Analyse structurelle
Commençons par quelques citations qui axeront l'étude qui suit. De
Leon Battista ALBERTI, De la Peinture, De Pictura, 1435 :
De
Pierre FRANCASTEL, La Figure et le Lieu, l'ordre visuel du Quattrocento,
Gallimard, 1967 : " il existe, dans toute uvre figurative, des éléments enchevêtrés du réel et de l'imaginaire, du présent et du virtuel, ainsi que des règles d'assemblage dont les unes renvoient aux lois physiques du monde et les autres aux lois de l'esprit. Dans un tel contexte, le symbole ne saurait être envisagé comme l'équivalent d'un tout. " (page 60) " Il (un panneau peint par Mantegna) fait référence à la nouvelle tradition figurative du Quattrocento, celle qui est fondée sur l'utilisation d'objets figuratifs tirés de la tradition antique, par opposition à ceux qui sont tirés, comme la nuvola, de la tradition médiévale. Il n'existe pas de relation déterminante entre le choix du thème et le choix du système ; nous sommes en présence de deux systèmes significatifs reconnus et acceptés comme tels par les contemporains. L'une des différences fondamentales qui existent entre les systèmes figuratifs et les systèmes verbaux, c'est que, pour une société donnée, il n'existe pas de forme privilégiée et moins encore exclusive de langage. Une même société utilise, normalement, plusieurs systèmes figuratifs. " (page 69)
- créer, pour son ami (je le suppose) Antoine Le Viste des cartons pour des tapisseries de grandes dimensions - raconter (au second degré, lui est-il expressément demandé) la part française de la vie de Mary Tudor, de son sacre à Saint-Denis à son départ de Calais pour l'Angleterre - illustrer (peut-être, de son propre chef et toujours au second degré) un autre thème, par exemple le parcours initiatique d'un enseignement essentiel pour la spiritualité féminine - dissimuler ces deux " lectures " réservées au seul initié (Antoine Le Viste) et, suivant l'exemple précédent, aux seules initiées (les femmes alchimistes) derrière un thème passe-partout, Les Cinq Sens.
- s'appuyant sur son savoir-faire en tant que peintre de petits formats (le choix de tons, de nuances dans les couleurs, dans la représentation fine des personnages, des fleurs, des arbres, des animaux ) et maître d'uvre dans les entrées royales et cérémonies officielles -
privilégiant le " dialogue " constant entre un espace "
profond " et un espace " verticalement plat " qui rappelle, dans
sa recherche d'idéalité et dans sa représentation de la lumière
divine, le fond d'or ou bleu intense de l'art byzantin et médiéval
" qui ne crée ni une vraie surface ni un vrai lointain, mais un autre
univers " car " pour que la vraie vie soit figurée, il faut qu'elle
échappe au réel " (André Malraux, Les Voix du silence).
La
tapisserie se prêtait excellemment au sujet et à la demande : Quelles solutions a-t-il choisies ?
Pour
dessiner ses cartons, le peintre a mis en uvre ses propres connaissances.
Comme nombre d'artistes de cette époque, il était tour à
tour fabricant et décorateur d'édifices et de machines utilisés
lors des cérémonies de rues (processions religieuses, entrées
royales, funérailles princières
) et peintre de tableaux, de
fresques, de cartons. http://en.wikipedia.org/wiki/File:Triomphe_de_Josaphat.jpg A
circuler dans la rotonde de Cluny, il m'arrive de penser que j'assiste à
six spectacles (il manque les deux plus beaux, assurément) donnés
sur des estrades à divers endroits d'un itinéraire citadin.
Mais ce n'est plus l'arrivée triomphale de Mary en France et son entrée
dans les différentes villes rencontrées, il s'agit avec La Dame
d'une marche en arrière, d'un départ programmé dont Le
Toucher (La
Tente)
est à présent la dernière station. Chemin de croix, douloureux
pour Mary et pour Antoine Le Viste.
Nicola
d'Antonio degli Agli, 1480
Fra
Francesco Colonna - Hypnerotomachia Poliphili
(Le Songe de Poliphile) - 1499 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b2200005d Une précision et une citation extraites de l'ouvrage de Jean-Marie Lhôte : Court de Gébelin, Le Tarot, présenté et commenté par Jean-Marie Lhôte (Berg International Editeurs, 1983) affermit ce que j'avance pour les tapisseries de La Dame. CORTÈGES
ET QUADRILLES
Quatre personnages (deux " vraies " jeunes femmes et deux autres personnes sous des déguisements de licorne et de lion) debout ou assis, sur une île-estrade, devant le fond d'une toile tendue peinte en rouge où un semis de fleurs arrachées ont été cousues. Des animaux, empaillés ou peints sur panneaux et découpés ont été ajoutés pour donner plus d'ampleur aux scènes jouées. Estrades fixes aux divers carrefours de la ville ou mobiles, dressées sur des chariots déambulant dans les rues. Triste Carnaval ! Pour preuve, des descriptions concernant les entrées de Mary à Abbeville le lundi 8 Octobre et à Paris le lundi 6 novembre 1514. Abbeville : La reine était à cheval, vêtue d'une robe de drap d'argent et d'une cotte de toile d'or Elle se plaça sous un dais de satin blanc, semé de porcs-épics et de roses rouges et orné de franges de soie rouge et jaune, mêlées de fils d'or Mary entra dans la ville au bruit des cloches et du canon Les rues où devait passer le cortège avaient été nettoyées avec le plus grand soin, et de distance en distance, on avait dressé des théâtres où les comédiens de la fosse aux ballades représentaient plusieurs beaux et joyeux mystères et des allégories en l'honneur de la reine et du roi. Sur l'un de ces théâtres, l'on avait construit un navire avec ses mâts, ses hunes, ses avirons et son gréement complet pour lequel on avait employé 200 brasses de cordes. Ici, un serpent à sept têtes jetait en abondance du vin blanc, à l'heure un petit devant et après que icelle dame passoit. Là, un lys entouré de roses duquel lys sortoit comme dessus vin blanc et vermeil. Plus loin, d'un beau verger, nommé le Verger de France, sortaient deux enfants habillés en lasquenets, qui portaient à la main des bannières de taffetas blancs fleurdelisées, et conduisaient deux porcs-épics au-devant d'une belle jeune fille qui représentait Mary. Sur un autre théâtre, Eve, vêtue d'une longue robe, se promenait dans le paradis terrestre et en sortait par une porte dorée. A chaque pas de nouvelles merveilles fixaient les regards, rapporte le chroniqueur. Histoire attendue de Mary : son arrivée en bateau par mer ; l'union de deux royaumes ; Mary, nouvelle Sainte Vierge de par son prénom, va écraser le serpent, racheter le péché commis par Eve et nous faire de beaux enfants, surtout un fils ! Trois reines de France successives ont été comparées à la Vierge, image de la mère pure et immaculée, de la perfection féminine : Anne de Bretagne pour la naissance de son fils Charles Orland en 1492 est comparée à la mère du Christ ; Mary est exaltée comme reine des roses, emblèmes à la fois de la Vierge et des Tudor ; Claude de France enfin est comparée à Marie et sa mère Anne de Bretagne à Sainte Anne, la mère de la Vierge.
