En
donnant à son fils Salomon le plan des bâtiments du Temple, David
dit : " C'est par un écrit de sa main que l'Eternel m'a donné
l'intelligence de tout cela, de tous les ouvrages de ce modèle. "
(1 Chroniques 28:19) " La Jérusalem céleste a été
créée par Dieu en même temps que le Paradis, donc in aeternum
La basilique chrétienne et plus tard la cathédrale reprennent et
prolongent tous ces symbolismes. D'une part, l'église est conçue
comme imitant la Jérusalem céleste, et ceci dès l'antiquité
chrétienne ; d'autre part, elle reproduit le Paradis ou le monde céleste.
Mais la structure cosmologique de l'édifice sacré persiste encore
dans la conscience de la chrétienté : elle est évidente,
par exemple, dans l'église byzantine. " Mircea
Eliade, Le Sacré et le profane, Gallimard, 1965, p.58.
Le modèle d'organisation
formelle et fonctionnelle de la cité comme de la demeure n'est autre que
le corps humain dans sa perfection organique et harmonieuse. Daniel
Arasse, Le Sujet dans le tableau, Flammarion, 1997
Tout monument à destination " sacrée " se réfère
à la fois au monde et à l'être humain, au macrocosme et au
microcosme.
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Dessin
de Francesco di Giorgio inscrivant le corps humain dans le plan
d'une basilique | 
Souvent,
les proportions d'un temple et plus tard d'une église sont calquées
sur celles du corps humain. l'Humain est la mesure de l'univers. |
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Francesco
di Giorgio Martini - Trattato di architettura L'architecte
siennois note l'analogie entre les proportions du buste et celles de l'entablement
d'un monument. Vitruve a écrit dans son De
architectura : " Jamais un bâtiment ne pourra être bien ordonné
[...] si toutes les parties ne sont, les unes par rapport aux autres, comme le
sont celles du corps d'un homme bien formé." |
http://fr.wikipedia.org/wiki/Francesco_di_Giorgio_Martini et
http://www.wga.hu/frames-e.html?/html/f/francesc/index.html
(choisir : Graphics and illuminations) Marcus
Vitruvius Pollio - De architectura, (Impressum Venetiis) : (sumptu
miraque diligentia Ioannis de Tridino alias Tacuino) 1511 http://www.bvh.univ-tours.fr/Consult/index.asp?numfiche=131&numtable=B372615206_2994
Tout
comme le château de Chambord (avec son donjon au cur d'un plan médiéval
standard agrémenté d'une enceinte, de quatre tours d'angle et de
douves en eau, dont la construction commence en septembre 1519) est le dernier
des châteaux forts construits en royaume de France, La Dame à
la Licorne est l'un des derniers chefs-d'uvre de l'art gothique flamboyant
dont le nom se veut image des flammes agitées par le vent. http://www.chambord.org/html/chateau/chateau.htm Le
temps des chevaliers n'était pas révolu. Ni pour François
1er, ni pour Antoine Le Viste, nourris tous deux, dès la plus tendre enfance,
des contes merveilleux de chevalerie. Le souverain aurait été armé
chevalier sur le champ de la victoire de Marignan par Bayard, le bourgeois anobli
promeut son anoblissement en hissant haut ses armes sur champ garance et en les
confiant à la Licorne et au Lion légendaires. Dureté des
combats guerriers où coule le sang mais prémices d'un respect plus
grand, plus civilisé, de la Femme. Volonté de puissance et désir
de la montrer aux yeux de tous. En même temps, nostalgie de l'univers chevaleresque
passé. Au plan parfaitement géométrique
du château correspond une composition qui obéit elle aussi aux lois
qui régissaient croyait-on l'univers, lois de l'arithmétique et
de la géométrie chers aux Anciens. Il existe une étrange
parenté entre le plan du château et la façade orientale du
donjon au quadrillage régulier à l'italienne d'une part et l'architecture
mimétique de La Dame d'autre part.
