que les dinosaures et bien d'autres groupes ont disparus il y a soixante cinq millions d'années.

 

Table des matières

 

 

Chapitre1 : la vie

 

Chapitre2 : l'attente

 

Chapitre3: la libération

 

Chapitre4: le voyage

 

 

 

Chapitre 1 : la vie

Je suis une ammonite du jurassique. Le jeune océan Téthys est mon domaine, je le partage avec de grands reptiles marins tels les plésiosaures et les ichtyosaures qui sont nos prédateurs. Nous sommes des milliers. D'abord " larve " translucide, j'ai atteint aujourd'hui une bonne taille, ma coquille est élancée et enroulée en une délicate spirale plane. Ma nourriture habituelle est constituée de plancton, je mange aussi parfois de petits crustacés et des poissons que je déguste avec mon bec corné. Je mène une vie errante au sein d'un troupeau d'autres ammonites. Nous suivons les bancs de plancton au gré des courants. Les cloisons sinueuses des loges de nos coquilles nous permettent de résister à la pression lorsque nous suivons nos proie dans les profondeurs. L'océan est vaste et prolifique, notre ciel est la surface de la mer et nos routes sont les courants.

Voilà plusieurs jours que nous dérivons dans des eaux claires, au-dessus d'immenses champs de crinoïdes, dont les longs bras battent la mesure d'une musique à l'échelle de l'océan. Sorti du fond des âges, un grand requin blanc de plus de 15 mètres vient troubler cette scène paisible. Les mouvements lents et gracieux de son immense corps rendent encore plus impressionnant cet animal dont la redoutable mâchoire est armée de trois rangées de dents triangulaires de plus de dix centimètres de haut... Heureusement pour nous, il digère sans doute un repas pris quelques jours plutôt car il poursuit son chemin, s'enfonçant vers les profondeurs avec nonchalance.

Notre voyage se poursuit sans encombres depuis plusieurs jours, le fond a disparu, la Lumière du Monde d'en Haut ne parvient pas à l'éclairer. Une troupe de poissons vivement colorés nous fournit le premier indice de la diminution prochaine de la profondeur. En effet, après plusieurs heures, nous arrivons à proximité d'un récif corallien grouillant de vie. Les récifs sont les oasis de l'océan. Ils bordent des îles et des continents que les légendes ont peuplé de reptiles gigantesques et de monstres ailés. Pour ma part, je ne crois pas aux légendes : le Monde d'en Haut est stérile. Comment un être vivant pourrait-il respirer hors de l'eau ? Un de nos congénères qui avait échappé de justesse à la mort alors qu'il s'était échoué, nous avait parlé de la chaleur accablante et de l'éclat aveuglant de la Lumière. Il était incapable de se déplacer et il éprouvait une difficulté croissante à respirer. Il serait mort si la marée ne l'avait pas ramené sous la protection de l'océan. Aussi nous n'essayons jamais de franchir la barrière du récif pour nous rendre dans le lagon, de peur de nous échouer.

Le spectacle amusant d'une petite troupe de nos archaïques cousins les nautiles me tire de mes réflexions. Ils sont beaucoup moins fréquents que nous autres les ammonites qui sommes en pleine explosion évolutive, leur coquille globuleuse leur donne un air pataud. Ils sont apparus des dizaines de millions d'années avant nous... Ils sont le passé et nous sommes le futur pensais-je.

Ceci me laissa songeuse. Je suis peu différente de mes congénères. En effet, je doute, je me pose des questions bien au-dessus des capacités d'une ammonite normale. Par caprice, la Nature m'a donné la conscience et croyez-moi, ce n'est pas un cadeau! Alors que mes congénères prennent la vie comme elle vient, avec une merveilleuse simplicité, je me pose des questions : qui suis-je ? Qu'est ce que la Vie ? Pourquoi suis-je là ? Cela a-t-il un sens ? Je me mis alors à douter. La Nature n'est-elle pas mauvaise ou injuste de laisser ces créatures souffrir ainsi, sans raison ? Je ne suis qu'une ammonite parmi des dizaines de milliers d'autres, quelle importance a ma vie, quelle trace laisserai-je dernière moi, et surtout y-a-t-il un Après?