Paris : extrait de l'Histoire de la ville de
Paris de Dom Michel Félibien : "
Peu de temps après la princesse passa la mer, et le roy Louis XII alla
au-devant d'elle jusqu'à Abbeville, où il l'espousa le 9 Octobre.
Il l'emmena ensuite à S . Denis, où elle fut couronnée ;
après quoi elle fit son entrée solemnelle dans la capitale le Lundy
6 Novembre, avec toute la pompe qu'on avoit observée jusques-là
aux entrées des autres reines de France. Le parlement [dont Antoine Le
Viste, alors Maître des requêtes], les autres cours et corps de la
ville allèrent au-devant de la nouvelle reine jusqu'à la Chapelle.
Antoine du Prat premier président la harangua et l'évesque de Paris
respondit pour la reine. Elle fit son entrée dans une litière descouverte
enrichie de pierreries et l'on portoit sur elle un dais de drap d'or. Auprès
de la litière estoit le duc de Bretagne et de Valois, la seconde personne
de France qui venoit despouser à S. Germain en Laye la princesse Claude
et devant marchoient les ducs d'Alençon et de Bourbon et plusieurs grands
seigneurs de France.
Redonnons
la parole à Dom Michel Félibien : Après avoir fait
les prières à N.D., elle fut conduite au palais et elle y soupa
à une table dressée du costé des requestes, avec les ducs
de Bretagne et de Valois, d'Alençon, de Bourbon et de Suffolk, milord Marquis
et quelques autres. Les présidens et conseillers du parlement furent servis
à une autre table. Les services furent meslés de représentations,
que l'on appela entre-mets. Le premier fut d'un phenix qui se battoit de ses ailes
et allumoit le feu pour se brusler ; le second, un saint George à cheval
qui conduisoit la pucelle dont la fable lui attribue la délivrance ; le
troisième, un porc-espi et un léopard soustenant l'escu de France,
l'un estoit le symbole du roy et l'autre celui de la reine. Un mouton suivit après
et ensuite un coq et un lièvre qui combatoient ensemble dans une lice.
La reine fit présent aux hérauts d'armes et aux trompettes d'un
navire d'argent et coucha au palais. Page de la version courte l'entrée de Mary à Paris : cliquer ici
L'artiste eût pu choisir
des scènes d'intérieur avec dallages, murs, meubles, autres personnages
ou des scènes extérieures dans une ville avec ruines, bâtiments,
lignes de fuite
La solution choisie m'apparaît :
avec des objets familiers ou construits, anciens ou nouveaux qui marquent l'attachement au passé et annoncent l'aube de la modernité De Pierre Francastel, "La réalité figurative, éléments structurels de sociologie de l'art, Denoël/Gonthier, 1965 : " Les hommes par qui s'achève, entre 1500 et 1530, la Renaissance sont tournés dans l'ensemble, par leurs idées et par leurs murs, vers le passé. Cependant, ils ont préparé les instruments dont se serviront leurs successeurs. Le maniérisme et l'académisme sont sortis de Raphaël, comme le baroque sort de Michel-Ange et de Corrège. Du point de vue formel, on peut considérer tout l'art des siècles suivants comme le développement du style des années 1500. " L'attachement de chacun
à son passé est très fort. On résiste au progrès
de l'esprit moderne et on reste attaché aux formes passées. La
Dame est née de la rencontre de la pensée médiévale
et de la pensée renaissante. Ni affrontement brutal, ni osmose stérilisante,
mais une coexistence pacifique et bienvenue ; de là son étrange
beauté où gît le secret. La Dame se situe dans cet
espace / temps qui fut frontière entre deux appréhensions, deux
conceptions du monde. Il a existé une perspective antique, gréco-romaine, qui a disparu au Moyen Âge. Les décors d'architectures feintes à Pompéi ou ailleurs prouvent que les Anciens avaient poussé assez loin la représentation de l'espace par des mesures géométriques, même en l'absence d'un point de fuite unique.
Gentile
da Fabriano - Vierge et Jésus avec Saint-Nicolas et Sainte-Catherine
- v.1405 Elle
présente un matériel figuratif ancien, preuve de la résistance
d'une tradition populaire et médiévale : ... et un matériel nouveau ... -
la perspective linéaire (la perspectiva artificialis des peintres),
ici encore maladroite. Mme Freeman (La Chasse à la licorne, Edita
S.A - Lausanne et La Bibliothèque des Arts - Paris, 1983) note que le recours
récurrent à la perspective aurait donné l'illusion d'ouvrir
une trouée dans les murs. Cette remarque vaut aussi pour La Dame
où Mary aurait abandonné ainsi de son importance, sauf à
placer le point de fuite très bas. Selon André Chastel et Pierre
Francastel, peu de tableaux du Quattrocento sont construits selon les règles
strictes de la perspective. L'on pourrait écrire du peintre de La Dame ce que Pierre Francastel écrit de Giotto (1266-1336) : " Comme tout homme, Giotto n'est, à aucun moment, ni entièrement traditionnel, ni entièrement moderne. Certaines de ses formes de pensée l'enracinent dans la tradition, d'autres le projettent vers l'avenir. "
Lire La Dame comme on lirait un bas-relief égyptien ou certaines
miniatures médiévales. Je m'explique : l'île (sauf dans Pavie,
pièce postérieure de dix ans) paraît quasiment verticale (sinon
ce serait un tertre, une colline), les " personnages " n'ont pas d'épaisseur,
d'ombre, comme plaqués eux aussi sur le tapis millefleurs. Quelques trompe-l'il
(la perspective des bancs, la superposition des " personnages et des éléments
de l'île) assurent une illusion d'espace à trois dimensions. Mais
le héron est bien à la verticale de Mary dans L'Odorat, la
jeune licorne bien derrière sa tête dans Le Goût, etc
Même le feuillage du chêne du
Toucher (La
Tente) cachant le tronc du pin pourtant
placé devant ne semble pas incongru ! Il participe à l'illusion. pour des appréhensions diverses du monde Soit
la vision (ce que nous percevons, nous observants), le réel
(ce que voyait les initiés) et l'imaginaire (la symbolique
propre à chacun liée à chaque élément). La force de La
Dame réside dans la simplicité et la cohérence : malgré
une juxtaposition d'éléments a priori disparates : Ainsi
le peintre a su instiller dans chaque tapisserie un mystère, une symbolique,
une part supérieure à l'imagination que le sujet (les Cinq Sens)
pouvait appauvrir. Il suffit de comparer, à Cluny même, La Dame
et La Vie seigneuriale d'une banalité déconcertante et si
peu artistique. Notre peintre appartient-il
à ce groupe d'artistes qu'évoque Pierre Francastel en conclusion
de son livre, page 339 ?