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ch%C3%A2teau_de_Chambord

Le plan du donjon s'inscrit dans une trame modulaire
orthogonale de 7 fois 7 modules semblables Cennino
Cennini (1370-v.1440), lorsqu'il aborde les mesures du corps humain, écrit
dans son Il libro dell'arte, Le Livre de l'art : " celles de la
femme, je n'en parlerai pas, car elle n'a aucune mesure parfaite. "
Vers
le milieu du 15è siècle, un nouveau système des proportions
du corps humain, lui aussi idéal, va se substituer au modèle médiéval.
Il est inspiré des Dix Livres de l'architecture (De architectura)
de Vitruve (Marcus Vitruvius Pollio), architecte romain du 1er siècle
av. n.è. Vitruve compare l'homo bene figuratus, l'homme "
bien fait " à un bel édifice et propose un système
proportionnel où la hauteur totale du corps est égale à huit
fois celle de la tête (le visage plus le crâne), ou à dix fois
celle du visage (de la racine des cheveux au menton). Le
corps, comme au Moyen Âge, est divisé en trois parties égales,
de taille identique à celle de la main " depuis l'articulation
du poignet jusqu'au bout du doigt du milieu ". Le nombril est le centre
d'un cercle et d'un carré (figures géométriques simples jugées
admirables par les Anciens) qui le contiennent entièrement.
Selon
Vitruve, si un homme étend ses bras et ses jambes, on peut tracer à
partir de son nombril un cercle " qui touchera les doigts des pieds et
des mains " et " on verra que la largeur répond à
la hauteur comme dans un carré fait à l'équerre ". Léonard
De Vinci en proposera l'illustration cci-dessous où le
cercle symbolise le Cosmos et le carré, la Terre.
"
Dans l'Antiquité, quand l'homme était, avec Protagoras, la mesure
de toute chose, le centre du monde, l'omphalos se confondait avec l'ombilic humain.
C'est ainsi du moins que Vitruve représentait l'homme inscrit dans son
cercle : la pointe du compas est confondue avec le nombril. Assuré de son
équilibre, il semblait danser, bras et jambes levés. [
]
Or,
au début de la Renaissance, que l'on fit pourtant héritière
directe des Anciens, le centre du corps migre subrepticement plus bas et se fixe
à la base des parties génitales : c'est ainsi que fait Léonard,
trichant avec Vitruve, quand il inscrit son nu dans son carré. 
Léonard
de Vinci - L'Homme de Vitruve - 1492 Gallerie dell'Accademia -
Venise point A
: centre du cercle situé au nombril point
B : centre du carré situé au sexe
Il
n'est pas indifférent de choisir où sera le centre du corps. Élire
comme les Anciens le nombril comme centre symbolique du corps inscrit dans un
cercle, c'est inscrire la place de l'homme au centre de l'univers. Mais c'est
souligner aussi le lien avec l'antérieur, ce qui était là
avant lui : c'est rappeler son origine, le ventre qui l'a porté, l'utérus
d'où il vient, le cordon qui lie la chaîne des générations.
Choisir
de déporter au contraire le centre vers la région génitale,
comme Vinci et ses successeurs le feront, c'est choisir dans l'anatomie, quand
elle est vue comme " un destin ", pour reprendre le mot de Sigmund Freud,
ce qui vise au contraire la reproduction, l'instinct génésique,
ce qui le projette cette fois vers l'avant : la pulsion sexuelle et non le lien
organique qui le rattache au passé. "
Jean
Clair, Freud, biologiste in Lucian Freud, L'Atelier, Centre Pompidou,
2010, pp.45-46
|
L'homme
idéal de Vitruve, peint ou sculpté à la fin du 15è
siècle et dans les toutes premières années du 16è
siècle, est encore jeune et svelte, trente ans, guère plus, l'âge
du Christ de La Passion et celui des corps qui devraient ressusciter au Jugement
Dernier.
Puis apparaîtra
un individu plus mûr, à la silhouette plus épaisse, aux muscles
plus développés. C'est l'époque où l'archéologie
découvre des statues masculines dont la morphologie diffère de celle
des sculptures classiques.  