Alors que j'étais plongée dans mes pensées, je m'aperçus que j'avais perdu le troupeau. Un de ces satanés ichtyosaures m'avait repéré, son immense silhouette, rappelant celle du dauphin, s'approchait rapidement de moi. J'essayais de fuir dans les profondeurs aussi vite que je pouvais, lâchant même désespérément un nuage d'encre. Mais l'énorme animal se rapprochait inexorablement. Alors qu'il allait me saisir, je changeais brusquement de direction lui échappant de justesse. Une fois de plus je maudissais la Nature qui m'infligeait pareille épreuve. D'ailleurs pourquoi continuais-je à fuir ? Un peu plus tôt ou un peu plus tard, mon destin était de finir dans l'estomac d'une de ces sales bêtes. Ma vie aura été inutile et vaine.

Pourtant l'instinct de survie était le plus fort et je continuais à lutter. Le reptile me saisit mais il devait s'agir d'un jeune animal car ayant mal assuré sa prise, un ultime effort de ma part me permit de me dégager en lui arrachant quelques dents. Malgré toute ma volonté, je m'enfonçais dans les profondeurs, le poids de l'eau de mer qui pénétrait dans ma coquille m'entraînait vers le fond.

Voici plusieurs jours que j'errais dans les profondeurs, j'avais très faim, j'étais épuisée et je me sentais plus seule que jamais.

Alors qu'une douce léthargie m'enveloppait, je me demandais pourquoi, pourquoi, pourquoi...

 

 

Chapitre 2 : l'attente

Lorsque je repris conscience, je vis à travers les rayons de la Lumière du Monde d'en-Haut la silhouette de mon cadavre mutilé qui dérivait devant moi. Je réalisais alors que j'étais morte ! Telle une montgolfière sous-aquatique, ma coquille délestée d'une partie de mon corps s'élevait vers le ciel de l'océan.

Plusieurs jours s'étaient écoulés. Autour de moi tout était sombre et je continuais à suivre ma coquille désormais vide. Cela ne m'empêchait pas de me poser des questions. La vie avait-elle un sens ? Je n'en savais toujours pas plus à ce sujet, mais ma vie était-elle finie ? Y-a-t-il un Après ? Il semble bien que la réponse soit oui mais compliquée comme je suis, je me demandais s'il avait un sens. Pourquoi dérivais-je à la poursuite de cette coquille qui se dégradait de jour en jour? Etait-ce une malédiction ? Mais oui, à force de maudire Mère Nature, celle-ci m'avait punie! Mais peut-être voulait-elle simplement me donner une leçon ? Que pouvait-il m'arriver de pire maintenant que j'étais morte ! J'avais l'impression d'avoir à vivre une aventure extraordinaire. L'optimisme prit le dessus et pour la première fois depuis longtemps, je me sentis heureuse. Je concentrais mon attention sur la seule chose que je pouvais voir : ma dépouille et son environnement immédiat.

L'eau s'était infiltrée dans toutes les loges de ma coquille et celle-ci s'enfonçait lentement pour finalement se déposer à une centaine de mètres de profondeur, assez loin du lieu de ma mort. Le fond était constitué d'une fine boue carbonatée jonchée d'autres débris organiques pour la plupart partiellement enfouis. J'en avais souvent vu de mon vivant et les restes de mes repas venaient se déposer ainsi. Je fus surprise de voir à quelle vitesse le fin sédiment s'insinuait dans tous les recoins de ce qui avait été mon squelette. Rapidement toutes traces de mon Etre avaient disparues dans la boue. J'étais dans le noir absolu.

Je pensais être arrivée au terme de mon aventure et j'attendais qu'il se passe quelque chose mais rien ne se passa. J'essayais de comprendre la leçon qu'il y avait à tirer de tout cela mais je ne comprenais pas. Soudain, le temps s'accéléra, les jours se firent heures, puis minutes puis secondes. Je me rendis compte que je ressentais la boue qui comprimait ma coquille. Le poids du sédiment devenait de plus en plus important et je sentais l'océan croître au-dessus de moi. Là haut, la vie continuait et la mort aussi...

Heureusement ma coquille s'était remplie de sédiment, ce qui compensait l'énorme pression qu'elle subissait. La température commença à augmenter insensiblement au fur et à mesure que l'enfouissement se poursuivait. L'eau chauffée et chassée par la pression se mit à migrer alors que la boue durcissait. Atome après atome, la matière se réorganisait, calcium, carbone et oxygène se trouvaient piégés dans des réseaux cristallins, formant calcite ou aragonite; la silice combinée à l’oxygène ne trouvant pas d'endroit où se loger se rassemblait pour former des nodules de silex. J'entendis des craquements, des crissements, comme si la matière devenait vivante. Peut-être était-ce cela aussi la Vie ? Ainsi, la boue se fit roche. Je sentais la substance même de ma coquille se transformer. La calcite qui la formait fut dissoute puis remplacée par un mélange de fer et de soufre. Se superposant à l'impression d'écrasement, je ressentis comme un étirement qui dura très longtemps avant de s'estomper. Cela avait dû durer des millénaires et ma coquille s'était légèrement déformée, mais était-ce encore ma coquille ?