Dans La Dame, il y a succession dans le même temps (celui représenté par la scène) des moments et des lieux différenciés. Ainsi, dans La Vue, sont évoqués la France où se trouve Mary, l'Angleterre où est Henry VIII, l'Italie où Charles VIII a volé le diamant appelé Miroir de Naples, à des époques bien entendu diverses. Dans Pavie, l'Angleterre, l'Italie, l'Espagne, la France. Dans Le Toucher (La Tente), Paris, Calais, Blois, Londres en des temps différents. " Dans l'expérience d'un artiste, il n'existe pas des éléments espace et des éléments temps Ils ne rendent pas compte de la démarche créatrice. " (Pierre Francastel) Coexistent
plusieurs espaces (le lieu, l'étendue, la profondeur) et plusieurs
temps (la succession, la simultanéité, la dispersion). La
Dame quitte le Moyen Âge
en ce que l'intégration différenciée des temps et des lieux
est plus grande que dans la majorité des uvres médiévales
; l'existence dans La Dame de temps différents, quasi invisibles
puisque personne avant André Arnaud ne l'a remarqué et depuis soutenu,
est rendue sensible par la présence dans des lieux et des temps communs
des mêmes objets.
Quatre objets permettent à l'artiste de s'exercer au dessin en perspective : l'autel et le positif de L'Ouïe, le même banc de L'Odorat et du Toucher (La Tente). L'autel sur lequel repose le positif est construit avec un point de fuite situé très haut derrière la tête de Mary, du fait de la vision en plongée. Le positif possède son propre point de fuite situé encore plus haut, dans l'oriflamme rectangulaire de gauche. Le banc de L'Odorat possède un point de fuite situé aux environs du nombril de Mary. Peut-être le pied arrière est-il trop large par rapport à ceux de devant. Le banc du Toucher (La Tente) voit ses lignes fuir en tous sens, subissant ainsi une déformation sensible certainement due au tissage : le plateau du siège est plus étroit que la partie arrière censée le supporter, le coussin cachant ce hiatus.
Le coffret est correctement représenté en perspective, le point de fuite étant situé sur la hampe tenue par le lion. Les constructions où les points de fuite " rapides " sont hauts et proches de l'objet dessiné accentuent la profondeur recherchée. L'espace est creusé et la scène y perd un peu de son " à plat ". La construction du positif et de coffret dont les points de fuite sont plus hauts et plus éloignés des objets élargit cette profondeur et la distribue à l'ensemble de la scène.
D'Italie, Perréal rapporte la rigueur de la maîtrise logique de l'image
; l'eurythmie de la Renaissance humaniste, cette heureuse harmonie, cet équilibre
dans la composition qui deviendra classique ; une approche naïve de la perspective
linéaire dans un univers intime et silencieux,
Jean Perréal découvre, émerveillé, le " Grand Atelier d'Italie " (selon l'expression d'André Chastel dans Renaissance italienne -1460-1500, vol. 2, Gallimard, 1965) : les villes d'importance, Milan, Naples, Pise, Pavie, Gênes, Florence, Rome, toujours en travaux, et une myriade de villes plus petites déjà ornées de leurs palais et de leurs églises. Feuilletons,
le voulez-vous, page à page, le magnifique livre édité par
Citadelles et Mazenod en 1996, Fresques italiennes de la Renaissance, 1400-1470
de Steffi Roettgen. Emerveillement. Feux d'artifices de la beauté, de l'ancien
et du révolutionnaire, du profane et du sacré. Comment peindre sereinement
après ce coup à l'estomac ? Tout simplement créer La Dame
à la licorne. Un voyage de plus d'un an
dans l'un des plus beaux pays du monde. Notre peintre revient en France, ébloui
par tout ce qu'il a vu : Masacio, Fra Angelico, Bonozzo, Gozzoli, Piero della
Francesca, Lippi, Botticelli, Vinci
Quelles routes choisit-il ? Celle de
la côte ou celles, nombreuses, qui parcourent l'intérieur de l'Italie
? L'Ombrie et son chapelet de villes : Spolite, Foligno, Assise, Gobbio, Montefalco,
Todi, Pérouse
, la Toscane à nouveau, l'Emilie, Venise peut-être,
par un long détour, avec une bande d'artistes comme lui. Quinze " Guerres d'Italie " que menèrent les armées françaises entre 1494 et 1559, de Charles VIII à Henri II ! Si notre peintre accompagna Louis XII en 1502 au Voyage de Gênes, participait-il aux expéditions de 1499 et 1509 (Le Voyage de Venise) avec Louis XII, de 1515 et 1525 avec François 1er ?
La Dame, apothéose de la beauté et de la femme que déjà Botticelli avait célébrées. Mary détrône Marie. Elle revendique le trône. Mais a disparu la tapisserie iconoclaste qui décrivait la nouvelle reine. Elle est origine et fin du désir de l'homme. Non pas Eve, mais femme. Mary. Nous oublions qu'elle est de laine et de soie. Une
fois le déchiffrement de La Dame fait par l'application d'une grille
de lecture, il faut absolument revenir aux tapisseries dans leur naïveté
même, à leur degré zéro de signification. Si cela est
permis ! car même le petit enfant possède sa grille de lecture qu'il
choisit parmi toutes celles en sa possession pour lire La Dame. La petite
fille de George Sand y voyait un monde de fées.
Les composants, identiques, de chaque tapisserie : Je partirai de cette affirmation de Guy Rosolato extraite du chapitre Organisation de la pensée par les premiers nombres de son livre Eléments de l'interprétation, NRF-Gallimard, 1985 : " C'est assurément dans l'art que l'articulation entre les premiers nombres entiers et les signifiants prend une importance inégalée Tous les arts sans exception se construisent sur l'assise des premiers nombres ; ils les exaltent, les font chanter. " Dans Mots et règles, jeux et délires, p.172, Claude-Gilbert Dubois écrit : "1 est le nombre de l'Homme, lui-même image de l'Esprit créateur, 4 est celui de la Nature, 7 est celui de la Création, ou dynamisation de la Nature matérielle par l'Esprit incarné 3 (issu de l'accouplement de 1 et 2, esprit et matière, masculinité et féminité), 10 est le nombre de la totalité, 13 est un nombre sacer (porte-bonheur ou porte-malheur, associé au nombre des participants à la Cène) ; quant au nombre 3, chaque fois rajouté pour obtenir la quantité suivante dans la série, il est lui-même 'androgynique' et doté d'une extension de sens quasi infinis." Un Une scène dont la " silhouette " se détache sur un fond uni garance peuplé d'animaux et garni de fleurs arrachées. Une île-jardin édénique pour exprimer la closure. Retour au ventre de la mère. L'unité originelle retrouvée, apaisante, sécurisante. Un seul désir. Centralisation du pouvoir, autour d'un désir promu souverain. Identification de tous les fantasmes, de tous les désirs au même, unique. Inéluctabilité de la réalisation, intensité attendue de la jouissance. Cause unique, but unique. Unité d'où découleront, nécessairement croit-on, cohérence, permanence et totalité. Unicité aussi, porteuse du désir d'Antoine, née de son fantasme, au service d'actions en tous domaines dont la réalisation est vitale pour lui. En définitive, ce désir unique, c'est moi, moi seul, tendu vers l'infini du temps, défiant le néant de la mort. Un il : qui a fixé tant de personnes qui ne l'ont pas vu ! Deux Deux jeunes femmes, deux animaux : équilibre ou rivalité. Ici, dans La Dame, opposition, lutte pour le pouvoir à porter haut au faîte des hampes. Conflit entre deux clans, deux royaumes, que représentent chaque fois une jeune femme et un animal situés du même côté de la tapisserie, rapprochés autour d'un objet représentant l'un des cinq sens choisi. Mais la fin en est connue : le départ de Mary, l'accession au trône de François 1er. Pavie relancera le conflit, de façon éphémère, en 1525, après Pavie. D'où la mélancolie des visages de Mary et le port affaissé de sa tête. Affrontement de deux reines face à face, côte à côte. La plus petite dessinée par le procédé de la perspective inversée l'emportera en final, sa taille inférieure dénotant l'amertume de la défaite du clan adverse. Deux
jeunes femmes, Mary et Claude, le visage finement stylisé, aux vêtements
richement colorés, en action ralentie, aux gestes gracieux quasi arrêtés,
présentées au centre de la composition, dans le but de nous impliquer
dans l'histoire de Mary. Affrontant son destin, grande et belle, elle devient
la responsable de ses propres actions et notre interlocutrice privilégiée.