"
L'homme étant le centre de l'univers, la maquette, pour ainsi dire, du
cosmos qu'il reflète et répète en toutes ses parties, c'est
chez lui qu'on découvrira la "formule " de la perfection visible,
les mesures de l'harmonie universelle. Il ne s'agit pas seulement pour Vinci de
fixer un canon de beauté, plus ou moins personnel et arbitraire, mais de
découvrir une équation valable pour toutes chses, en partant de
l'être humain. Il installe, pour cela, au centre d'un carré lui-même
contenu dans un cercle, une figure humaine, qui n'est pas une figure idéale,
dont le visage exprime une sorte d'énergie fulgurante,
d'indomptable volonté, dont les cheveux flottants rappellent la crinière
du lion, et dont le regard possède une vivacité fascinante. De
tous les personnages dessinés par Vinci, c'est le plus mystérieux.
Cette uvre remonte vraisemblablement à la période comprise
entre 1485 et 1490, c'est-à-dire la première période milanaise,
et répond à l'époque où il connaît Fra Luca
Pacioli, et, sous sa direction s'intéresse à la " proportion
divine ". (p. 352) 
"
Le visage violent de l'homme dans le cercle
atteste l'intensité de cette interrogation. C'est nous qu'il
regarde avec cette fixité farouche, mais derrière nous il contemple
l'étendue sans limite du cosmos, auquel il entend imposer sa règle
et son compas. Ouvert lui-même comme un compas, et pareil à
la figure symbolique des alchimistes, il embrasse entre ses membres l'espace total.
Le texte qui accompagne ce dessin reproduisant les proportions fixées par
Vitruve, est celui même de ce savant que Léonard s'est contenté
de traduire. " (p. 353) " Si nous considérons
comme un portrait du peintre le fameux dessin de Turin qui représente le
vieillard à la tumultueuse, au crâne rocheux, pareil à une
pétrification mystérieuse, nous serons frappé de la ressemblance
avec l'homme symbolique de Venise. Celui-ci est âgé de trente à
quarante ans : l'âge même de Léonard au moment où le
dessin fut exécuté, vraisemblablement. Le modelé puissant
du visage, l'arc de la bouche, l'abondante et libre chevelure, la qualité
du regard, enfin, énergique, dominateur, presque terrible, nous invitent
à regarder cette image comme un portrait de Vinci par lui-même. Du
moins quant à la tête, car la tradition nous présente un Léonard
plutôt petit de taille
" (p. 354)
"
L'Homme du dessin de Venise ne considère ni le
ciel ni la terre ; il embrasse l'un et l'autre entre ses bras, entre ses jambes.
Il prend possession de l'étendue par ses membres, lancés vers les
quatre points cardinaux. Il remplit l'univers, il le domine. Mais cette
royauté ne s'obtient qu'au prix de la " rigueur obstinée "
(destinato rigore), dont ce regard rivé à nos yeux et enfoncé
jusqu'au profond de notre cur, mord le monde comme d'un soc de charrue.
Si nous nous demandons, un jour, quelle est, dans sa formulation le plus brève
et la plus immédiate, l'essentielle leçon que nous devons tirer
de l'exemple et des enseignements de cet homme, ce dessin, qu'il soit ou non un
portrait de l'artiste, reste son portrait moral le plus éloquent, et contient
son pressant message. Dans l'impérieux entêtement de cet homme, dont
les yeux veulent inciser dans notre mémoire chaque lettre de cette phrase,
on entend le leitmotiv d'une existence qui, jusqu'aux dernières heures
de sa vie terrestre, a répété " Je continuerai ".
(Marcel Brion, Léonard de Vinci, Albin Michel, 1995, p. 359)
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Le luxe des " petits
" éléments se retrouve dans les deux chefs-d'uvre. A
la multiplication des pilastres, médaillons, candélabres, rinceaux,
lucarnes, cheminées
du bâtiment répond l'abondance de
la faune et de la flore des tapisseries. Léonard de Vinci (que nous
retrouverons plus loin) est-il l'architecte de Chambord, château-île
au cur des marécages dans une zone forestière giboyeuse propice
à la chasse ? (à
ce sujet, voir le site suivant : http://www.musees.regioncentre.fr/UploadFile/GED/Actualite/UTTT-dossier_de_presse_(basse_def).pdf qui
expose les projets de Léonard de Vinci sollicité pour faire de Romorantin
la capitale politique de François 1er, ou tout au moins le siège
de la Cour)
Jean Perréal est-il
l'auteur de La Dame, garenne où le faucon fouille du regard la garance,
forêt que symbolisent les arbres où rencontrer la Licorne et sa faune
carnassière, verger où cueillir les fruits les plus suaves, les
fleurs les plus belles ? Histoire similaire dans les plis du mystère. Paternité
aux assises incertaines. uvres-miroirs où chacun des deux hommes,
François 1er et Antoine Le Viste, contemple son imaginaire et la réalité
de son pouvoir.  