Après un temps incommensurable, je sentis que quelque chose d'important se passait. Souvent, la terre tremblait en de sourds grondements. Je ressentais un serrement au plus profond de mon être comme si quelque chose qui me touchait de très près était en train de mourir. Pourtant il ne s'agissait pas de quelque chose de vivant. Sans vouloir le croire, je compris que l'océan dans lequel j'étais née se refermait inexorablement. C'était inimaginable mais pourtant c'était vrai.

La température et la pression s'étaient stabilisées, il y avait des dizaines de millions d'années que j'étais morte. Le temps s'écoulait toujours aussi vite mais un million d'années ça reste très long, même en accéléré... Je ne comprenais toujours pas ce que je faisais là, à cuire à petit feu dans l'obscurité totale. La mort est quelque chose d'étrange, tous les êtres sont-ils condamnés à rester près de leur cadavre pour l'éternité ? Le hasard serait-il le seul responsable de tout ce qui est ? Non, ça n'aurait pas de sens. Il doit, il faut qu'il y ait autre chose qui donne une raison d'être à tout cela. Je compris soudain que la Nature ne comptait pas en individus bien que chacun fût important, mais qu'elle comptait en populations. De plus, elle avait le Temps, énormément de temps. Je réalisais à quel point ma volonté de tout comprendre, coincée dans une fraction d'espace et de temps, avait été présomptueuse et je commençais à regretter d'avoir porté un jugement si rapide sur des choses qui me dépassaient tellement. Mais après tout, la Nature ne m'avait-elle pas donné la conscience ?

Soudain, je sentis une nouvelle douleur, encore plus profonde que la précédente. C'est comme si le monde basculait, des dizaines de milliers d’espèces disparurent en quelques millénaires! Je me dis que c'était la fin du Monde ! Puis j'entendis des continents s'entrechoquer, se ployer et se rompre. Quelle force pouvait-être à l'origine de tous ces bouleversements ? Un être pouvait-il être assez puissant pour faire de tels ravages ? Dans le même temps le poids des roches qui m'écrasaient devint moins important. Je me mis à avoir peur, toute morte que j'étais. J'arrivais à me rassurer et je décidais d'attendre et de faire confiance en la Nature que je commençais à voir sous un autre jour.

Après plusieurs phases d'intenses déformations, les tremblements de terre se firent de plus en plus rares. De nouveau, le silence emplit les ténèbres et l'eau réapparut. Je fus tout d'abord heureuse de retrouver mon élément mais je compris bien vite que celle-ci agissait comme un acide, rongeant la roche. J'avais peur de voir mes restes irrémédiablement détruits. Mais l'eau disparut de nouveau et j'entendis de grands raclements et des craquements qui ne ressemblaient en rien à tout ce que j'avais connu avant. Le froid pénétra jusqu'à moi. Je sentis que c'était encore l'eau qui était la responsable, mais l'eau sous une forme solide ! L'eau revint, puis de nouveau les craquements, ceci à plusieurs reprises.

Le temps se mit à ralentir mais il s'écoulait encore plus rapidement que lorsque j'étais vivante. Une douce chaleur commençait à envahir la roche, et l'eau continuait son travail destructeur, dissolvant le calcaire pour ne laisser que l'argile qui s'insinuait dans la moindre fissure et en surface, elle participait à la formation d'un sol. Les changements devenaient de plus en plus fréquents, des blocs s'effritaient, des racines en bousculaient d'autres dans leur course vers l'eau salvatrice. Des chocs métalliques puis des explosions brèves et très violentes se firent entendre, et le temps ralentit encore. L'érosion s'accélérait car un autre élément s'était ajouté aux variations de températures et aux précipitations. Cet élément, plus virulent que l'acidité de l'eau et que la morsure du froid, c'était l'Homme. Dernière invention de la Nature parmi les mammifères, j'allais apprendre plus tard que comme moi, il pensait, comme moi, il était libre et peut-être aussi, prisonnier de sa faculté de penser. Je comptais les impacts de ses outils sur la roche et j'entendais le pas de ses chevaux et le grincement des charrettes sur les chemins qu'il avait taillés dans la montagne. La pluie se fit de plus en plus acide et le pas des chevaux se fit rare.