Deux animaux principaux, une licorne à droite et un lion à gauche, dans des attitudes souvent plus vives que celles des jeunes femmes, mais de taille plus petites de façon à ne pas monopoliser le regard du spectateur. Situés au premier plan, à égalité avec les deux jeunes reines, ils affirment leur caractère " humain " et leur importance dans la compréhension de chacune des scènes, car sans eux, point d'histoire. Deux hampes coiffées d'oriflammes contribuent, en bornant la scène à gauche et à droite, à la faire surgir en avant. Trois Trois mots pour dire le primordial : mon seul désir, dressé haut et clair au sommet de la tente. Composition triangulaire dont Mary occupe le sommet pour l'érection imaginée d'un phallus. Assise forte pour une ascension désirée. Triangulation fondamentale autour de laquelle vont croître les autres éléments de la scène. Quatre Quatre " personnages " (voire cinq si l'on considère les deux oriflammes qui représentent Antoine Le Viste). Quatre arbres (parfois deux) Complétude du carré que délimitent les arbres part leurs troncs et leurs ramure qui closent l'espace de la scène. Quatre arbres en symétrie diverses : verticale, horizontale, diagonales. Equilibre statique ainsi obtenu. Monde clos qui redouble celui de l'île, hortus conclusus originel. Monde parfait où, pourtant, quelque chose " cloche ". Mary, bien que placée au centre des compositions et dominant les scènes, n'enlève aucunement aux trois autres " personnages " leur place dans le récit de l'anecdote. Ils sont tous quatre liés par les regards, les gestes, les couleurs, leur proximité à l'avant sur l'île. Pour Claude-Gilbert Dubois (Mots et règles, jeux et délires, p.173), "quatre qui est à la fois symbole matériel et naturel par son appartenance aux deux séries féminines /2x/ et /2n/, symbole de carrefour ou de rencontre par sa projection géométrique sous forme de croix (quadrivium) ouverte ou d'enclos quadrangulaire (forum), et symbole de totalité par son appartenance à la série androgynique /3x+1/, comme l'a fort bien relevé C.G. Jung" Cinq Cinq
" éléments " sur l'île composent la scène
: deux jeunes femmes, deux animaux et un objet central. Ce cinquième élément,
métaphore du pourquoi du conflit qui oppose les quatre personnages, deux
à deux. Cinq, les côtés et les sommets des pentagones (simples ou étoilés) qui structurent les dessins de chaque tapisserie. Fascination exercée par cette figure depuis Pythagore sur les artistes dans laquelle certains ont inscrit le corps humain en expansion étoilée. phi : le nombre d'or Le pentagone
est construit sur le nombre d'or (appelé phi par Léonard
de Vinci) que notre artiste emploie dans La Dame (le rapport entre sa diagonale
et son côté est égal à 1,618...).
L'analyse de ses proportions révèle des relations au Nombre d'or Sandro Botticelli - Naissance de Vénus (détail) - v.1485 - Galerie des Offices - Florence
Dans l'Antiquité, on avait remarqué que le nombril divisait le corps humain selon le nombre d'or. A partir de ce nombre auraient été construits la pyramide de Khéops, le Temple de Salomon, le Parthénon, la plupart des églises romanes et peints nombre de tableaux du Moyen Âge et de la Renaissance. Le Corbusier (1887-1965) lui-même l'a utilisé. L'emploi du nombre d'or, dans l'esthétique
occidentale, illustre une prédilection pour une composition dissymétrique
mais harmoniquement structurée, sans pour autant délaisser la symétrie
simple, spéculaire. L'impossible détermination du nombre d'or par un nombre entier lui confère un attribut divin : comme Dieu, il ne peut être défini en termes propres. Ainsi,
par la présence secrète du nombre d'or, de la " divine proportion
", La Dame, tend à exalter une unité désirée
qui s'avère pourtant aléatoire car assise sur un nombre irrationnel
: désir unique, réalisation insaisissable mais toujours possible
par le prolongement infini du nombre d'or. Ainsi ai-je tenté, à la lecture du psychanalyste Guy Rosolato qui se risque à la métapsychologie, sur des structures de base que supportent les premiers nombres entiers, de comprendre La Dame et ses énigmes à travers sa construction et sa symbolique. A l'aide de ces " métaphores numériques ", le peintre a conçu une exploration dans la sensibilité de son siècle et dans son inconscient, une explication d'un moment personnel (vécu par Antoine et lui-même) et historique crucial pour l'avenir des uns et des autres. Ce que Guy Rosolato résume en cette phrase concisément exhaustive extraite du chapitre la dormition, destin de l'image maternelle à travers l'interdit de représentation in Eléments de l'interprétation : " entre le symbolique collectif, les mythes et la psychologie du sujet se tissent des correspondances essentielles et nécessairement réciproques où le fantasme et le désir s'organisent en figures pour répondre à la variété des aspirations individuelles dans une voie commune qui cimente l'homogénéité d'un groupe social. "
"
Qui méconnaît la certitude suprême des mathématiques
Les analyses et les tableaux suivants doivent beaucoup au site : http://expositions.bnf.fr/fouquet/index.htm Je remercie vivement leurs auteurs. Une
île, un personnage central, quatre arbres
: http://commons.wikimedia.org/wiki/Image:Saint_Jean_%C3%A0_Pathmos.jpg Il s'agit pour l'artiste de solenniser son sujet, de donner à Mary toute la majesté qui fut la sienne et qu'elle continua de montrer en Angleterre, sur ses terres du Suffolk. - le nombre d'or : (schéma 1a : L'Ouïe et schéma 1b : Pavie)
- la règle des tiers : plus simple à employer, surtout pour une reproduction en tapisserie. Elle détermine des lignes de force et des points à leurs intersections où représenter un élément à mettre en valeur. (schéma 2 : Le Goût)
-
une composition fermée (la " fenêtre albertienne) par la
bordure inférieure en falaises de l'île en bas, les limites latérales
et supérieures des frondaisons des arbres et celles des oriflammes déployées,
éléments à qui est donnée la fonction d'encadrement.