Comme
au sommet de la tour-lanterne du château (après la succession des
monogrammes royaux et les salamandres géantes) jaillit une fleur de lys
qui rappelle à tous, courtisans et souverains étrangers, Charles
Quint et Henry VIII en priorité, que François 1er est le maître,
la même fleur de lys symbolique fleurit la tente de La Dame (où
se lit son initale barrée) que couronne ses armes et où gîte
le seul désir d'Antoine. Le semis
dru des initiales où niche tout un peuple de salamandres royales cracheuses
de feu ou d'eau est à l'égal de la multiplication des armes des
Le Viste. La salamandre au milieu des flammes était l'emblème de
François 1er et sa devise nutrisco et extinguo - je nourris et je détruis. 
Château
de Blois (photo de Howard) A l'absolutisme
monarchique que François 1er met en place et en scène jour après
jour et dont le château de Chambord est une image réelle démonstrative,
répond la revendication d'une bourgeoisie, certes anoblie ou en voie de
l'être, désirant partager et le pouvoir et la distribution des richesses
et des offices. Autre similitude
: à Chambord, le plan du donjon en croix grecque (semblable à celle
des églises byzantines et de la basilique Saint-Pierre de Rome conçue
par Bramante) souligne l'appui du pouvoir monarchique sur le sacré. Mais
l'omnipotence du religieux est aussitôt modérée par la mise
à l'écart de la chapelle à l'opposé de l'aile royale.
La signature du Concordat de Bologne avec le pape Léon X en Août
1516, qui permet à François 1er de choisir les évêques
et les abbés de son royaume, accentue cette distance prise à l'égard
d'une religion et d'une papauté trop prégnante à son goût.
Dans La Dame, la Licorne est dépourvue de toute acception biblique,
christique ou mariale, alors que le prénom de Mary appelait des allusions
mariales plus prononcées et visibles.
Deux devises à comparer, aussi. La royale : Nustrico et Extinguo, je
m'en nourris et je l'éteins dont les pronoms en et l'
peuvent renvoyer au désir de celle d'Antoine Mon seul désir.
Désir dont l'être humain, femme et homme, se nourrit et qu'il nourrit
; certains le contraignent ou l'éteignent ; d'autres l'exaltent et la cultivent.
Robert J. Knecht (Un Prince de la Renaissance - François 1er et son
royaume, Fayard, 1998) la traduit ainsi : " je me nourris au bon [feu],
j'éteins le mauvais. C'est à dire : je brûle d'une juste ardeur,
de la foi, d'un désir de paix et d'amour, et j'éteins l'ardeur coupable,
les passions destructrices et nocives, les guerres injustes et la luxure. "
(Mr Knecht, j'aurais tant aimé vous convaincre que la Dame de la tenture
initiale est une Anglaise !)
En Octobre
1943, en raison des hostilités, quatre pièces restaurées
sont transportées au château de Chambord. En Février 1944,
leur restauration achevée, les deux autres tapisseries les rejoignent,. Pour
conclure, de Pierre Francastel, ce paragraphe extrait de La Figure et le Lieu,
l'ordre visuel du Quattrocento, Gallimard, 1967 : "
Toute uvre figurative est dans la mémoire autant que dans la perception.
Ou, plus exactement, au point de rencontre des mémoires individuelles :
celle de l'artiste, celles innombrables de ses commanditaires, celles de ses contemporains
et celles de tous ses futurs lecteurs. Il n'existe pas une bonne manière
de regarder la peinture ; il n'existe pas une lecture type d'une uvre quelconque.
Comme le créateur de l'ouvrage, les spectateurs, les usagers sont actifs.
Il ne s'agit pas d'un signe destiné à fournir, toujours et partout,
la même information. Une image est un point de départ.
" (page
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