Le temps avait repris un rythme normal quand soudain, un trait d'une lumière plus aveuglante que toutes celles que j'avais connues atteignit mon refuge. Des coups délicats se rapprochaient de mon empreinte et doucement, le bloc qui me surmontait se déplaça et une silhouette se découpa sur le ciel le plus bleu et le plus uniforme que j'ai jamais vu depuis mon océan natal. Il me fut alors permis de voir le Monde, je flottais dans l'air, je sentais le vent et les parfums. Je compris que j'étais dans le Monde d'en haut; celui que je redoutais entre tous, car je croyais que rien ne pouvait y vivre. L'homme dégagea le fossile de ma coquille avec précaution. A ma grande surprise, il brillait d'un merveilleux éclat doré, la découpe de mes loges formait comme une dentelle et les marques infiniment anciennes des dents de l'Ichtyosaure étaient bien visibles. Un frisson se mêla à mon étonnement en me remémorant cette bataille pourtant vieille de plus de 150 millions d'années...

 

Chapitre 3 : la libération

J'étais alors libre de me déplacer. J'avais maintenant la réponse concernant les traces que je laissais derrière moi et je me séparais définitivement du fossile de ma coquille. Celui-ci serait étudié puis présenté au public comme un témoignage d'une époque lointaine.

Je pus lire dans le savoir des hommes. C'est ainsi que j'appris que mes consoeurs les ammonites avaient disparu depuis bien longtemps. Mon premier réflexe fut de penser que cette disparition était due aux Ichtyosaures mais ils avaient été victimes eux aussi de la crise biologique de la fin du Crétacé, ainsi que tous les dinosaures. L'océan Téthys aussi est mort, suite à l'ouverture de l'Atlantique et de l'océan Indien. D'immenses chaînes de montagnes forment la gigantesque cicatrice, résultat de sa fermeture. Les continents se sont disloqués et les oiseaux et les mammifères ont remplacé les grands reptiles.

La plus grande révolution qui s'était déroulée sur Terre, alors que j'étais prisonnière sous une grande épaisseur de roche, était sans aucun doute l'apparition de l'Homme. Il cherchait sans cesse à contrôler son environnement, il voulait que le monde s'adapte à lui alors que c'était à lui de s'adapter au monde. Il me paraissait encore bien jeune et naïf cet Homme là. Il n'avait pas encore atteint la maturité qui lui permettrait de voir tout ce qui lui restait à apprendre pour comprendre que son salut était plus dans la sagesse que dans la technologie. Si l'Homme n'inventa pas la pollution il la généralisa à l'ensemble de la planète car il gérait son environnement d'une manière anarchique et à court terme. Il s'attaquait à des choses qu'il ne pouvait pas appréhender dans leur totalité. En fait, il réagissait comme moi il y a bien longtemps, mais je savais que s'il était nécessaire de se poser des questions, il fallait éviter de juger, à moins d'être sûr de disposer de tous les éléments du problème, y compris du facteur temps. Il faut être conscient de son ignorance pour ne pas porter de jugements hâtifs.

 

 

Chapitre 4 : le voyage

Je retournais dans le monde d'en bas qui avait bien changé. Les champs de crinoïdes s'étendent plus profondément qu'avant, les courants ont changé, les eaux froides des pôles descendent vers l'équateur en voyageant en profondeur alors que les eaux chaudes, moins denses, font le chemin inverse mais en surface. Ceci est dû à l'orientation Nord-Sud de l'Atlantique qui lui permet de recouper les différentes zones climatiques contrairement à la Téthys qui s'étendait d'Est en Ouest. De plus, la Terre possède maintenant des calottes polaires, fait qui n'existait pas au Jurassique car la plus forte teneur en gaz carbonique dans l’atmosphère induisait un effet de serre plus important.

Les requins blancs hantent toujours les profondeurs mais ils sont plus petits qu'avant. Ma joie fut extraordinaire lorsque je trouvai mes cousins les nautiles dans un coin de l'océan Indien! Ainsi ils étaient toujours là, les dizaines de milliers d'espèces d'ammonites que nous étions avaient disparu et ces patauds de Nautiles étaient toujours là! Mais pour la première fois, je vis en eux l'avenir des céphalopodes à coquilles.