Encadrement liquide au bas, végétal à gauche et à
droite, céleste en haut, délimitant un espace qui se voudrait image
du cosmos, maison, temple ou " Terre Sainte " dont Mary, déesse
ou élue, occuperait continûment le centre spirituel, où la
présence de Mary se fait insistante car le regard y est renvoyé
en permanence ; encadrement de protection contre les forces maléfiques
extérieures ainsi repoussées, doublé, renforcé par
la ronde zodiacale des animaux. La Dame obéit
à la théorie classique de la peinture que le Florentin Leon Battista
Alberti inaugure dans son De pictura de 1435. " Je parlerai de ce que je fais lorsque je peins. Je trace d'abord sur la surface à peindre un quadrilatère de la grandeur que je veux, fait d'angles droits, et qui est pour moi une fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l'histoire (historia), et là je détermine la taille que je veux donner aux hommes dans ma peinture. " Le premier temps de la conception du tableau consiste donc à délimiter sur le support à peindre une " fenêtre ouverte ", le templum antique, où se jouera sans tumulte (non tumultuare videature) " l'historia " à contempler. - un plan général qui offre au regard chaque scène en son entier, placée au premier plan, se détachant nettement sur la fond garance, en une scénographie majestueuse. Aucun élément n'a été initialement dessiné en amorce, c'est à dire en partie aux périphéries. Les amputations sont dues aux mauvais traitements humains que La Dame a subis. - le cadrage en plongée subjective, légère et discrète, exalte les scènes. Les tapisseries, destinées à être accrochées aux murs hauts des appartements du commanditaire vont dominer les regardants. Pour compenser l'effet induit d'éloignement, il fallait " rabattre " vers le devant l'île, les objets pour " donner davantage à voir " et rendre les scènes plus présentes, les personnages plus proches mais non écrasés. Cette plongée permet de découvrir le contenu du drageoir du Goût, du plat et du panier de L'Odorat et du coffret du Toucher (La Tente), le dessus du positif et de l'autel ainsi que le giron de Mary de L'Ouïe. - chaque scène est construite selon des lignes verticales symétriques, pour dynamiser la composition et magnifier les scènes représentées, Mary occupant l'axe central, parfois légèrement décalé comme certains artistes de la Renaissance en prirent le goût pour rendre le sujet plus " humain ", plus familier. Mais les diverses détériorations subies ont modifié les dimensions des tapisseries et ne permettent plus de déterminer les axes médians. Procédé commun à bien des tableaux religieux du Moyen Âge, les êtres divins ne pouvant que se tenir, majestueux, au centre de la composition, comme Dieu occupait le centre de l'univers et des pensées des croyants. Cette verticalité exalte aussi le désir de puissance et l'orgueil d'Antoine Le Viste. Lignes non pas discrètes ou invisibles au regard, mais affirmées, revendiquées noblement par le dessin, en une exaltation de la puissance des Le Viste. Les lignes verticales rythment, à intervalles réguliers, les compositions pour un hymne fervent à l'amour, au désir fièrement exposé et sublimé. (schéma 3 : L'Ouïe) - des lignes horizontales (pour le calme et la sérénité, l'attente aussi) et de nombreuses courbes (pour l'harmonie et la sensualité latente) adoucissent cet ensemble de lignes verticales. Lecture à l'occidentale, de gauche à droite, apaisante, selon les horizontales des bords supérieur et inférieur de l'île, des alignements des frondaisons des arbres deux à deux, des oriflammes et des animaux souvent symétriques par rapport à l'axe médian. Calme et poésie rendus par les courbes harmonieuses des deux femmes et de leurs vêtements, de tous les animaux, des frondaisons, des fleurs, des drapeaux et des capes. (schéma 4 : L'Odorat) - des diagonales ou des obliques animent les compositions, tour à tour enjouées ou tristes, dynamiques ou abattues : les corps et les queues des Licornes et des Lions, la corne de la Licorne, les robes et les manches de Mary et de Claude, les pans et les limites de la tente, le positif, l'autel, les bancs (schéma 4 : L'Odorat)
- des compositions circulaires (parfois emboîtées) (pour la douceur et l'impression d'une union possible entre les personnages) dont les courbes rendent l'ensemble plus naturel et moins âpres les compositions triangulaires (évocation d'un univers majestueux, mais figé) dont la tête de Mary occupe à chaque fois le sommet. Les ovales des îles dynamisent subtilement l'ensemble dans le sens horizontal. (schéma 5 : La Vue) - des éléments en mouvement (drapeaux, capes, animaux grands et petits) et des éléments fixes (mobilier, arbres, hampes et troncs, tente) répartis équitablement sur toute la surface équilibrent chaque composition. - Malgré la fixité du nombre de personnages et de leur place quasi immuable, les scènes sont animées. Par un léger décalage par rapport à l'axe médian vertical, par le dessin de mouvements toujours différents des personnages, des oriflammes, des capes et des animaux du fond, par l'alternance sur l'axe gauche - droite de Mary et de Claude, par le réseau des regards, l'artiste a su ne pas lasser l'il. (schéma 6 : Le Goût)
schéma 6 : Le Goût : le réseau des regards
- une lumière, discrète, de gauche à droite, qui assure le rendu du relief des personnages, des animaux, des arbres et des hampes, mais qui ne crée pas d'ombres. - une transition entre les éléments simple : soit juxtaposition des couleurs dont la différence fixe les limites, soit de minces traits noirs, foncés ou blancs pour séparer des éléments de même couleur. - l'inexistence de détails inutiles. La présence de tous les éléments s'explique par mon hypothèse, même les plus menus, tous très bien rangés sur des lignes verticales, horizontales, souvent symétriquement deux à deux, sur le fond uni, garance ou bleu. Quand on ne retient que l'explication des Cinq Sens, on appauvrit la signification de La Dame et on ne sait que faire de certains éléments tout autour qui sont partie prenante importante dans le " message " unique. - Mary, mesure de toute chose Repartons de la recommandation d'Alberti : " Je parlerai de ce que je fais lorsque je peins. Je trace d'abord sur la surface à peindre un quadrilatère de la grandeur que je veux, fait d'angles droits, et qui est pour moi une fenêtre ouverte par laquelle on puisse regarder l'histoire (historia), et là je détermine la taille que je veux donner aux hommes dans ma peinture. " - Le corps de Mary est l'unité de mesure du cadre délimité où elle agit et des divers éléments qui l'entourent et miment avec elle son histoire, leur histoire, l'Histoire. La règle graduée portée sur des reproductions le prouve : la hauteur du cadre ci-dessus délimité est deux fois celle de Mary (sauf dans Pavie réalisé dix ans plus tard hors de cette loi de construction).
-
Mary et les autres personnages
Les vêtements amples et couvrant entièrement les corps de Mary et de Claude ne permettent pas d'appréhender le schéma proportionnel emprunté par le peintre pour dessiner les deux jeunes femmes. Les corps semblent bien proportionnés, même si Mary apparaît bien grande dans Le Toucher (La Tente) ; la taille de Claude par rapport à Mary ne participe pas de la même approche.
Notre peintre a certainement
lu en latin les Dix Livres d'architecture dédiés à
l'empereur Auguste par l'architecte romain du 1er siècle, Vitruve, qui
veut que les mesures du corps humain soient la base des proportions d'une architecture
harmonieuse. Autre indication : Mary et la tente ont la même taille.
La règle graduée et le compas permettent à nouveau de mesurer la taille de Mary, de la diviser par 3 et de s'apercevoir que, grosso modo, la largeur de chaque " personnage " de l'île est égal à ce tiers de Mary. Chaque tapisserie peut ainsi avoir été structurée en espaces verticaux d'égale largeur, assurant l'équilibre, la symétrie et l'ordonnancement immuable de chaque composition.
schéma 7 : Le Toucher (La Tente)
-
Pour Alberti, la peinture doit montrer et raconter. La composition des différents éléments doit obéir à la règle d'accord : accord de taille (magnitudo) (avec lequel notre peintre prend quelques libertés), de fonction (officum), d'espèce (species), de couleur (color) et de dignité (dignitas). L'historia, elle aussi, est régie par les trois principes d'abondance (copia), de variété (varietas) et de mouvements (motibus). Ainsi les regardants sont-ils émerveillés et émus. Notre peintre paraît avoir tenu compte de ces recommandations. - Ainsi des attitudes et gestes des quatre " personnages " de l'île : " il faut veiller à ce que tous les membres remplissent la fonction qui leur revient dans l'action qui se déroule par ailleurs, dans tout mouvement, il faut rechercher la vénusté et la grâce. Les mouvements les plus vivants et les plus gracieux sont ceux des membres qui s'élèvent en l'air... Il faut encore que chaque chose soit conforme à sa dignité. Il ne convient pas du tout de revêtir Vénus ou Minerve d'une tunique grossière Il faut qu'une peinture ait des mouvements suaves et gracieux, appropriés à l'action." - Et des sentiments et des émotions : " L'histoire touchera les âmes des spectateurs lorsque les hommes qui y sont peints manifesteront très visiblement le mouvement de leur âme. " C'est
le sens du toucher qu'illustre le plus la gestuelle de Mary. Ses deux mains sont
toujours en action : elle prend les perles et tient le faucon, elle touche le
positif, elle manipule les fleurs, elle tient le miroir et l'encolure de la licorne,
elle tient le linge aux bijoux, elle enserre la hampe et la corne de la licorne.
L'usage très libre de ses mains par Mary dessine son portrait moral en
relation de redondance avec l'expression de son visage. Gestes laïcisés
et non religieux, avec des objets profanes. Mains basses, sauf dans L'Odorat,
naturelles, quelque peu nonchalantes. En public, les jeunes filles devaient ne
" toucher ni soi ni les autres, ni aucun partie du corps, sauf en cas d'extrême
nécessité et avec toute l'honnêteté possible ; il faut
toujours se tenir et marcher en ayant la main droite posée sur la gauche,
au milieu du corps et sur le devant " recommande le Decor puellarum
édité à Venise en 1461. Mary, noble, doit se comporter de
façon réservée et discrète et son corps doit disparaître
dans le vêtement. L'érotisme discret se lira dans les transparences,
les fentes et les plis des tissus. Notons que l'érotisme est au plus lisible
quand Mary est seule sur l'île et que Claude en est absente, dans L'Ouïe
et Le
Toucher (La
Tente).
Importance
des gestes héritée des miniatures que le peintre a pratiquées
assurément. Lire ces gestes, donc, en détail, ce qu'ils signifient
derrière l'apparence simple du geste anodin et quotidien. Déchiffrer
sous le sceau, le secret. Mesure-t-on
assez l'importance de ces scènes qui se jouent sous nos yeux ? Le destin
de deux femmes. Mais aussi le nôtre. Plusieurs siècles après.
Leurs yeux ne se croisent jamais. Leurs mains, leurs corps, ne se touchent pas.
Seulement par l'intermédiaire des objets " sacrés ". Que
rien ne se touche dans chacune des tapisseries, ni les personnages, ni les animaux,
ni les fleurs, crée une tension que l'on retrouve dans La Genèse
de Michel Ange, dans La Danse de Matisse. Pourquoi cette ignorance de l'autre
? Mary et
Claude en contraste permanent : "
Il en va tout autrement pendant la période médiévale, jusqu'au
moment où le réalisme, la perspective et le calcul savant des proportions
feront reculer le symbole et l'élimineront. La convention pratique par
laquelle certains éléments figurés sont représentés
plus grands que d'autres n'inclut aucune visée satirique et s'applique
à tous les types de figurations sacrées et profanes. La grandeur
des éléments peut correspondre à leur importance dans la
représentation, à un degré hiérarchique. Elle est
un moyen d'exprimer la supériorité, l'égalité ou l'infériorité
sur quelque plan que ce soit. Une lecture d'image qui n'en tient pas compte
est donc incomplète, et peut même devenir fautive. " -
silhouette fine et élégante de Mary, plus disgracieuse de Claude
- Et de la signification du tableau : " Ensuite, il est bon que dans une histoire il y ait quelqu'un qui avertisse les spectateurs de ce qui s'y passe ; que de la main il invite à regarder ou bien, comme s'il voulait que cette affaire fût secrète, que par un visage menaçant ou des yeux farouches, il leur interdise d'approcher, ou qu'il leur indique qu'il y a un danger ou une chose digne d'admiration, ou encore que, par ses gestes, il t'invite à rire ou à pleurer avec les personnages. Enfin, il est nécessaire que tout ce que les personnages peints font entre eux et avec les spectateurs concoure à accomplir et à enseigner l'histoire. " (Leon Battista Alberti, De la Peinture, De Pictura, 1435)
Quels
animaux nous regardent ? Que
signifiaient ces regards en ces années post-1500 ? Est-ce le regard d'un
personnage en direction du public que réclamait Alberti, délégué
ici à une animal puisque les deux jeunes femmes ne sont pas habilitées
à lever le regard sur nous ? Que signifient-ils désormais, hors
de leur temps contemporain ? Des appels pressants de témoins qui ne peuvent
parler avec leur voix mais seulement avec leurs yeux ? " Attention, regardez-moi
! Ouvrez bien vos yeux, vous aussi ! Sachez regarder
". Regards très mobiles de la Licorne et du Lion ; quatre fois baissés de Mary ; toujours levés vers Mary pour Claude. Ces regards, surtout celui de Charles Quint, le Lion du Toucher, nous intègrent au groupe de personnages centraux. Ces multiples regards en tous sens nous procurent une appréhension composite de l'événement : extériorité, intimité, complicité Nous devenons partenaires actifs de la scène.
schéma 6 : Le Goût : le réseau des regards
A
tout un aspect classique, le peintre adjoint la tradition chrétienne
en installant Mary au centre de ses compositions, en l'asseyant glorieusement
sur un trône de majesté (dans les deux tapisseries décrites
par George Sand) ou en la dressant, tel Piero della Francesca en autres peintres,
à l'entrée d'une tente édénique.