La nuit tombée, j'eus la curiosité de retourner dans le Monde d'En Haut. Ma surprise fût totale en découvrant un magnifique ciel étoilé. Je ne l'avais jamais vu depuis l'océan. Je m'élevais doucement au-dessus de l'eau, fascinée par les étoiles. Lorsque je me retournai, la Terre m'apparu dans son ensemble, toute bleue dans le ciel le plus noir que je n'avais jamais vu. Au fur et à mesure que je m'éloignais, la lune entra dans mon champ de vision, plus blafarde que jamais. Alors que la Terre n'était plus qu'une magnifique étoile bleue au côté des étoiles blanches qu'étaient Vénus et Mercure, je croisais la planète Mars entourée de ses deux étranges petits satellites. Le rouge du sol martien contrastait avec la blancheur éclatante des calottes polaires et les faibles rayons du soleil faisaient fondre la fine couche de givre formée pendant la nuit hivernale de l'hémisphère nord. Une étoile rouge avait rejoint les autres lorsque je dépassai les premiers satellites de Jupiter, la planète géante dont l'atmosphère d'hydrogène et d'hélium tourmentée par des tempêtes démesurées étalait une palette de couleurs vives en de nombreux tourbillons et volutes. J'avais parcouru plus d'un milliard de kilomètres depuis la Terre lorsque Saturne apparut parée de ses magnifiques anneaux qui ressemblaient à un gigantesque disque microsillon. Pour aller à la hauteur d'Uranus il me fallut un peu plus de temps. La planète verte tournait couchée sur le flan comme si une collision titanesque l'avait fait basculer. Plus loin encore, je croisais Neptune, autre planète bleue, accompagnée de son plus gros satellite Triton dont j'observais avec étonnement les immenses geysers de glace de huit kilomètres de haut. Après avoir dépassé le couple Pluton/Charon qui tournaient l'un autour de l'autre sous les rayons blafards d'un soleil dont on ne distinguait plus le disque, je ne rencontrais plus que de petits corps glacés dont certains étaient parfois précipités vers le soleil pour connaître quelques jours de gloire. Les hommes trembleraient alors en regardant passer la comète dans le ciel, puis elle continuerait son voyage dans l'anonymat le plus total. Le Soleil se perdait dans l'ensemble des étoiles de la galaxie, le ciel avait la même apparence que depuis la Terre mais le Soleil faisait partie du firmament.

Alors que je m'éloignais encore, la galaxie m'apparut dans son ensemble, entourée des Nuages de Magellan. Bientôt, les deux cents milliards d'étoiles de notre galaxie (la Voie Lactée) ne formaient plus qu'une minuscule tache floue. Le ciel était plus noir que jamais et chaque point brillant était une galaxie composée de milliards d'étoiles. Il y a des centaines de milliards de galaxies.

Il me fut permis de ressentir la courbure de l'espace-temps sur lequel la lumière glisse comme sur un toboggan invisible. Je vis des trous noirs et les déchirures qu'ils avaient faites dans l'espace de par leur extraordinaire densité. J'entendis vrombir un pulsar qui tournait au fond de son trou spatio-temporel comme la soupape d'une cocotte minute devenue folle, en essayant de disperser l'énorme énergie cinétique accumulée lors de l'explosion colossale qui mit fin à sa vie d'étoile. Je vis

la relativité du temps lui aussi prisonnier, collé à l'espace dans une étrange dualité. Je vis le temps se convertir en espace et l'espace se convertir en temps. Je vis la matière se désintégrer en énergie pure au contact de son contraire, l'antimatière. De même, je vis la matière se former à partir d'énergie. Puis vint le moment où je m'approchais de la Source, c'est de là que vient toute l'énergie de l'Univers, c'est la source de tout savoir, c'est la source de l'Espace et du Temps. C'est quelque chose d'infini, qui n'a jamais connu de commencement et qui n'aura pas de fin. La Source est partout car elle est le contenu et le contenant de l'Univers qui, lui-même, n'est qu'un des multiples aspects de la Source. Ma petite personne aurait dû se sentir complètement insignifiante face à une telle immensité. J'étais comme une goutte d'eau face à la mer, elle est minuscule mais pourtant, la mer n'est rien sans la goutte et la goutte n'est rien sans la mer. L'entité mer n'a pas plus de valeur que l'entité goutte. Elles sont toutes deux les aspects d'une seule et même chose : l'eau.

La leçon qui m'était donnée dépassait de loin tout ce que j'avais pu imaginer. J'avais franchi les limites du rationnel.