- le microcosme et le macrocosme La Dame est conçue sur lassociation sacrée antique des figures géométriques : le carré, symbole de la terre ; le cercle, symbole du ciel ; le triangle, symbole de la divinité. Carré des arbres, cercle de lîle, triangle des personnages. Cette triple inscription renvoie à l'idée que l'humain (microcosme) entretient avec l'univers (macrocosme) des relations harmonieuses étroites. Théorie qui unit des traditions hellénistiques (Aristote dans sa Physique) et classiques : une loi existe qui fixe que les proportions du corps humain reflètent absolument l'ordre universel. Harmonia mundi. Pour Pic de la Mirandole, cette correspondance marque la dignité de l'être humain. http://ww3.ac-poitiers.fr/arts_p/B@lise14/pageshtm/page_4.htm http://fr.wikipedia.org/wiki/Image:Da_Vinci_Vitruve_Luc_Viatour.jpg http://expositions.bnf.fr/ciel/ciel/images/3/4-099.jpg
Placer le nombril de Mary
au centre de chaque composition de La Dame, centre imaginaire du corps
humain. L'ombilic, cicatrice visible, aux deux sexes semblable, cette fermeture
d'où notre mère 'entra' en chacune et en chacun de nous par le flux
incessant de sang et de 'nourriture'. Neuf mois durant. Combien de minutes, de
secondes, d'intimités liquides ? Il a fallu trancher. Cri et souffrance,
poumons dépliés, yeux aveuglés. Rupture irrémédiable.
Mais par où revenir dans ce corps aimé, mais désormais interdit,
où tout était paisible et facile ?
Le cur bleu qui 'bat' au centre du Triptyque de Moulins, sur la poitrine de Marie, la Vierge, appuie sa pointe sur son nombril. Lieux primordiaux et sacrés. Communiquant entre eux. Lieux qui lient chaque être à sa mère, à La Mère. Nombril : origine de la vie ; cur : source du sang nourricier irriguant chaque être et la communauté toute entière.
Les lettres P (Pierre) et
A (Anne), qu'une ceinture tient enlacées, signes d'espérance. Le
bleu de la Lune, le rouge du Soleil, la symétrie de l'ensemble équilibrante,
apaisante : " Un grand signe parut dans le ciel: une femme enveloppée
du soleil, la lune sous ses pieds, et une couronne de douze étoiles sur
sa tête.
Josse Bade, déjà rencontré, écrit en jouant sur le sens double du mot mundus signifiant à la fois monde et beau : " Le plus grand ornement d'une chose est qu'elle soit uniforme : que soit maintenue, en d'autres mots, la symétrie, c'est à dire la commensurabilité. C'est pour cette raison que nous appelons l'univers entier l'uvre de Dieu, mundum, c'est à dire orné, parce que, si toutes ses parties singulières sont belles, le tout est pourtant encore beaucoup meilleur. " La symétrie en est le fondement : symétrie du corps humain en ses deux moitiés égales, symétrie entre le corps humain et l'univers. Dans l'art grec, le nombre était loi du Beau, la symétrie correspondait à un idéal esthétique que le corps humain réalisait par ses proportions. La Dame, par l'emploi de la symétrie, se veut parangon de la Beauté. Symétrie de Mary et de Claude, des arbres, des drapeaux, des animaux lion et licorne, des toupets des chevelures et des queues de la licorne et du lion ainsi que leur ressemblance, des échancrures des îles, par rapport à un axe souvent médian, à laquelle répond dans la garance la symétrie des petits animaux, voire celle des fleurs par leurs silhouettes, couleurs et espèces par rapport au même axe. (schéma 8 : Le Toucher (La Tente)
schéma 8 : Le Toucher (La Tente)
Jacques Le Lieur, échevin de Rouen, écrit à et sur Jean Perréal, vers 1527-1528, une épître de 217 vers décasyllabiques pour lui avouer son trouble admiratif devant une de ses uvres peintes : "
Entre toute aultre [image] en veys une à part faicte Jean Perréal lui répond par une épître de 169 décasyllabes (ces deux documents : Paris, B.N., Ms.2202)
Mais trop de
symétrie ne tue-t-elle pas la Beauté ? Peut-on encore respirer dans
un monde fermé et fini ? Cette forme de symétrie simple, lisible
au premier degré, n'est-elle pas le signe de la tradition médiévale
plutôt que celui de la nouveauté et de l'invention ? L'impair, créateur
de tensions, plaît aussi au poète !
Porosité des deux univers. Osmose ténue établissant l'homogénéité de chaque tapisserie : faune et flore identiques, rouge du fond qui colore les drapeaux, les capes et les écus, les bijoux, les jupes et les robes. Tonalité érectile du rouge, soulignant la sexualité, la vie, la jouissance ; signal agressif exorcisant la mort. Aux plis et dessins des tissus, aux scintillements des bijoux, correspond la multitude des formes et des couleurs des fleurs du fond. Pas de transition brutale, si ce n'est la différence de dimensions des deux univers. Le sens de la lecture, partant de l'horizontalité du sol de l'île, est donné par la verticalité de tous les autres éléments, jusqu'aux fleurs de la garance qu'un semblant de désordre a toutefois éparpillées verticalement. Et tout redescend, happé par la plongée de la vision et la position centrale de Mary et de ses mains. Mary-touche-à-tout !
schéma 9 : Le Goût
Suspension du temps sur un à-plat spatial. Fixer l'image de Mary. Qu'elle ne parte pas. Ne vieillisse pas. C'est l'illusion de la peinture. Ainsi, selon Pline l'Ancien, à Corinthe, avait pensé la fille du potier Butadès pour fixer l'image de celui qui pour un temps la quittait. Le feu de l'amour. Un profil sur un mur qu'éclaire le présent-souvenir. Aux temps mythiques, une terre cuite. Hier, un tableau, une tapisserie. Aujourd'hui, une photo. Demain, un hologramme Parfois, la perspective d'un banc, d'un autel, l'ouverture béante d'une tente obligent à la fuite du regard vers le fond de la scène ; mais bien vite, la verticalité du fond ramène le regard vers le devant, le centre. Mouvement permanent des yeux.
Loin de livrer des compositions désagréables au regard car trop
basée sur une symétrie systématique et une scénographie
quelque peu répétitive, l'artiste sait, à chaque tapisserie,
créer la surprise et l'admiration : Notre jubilation esthétique naît de l'oscillation permanente entre les éléments métonymiques qui permettent la reconnaissance et les éléments métaphoriques qui convoquent la présence d'un autre monde. Ce plaisir de la variation dans l'imitation répétitive d'une tapisserie à l'autre est le plaisir de la vie même. Cette répétition, au plan plastique et spatial, se manifeste également dans les effets de symétrie stricte et des rapports harmoniques de la proportion " divine " du nombre d'or. Chaque tapisserie est animée d'un double mouvement : une avancée vers nous pour l'exposition frontale en plongée de la scène et à l'inverse, une immersion dans le fond qui nous capte par l'omniprésence de sa couleur vive et la redondance de ses millefleurs. Une île qui s'approche de nous que nous dominons. Elévation de l'horizon pour signifier un éloignement imaginaire. Un fond qui ne se dissout pas car représenté dans un à-pic verticalement brutal. Une scène où jouent théâtralement figées de hautes figures occupant la moitié de la superficie tissée. Un fond où grouillent, microcosme vivant, une faune et une flore de taille moindre. De l'une à l'autre, une correspondance dans la construction symétrique, la gestuelle et les postures, la symbolique.
De Léonard de Vinci à un confrère peintre ... Michael Baxandall, dans son livre L'il du Quattrocento (Gallimard, 1985), cite ces mots de Léonard de Vinci à un confrère peintre : " Si tu désires plaire à ceux qui ne sont pas des maîtres en peinture, les tableaux devront comporter peu de raccourcis (scorci), peu de relief (rilievo) et peu de promptitude (prompto) dans le mouvement ". La Dame semble obéir à ces conseils. Léonard reprenait
ainsi quelques termes qui définissaient alors les éléments
à prendre en compte pour étudier ou simplement regarder une uvre
d'art : Appliquons
cette " grille " conceptuelle à la lecture de La Dame
pour découvrir les qualités de notre Peintre : - par ses figures un peu à-plat, il ne pratique pas excellemment 'le relief'. - par la luxuriance des vêtements des tissus, de la faune et de la flore, il n'est pas 'un peintre pur sans ornement'. - par l'aisance de son talent, la facilité du dessin et de la couleur acquise par le travail et l'étude, la prestesse de son geste, il possédait la facilita. - par sa maladresse apparente dans l'utilisation des règles de la science de la perspective, il n'est pas prospectivo. - par la grâce de ses personnages, animaux, végétaux, desquels se dégage ce que Vinci nomme un charme élégant, leggiadria, il est gratioso, 'gracieux' ; il a la grazia. - par l'ornement (subtilité, élégance, abondance, allégresse, charme, minutie) ajouté à la précision et à l'exactitude apportées aux éléments dessinés, il est ornato ; il s'approche là de l'Antiquité classique. - par la composition rigoureuse et la variété dans les mouvements et divers éléments des tapisseries qu'il a su allier, il maîtrise parfaitement la compositione et la varieta : des " personnages " (jeunes femmes, animaux, végétaux) variés combinés en une composition symétrique et équilibrée plaisante au regard font de La Dame un chef d'uvre d'une grande cohérence et d'une grande richesse. - par le dessin (disegno) très fin et le coloris (colorire) où jouent la lumière et les ombres, il est assurément à la fois un excellent dessinateur (disegnatore) et un peintre accompli (dipintore). Un miniaturiste a uvré dans La Dame. - par l'affrontement volontairement assumé des difficultés de tous ordres, il est amatore delle difficulta. Difficultés dans l'entrelacement des thèmes, de l'agencement des figures, dans la combinaison des teintes et des tons. Dans la coexistence parfaite d'une uvre miniaturiste et d'un tissage de laine. - par sa maîtrise des raccourcis peu accentuées mais bienvenus (scorci) (bras droit du Goût ), il montre sa virtuosité dans la représentation des corps humains. - par le non-abus de "gestes vifs et prompts (vivo e prompto)", il met en valeur les linéaments des visages et des gueules, l'usage que Mary et Claude font de leurs mains, et la licorne et le lion de leurs pattes, voire de sa langue pour le lion. - par la virilité pleinement exprimée en certains lieux des tapisseries, il est vezzoso, 'suave, enjoué et charmeur', avec une coloration virile affirmée. - par son aspect profane et l'absence d'éléments ouvertement religieux, il n'apparaît pas devoto, 'dévot', 'pieux', la dévotion étant l'attachement sincère et fervent à la religion et à ses pratiques : méditation, reconnaissance joyeuse de la bonté de Dieu vers lequel est tourné en permanence l'esprit accompagnée de la perception amère de la faiblesse humaine. Un
site, excellent, à visiter entièrement : http://www.quatuor.org/accueil.htm
Pour lire l'analyse
: " une tapisserie de La Dame à la Licorne "
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| anne de beaujeu, anne
de bourbon, anne de France, antoine le viste, Apocalypse Angers athena, boussac,
brandon, charles brandon, charles quint, charles v, chasse a la licorne, cinq
sens, claude de France, cloisters, connetable de bourbon, dame, duc de suffolk,
françois 1er, george sand, gout, henri VIII, henry VIII, jean le viste,
jean Perréal, jehan de paris, le viste, licorne, lion, louis XII, louise
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de cluny, nombre d'or, odorat, ouie, pavie, Perréal, perréal, Pierre
de beaujeu, La rochefoucauld, hardouin IX de Maille, Louis 1er d'Anjou, Grégoire
XI, Urbain VI, Francesco Petrarca, François Pétrarque, Catherine
de Sienne, Brigitte de Suède, Avignon, palais des papes, comtat venaissin,
prosper merimee, suffolk, tapisserie, tenture, vue, connetable von bourbon, das
sehvermögen, das zelt, der dame à la licorne, der gehörsinn,
der geruchssinn, der geschmackssinn, der tastsinn, einhorn, einhorndame, franz
den ersten, herzog von suffolk, karl v, löwe, mein einziges verlangen, museum
von cluny, spiegel von neapel, tapisserien, anne of bourbon, anne of france, claude
of france, connetable of bourbon, duke of Suffolk, francis the 1st, golden section,
hearing, jehan of paris, louise of savoy, mirror of naples, musee of cluny, pavia,
sight, smell, tapestry, taste, tent, the hase of the unicorn, the lady and the
unicorn, touch, unicorn, dama al unicornio, museo de cluny, tapicerías,
museo de la edad media y de thermes de cluny, la caza al unicornio, el gusto,
el oído, la vista, espejo de napoles, duque de suffolk, el olfalto, el
tacto, la carpa, mi deseo unico, carlos v, condestable de borbon, atenas, la signora
all'unicorna, tappezzeria, Jehan di Parigi, Claudia di Francia, François
1o, Museo del Medioevo, la caccia all'unicorno, la storia di Persée, il
gusto, l'udito, regina bianca, Louise della Savoia, la vista, lo Specchio di Napoli,
duca di Suffolk, l'odorato, il contatto, Pavia, Carlo V, Connétable di
Bourbon |